Le lendemain, bien mieux gâté par le sort, Les Ennuis Commencent prennent la forme de deux galettes de ma matière favorite, la wax, glissées dans un colis venu se caler dans la chaleur toute relative de mon hall d'entrée, royaume des courants d'air.
J'avais déjà en son temps eu l'occasion d'écouter le 1er des deux disques, Superfriends, un E.P 25cm de 2010, et je n'y étais pas revenu plus que ça. Non pas qu'il soit mauvais, loin de là, ce EP au look Big Beat se classe même plutôt dans le haut du panier. Par sa production d'abord, incisive comme un taquet dans les gencives, et aussi par la haute tenue de ses compositions. Une constante chez Les Ennuis Commencent, cette capacité à écrire de vraies chansons avec de gros morceaux de mélodies dedans. Pas de fausse note non plus du côté des (4) reprises, avec en tête de gondole, agréablement assaisonné à la sauce T.Rex, plus que Rolling Stones, le Come on de Chuck Berry, ainsi qu'une touchante version de La belle saison des Dogs. Tout juste si le Suspicion d'Elvis, malgré toute la prudence d'approche, s'avère trop intouchable pour être dompté. Mais le geste est beau et la tournerie addictive.Non, vraiment, si cet accrocheur et concis opus ne m'avait pas plus bouleversé que ça, c'est uniquement parce que parfois, on se croise plus qu'on ne se rencontre.
Plus sensuel que son prédécesseur, Love-O-Rama s'épuise d'autant moins qu'il nous dévoile un éventail de charmes d'une richesse que je n'aurai pas soupçonné. Le disque des Ennuis Commencent fait montre d'une inventivité que je n'ai eu de cesse d'espérer, avec une invariable déception, de la part de bien plus illustres qu'eux. Croyez pas qu'Atomic Ben, frontman du groupe, m'a glissé un bakchich, je ne le connais que de l'avoir vu en concert. Aussi, je le dis sans entrave : Les Ennuis Commencent excellent là où s’effondrent Brian Setzer, Imelda May et toute la clique des revivalistes. En prenant le contre pieds des puristes, en s'autorisant toutes les audaces, le groupe efface les frontières des genres et, luxe suprême, nous propose d'écouter un disque qui ne rentre dans aucune niche. Love-O-Rama est malin, parce que moderne, actuel, dynamique et racé. En plus d'être impérialement enregistré. Grâce à d'essentielles touches d'orgues, quelques délicats motifs d'accordéon, en s'appuyant sur des chœurs féminins, en utilisant les possibilités du studio avec un instinct mêlé d'intelligence, le groupe permet à sa musique de nous faire voyager autrement que dans la soute à bagages.
L'aplomb qui les caractérise leur permet de réussir une impressionnante relecture hantée de 2000 light years from home qui, loin d'avoir le doigt sur la couture, apporte au morceau des Stones bien plus encore qu'il n'en contenait à l'origine. Ne vous privez pas de ça. Ne soyons pas de ceux, trop nombreux, presse en tête, qui à trop scruter au delà de la Manche, jusque sur l'autre rive de l'Atlantique, se privent par ignorance, ou pire par snobisme, d'un disque qui n'a rien à envier à la concurrence anglo-saxonne.
Je pourrais chercher des exemples et des contre-exemples, en faire des caisses. Sauf que Les Ennuis Commencent n'ont besoin d'aucun subterfuge pour briller. Ils s'inscrivent dans le prolongement d'une ancienne tradition, celle des groupes de maniaques compulsifs, pas des gars tombés du nid pour venir se faire une branlette sous les projos. Non. Ceux dont je parle sont, furent, ont été -bises à tous ceux qui ne sont plus là- de véritables passeurs de cultures. Pas le genre à enfoncer le sempiternel même clou. Des passionnés capables de cuisiner un gumbo avec des ingrédients aussi variés que la Pop new yorkaise ultra nerveuse de Sylvain Sylvain, les mélodies de Buddy Holly, la démence des accès de furie de Johnny Burnette, et les symptômes hallucinés des producteurs siphonnés. En France, cette honorable tradition puise sa source du côté des Dogs bien sur, mais aussi dans des formations restées dans l'ombre comme Jezebel-Rock, dont Les Ennuis Commencent, sur Love-O-Rama, reprennent le Teenage queen, et qu'il ne serait peut être pas idiot de redécouvrir. Leur héritage est maigre, mais doté d'un charme que le temps n'altère pas. Une poignée de singles et deux 25 cm - dont un avec Marc Police- parus sur Big Beat records au début des années 80 sont là pour en témoigner.
Et si, dorénavant, les villes manquent de salles pour accueillir les groupes, si elle est bien révolue l'époque où l'on déambulait, dans une même nuit toulousaine, des Trois petits Cochons au Roxy, du Speakeasy au Concombre Masqué, avant de s'achever au Pied, au Barafût ou au Bikini, il n'empêche qu'il fait bon de savoir que quelques acharnés tiennent le maquis jusque dans les provinces les plus reculées (non, j'ai pas dit que Decazeville est un bled paumé))). Que ce soit Methanol production d'Atomic Ben ou Bang records, le label de Serge Fabre et du regretté Philippe Lombardi (on t'a envoyé du monde pour te tenir compagnie, t'as vu ?) qui défend Staretz, distribue Bruce Joyner, Tav Falco et une multitude d'autres, chacun d'eux avec peu d'armes, mais beaucoup de volonté, s'inscrit tête haute et en première ligne pour contribuer à faire avancer le schmilblick. Mais assez joué les régionalistes, je vais finir par en faire oublier que, loin d'être une assemblée de gloires locales, Les Ennuis Commencent ont bel et bien les compétences requises pour faire swinguer la casbah, valdinguer la morosité et afficher complet dans le cœur des bad boys, comme dans celui des Suzie Q. Ils ont la classe universelle, à vous de les mettre sur orbite.






