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vendredi 8 janvier 2016

VoYaGe eN FRéQueNCeS MoDULéeS


Les américains sont pragmatiques, plus encore en affaire. Lorsque Mc Donald peine à s'implanter en France, ils s'adaptent. Les français veulent de la salade et une tomate fraiche sur leur steak haché ? On leur en donne. Le Rock FM, plus communément estampillé Hard FM -en hommage au genre qui fut le plus enclin à se livrer au jeu- part du même raisonnement. Il arrive que l'on puisse obtenir ce que l'on veut.

Les années soixante aussi riches furent-elles, aussi créatives et mémorables, ont eu plaisir à torturer les mélodies, à les dissimuler sous une excentricité parfois dispensable. Au fil de la décennie suivante, le Rock FM va s'évertuer à faire l'inverse, il va les câliner, leur passer la brosse à reluire. Faire d'une chanson quelque chose qui vous accompagnera au delà du son, jusque sous votre crane quand le silence prend place. Écoutez bien, là, she's just a small town girl, livin' in a lonely world, she took a midnight train goin' anywhere...



Le FM, qu'il soit Rock ou plus Hard, va remettre le hit de qualité au centre du débat. Le vrai, le beau, le rutilant, construit pour durer dans les souvenirs, pas celui qui tient sur un gimmick à la con comme la new wave va nous en faire bouffer au kilomètre, pas non plus les machins de névrosés qui se tirent sur la nouille en criant maman, le grunge s'en chargera. Le FM glorifie la souffrance de l'homme seul et abandonné, celui que l'amour a blessé, que le destin a voulu briser mais que rien, bordel, rien, ne pourra détruire. Parce qu'il est américain, parce que c'est samedi soir, parce qu'il y a des anges en mini short plein sunset strip. Le genre va réhabiliter le chanteur de charme, tout va repartir du Doo Wop, de la base du monde en somme. Sous leurs tignasses shampooinées, les chanteurs de FM sont souvent des fans de Soul, pas des brailleurs à la petite semaine mais de vrais chanteurs, de ceux qui utilisent une mélodie à 110%, l'amènent jusqu'aux cieux et en reviennent avec une baguette sous le bras et un cadeau pour les enfants. Pour un peu on mettrait dieu dans l'histoire, on sortirait les grands mots. 


Concrètement le FM, c'est quoi ?  Et pourquoi le genre a t-il suscité tant de haine de la part du mâle dominant qui, bien que chevelu et parfois maquillé pire qu'une coiffeuse de CFA, tenait absolument à ce qu'aucune ambiguïté sur sa sexualité ne puisse être ne serait-ce qu'envisagée ?

D'abord parce que le FM se contrefout des gros balourds qui se renversent de la bière sur le bluejean pour exprimer leur virilité. Le FM est rasé de frais, parfumé, chaussures pointues, il est pensé et réfléchi pour séduire...les filles ! C'est retour under the broadwalk. Terminé les grandes causes, le ciel atomique et la boue des rizières, le FM passe un coup de polish au réel et se greffe sur l'illusion. Le FM se pose en palliatif et nous vend de la romance. Girls, girls, girls et cœurs brisés.


Le Rock est fait pour que les mecs épatent les filles et ce sont elles qui en ont fait le succès. Elles qui sont montées au front, bravant les interdits des parents, piétinant la morale en se prosternant aux pieds chaussés d'or d'Elvis Presley. Elles, encore, qui se sont égosillées lors de la british invasion, qui ont instauré l’hystérie comme norme en matière de réponse au déferlement des watts démoniaques qui n’eurent de cesse de s’amplifier encore et toujours. Soyons honnêtes, nous n’avons fait que singer leurs idoles afin de rafler une mise qui nous tendait les bras, pour si peu que l’on sache reproduire, même vaguement, les attitudes des Rock Stars épinglées aux murs de leurs chambres. Sans vergogne et usant d’un yaourt d’opérette, nous en avons toujours été réduit à suivre, ou haïr, ceux qu’elles vénèrent, qu’on les imite ou qu’on les dézingue au profit d’un autre qui nous donne moins de fil à retordre -genre un mort- ce sont invariablement ces dames qui, de tout temps, ont donné le la.


Ce que je veux dire, c'est que jouer les marlous en dénigrant le FM au nom de son manque de pilosité, c'est non seulement se priver d'un paquet de bons disques, mais surtout la plus courte façon de finir tafiole. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Arrivé là, je pourrais me cacher derrière mon petit doigt, dire qu'après tout quelques soient les railleries que le FM a subi, il a été pratiqué par les plus grands et que c'est surement pas pour rien. Je pourrais citer Alice Cooper, Van Halen, UFO ou la litanie de hits chatoyants qu'Aerosmith a placé en tête des charts durant une décennie dédiée à la jeunesse éternelle, à la beauté d'un petit cul qui se tortille sur la plage, au culte des cheveux longs qui virevoltent dans le vent de Californie tandis que la radio du cabriolet hurle Love in an elevator, Angel ou Cryin'. Je pourrais faire dans la demi-mesure et ménager votre seuil de tolérance. Je pourrais mentir ! Me renier, bafouer mon honneur et ça passerait en douce comme les augmentations au mois de juillet. 



Je pourrais dire des évidences que personne ne dit jamais, que le I want to know what love is de Foreigner est rien de moins qu'un magnifique morceau de Doo Wop (du Gospel sensuel, donc) ou que Toto (oui, Toto) a enregistré des albums magistraux, dotés d'une capacité à vous coller la frite et le sourire que rien ne parvient à égaler depuis. J'ai même des choses à dire sur le kid du New Jersey, Bon Jovi, j'y reviendrai une autre fois. On va commencer l'année tranquillement et poursuivre sur le même rythme, je suis pas particulièrement pressé d'être à demain à vrai dire. Et puis quoi, énumérer des noms n'avancera à rien, l'affaire est simple, pour ceux qui veulent savoir à quoi peut bien ressembler le nectar du FM, il n'y a pas à chercher midi à quatorze heure, c'est du côté de Journey qu'il faut piocher.


A la base, Journey est un machin de musiciens qui veulent de l'aventure et de l'espace pour s'exprimer. Deux gars que Santana a réuni sur ses albums Third et Caravanserai et qui ont pris la fuite quand Carlos a exigé que ses troupes en finissent avec la came. Gregg Rolie (la voix et l'orgue des 4 premiers albums du moustachu latino) et Neal Schon (seconde guitare à partir de Third) ont pour projet de bâtir un vaisseau dédié à la mégalomanie de leurs ambitions fusionnelles. Foutre du Jazz dans le Rock et jouer le tout en faisant un maximum de raffut. Sauf que personne en a eu rien à foutre. Et que c'est très bien ainsi.

Acte deux. Pas plus con que d'autres, Gregg Rolie et Neal Schon ont vite fait de se recentrer sur l'essentiel. Les chansons. C'est à ce moment là, roulement de tambour, qu'entre en scène Steve Perry. Ze chanteur. Le maitre étalon du chanteur de Hard FM. Planquez vous, celui là est un bon. Un luso-american de Los Angeles fanatique de Sam Cooke dont il partage le timbre haut perché, moins éraillé que Rod Stewart mais capable d'atteindre des notes qui vous brisent les cervicales si vous levez la tête pour les regarder passer. Pour finir d'arranger l'affaire, le gars est un mélodiste hors pair doublé d'un interprète complétement secoué du ciboulot. Steve Perry est le style de chanteur qui incarne un texte, plonge dedans sans bouée, avec lui Journey va donner vie à des symphonies hollywoodiennes en stéréoscope, color by Deluxe. Du péplum émotionnel.


En l'espace de trois ans, entre 1978 et 1981, Journey va submerger depuis son fief de San Francisco tout le continent américain. Durant cette période, le groupe élabore un son et une approche voisine de celle avec laquelle Bad Company échoua dans sa conquête des États-Unis, des ballades tendues, prêtent à rompre sous les coups de fouet rythmique d'une guitare saignante. Journey améliore la formule en gonflant le moteur, en décrassant le carburateur. Là où les protégés de Led Zeppelin pêchaient parfois par excès de somnolence, la bande à Steve Perry propulse chaque composition à grand renfort de power chords. Le Hard FM est né. Ce que Grand Funk Railroad avait laissé entrevoir avec We're an american band est désormais en passe de devenir la nouvelle norme en vigueur pour faire serrer les poings levés.  


Le premier album de la nouvelle formation, Infinity, est aussi le plus romanesque, constitué quasi uniquement de ballades sous haute tension soutenues par un Steve Perry en mode bel canto dramaturgique, le disque gifle dans tous les sens. Écouter l'orgue Hammond de Gregg Rolie éclater Winds of march est le genre de bonheur de l'existence dont je ne me lasse pas. Dès le premier morceau, l'impeccable Lights, on est prévenu, ce groupe en a sous le coude et connait les combines. Voila que des gars de la côte ouest se prennent pour Gary US Bonds.


L'année suivante, Evolution incarne l'apothéose du Hard FM des 70's, le fameux gros son US. Celui des premiers albums de Toto, REO Speedwagon, Foreigner et consorts, rien de totalement nouveau, c'est le son du Rock Californien avec une goutte de nitroglycérine en prime. Comme son prédécesseur, le disque est produit par Roy Thomas Baker, l'homme qui a fait tenir debout le Bohemian rhapsody de Queen et qui fera du succès de The Cars cette incroyable machine à expérimentation. Ainsi va le Rock qui fera se juxtaposer ce que beaucoup définissent comme incompatible lorsque Ric Ocasek, leader de The Cars, produira Suicide, incarnation de l'underground new yorkais. Les vrais Rockers n'ont pas d'ornière.

Journey sera déjà passé à autre chose avec Escape, leur flamboyant chef d’œuvre de 1981. Escape est enfanté dans le renouveau, Roy Thomas Baker étant indisponible, c'est son ingénieur du son Mike Stone qui raflera la mise en se calant aux manettes de ce qui va être l'un des plus gros cartons du Rock américain. Renouveau également au sein même du groupe, Gregg Rolie épuisé par plus de dix ans non stop de roller coaster -depuis Woodstock avec Santana le gonze n'avait jamais soufflé- cède sa place à Jonathan Cain, et son orgue Hammond se voit remplacé par un synthétiseur encore discret. Le son gagne en efficacité ce qu'il perd en chaleur.


Au delà des chiffres qui donnent le tournis, l'album sera certifié neuf fois disque de platine, c'est bien musicalement que Escape reste le plus impressionnant. Don't stop believin' placée en ouverture est tout connement ce qui peut se faire de mieux dans le genre. Une putain de chanson comme je les aime, une intro au piano que Bruce Springsteen n'aurait pas renié, une mélodie éternelle d'une beauté sidérante pour une poignée de minutes durant lesquelles la perfection de la mise en place épouse l'émotion d'une voix et d'un texte d'une justesse qui serre les tripes. C'est pour ressentir ces sensations là que j'écoute de la musique. On peut me raconter ce que l'on veut sur la médiocrité du Hard FM, depuis le jour de 1981 où j'ai entendu Don't stop believin' pour la première fois, plus aucun argument ne tient. Et c'est pas d'entendre le morceau en conclusion du dernier épisode des Soprano qui m'a fait changer d'avis.


La suite de l'album confirme qu'il s'agit là de bien plus que du meilleur disque du groupe. Escape regorge de titres devenus des classiques, Stone in love, Who's crying now, Open arms, Keep on running, on le mesure mal en France dans la mesure où Journey n'a jamais connu aucun écho par ici, mais cet album fut parmi les derniers disques calibrés pour les radios à avoir une telle ambition musicale. Chaque album qui par la suite va s'en inspirer, va également en appauvrir les qualités. Aussi commercial et FM soit-il, Escape n'en demeure pas moins finement tarabiscoté, l'enchainement de Mother, Father et de Open arms reste quelque chose qui n'a aucun équivalent dans le robinet à gaudriole déversé depuis par un Rock devenu pharmaceutique. Journey est resté un groupe de haut vol.




Au même titre que Born in the USA après lui, Hotel California ou Rumours avant lui, Escape est un des ces disques qui font date dans l'histoire du Rock dans ce qu'il a de plus populaire. Des disques qui entrent dans le cœur du plus grand nombre, comme un souvenir commun d'un moment sur cette terre. Quelque soit leur dose de séduction délibérée, il n'en demeure pas moins que ce sont des disques qui restent, qui survivent à leurs jours de gloire au sommet des ventes. Partout de par le vaste monde, ils sont devenus des signes de ralliement à une culture. Combien ? 30 ans après sa sortie Don't stop believin' est devenue la chanson la plus téléchargée sur itunes. Qu'est ce que cela veut dire la plus téléchargée sur itunes ? J'en sais rien. Je suis un type resté coincé entre des piles de vinyles, mais je sais que U2 s'est fait jeter par les abonnés du site quand ils leur ont imposé gratuitement leur nouvel album. Alors sans doute qu'il y a des êtres humains derrière chaque clic.



Et de l'humain, voila une qualité qui manqua à beaucoup de ce qui succéda à Escape en haut des charts. A commencer par Frontiers, l'album du plus sous toutes ses formes. Plus Hard, plus synthétique, plus moderne, plus calibré. Pas mauvais pour autant mais ça sent le baroud d'honneur plus que la conviction. Avec ce disque, Journey tente une percée en Europe mais tout s'embraye de travers. La fatigue, les sollicitations, on connait la rengaine, le groupe est en mode dislocation. Steve Perry perd sa mère durant l'enregistrement de l'album suivant et sombre dans une dépression dont il n'échappera jamais vraiment. Les autres membres continueront tant bien que mal après plusieurs tentatives infructueuses visant à lui faire reprendre goût à l'aventure. Journey, dotè d'un énième nouveau chanteur dont je ne sais rien, est dorénavant une sorte de tribute band de lui-même, un scénario devenu routinier dans le Rock version 21ème siècle. Des New York Dolls post mortem aux fac-similés des grands groupes des 70's qui remplissent les Zénith avec le répertoire des Doors, de Queen ou Led Zeppelin interprété par des imitateurs parfois encore dans les couilles de leur père lorsque Whole lotta love déchirait les tweeters, à une époque où ce mot évoquait des aigus perforants et non un réseau social.
Que voulez-vous que je vous dise ? Bonne année à vous.


Hugo Spanky