C’était le jour de la rentrée en sixième, j’avais mis mon t.shirt préféré, mon bluejean préféré et mon blouson en cuir marron, comme celui de Tony Curtis dans Amicalement Votre. Et tiens toi tranquille pour une fois m’avait soufflé ma mère juste avant que je saute sur mon vélo. Me tenir tranquille, je ne demandais pas mieux, si j’avais pu être transparent ça m’aurait été, si j’avais pu ne même pas y être, encore mieux. Je découvrais à mes dépends que la vie est farceuse, à peine quelques mois plus tôt je me pavanais parmi les grands, les CM2, ceux à qui dégun ne songeait à chiper les billes, ceux qui se réunissaient près du grillage, comme prêt à s’enfuir à la première occasion, comme Steve McQueen dans La Grande Évasion. Et me voila de retour à la case départ, la case merdouzelle, j’étais à nouveau parmi les chiards, les méprisés, les moqués. Ceux sur le dos desquels, les 5èmes scellaient des amitiés.
Bien planqué derrière ma frange, je voyais un blond frisé, mocassins à pompons, le genre que j’avais déjà appris à haïr avant de savoir pourquoi. Une tête de plus que moi, je ne le sentais pas avec ses regards en fourbe et son air narquois. On patientait tous comme des glands, à attendre un signe, une sonnerie, qu’il se passe quelque chose. Lui inaugurait son nouveau statut d’intégré, cette rentrée signifiait qu’il n’était plus un bleu bite, son sac US estampillé 5emeB, mon cartable en cuir étiqueté 6emeD. Ça n’a pas raté, sitôt son pote arrivé à ses côtés, il lui a filé un coup de coude, m’a pointé du doigt et a lâché bien fort, dans le vent délateur, vise un peu c’te pedzouille avec son t.shirt Travolta.
J’avais pas encore posé mon cul en salle de classe, que je faisais connaissance avec le surveillant général, tandis que le blond se faisait mettre du coton dans les narines, à l’infirmerie. La justice n’existait déjà plus à cette époque là, je m’étais ramassé trois jours d’exclusion. Mon père avait eu un clin d’œil de fierté, et ma mère m’avait répété Tu pouvais pas te tenir tranquille pour une fois. J’avais pas moufté, mais rien n’a changé, on peut me traiter de pedzouille, à la limite, mais on ne déconne pas avec John Travolta.
Tout con qu’il était le blond frisé ne faisait que refléter un lieu commun, dès 1978 John Travolta était considéré comme ringard, voire pire. Si dans les années 40 et 50, il était bien vu qu’un acteur sache tout faire, comprenez danser et chanter, dans les années 70 la donne avait changé. Pour être considéré comme un grand, il suffisait de mettre au point un gimmick, de le rabâcher jusqu’à plus soif à la moindre occasion et de ne choisir que des rôles de mauvais bougre. Les têtes d’affiche s’épelaient De Niro, Nicholson, j’en passe, et des pires. Travolta était un ovni, non seulement il semblait raffoler des rôles de gentil, mais en plus monsieur souriait à la caméra ! Mazette ! Quel scandale ! Comment le rocker lambda allait bien pouvoir lustrer sa crédibilité en s’entichant d’un gugusse pareil ? Imaginez bien que même Michael Douglas, qui pourtant éclatait le petit écran dans Les Rues de San Francisco, n’arrivait pas, avec sa bonne bouille, à décrocher le moindre rôle au cinéma. Et voila que ce Travolta signait coup sur coups deux des plus gros succès de la décennie, Saturday Night Fever et Grease. N’en jetez plus, direct au pilori, catégorisé idole pour mongolien prépubère. Le gars mettra vingt piges avant de sortir de l’ornière. A tel point que ce chef d’œuvre de Blow Out se ramassera un bide, malgré le coup de pouce de Depardieu qui cautionna le film en prêtant sa voix à Travolta pour ce qui est, à mes yeux, son plus beau rôle dans ce qui est, à mes yeux, son meilleur film. Et au passage, le meilleur film de tous les temps.
Malgré les qualités d’Urban Cowboy et son histoire à la Sam Shepard, il faudra attendre près de dix ans pour que Travolta renoue avec le succès grâce à Allo Maman Ici Bébé, un film sympathique comme tout qui explosera le box office, mais ne fera rien pour améliorer sa crédibilité auprès de ceux qui refusent obstinément de le classer parmi les plus grands. Ceux là auront besoin de Pulp Fiction, pour se rendre à l’évidence.
Je ne vais pas user de mon esprit de contradiction sur ce coup là, Pulp Fiction est un pur chef d’œuvre qui m’a régalé les mirettes comme à tout le monde. Par contre, j’ajouterai parmi ses toutes aussi grandes réussites, le duo Get Shorty/Be Cool. Le premier est signé Barry Sonnenfeld, à qui l’on doit également l’impayable Big Trouble, tiré de l’unique roman de Dave Barry. Un machin à se pisser dessus de rire à chaque chapitre, un bien maigre inconvénient pour un livre qui dégomme les zygomatiques.
Mieux que des séries B revendiquées, ces deux films sont l’incarnation de ce que le cinéma devrait toujours être, la source d’un plaisir béatifiant. Un casting impeccable, même James Gandolfini en est, du rythme, de l’intelligence et une culture de son sujet qui nourrit le scénario. Je dois préciser que les films sont des adaptations de romans d’Elmore Leonard, autant dire des Rolls. Elmore Leonard, hélas décédé il y a peu, est l’auteur qui a inspiré la série Justified, soit la meilleure série à être apparut depuis The Shield.
Dans son rôle de Chili Palmer, John Travolta, cool comme Fonzie, nous balade sans jamais forcer sur le trait, du milieu du cinéma (Get Shorty) à celui de la musique (Be Cool). Les situations sont cocasses juste comme il faut, et les rebondissements flirtent entre distribution de gifles et humour, l’ensemble avec toujours cette touche de classe qui fait la différence.
Juste avant Be Cool, John Travolta avait tenu l’un de ses rôles les plus touchant dans A Love Song For Bobby Long. Un film dont je me garderais bien de raconter la trame tant elle peut paraître ressassée et usée, mais qui pourtant n’a rien de banal. Sublimé par des images d’une beauté saisissante, le film vous embarque et ne vous lâche plus jusque bien longtemps après sa fin.
Non, définitivement on ne déconne pas avec John Travolta. Ce gars joue dans trois films de mon top ten, Carrie, Saturday Night Fever et Blow Out. Et si les deux films signés Brian De Palma ont avec le temps obtenu le statut qui leur était dû, je vous invite à redécouvrir encore et toujours Saturday Night Fever. Loin des clichés, ce film saisit comme peu d’autres le farouche désir d’émancipation d’un jeune adulte envers un destin qui semble tout tracé. Vivre et mourir à Brooklyn. Saturday Night Fever est un crève-cœur magnifiquement réalisé, superbement interprété, et aucune boule à facette n’arrivera jamais à lui ôter le parfum de la rue. Et bon sang, ce que Donna Pescow est bonne actrice, elle me tord les tripes même après des années à voir et revoir ce film.
John Travolta a fait des choix étonnants, il a refusé American Gigolo, comme plus tard il refusa Officier et Gentleman, ce n'est grave que pour ceux qui donnent de l'importance aux récompenses, aux flagorneries. A la façon de Clint Eastwood avec la série des Philo Beddoe ou Bronco Billy, John Travolta, sans pour autant s'interdire de collaborer avec Costa-Gavras, privilégie les films populaires, les Allo Maman Ici Bébé dans lesquels il excelle, les John Woo, les divertissements qui, s'ils sont rarement récompensés à Cannes, lui ont permis de tisser un lien profond avec le public. Il se trimballe un paquet de navets qui en aurait englouti plus d'un, ou des films improbables comme le récent Sauvages d'Oliver Stone, mais ça ne change rien à la donne. Beaucoup d'acteurs considérés comme géniaux, torturés et oscarisés à tour de bras ont disparu de la circulation après quelques tours de pistes, lui est toujours là. John Travolta a su trouver une place dans notre quotidien, dans notre vie, il a su parler à nos cœurs, et comme chacun sait, le cœur à plus de mémoire que l'esprit.
Tiens, je vais voir si y a pas moyen de me trouver un nouveau t.shirt avec Tony Manero dessus. Sûr que c'est toujours efficace pour détecter la connerie.
Hugo Spanky
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