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dimanche 14 décembre 2025

IV & THe sTRaNGe BaND



Mes récentes élucubrations autour des albums extrêmes de Hank III m’ont amené à ausculter, pour la première fois, les fameux trois albums que le label Curb avait fait paraître sans son accord, après leur rupture mouvementée. Le fondateur du label, Mike Curb, est le genre de gentleman sudiste passé un peu partout, même chez Motown pour faire ses classes, avant de bâtir une solide success story à la californienne. Mike Curb est un républicain bon teint, élu californien dans les baskets du gouverneur démocrate Jerry Brown, le fameux fasciste zen de Jello Biafra. Tout ça est un peu cryptique, faudrait un débat pour y voir clair tellement les notions américaines de démocrates et républicains diffèrent de notre conception droite/gauche de la politique. Ce que l'on considère vu d'ici comme démocrates cool sont ceux qui ont voulu censurer le rock et le rap pour aboutir au fameux sticker sur les pochettes de disque. Mike Curb est du bord inverse, tout en leur ressemblant comme deux gouttes. Le mec est un prestidigitateur, il soutient Reagan tout en défendant les droits des homosexuels, il signe la descendance d'Hank Williams sur son label tout en étant farouchement anti-drogues. Voyez le topo ? Il finira président du monde, Mike Curb. Avec sa raie sur le côté, sa bonne mine et ses accointances avec les mormons. Mike Curb c'est le mec qui déboule dans les partouzes avec sa poupée gonflable.

En 1996, il flaire la bonne aubaine en sortant Three Hanks, un album dans la tendance du moment avec des duos virtuels venus d'outre-tombe. Son concept est balèze, faire chanter le légendaire Hank Williams, à ce moment-là mort depuis 40 ans d’une overdose, avec son fils Hank Williams Jr, défiguré après une chute de 150m de hauteur qui le laissa au pied de la falaise avec un trou dans le crâne si gros qu’on lui voyait le cerveau, un oeil exorbité et le nez arraché, la mâchoire en miettes. Pour mettre un peu de glamour dans le sordide Mike Curb mise sur le fils de Jr, Hank III. Le môme venait de se découvrir un père qu'il avait jusque-là regardé à la télé et qui soudain lui mettait le pied à l'étrier dans le circuit de la musique. Selon la conception américaine d'une bonne histoire, celle-ci est une des meilleures. Sauf que ça ne dure pas. Hank III se révèle d'un talent protéiforme et d'une personnalité farouche aussi troublée et abruptement contrariée que celle de son grand père. Les discours évangélistes de Mike Curb se font déchausser les gencives par les paroles hardcore des albums que le gamin commence à sortir comme on dévore un paquet de smarties. Le clash arrive dès le troisième. Après avoir retardé pendant des mois la sortie de Straight To Hell à cause de textes qui obligeront finalement le label à livrer une version bippée du disque aux revendeurs les plus traditionnalistes, Curb refuse tout net de sortir l’album de metal extrême que sa vedette dissidente lui soumet en suivant. On est dans le genre de conflit que Neil Young avait eu avec Geffen. Liberté artistique contre pragmatisme bienveillant. Rupture de contrat, procès, tout le toutim et Hank  III se retrouve un peu plus paria encore. Hérédité, fatalité.

Le comble de l'histoire étant que depuis la rupture de contrat, Mike Curb publie régulièrement les bandes dont il dispose sous forme de disques plus subversifs encore que ceux qu'il reprochait à Hank III d'enregistrer ! En représailles de quoi à chaque parution d'un des trois disques en question, Hank appelle son public à le boycotter. Chose que je respectais. Non seulement je ne les achetais pas, mais je ne les avais même jamais écouté. Je viens de le faire et le fait est que les chutes de studio de Hank III, ou ses duos avec les Melvins, sont des tueries.

Le plus beau, après cette longue introduction, c'est que je ne suis pas là pour vous causer de Hank III !


C'est pour son fils que je suis venu, IV And The Strange Band. J'avais expédié son cas en deux écoutes en le trouvant vaguement ennuyeux, je m'étais fourvoyé. Le truc c'est que j'ai du mal à concevoir que le talent puisse être héréditaire en cascade. Hank III lui-même, au début, je l'avais regardé de travers. On n'est pas franchement habitué à ça par ici, quand on se voit refiler les fils Souchon, non ?

Bref, je m'y colle. Coleman Williams est donc le fils de Hank III. Comme je l'ai expliqué dans le post précédent, il n'utilise pas son pseudo Hank IV sur les pochettes parce qu'un cousin du Texas l'utilise déjà. C'est un bordel, je vous dis pas. Même la sœur de Hank III fait des disques. C'est donc IV et rien de plus. Quand je dis rien de plus, je parle de l'intitulé, parce que rayon musique c'est une morsure à infusion lente que j'ai reçu dans mes mollets de coq. Avec son trémolo dans la voix et ses mélodies qui collent à la peau, IV vient de faire basculer ma fin d'année dans la mélancholie. Je ne vois plus le ciel de la même couleur et le bitume brille sous la pluie. Son dernier album, Hang Dog, qu'il a enregistré avec Shooter Jennings à la production (le disque sort sur son label BCR), m'accompagne partout où je vais. Dans la cuisine, au lit, dans la cuisine, au salon, dans la cuisine, au lit, dans la voiture, au lit, j'ai l'âme vagabonde, je m'assoie même dans l'escalier pour en écouter un bout entre deux mood. I'm sailin' on, sail on, sail on. Je marmonne, je grince des dents, je ressens ses coups de sang, je me traîne un blues je vous dis que ça. Sitôt sa reprise des Bad Brains éteinte, je réenclenche sur le premier morceau. Son coup de génie est là, le mec finit son disque sur le morceau qui relance la machine. Et comme le premier morceau est d'une évidence addictive, ça forme une boucle.


De prime abord, la production est standard, les compositions routinières, si ce n'était ce fichu trémolo dans la voix le disque serait passé de la découverte à l'étagère sans avoir eu le temps d'encombrer la platine. Mais il y a cette voix qui dérange, qui me fait revenir pour mieux tendre l'oreille jusque derrière la porte verte et il s'y passe des choses. Des fioritures dans les arrangements, des effervescences planquées dans le mixage qui posent une atmosphère de roman. A la troisième écoute, ce n'est plus deux titres qui se distinguent, mais quatre ou cinq. J'ai pigé l'affaire, transféré le dossier dans l'android et depuis on fait chemin dans la main. Hang Dog est un disque frontalier, ni country au kilomètre, ni hillbilly défroqué. Comparé à l'agitation épileptique de son géniteur, il y a une forme de sagesse tranquille qui se dégage de IV. Pas le genre solidité sans faille, mais on sent que le type prend le temps de la réflexion. IV est diplômé littéraire, il a été enseignant avant de se consacrer pleinement à son destin. Est-ce pour ça que ses chansons semblent enracinées au plus profond ? Chaque sonorité fait sens, les effets sont pertinents, jamais gadget tape à l'oeil, le sentiment prédomine. IV construit des disques comme on pose un exposé, il y a l'ambiance, il y a le déroulé, les larmes, les coups bas et pas tellement de franche rigolade. Le gars trouve le moyen d'utiliser le yodel de façon nouvelle et ses arrangements sont si bien agencés que le genre redevient créatif (Neskowin ranger). Si Hank III, versant country, est dans la droite lignée du hillbilly à l'âme déchirée du Hank originel, IV délimite plus strictement son territoire, son univers est infiniment plus unitaire, ses chansons font bloc, son disque a une couleur définie dont il ne s'éloigne jamais plus que necessaire à l'avancé de l'action. Pas de coup feu hystérique entre deux ballades boisées, pas de dérapage dans le fossé après une ligne droite à grande vitesse. Le tempo est le même, l'humeur est invariable, violon tzigane ou pedal steel sont les seuls ajustables. Des titres pour aller à la pêche ? SepticHang dog, The bleed, Sailin' on...je mets le lien vers sa chaîne youtube en dessous de ma signature.


Par acquis de conscience je me suis aussi penché sur son premier album, Southern Circus, moins produit, plus turbulent (Deep down), ébréché aux angles, un vrai premier album avec ce que ça apporte comme fraicheur, maladresses et spontanéité.

Donc on dit quoi ? On en reprend pour une année ? Une semaine ? Une écoute ? Perso, je vais garder un oeil sur les dates de concert, l'espoir est faible de voir l'hexagone concerné mais IV et sa bande annoncent leur première tournée européenne pour avril 2026.

Hugo Spanky

IV and The Strange Band YouTube

IV présente son premier album en interview

vendredi 5 décembre 2025

CoMPléMeNT D'ObjeTs DiReCT


Hank 3

Depuis mon précédent post, je me suis attardé sur les enregistrements d'Elvis Presley et plus précisément sur les nombreux coffrets parus à la suite du fantasmabuleux Platinum, premier du genre à proposer des classiques du King dans des versions débarrassées des orchestrations, parfois discutables, dont elles avaient été affublées en post production. Dans les seventies, pour séduire les radios, l'air du temps voulait que le produit brut soit ornementé de violons, chœurs, cuivres et autres instruments exotiques flattant l'oreille des récents adeptes de la révolution stéréophonique. De toute évidence les chansons n'avaient pas besoin de tel subterfuge. Nues, elles sont encore plus belles et autrement plus incandescentes. 

Inspiré par un post facebook de Serge Bang! j'ai passé en revue une petite dizaine de coffrets thématiques proposant les différentes sessions d'Elvis Presley dans toute leur virginale beauté avant de conclure qu'aucune conclusion ne serait la bienvenue. The circle will be unbroken, boys. Je consens toutefois à signifier que celui sur lequel je reviens encore et toujours avec le même appétit est le premier des deux coffrets respectivement consacrés aux sessions à Nashville de 1970 et 1971. From Elvis In Nashville, puisque c'est son titre, propose le nec plus ultra de l'oeuvre royale. Les compositions sont sublimes et lorsque ce n'est pas exactement le cas Elvis est tellement stratosphérique qu'elles le deviennent. C'est assez frappant, on peut écouter le meilleur de Waylon Jennings ou n'importe quel autre cador, Elvis les laisse sur le bas-côté. Il dégage une intensité incomparable. From Elvis In Nashville, notez ça dans vos calepins, c'est 4 CD plein à ras bord d'une musique incroyable dominée par un chanteur, ma foi, sans équivalent. L'intégralité des sessions de juin 1970 durant lesquelles Elvis a finalisé pas moins de 35 titres en 5 nuits ! Ok ? 35 titres et pas de la gnognotte, visez les tronches des mecs sur la pochette.


Suite à ça, j'ai déambulé dans les couloirs de la Country, genre que j'avais négligé depuis quelques lunes, non sans raison. La vivace scène underground de la décennie précédente avait laissé place à une routine pauvre en aspérité. Si lisse que je n'y trouvais aucune accroche. La faute à Hank III, absent depuis maintenant combien ? Dix ans ? Brothers of The 4x4 remonte à 2013, faites le compte. Les rumeurs à son sujet se contredisent, l'une annonce l'imminence de son retour en s'appuyant sur la sortie d'un Greatest Hits et la récente réédition de sa discographie complète en vinyls couleurs (!!). L'autre le prétend agonisant dans une caravane. Il n'y a jamais eu de juste milieu avec Hank III. J'ai mis la main sur des enregistrements qu'il a publié sur Youtube Music, si je n'ai pas oublié d'ici là vous trouverez le lien sous ma signature. Ils sont pour le moins surprenants et contribuent à confirmer pourquoi ce mec est important. En gros, c'est comme si Mick Jones avait remixé McCartney II. Le projet s'appelle Grandiose Delusions, il porte bien son titre. Une boite à rythme, un synthé, sa voix, rap et falsetto inclus, une reprise de Pink Floyd planquée en embuscade et un talent qui gicle jusqu'en haut des murs capitonnés.

Hank III


Pour poireauter jusqu'à son éventuel retour, son fils se porte volontaire pour occuper l'actualité avec son groupe IV and The Strange Band, l'intitulé Hank IV lui ayant été piqué par un rappeur ! En voila un qui a du bol que l'arrière-grand-père ne soit plus de ce monde. A vrai dire IV lui-même à cette chance. Ses deux albums sont de bons disques, ils pourraient même séduire beaucoup de ceux qui sont allergiques aux turbulences de Hank III. En ce qui me concerne, je les trouve gentiment ennuyeux. 

Du coup, et puisque leur réédition les replace sous les feux de la rampe, j'ai approfondi le cas de deux albums que j'avais négligé à leurs parutions. Hank III ayant cette manie de sortir trois ou quatre disques radicalement différents le même jour, j'allais, tel l'âne au foin, tout droit vers celui qui me confortait dans mes certitudes. Quitte à me montrer négligent envers les autres. Comme ce fut vaguement le cas pour Bar Ranch Castle Callin' paru en 2011 en même temps que, tenez-vous bien, le double album Ghost To A Ghost (son chef d'oeuvre ultime dans le registre country), mais aussi Attention Deficit Destruction (tendance doom metal) et Hillbilly Joker (tendance thrash), rien de moins, et A Fiendish Threat paru lui en 2013 le même jour que le double album Brothers Of The 4x4. Ces deux disques ayant en commun d'être estampillés du pseudonyme simplifié de 3.

A Fiendish Threat m'a collé un coup de boule salutaire. Je le définissais punk rock acoustique, ou quelque chose comme ça, dans ma chronique d'époque. C'est ce qu'il est. C'est aussi très réducteur. Les compositions paraissent uniformes si on n'y revient pas avec assiduité, ce qui avait été mon cas, j'avais fait fine bouche, pourtant avec le recul je me dis qu'on vivait dans le luxe. Je veux dire, vous avez vu de quoi Noël 2025 sera fait ? Anthology 4 rayon Beatles, le même machin qu'il y a 20 ans rallongé d'un dvd sur les traficotages de McCartney. De son côté, Lennon se voit gratifié d'un live tellement retouché que Yoko Ono y chante comme Diana Ross. Black'n'Blue Deluxe anime le rayon Rolling Stones, l'album original rénové par un remixage qui ne lui apporte rien agrémenté d'inédits plus bidons tu meurs (des jams) et d'un live poussif. Les héritiers de Prince ont eux lâché l'affaire et ceux de Jimi Hendrix attendent des jours meilleurs. Les cadavres refroidissent enfin. 

Je vous le dis franco de port, collez-vous A Fiendish Threat à fond les ballons sur la platine. Achetez-le, téléchargez-le, je m'en fous, mais rendez-vous ce service. Et tant qu'à y être chopez Hillbilly Joker et le bootleg This Ain't Country. On trouve même des live fantastiques sur soulseek. Le meilleur est un Live à Austin en 2000 qui propose un dossier pour le set country et un autre pour le set rock. Pour ceux qui débarquent, Hank III séparait ses concerts en deux shows distincts, le premier est le set country (guitare sèche, cheveux attachés), le second est le set rock metal thrash destroy punk speed j'en veux au monde entier (cheveux hirsutes et guitare électrique).




L'autre album qui m'a défoncé le scrotum est Bar Ranch Cattle Callin. Celui-là je ne vous le conseille pas. Hank III, jamais à cours d'une idée inspirée par la drogue, s'y amuse à mixer du metal extrême et des enchères de marchands de bétail, ces types qui débitent plus de chiffres à la seconde qu'un politicien ne fait de promesses. Avec pour même résultat de rendre les fous joyeux. Je ne sais pas si vous me suivez, mais essayez une seconde d'imaginer ce que ça peut donner. 

Vu qu'on me lustre Yoko Ono, je me suis vautré dans ce dérèglement des sens avec l'avidité d'un broyeur chimique et comme si ça ne suffisait pas j'ai ressorti l'album Assjack, autre projet frappadingue de Hank III. Celui là ne s'encombre d'aucun concept, il se contente de décapsuler les synapses. Malheur que c'est bon de se faire sauter à pieds joints sur les joyeuses. 

Hugo Spanky

Hank III - Grandiose Delusions

Hank III - Rebel Within

3 - Black Cow (Bar Ranch Cattle Callin')

3 - Can I Rip U (A Fiendish Threat)

Ce post est dédié à Steve Cropper

dimanche 30 mai 2021

HiLLBiLLY SuR SeiNe * THéO LaWReNCe * TOeRaG SeSsioNs


Waylon Jennings disait que Sinatra était un chanteur country. J'imagine qu'il parlait du feeling. Probablement, faisait-il allusion à des chansons comme "One for my baby" ou "It was a very good year" qui n'ont rien de country sur la forme, mais qui expriment profondément la même chose que la plupart des chansons réussies dans ce style, une mélancolie typiquement américaine. Je suis sûr qu'un jeune homme originaire de Gentilly en banlieue parisienne, lui l'a parfaitement compris. Théo Lawrence n'a pas vraiment besoin de se déguiser en cow-boy pour transmettre la sincérité de cette musique. L'air de rien, il trace sa route depuis quelques années. Et c'est avec bonheur que je l'ai découvert voici deux ou trois ans, très impressionné par sa capacité à reprendre quelques standards folks en évitant l'écueil des clichés d'un côté et de l'autre celui de l'americana (concept assez fumeux pour décrire la version indie et progressiste d'une musique qui est précisément le contraire). 

 

 

En 2016, Théo a fait un tube "Heaven to me" avec son groupe les Hearts, que j'ai entendu dans une pub mac do. Un morceau qui aurait pu avoir été écrit par Bob Marley (sans le côté reggae) et calibré pour la clique France inter/fip/rolling stone/arte ou finalement rien ne dépasse. Un album de soul un peu sirupeuse, "Homemade Lemonade" et quelques singles pour se faire la main. Un son ouaté produit au millimètre sans grande surprise. J'ai un peu lâché l'affaire, mais récemment, je suis retombé sur lui au hasard de mes pérégrinations youtubesques. C'est désormais sous son nom qu'il évolue avec un changement de direction notable vers la country, accompagné d'un groupe franchement impeccable.




Un album sort en 2019 "Sauce Piquante" qui tombe un peu dans le piège qui guette cette génération de musiciens élevés à youtube : l'échantillonnage de style. On pioche dans tous les artistes qu'on aime et on cherche à imiter leur son. Ce qui donne souvent un manque d'unité dans certains albums quand le procédé se voit trop. Ici, "Come On Back To My Lover" rappelle Marty Robbins, "Petit cœur" et "Baby Let's Go Down to Bordeaux" (quelle idée de descendre à Bordeaux ? continue ta route jusqu'à Toulouse mon gars) Sir Douglas Quintet ou Freddy Fender. "N.O.I.S.E" a tout du bakerfield sound et on y entend Buck Owens, "The Worst In Me", les Everly Brothers etc... Jusqu'à la pochette qui me rappelle étrangement le label Arhoolie, spécialisé dans les disques "roots". Malgré tout cela, le disque passe comme une lettre à la poste. Le niveau est suffisamment bon nous faire oublier la recette... Mais ce n'est pas par ce bout qu'il faut prendre le bonhomme : en cherchant "Working On the Building" d'Elvis, je suis tombé par hasard sur ses sessions studio Toerag. Un studio anglais complètement analogique dirigé par Liam Watson qui a notamment travaillé sur "Elephant" des "White Stripes". Il est bien possible que Théo Lawrence y ait trouvé la formule qui tue. 

 

 

Les morceaux enfin débarrassés de leur production sucrée sonnent bruts et solides. Les versions d' "Adelita", "N.O.I.S.E" et "The Worth in me" rendent caduques celles de l'album. Sur "N.O.I.S.E", la diction a le froid détachement des chanteurs country et la telecaster déchire l'espace sonore comme le faisait celle de Don Rich en son temps. Sur "Working On The Building", c'est le merveilleux vibrato des Staples Singers qu'on entend. "The Worst In Me" se révèle être une magnifique composition... 

 


 

En parcourant youtube, j'ai vite compris que ces gars étaient mortels en session live. A Bordeaux, c'est «Ain’t The Reapin’ Ever Done" d'Eddie Noack qu'ils reprennent divinement. Le guitariste y égraine des licks scintillants comme les perles d'un collier féminin, sur le phrasé hautain de la voix de Théo. Dans les Cardinals sessions, il interprète un titre de son album "Prairie Fire", un folk près de l'os qu'il a le bon goût de chanter sobrement, seul à la guitare. Ces jeunes gens ont commencé très tôt et en ont encore beaucoup sous le pied. Le potentiel est énorme et les aléas de la vie ne peuvent que rendre leur musique plus authentique. Depuis peu, ils ont un fan de plus qui parie sur leur succès et de bons disques à venir.


Serge Fabre

Theo Lawrence Adelita Live at Toerag

jeudi 17 mars 2016

RoMaNCe PouR BâTaRDs


Ça fait déjà quelques années que Those Poor Bastards et moi, on se tourne autour sans parvenir à se mordre la queue. Leur excentricité m'attire autant qu'elle me réfrène, et si leurs albums contiennent tous, immanquablement, leur lot de chansons charismatiques, il n'en reste pas moins que leur grinçante beauté est trop souvent dissimulée sous un barbouillage sonore qui ne manque jamais de me rebuter.

Une situation d'autant plus rageante que Those Poor Bastards sont l'entité désaxée du mystérieux The Minister -dont nul ne semble savoir quoi que ce soit- et du stakhanoviste Lonesome Wyatt, un être torturé que l'on retrouve habité par la même démence sur ses albums en duo avec Rachel Brooke, que sur d'autres à la tête des Holy Spooks. Derrière ses airs d'aristocrate dégénéré par des siècles de consanguinité, Lonesome Wyatt se délecte de torcher des mélodies qui vous martyrisent les intestins, ébouillantent votre cerveau et vous glacent le sang en un même fatidique instant. Pourtant, qu'il est ardu de s'en imprégner, tant il fait tout pour vous en dissuader. Est-ce preuve d'un flagrant manque de caractère de ma part, que de réclamer de la clémence pour mes esgourdes vieillissantes ? Dois-je vraiment accepter de m'infliger les saturations distordues de Ten ton hammer pour jouir du plaisir d'être extirper du ronronnant confort dans lequel me berce la haute fidélité ?



Those Poor Bastards répondent par l'affirmative, systématiquement et sans baisser leur garde d'un pouce. Sing It Ugly, leur nouveau méfait, le proclame une fois encore, c'est dans la pourriture qui nous est tous destinée qu'ils se complaisent à échafauder leur ouvrage. Et moi de capituler. Lonesome Wyatt, aussi peu miséricordieux soit-il, m'est devenu trop indispensable depuis Bad Omen, le chef d’œuvre commun qu'il signa l'an passé avec Rachel Brooke. Et tant pis, si je dois creuser de mes mains jusqu'à m'en arracher les ongles pour me repaître de ses arrogantes mélopées. Elles sont bien trop uniques pour que je tolère de m'en détourner. Sur le précédent album de Those Poor Bastards, Vicious Losers, c'était Give me drugs, lugubre et lucide berceuse funéraire sur la prolifération normalisée des anti-dépresseurs, qui m'avait transporté jusque dans des territoires dépourvus de la moindre trace de félicité. Cette fois ci, c'est Unwanted qui fait office de philtre initiatique, un indescriptible boogie aux dissonances électroniques délicieusement usantes pour les nerfs.




Those Poor Bastards réussissent ce petit miracle de ne ressembler à personne, un fait qui serait méritoire en lui-même mais qui ne nous ferait guère plus qu'une belle jambe, si il ne s'accompagnait pas de ce talent de compositeur mis en exergue par les arrangements nourris d'audace de ce duo d'équilibristes fous. Que Sing It Ugly soit un meilleur album que ses prédécesseurs, c'est probable, qu'il soit celui qui aura fini par m'avoir à l'usure est sans doute plus exact. Convulsif dans ma tenue de cuir, les mains crispées déchirant ma propre chair, il est trop tard désormais, mon crane se fissure sous la pression sanguine. De ma bouche déformée s'extirpe la jouissance froide du hurlement des bâtards, tandis je twiste sur No, no, no. Parce que c'est bien l'unique chose à faire, quand plus aucune évidence n'a de sens.


Hugo Spanky

mardi 15 mars 2016

émoTioNS suR La PLaiNe


On est quand même pas si mal, peinard devant nos blogs. On se refile les bonnes adresses, les bonnes combines, les trucs à écouter, ceux à éviter. Ça fait le tri joyeusement. Le dernier bon tuyau en date, c'est Atomic Ben qui me la refilé au détour d'un mail, via une vicieuse pièce-jointe aussi addictive que le café du matin. 

 
Le groupe en question porte un blaze bateau que tu le crois pas : The Far West, et leur album arbore celui d'une chanson d'Elvis Presley, Any Day Now. Après tout, c'est peut être la solution, arrêter de chercher à se distinguer dans le flot incessant d'intitulés saugrenus visant à exister sur la toile, et en revenir aux codes de notre bon vieux monde à nous. Celui qui n'a de sens que pour ceux qui ont étiré leurs os avec l'histoire de Buffalo Bill, Géronimo ou Sitting Bull, posée sur la table de nuit. 



The Far West, pour vous situer, gravite quelque part du côté des Flying Burrito Brothers ou, pour citer un petit jeune, le Dylan de Time Out of Mind et Love and Theft. Quand il œuvre dans la country hillbilly à forte tendance mélodique. Et par ricochet, je suis bien obligé d'évoquer Gram Parsons, d'autant plus qu'ils ont placé un titre sur un disque en hommage au grievous angel. 


A l'origine du groupe, il y a une petite annonce passée par le chanteur, Lee Briante, sur un site de recherche d'emploi, avec ce simple message "envie de faire quelque chose comme ça" accompagné d'une vidéo de Waylon Jennings. Un bassiste texan, Robert Black, répond quelques minutes après la publication. L'histoire commence là. On se croirait dans un roman de gare, dans un film avec Sam Shepard, leur musique aurait parfaitement résonné dans Don't Come Knocking, quand ce grand échalas se vautre dans le canapé défoncé, en plein milieu d'une rue poussiéreuse.

 
Je ne sais pas grand chose de plus sur eux. Si ce n'est que leurs chansons sont belles, toutes, sidérantes d'élégance, ensorcelantes comme le déhanché d'une beauté fantôme. Sitôt se sont-elles faufilées dans votre esprit, qu'elles s'évaporent dans un souffle.  




Any Day Now est un disque d'une simplicité que l'on ne peut atteindre qu'avec un talent si fort qu'il se dispense d'artifice. The Far West l'a enregistré dans un garage automobile, un vrai, un de ceux qui retapent de vieilles américaines. Pour être dans un environnement qu'ils aiment, plus que pour obtenir un son qui sent le cambouis, leur album brille comme du chrome au soleil. C'est de la musique pour accompagner la vie, elle en est gorgée.



Any Day Now n'a pas bousculé le business mondial, faut pas compter sur lui pour redresser le P.I.B de la Californie. The Far West continu d'ouvrir pour les frangins réconciliés des Blasters, Phil & Dave Alvin, pour l'épatant Nick 13 ou l'adorable Eilen Jewell qui s'est manifestée l'an passé avec Sundown Over Ghost Town, un album qui, après un splendide double live en 2014, confirme sa position de grande dame du mouvement Country/Americana, aux côtés de l'incontournable Rachel Brooke.



Ils ont néanmoins raflé l'honneur d'être désignés parmi les meilleurs groupes du moment par de nombreux blogs américains pour leur deux impeccables albums. Le premier, que je vous recommande tout autant que Any Day Now, remonte à 2011, et n'a pas fait plus de vague. 
Alors, oui, on est bien, peinard devant nos blogs, à se refiler les bonnes adresses en ne comptant que sur nous-mêmes, petit réseau d'esprits libres aux désirs confidentiels. Et cette certitude en moi, qu'il faut continuer à regarder dans la même direction que Christophe Colomb en son temps. C'est toujours de l'Ouest lointain que parviennent les émotions.


Hugo Spanky


Eilen Jewell Live at The Narrows sur Spotify

Ce papier s'accompagne d'une pensée pour l'un des plus beaux rockers anglais. Et assurément le plus sauvage d'entre eux, Keith Emerson.