Sly Stone aura réussi l'exploit en deux albums, seulement séparés d'une dépression nerveuse (ou d'une prise de conscience, ce qui est finalement la même chose), de sublimer ce que les sixties ont eu de meilleur, avant d'inventer le grand flip sous opiacés de la décennie suivante. Sly Stone est un axe.
Dans une main, Stand!, le meilleur album des Beatles, celui que Lennon rêvait d'enregistrer lorsqu'il se pointa à Abbey Road avec Come together et She's so heavy. Expressif, positivement revendicatif, lumineux et aéré, Stand! a la spontanéité d'un claquement de doigt. Il est, avec le premier Santana, le disque le plus symbolique de l'ère Woodstock dans ce qu'elle eut de plus essentiel. Certainement pas ce que l'on nous fourgue à chaque mercantile anniversaire. Woodstock fut explosif et contestataire, tout comme les années soixante ne furent ni dociles, ni résignées. Les 60's ont vu naître une volonté d'opposition, un de ces merveilleux moments d'Histoire qui font de l'humain le plus grand des mystères. Comment peut-on être capable d'une détermination à l'excellence autant que du médiocre le plus méprisable ?
Dans l'autre main, There's A Riot Goin' On, la prise de conscience que rien n'a marché comme espéré. La signification du vide sidéral sur lequel les idéaux utopiques du flower power ont débouché. L'accusé de réception du néant. Les années 70 seront celles des célébrations démesurées, du maquillage à outrance, celles des fards, des paillettes, des surcharges d'eye-liner, des déguisements. Fuir la réalité. La nudité n'a plus sa place, de même que la vérité. On sait désormais qu'une vérité énoncée est une vérité sitôt détournée, utilisée pour mieux nourrir le mensonge. Du Glam au Punk en passant par le Hard Rock, de David Bowie aux Sex Pistols en passant par Kiss, tous porteront masques. C'est ce que dénonce avec insolence l’œuvre au noir de Sly Stone. Le zéro minute, zéro seconde du morceau-titre, comme la lente agonie qui le précède et lui succède. Les poses remplacent le mouvement. Ce n'est même pas que c'est la fin, mon bel ami, c'est l'aube de l'abandon.
A l'origine Sly Stone est un DJ de radio. L'un des plus courus de San Francisco. Il est celui qui parle sur la musique, qui en décode le message, qui transmet le cœur de l'information. Celui qui fait tourner le métaphorique joint. Lorsqu'il se mit à enregistrer sa propre musique, il conserva le même rôle. Everybody is a star. La même énergique désinvolture dans la wax que sur les ondes, le même enthousiasme communicatif, celui qui séduisit le public de I want to take you higher. Le drame de Sly Stone fut de n'avoir pas su travestir son propos. Quand du multicolore célébratif de Stand!, il passa au rictus sombre de There's A Riot Goin' On, il énonça une vérité trop encombrante pour un business de la joie en pleine expansion, les labels préparaient en douceur des générations de consommateurs dociles et manipulables, là où Sly voulu les émanciper. Il plongea la tête la première et se noya dans l'amertume.
Cela n'a rien d'étonnant si les Red Hot Chili Peppers ont jeté leur dévolu, lorsqu'ils voulurent rattacher leur existence à l'écrasant passé qui les nargue du haut des pyramides, sur un titre de Fresh, l'album d'après. Il faut être cramé comme Perry Farrell pour s'attaquer à Don't call me nigger, whitey. If you want me to stay est un bijou de mélodie, portée par autant de malice que l'on peut caser avec bon goût dans une poignée de minutes de musique. Sly Stone y fait étale de son savoir-faire, il s'y montre roublard et clinquant, super-dope Sly, mais il ne dit plus rien. Suggérant simplement qu'il pourrait éventuellement ne pas rester, alors même qu'il est déjà parti. Fresh est surement l'album que je conseillerais au novice de 2016, il est neutre, comme les esprits de notre époque lessivée.
J'ai toujours vu un insupportable paradoxe ségrégationniste dans l'attitude des amateurs de Pop céleste. Dans cette façon de porter en étendard Beatles et Beach Boys, en s'efforçant d'oublier que les premiers ont dévalisé Motown et que les seconds ont pillé Chuck Berry. En se drapant des idéaux de fraternité pour mieux enterrer l'Homme noir. Pourquoi tant de collectionneurs acharnés ont-ils si peu de disques de musique noire ? N'est-ce pas pourtant du Blues, du Jazz, de la Soul, du Doo-Wop, du Gospel, du Funk que la lumière fut ? Le New-York sous lysergiques de Funkadelic, le Washington sous les bombes de Chuck Brown ne valent-ils pas cent fois le Londres sous amphétamines de 1977 ? La majesté de The Impressions, la classe arrogante de Sam Cooke ont-elles vraiment un équivalent en sucre blanc ? Il y a là une part d'obscurantisme qui ne résiste pas à la musique de Sly Stone. Il n'est plus question de Sgt Peppers versus Pet Sounds, lorsque Stand! tourne sur la platine. Ce disque est une tranche de vie kaléidoscopée par la quintessence de l'imaginaire Pop, pas un bricolage de studio mais une apologie de l'instant présent, il capte la vibration, ne se contente pas de la recréer artificiellement par ouï-dire. A l'antithèse de la paranoïa des Beatles refusant de sortir d'entre quatre murs, aux antipodes de l'autisme omnipotent de Brian Wilson, se tient Sly Stone et sa famille hétéroclite, l'esprit vif, les deux pieds sur le bitume, respirant à plein poumons l'air de la rue pour mieux nous en transmettre le vécu.
Hugo Spanky










