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samedi 15 août 2026

OPeRcuLe déGOuPillé


Le black metal, peut être plus que n'importe quel autre style, ne tolère pas d'alternative à l'excellence. Sitôt qu'il ne se transcende pas, il devient insupportable. Tout au moins négligeable comme c'est tristement le cas pour le récent By the word de Trelldom pour lequel Gaahl s'est contenté de faire ce qu'il sait faire (et dont il abuse avec ses multiples formations indistinctes). Aucun risque de tomber dans l'ordinaire avec Ashenspire, on se situe ici dans le très haut du panier, là où règne Dodheimsgard et Oranssi Pazuzu, là où de Fleurety à Mayhem ne sont acceptés qu'une vingtaine d'albums définitifs.


Hostile Architecture s'y impose en 8 titres et 43 minutes en s'armant de cuivres, de violon, d'un chant clair, d'énergie, d'originalité et d'un propos. Le second disque du groupe écossais n'est rien de moins qu'un chef d'oeuvre d'un genre qu'il contribue à rendre substantiel. On déambule de la violence catégorique jusqu'au flirt froid avec le free jazz. Dès l'intro du premier morceau (the law of Asbestos) le ton est donné et son développement labyrinthique inaugure un disque sans baisse d'intensité qui évite la facilité des clichés et se conclut de façon magistralement fracassante
Ashenspire aura du mal à faire mieux, mais je suis foutrement curieux de découvrir comment ils vont aborder l'avenir. 

Je ne vais pas me fouler à en faire des tonnes, il fait canicule et l'écho du black metal, comme du hip hop, ne franchit pas le sas d'étanchéïté que s'impose l'auditeur de pop. Chacun son périmètre de compétence.

Ceux qui iront jusque là auront malgré tout à se farcir une liste (Antoine, c'est pour toi) des disques ravageurs et de tous bords que j'ai privilégié ces derniers temps. Se détachent de par leurs audaces : Quaranta de Danny Brown, Utopia de Travis Scott et Bottomless Pitt des tarés de Death Grips que je pourrais tenter de définir comme un mélange dopé au hip hop hardcore de Suicide et des Bad Brains. On est là dans la même échelle d'expérimentations que Ashenspire pour le black metal. La notion de recettes est abolie. On tente de franchir l'obstacle, on remonte sur la bête et on recommence jusqu'à atteindre l'acmé. Ces disques sont l'équivalent de ce que le post punk était aux années 80. 

Je me suis aussi plongé dans la production de Tyler The Creator, depuis l'album Goblin, ultra lent, doom, hanté, il a évolué en usant de toute la gamme de nuances, ses albums sont parfois soft, influencés par le reggae, la salsa, le jazz cool et Stevie Wonder à travers eux, Flower Boy en est un parfait exemple, d'autres fois ils sont destinés aux clubs comme le plus récent et très Dance Don't Tap On The Glass, Cherry Bomb est virulent et clivant, tandis qu'Igor est celui qui a réussi le consensuel crossover. Attention à ne pas passer à côté d'un immense talent. 

Tyler The Creator incarne la révolution des mœurs qui a cours dans le milieu du rap et dont on peut faire un parallèle supplémentaire avec ce qui se passe dans le black metal ; le coming out de ses protagonistes.



Le mouvement LGBT est dorénavant non seulement toléré, mais revendiqué par un nombre significatif d'artistes de ces deux styles qui n'ont pourtant pas manqué d'incarner la misogynie et l'homophobie à travers une, certes fort suspecte, hétérosexualité poussée à l'extrème du machisme primaire. Quelles que soient leurs préférences Tyler The Creator (j'aime les filles, mais je finis toujours par coucher avec leurs frères), JPEGMAFIA, Kalifa, ILoveMakonnen, Gaahl, peu importe, nombreux se sont engagés à la suite des prises de position initiales de Frank Ocean, Kanye West, Macklemore, Rob Halford, Corey Taylor ou A$AP Rocky pour que la pluralité des codes puisse continuer d'engrainer plutôt que d'essaimer.

Hugo Spanky

jeudi 5 mars 2026

SouS iNFLueNCe aRTFiCielle


JPEGMAFIA

J'ai investi dans un Echo Studio, depuis je multiplie les accents en espérant qu'Alexa me comprenne. J'ai eu le malheur de lui demander The Pros and Cons of Hitch Hiking par Roger Waters. Lassitude. Aussi dématérialisée soit-elle, m'adresser à Alexa me rend plus nerveux qu'un puceau en survêtement confronté à une érection. Je l'ai mise en couple avec Apple Music et mes défauts de prononciation sont devenus sources de découvertes impromptues. Mon smartphone ridiculise la discothèque de Radio France.

Au milieu de tout ça, l'impensable, j'ai vendu une bonne centaine de mes vinyl sans en regretter aucun. J'ai même pris goût au truc. Annonce, colis, étagère vide, déchèterie. Je respire mieux. Après tout, si quelqu'un a envie de posséder la bande-son de mes seize ans, grand bien lui fasse. Je porte un intérêt plus grand à la bande-son de mon quotidien. Et, bordel, si je devais acheter tout ce que j'écoute, j'y laisserais ma fortune. Vous n'imaginez pas. J'expérimente à tout va. Le metal extrême étant dans une phase de respiration, je focalise sur le seul genre qui ne dort jamais. Le Hip Hop est en permanente mutation, il ne recule devant aucune innovation, il intègre, il digère, si besoin il évacue. C'est un organisme vivant. Les révolutions en la matière ont depuis longtemps dépassées les 33⅓ par minute. 


Le premier album que j'ai envie d'évoquer est pour vous plus que pour moi. J'entends d'ici le refrain du manque de musicalité, j'anticipe et tacle. L'album 08 Jetta : Road 2 Glory Cut de Kai Banks est pour les réfractaires. Enregistré live dans un local de répétition, une tendance qui prend racine avec la prolifération des web sessions style Live on KEXP, le disque ne se contente pas de sampler du Jazz, il s'appuie sur des musiciens et des compositions originales qui montent par moments très haut dans la stratosphère. Et prenez ça avec objectivité, je suis loin d'être adepte de l'association de ces deux genres, trop souvent le résultat a sombré dans la soupe et le cliché. Ici, c'est une démonstration des possibles. La fusion est totale entre le flow de Kai Banks et la libre expressivité de ses musiciens. Pas facile d'en dire plus, c'est le grand inconvénient de la dématérialisation, pour piquer des infos dans les crédits des pochettes, on repassera. Le mieux étant de vous faire votre propre avis en regardant la session :

Run The Jewels


Voilà pour la mise en bouche, place au festin.
Deux crews me trépanent le cerveau en heavy rotation, le premier est le duo Run The Jewels et ses quatre albums aux titres numérotés. C'est puissant, très puissant, créatif et expérimental, magnifiquement ciselé et interprété. RTJ2 est sans doute leur album le plus abordable pour des oreilles formatées au binaire à guitare, tandis que RTJ4 est le plus globalement indispensable. Dans les deux cas, on est traversé par une pulsation proche du dérèglement des sens, le son est gigantesque, sans superflu, les infra-basses cognent en uppercut. Une pure expérience d'immersion dans la musique d'aujourd'hui sans les aléas bassement commerciaux des productions putassières.




Le second est JPEGMAFIA et son album de I Lay Down My Life For You de 2024. Pour le coup, je me suis fait un trip psychédélique total. Point commun avec les albums de RTJI Lay Down My Life For You embarque dans un voyage cosmique qui sent le bitume, le danger, le vécu, le spleen. Et l'amour, la tolérance. En termes d'urgence, de dynamique et d'inventivité, on navigue entre le Fleurety de Department of apocalyptic affairs et le post-punk 77.
JPEGMAFIA est l'oeuvre d'un seul homme, polytraumatisé par son passage dans l'armée US lors de la guerre en Irak. Peggy, c'est son pseudo, conceptualise ses albums de A à Z. Composition, écriture, enregistrement, production, conception pochette, promotion, distribution. Bien que New-Yorkais comme le duo de RTJ, il incarne la scène de Baltimore, ville devenue son quartier général à l'aube de sa carrière. 
A l'image des films de John Waters, la scène Hip Hop de Baltimore cultive un underground où se mêlent musique, sexualité, mode, transgression et happening. Dans l'univers de JPEGMAFIA, Rock et Hip Hop s'entrechoquent de la même façon que le Tearz du Wu-Tang (modèle absolument de toute cette clique) flirte avec un sample de Prince sur son fantastique morceau Exmilitary, tout est ainsi disloqué dans un univers kaléidoscopique. Le Hip Hop n'est plus l'apanage du Superdopefly entouré de biatch, l'attitude gangsta rap a été renvoyée à la préhistoire, le ton est dorénavant à la dénonciation du machisme, au détournement des codes militaires, les revendications d'hétérosexualité servent à mieux souligner l'universalité du soutien à la cause LGBT. Démonstration est faite que rien de tout ceci n'est contradictoire. Ce n'est que différentes facettes d'une même humanité.




Les albums de RTJ et JPEGMAFIA sont disponibles en vinyl, CD, même sur cassette, principalement pour servir de décoration. Non pas par snobisme, simplement parce que les formats physiques ne correspondent plus aux normes de publication de la musique telle qu'ils la conçoivent. Les innombrables créateurs qui peuplent l'underground Hip Hop publient à tout va sur internet sans se soucier de systématiquement construire un album. Le remplissage n'a aucune raison d'être. Les plateformes permettent la publication titre par titre ou sous forme d'EP, de grappes de remixes, qu'importe. C'est une conception à laquelle j'ai dû m'adapter, perdre l'habitude de posséder, prendre celle de traquer les featuring, de suivre les pistes. Construire des playlists pour regrouper des morceaux éparpillés de par le vaste web. Etre impliqué, et non plus simple client. Un titre, deux, trois, dix, le rythme n'est imposé que par l'inspiration. Un artiste n'est plus mis sous pression pour permettre à une major d'être côté en bourse. Il est propriétaire de ses masters, souvent de son label, touche des royalties sur chaque étape, réduit les intermédiaires au minimum et surtout il est sponsorisé. Le concept du mécénat, de la Marque qui finance l'artiste en échange de son image, de son carnet d'adresses, de son savoir-faire. Système D poussé au maximum de son excellence, les mecs savent tout faire, scores pour films et séries, jingles, défilés de mode, caméos, collaborations avec des stars médiatiques en manque de renouvellement, imagination illimitée. D'où la nécessité absolue de la dématérialisation pour suivre la cadence des parutions. Parce qu'évidemment RTJ et JPEGMAFIA ne sont qu'une infime partie de la galaxie, pour être un tant soit peu crédible je devrais citer Armand Hammer, Clipping., Denzel Curry, Atari Blitzkrieg (dont l'album Super est entièrement construit sur des samples de jeux vidéos), Cakes Da Killa, Mykki Blanco...je devrais faire du name dropping. Vous parlez d'une ambition.



Pour s'y retrouver dans cet imbroglio, rien de plus simple que d'utiliser l'I.A. Gemini est une source valable, il suffit de lui demander de lister 50 albums de Hip Hop Expérimental paru ces quinze derniers jours pour qu'il vous donne de quoi occuper les trois mois à venir. Source valable à condition de garder à l'esprit qu'environ 20% de ses réponses seront des énormités, des confusions d'artistes, des titres d'albums farfelus, rien qu'une recherche sur google ne saura rectifier. Surtout, 80% seront des pistes pavées d'or à suivre sur Apple Music, Spotify, Mixcloud, Bandcamp, YouTube ou à télécharger sur Soulseek, sur le propre site de l'artiste ou sur une des dizaines de blogs consacrés à la diffusion des talents en devenir, confirmés ou déjà dépassés. Dans la plupart des cas, ça ne vous coutera pas un rond, on n'est pas chez Bruce Springsteen et sa tournée de soutien au peuple en souffrance à 3000$ le ticket. Au nom de la lutte anti Trump, le gars met à l'abri sa 25eme génération de descendants. Quel con. La remarque est valable pour tout ce qu'il reste de rockers encore capables de tenir debout, zéro pertinence, essorage maximal de la fanbase. Pour un Mick Jones qui a eu l'intelligence de prendre sa retraite, combien de ringards poussifs agonisent encore derrière leurs micros ?

Un débat fait rage au sein du public rock, section puriste, le Rock'n'roll hall of fame a nominé des crews de Hip Hop et ça les courrouce. Ils ne le veulent que pour eux, délimitent précisément ce qui est rock et ce qui ne l'est pas. Se comportent comme les bons pères de famille qui foutaient leurs fils à la porte pour une longueur de cheveux. 
Je leur donne raison, qu'ils le gardent leur musée, le Hip Hop n'a rien à y foutre. Il est bien trop vivant pour ça.

Hugo Spanky


jeudi 5 février 2026

PaR NéGLiGeNCe

Bjork

Insidieusement la dématérialisation s'impose à moi. J'accepte la fatalité et, puisque l'avenir sera abstrait, que les problèmes de place et de finance ne seront qu'une vision de l'esprit, j'occupe mes nuits sans sommeil en traquant les mp3, 320kbps. Et de constater que mes recherches me ramènent sans cesse aux années 90, moment négligé de l'histoire où les parutions de qualité étaient pourtant aussi nombreuses qu'elles sont faméliques aujourd'hui. Moment, aussi, où la musique devient couteuse. Les pressages vinyl se raréfient, le CD flambe, le marché de l'occasion ne concerne que les décennies précédentes et il sort dix disques géniaux par semaine ! Le rock mainstream est déjà lessivé, mais le hip hop se réinvente, le trip hop, la dance, la techno fusionnent et rivalisent de créativité. Les DJ, les producteurs, les remixeurs, souvent ce sont les mêmes, ne dorment jamais. Le flot vers les bacs des disquaires est continu, sous forme de mixtapes, de maxi singles, de mini CD, de white label, de vinyl en édition limitée. Sous les voutes des caves, dans les rues blafardes, aux stations de métro, les magasins apparaissent en une nuit, ils disparaîtront de la même façon. On vivait enfin le truc en prise directe, les nouveautés rivalisaient avec les classiques qui jusque-là nous alimentaient par procuration. De là à trébucher sur Bjork, il n'y avait qu'un pas, que j'avais franchi au-delà du raisonnable. J'avais été contaminé par le clip de violently happy, comme par celui de spin spin sugar, sauf que Sneaker Pimps a foiré instantanément, là où Bjork avait tout prévu pour durer. Son album était conçu pour être débité en tranche, human behaviour, big time sensuality, venus as a boy, violently happy, des singles comme s'il en pleuvait, tous plus captivants les uns que les autres, des clips charmeurs, de l'entourloupe en veux-tu, en voilà. Le plus beau c'est que son deuxième album m'a fait le même coup et que pour patienter jusqu'au troisième, je raflais tous les bootlegs que je trouvais. J'étais fini, foutu, échec et mat, elle m'a traité comme un blanc bec, mais, quoi moi, l'aimer encore ? Des clous. Après Homogenic, j'ai mis les bouts.

Bjork

Je pensais son cas réglé une bonne fois pour toute, c'était une erreur. Elle est revenue me titiller les méninges sournoisement, après trente ans de mépris réciproque. Je me suis laissé tenter, manière de faire le bilan de ce qui a collé entre nous et de ce qui nous a éloigné indiciblement. Une sorte de thérapie de couple par fichiers interposés. Debut est toujours mon favori, rien de nouveau, les remixes qui l'accompagnent sont eux-mêmes fabuleux et sans doute plus indispensables encore que l'album pour comprendre l'émulsion musicale de l'environnement qui l'a vu éclore. Là où j'ai débordé de mon cadre habituel, c'est lorsque j'ai donné sa chance à Vespertine, jusqu'ici impeccablement snobé. L'album est sorti en 2001, une époque où Bjork était devenu un gadget pour les paumés encore abonnés à canal+ dix ans après la fête. Elle était alors devenue experte pour faire les poches de son public en multipliant les parutions collectors comme une vulgaire Mylène Farmer. Je ne pouvais plus la blairer. 

Les sentiments d'amoureux trahi étant de l'histoire ancienne, j'ai enfin pigé que Vespertine est un foutu bon disque. Et comme je suis de nature gloutonne en matière de discographie, j'ai téléchargé la totale, 9 giga de Bjork. Mieux, j'ai tout écouté. Les albums, les remixes, les live, les face B. C'est pas de la tarte. Globalement, j'en suis ressorti avec ce que je savais déjà, on a toujours trop attendu d'elle. D'autant que l'identité de ses collaborateurs fut d'une indéniable importance et qu'elle a rarement fait les bons choix. Une affaire d'egos ? Possibly maybe. Je me demanderai toujours ce qu'une collaboration avec Mick Jones aurait donné et pourquoi elle n'a poursuivi avec RZA ce qui avait été timidement entamé sur un EP, plutôt que de s'acoquiner avec Arca. Au lieu de quoi, Medulla me rend claustrophobe, Volta est en large partie foiré, bien que earth intruders et declare independance soient des tueries. La plupart du reste de sa production est aussi intéressant que le cours de la bourse pour un smicard. Biophilia se distingue nettement du lot et c'est à peu près tout.


Tori Amos

Par rebond, tel Mario, j'ai atterri, si je puis dire, sur Tori Amos. Je voudrais dire ici à quel point cette nana là à un parcours qui mérite attention. Boys For Pele reste son indéboulonnable chef-d'œuvre, un disque primordial à tous les niveaux, qui ne m'a jamais lâché d'une semelle. Sauf qu'il écrase tellement tout qu'il tient à l'écart pas mal d'autres albums qui, selon les affinités de chacun tant ils sont diversement inspirés, dévarient sacrément la routine. À commencer par Night Of Hunters de 2011, un drôle de projet qui adapte au format pop des compositions de Satie, Schubert, Moussorgy, Bach, Chopin et autres joyeux drilles de la même espèce. Le résultat est si incroyable que je l'ai écouté en boucle de minuit à trois plombes du matin, jusqu'à être abasourdi par le volume assourdissant qui sortait de mon casque. Tori Amos est puissante. Ses expérimentations sur From A Choirgirl ou Silent All This Years étaient pertinentes, elles ont vieilli sans dépérir. Dans la foulée, j'ai dépoussiéré Scarlet's Walk, malgré la longueur du format CD, qui a flingué un nombre inqualifiable de disques par son remplissage imposé, il tient merveilleusement la route. Je ne sais pas ce qui pourrait pousser quiconque à écouter Tori Amos en 2026, mais si l'idée vous traverse, cédez à la tentation.



Lancé sans aucun contrôle sur la destination, je me suis enfilé du costaud en revisitant la discographie solo de John Frusciante avant de faire coup double avec les trois albums de Black Knights, son projet de producteur hip hop. Dire que la soudure fusionne est en dessous de la vérité, Frusciante a réussi à marier ses sons, ses chœurs, sa guitare, toutes ses caractéristiques avec le flow nerveux du duo de rappeurs que RZA lui avait confié. Leurs albums Medieval Chamber de 2014, The Almighty, l'année suivante, puis Excalibur en 2017 déboulonnent la casbah avec inventivité. La seule question qui me reste sur les bras est pourquoi les Red Hot Chili Peppers laissent Rick Rubin aux manettes ? Les prods de John Frusciante leur feraient cracher un album bord de falaise. 



En épilogue, parce que mes insomnies ont une fin, j'ai fait turbiner les giga sur des productions RZA, fallait bien que j'en arrive à lui. Les 90's ont tourné sur le bout de son doigt comme un ballon sur celui de Magic Johnson. Les sept albums du Wu Tang Clan, la B.O de Ghost Dog (Ghost Dog!!!), ses productions pour GZA, ODB, Method Man et tout le toutim, l'oeuvre est trop fournie que je l'évoque en catimini. Je vais me contenter d'indiquer deux musiques de films, chacune en deux parties, péché de gourmandise.

D'abord Afro Samurai et Afro Samurai Resurrection qui habillent respectivement la série et le film inspiré par le manga du même nom. Les deux B.O sont des offrandes aux amateurs de RZA, il y retrouve toute la verve et la passion qui animent le meilleur de son travail. Celle du film est à se taper le cul par terre. Pour situer la chose à d'éventuels novices, le son RZA c'est l'union de Raw Power et de The Wall. Sale, mais ambitieux, luxueux, mais fracassant. Fascinant comme toute la culture qui perce à travers. Quand j'écoute RZA, je mesure à quel point New York me manque. Pas la ville en tant que telle, je n'y ai jamais foutu les pieds, je parle de l'esprit de New York, ce qu'aucun effondrement de tour, aucune saloperie de politicien ne pourra jamais abattre, parce que c'est déjà mort et enterré. Le cinéma de Tom DiCillo, les premiers films de Jim Jarmusch, ceux d'Amos Poe, les fellations de Lydia Lunch dans les pornos de Richard Kern et le son du Wu Tang Clan. 

RZA

Ensuite, The Man With The Iron Fists I & II, deux excellents films de série B réalisés par RZA en personne. C'est le concept autour du premier film qui est le sujet du jour, même si les scores du second valent largement le temps qu'on passe à les écouter. Comme rien n'est jamais simple avec le maitre du Wu Tang, je vais tâcher d'être clair. Comme ça avait été le cas pour la B.O de Ghost Dog (Ghost Dog!!!!) celle de The Man With The Iron Fists, premier du nom, existe en deux éditions distinctes, une avec les scores et l'autre avec le Wu Tang qui pose ses flows. Le projet est maous et l'ensemble, ainsi qu'une sélection de classiques soul, a été réuni sur une édition Ultra Pak limitée à quelque chose comme 1000 exemplaires, ce qui n'est pas si mal vu que le Wu Tang a commercialisé son ultime album à un seul exemplaire ! Heureusement tout ceci se dégotte sur soulseek, sinon c'était la panade. D'autant plus que l'album est maléfique, ça cogne de partout, le son écrase les synapses et la richesse des arrangements, l'intelligence de la production, le feeling, tout ce que vous voulez, est du RZA au firmament de sa grandeur. Il a même rameuté Kanye West pour le sublime white dress


Et je vais conclure là, parce qu'arrive un moment de la nuit où le corps ne suit plus l'esprit, où les conversations de tarés sur Reddit, les engueulades avec Gemini, le martèlement de caisse claire de RZA dans les tympans, l'agressivité des flows, les synthés empoisonnés de Frusciante, le piano de Tori Amos qui rythme des violoncelles débauchés, les hurlements de Bjork, tout converge vers la zone dangereuse de la sanité d'esprit. Je vais juste ajouter que Kanye West est sans aucun doute complètement à la masse, mais il faudrait que je le sois plus encore pour ne pas revenir un de ces quatre sur sa collaboration avec Kid Cudi pour l'album Kid See Ghosts.

Hugo Spanky

The Black Knights - The Almighty produced by John Frusciante

RZA - The Man with the Iron Fists Ultra Pak

jeudi 18 juin 2020

BeaSTie BoYS sToRY



Qu'importe en quelle occasion, toutes font dorénavant l'affaire pour un business affuté par la nostalgie, les Beastie Boys sortent un documentaire commémoratif. L'originalité du truc tient à sa présentation sous forme de stand-up, Ad-Rock et Mike D prennent le micro pour raconter les temps forts d'une histoire qui s'est terminée là où elle avait commencée, à Brooklyn, un triste jour de 2012 par la mort d'Adam MCA Yauch, emporté par un cancer à tout juste 47 ans. Devant une foule docile, que l'on découvre dans la séquence post générique, composée de quelques sympathiques personnalités, les deux ex-zouaves du Hip Hop MTV alignent pendant deux plombes anecdotes souvent rigolotes, parfois sentimentales, dans tous les cas impeccablement choisis pour nous faire partager un parcours qui démarre en forme de casse-gueule.

Yougottafight for your right topaaaarty !!! On n'y a pas échappé, impossible, ou alors fallait ne pas être né en 1986. Le Hip Hop se vend alors comme une blague potache à usage du teenager américain lassé du look cuir et bluejean. Pèle mêle, on va lui fourguer casquettes, shorts de baskets, vodka aux fruits et de nouveaux sons pour accompagner tout ça. Enfin...de nouveaux sons qui s'appuient méchamment sur les anciens -la batterie de John Bonham pour base d'à peu près tout- mais dégraissés au possible. Slim fast Bonham. Rick Rubin trucide les basses de la disco, mais en garde le tempo, si il y a du punk, revendiqué, dans cette musique, ce n'est certainement pas dans sa vitesse d'exécution, plutôt dans l'abrupt de ses arrangements squelettiques. L'ère du DJ qui fait tourner en boucle son vinyl de Good times est révoquée, voici le règne des boites à rythmes sur lesquelles se greffent effets synthétiques, samples d'une poignée de secondes et grosses guitares de rock FM.  Run DMC ou Beastie Boys, black or white, c'est pile la même recette. Walk this way, Fight for your right, My Addidas, Girls, c'est toujours du Def Jam, comme c'était toujours du Motown vingt ans plus tôt. Le label de Russell Simmons imprime une signature qui va durablement s'imposer comme la définition même du Hip Hop.

1988, les Beastie Boys sont lessivés. Les shows décérébrés pour MTV les ont essorés, les concerts pour propager le phénomène de foire à travers le vaste monde en ont fait des serpillières. Pour couronner le tout, au moment du bilan comptable ils s'aperçoivent que Def Jam leur a mis profond sur les royalties. C'est l'histoire qui marche sur la tête, le patron du label est black et ce sont les petits juifs de Brooklyn qui se la font mettre à l'envers. Le ton est donné, les années 80 ne respecteront aucune tradition.



Le trio ne sait plus trop comment retomber sur ses pattes, la came pour l'un, l'expérimentation musicale pour un autre, la tentation Hollywood pour le troisième. Nos gars ont tout pour finir dans le caniveau des gloires éphémères. Sauf qu'ils aiment vraiment la musique, ce sera leur salut. Ils se souviennent que Clash aussi ne savait pas jouer au début de l'histoire et que ça les a pas empêcher d'avancer. Les Beastie Boys repartent de zéro et sortent enfin leurs instruments du placard. D'abord timidement, Paul's Boutique produit par les Dust Brothers est avant tout affaire de collages savants à base d’extrême bon goût et de savoir-faire novateur. Un an avant que le Fear of a black planet de Public Enemy n'en récolte les fruits, le disque des Beastie Boys additionne les samples, multiplie les ambiances, donne un nouveau décor dans lequel se faire son cinéma. Pas de bol, personne n'ira à la séance. Paul's Boutique est un bide intersidéral.


Retour aux clubs, le groupe a le choix entre reprendre son vieux numéro à base de bière, de weed et de sperme en misant sur les nostalgiques du spring break de 86 ou se réinventer complétement. Cette fois ci, il n'y aura pas de matelas de dollars au pied du building pour amortir la chute. Quitte ou double. Adam Yauch dégaine sa basse, s'imagine en Lemmy pigiste chez Funkadelic et plaque des coups de médiator sur les accords de Sabotage. Jackpot !
L'album précédant, Check Your Head, les avait concilié avec la critique rock qui jusque là les percevait comme une variante de Vanilla Ice. Les Beastie Boys s'étaient offert mieux qu'une résurrection, une virginité. Check Your Head les présentait en musiciens crédibles, capables de passer du hardcore typiquement new yorkais à la sensualité du funk de L.A sans perdre une once de personnalité. Les Beastie Boys sont avant tout trois voix qu'il est difficile de confondre avec d'autres MC du Rap. Ad-Rock est une scie circulaire, Mike D une chignole et entre les deux MCA s'intercale pour sauver nos tympans. La formule crispe les nerfs, pourtant on en redemande.



Listen all y'all it's a sabotaaage !!! Presque dix piges après Licensed to Ill, les Beastie Boys raflent une nouvelle fois la mise et s'octroie l'actualité des années 90. Ill Communication sera leur second raz-de-marée. Peut être qu'il leur suffit de coller Ill dans un titre d'album pour décrocher la timbale. Ce serait un argument si le disque n'était pas tout simplement fabuleux. Moins surprenant que son prédécesseur, dont il reprend la formule point par point, mais sacrément plus fédérateur. Là où Check Your Head était brut de pomme, tout en aspérités sous son vernis underground, ce qui ne veut plus dire grand chose de nos jours, Ill Communication en est une version mieux canalisée et impeccablement réalisée. Rien n'oblige à choisir entre les deux.

Avec tout ça les Beastie Boys se retrouvent au pire endroit de l'échiquier, idolâtrés par la presse bobo, la branchouille qui se tripote le jonc, la bouche en cœur pour évoquer ses illuminations du moment. Les mêmes qui vont nous pourrir Bjork, Red Hot Chili Peppers et par contumace Clash, Ramones et Cramps. Les handicapés de la personnalité qui se travestissent au gré des vogues. Hello Nasty sera taillé sur mesure pour leur faire les poches. Avec son single növo Intergalactic, le disque est celui du lifting pré-millénaire, intello-rigolo avec clip entre frayeur atomique et monstres estampillés Roger Corman. Tout y est, les Beastie Boys incarnent le revival futuriste. Coup de bol, Hello Nasty reste un bon disque, on peut encore se marrer avec sans être adepte de la panoplie qui l'accompagne. Ce sera la dernière fois. D'ailleurs c'est là que Ad-Rock et Mike D ont choisi d'arrêter leur stand-up. Le documentaire n'évoque pas le passage à l'an 2000. On les comprend. To The 5 Boroughs est un hommage au New York éternel qui peine à se relever du 11 septembre 2001. L'intention est bonne, mais le disque est à infusion lente, le public passe à côté sans le voir. Trois ans plus tard en 2007, The Mix-Up, entièrement instrumental, sent la panne d'inspiration et reprend la formule qui avait fait le succès de The In Sound From Way Out! qui compilait les instrus de Check Your Head et Ill Communication.


La chape de plomb tombe en 2009, Adam Yauch est diagnostiqué d'un cancer à la gorge, le groupe annule la sortie de Hot Sauce Committee, le temps n'est plus à la fête. On reste à l'écoute des nouvelles qui arrivent avec crainte. Les Beastie Boys choisissent de jouer franc jeu, intelligemment ils partagent le parcours médical d'Adam Yauch avec leur public, une forme de sensibilisation plus humaine que les grands raouts télévisuels, imbitables défilés de stars aux grands airs de circonstance. Dans un moment de répit, ils réactualisent Hot Sauce Committee qui sort finalement en 2011 accompagné de l'intitulé Part Two.
La voix d'Adam Yauch y apparait salement affectée, brisée. Qu'importe, ils l'ont laissée ainsi et c'est très bien comme ça. Hot Sauce Committee Part Two est un dernier baroud, il ne révolutionnera pas le monde, reprend les choses où Hello Nasty les avait laissées avec un coup de frais sur la production. Surtout, il ne mise pas sur l'abattement, ne se cherche aucune larmoyante excuse. Un an plus tard s'en est définitivement fini des Beastie Boys, l'annonce du décès d'Adam Yauch est commune à celui du groupe. 


2020, Spike Jonze filme Mike D et Ad-Rock sur scène, devant un écran géant qui diffuse avec parcimonie photos, footage, extraits de clips ou d'émissions de tv. Durant deux heures, ils évoquent leur épopée chaotique, c'est un peu long, ça manque de rythme, l'absence du troisième larron pèse et paralyse le délire. On s'en fout, on est content d'être là. Aux côtés de deux mecs de notre âge qui parlent de Clash, comme nous, de leur jeunesse, comme nous, des coups de pot et des coups bas qui font avancer. Deux mecs retirés du circuit, mais encore bien vivants, qui viennent partager un moment avec ceux qui ne les ont pas rangé au grenier, sans se sentir pour autant obligés de ressortir les guitares, les casquettes, les témoignages adoratifs des opportunistes abonnés à l'exercice et tout le saint-frusquin. C'est tellement bien de le faire comme ça.


vendredi 30 juin 2017

PuBLic ENeMY, NoTHiNG iS QuiCK iN THe DeSeRT


Je les croyais en mode pause suite à l'implication de Chuck D et DJ Lord dans le projet Prophets Of Rage aux côtés de B. Real et Tom Morello, mais le sommeil de l'Enemy est sournois. Pour célébrer dignement trente années d'activisme tout azimut, le crew de Long Island prend son monde par surprise, publie en avant-première son nouvel album sur le site Bandcamp et en offre le téléchargement du 29 juin au 4 juillet. Une manière de remercier tous ceux, dont je suis fier de faire partie, qui les ont suivi pas à pas dans ce qui ressemble méchamment à l'ultime incarnation d'un esprit de révolte dont l'origine remonte à la synthèse effectuée par Bob Dylan et quelques autres lorsque dans les clubs de New York ils unirent rythme et contestation.

Nothing Is Quick In The Desert est un bilan de santé sacrément positif. Smash the crowd,  So be it, SOC MED digital heroin, Beat 'em all, Yesterday man, le tortueux et torturé Smells like teens hear it vous cogne dans les cordes sans laisser d'ouverture. Le groove est impressionnant de puissance. Je le rabâche à chaque nouvel album, le Hip Hop de Public Enemy, toujours placé au carrefour psychédélique du Funk et du Rock, ne faiblit pas. Plus que sur leur précédent opus, Man Plans God Laughs, le groupe qui les accompagne sur scène a ici été mis à contribution. Il en résulte un son organique, massif, mais souple, martelé par une batterie acoustique au dessus de laquelle bourdonnent les guitares. 


Lorsqu'il donne l'assaut, Public Enemy plane comme le drone, frappe comme le char. Et si la dominante est offerte à la performance live et aux instruments traditionnels, à l'image de sPEak! et ses cuivres incandescents, Public Enemy n'en oublie pas ses racines et aligne sur Terrorwrist les techniques strictly hip hop des scratchs en furie et samples  qui cisaillent. Dans la foulée Toxic fait le clin d’œil au fondateur Yo Bum Rush The Show





La fête est totale, l'éclate maximale. Public Enemy tient son rang, sans reniement, ni nostalgie, le crew persiste à se contrefoutre des conventions commerciales, fait sien tout ce qui passe à sa portée, dissèque, digère et régurgite le foutoir de la planète en le portant à température de fusion. Le propos reste affuté et, si il faudra se pencher de plus près sur les textes pour en saisir toute la portée, SOC MED Digital heroin se distingue efficacement en dénonçant l'addiction mondialisée à cette multitude d'écrans connectés qui monopolisent notre attention, au point de nous faire marcher tête basse dans les rues de nos quartiers, courbés sur nos tablettes comme des junkies sous le poids du singe. Sans doute qu'il y a là matière à la prochaine grande réflexion que chacun de nous se devra d'avoir, afin d'apprendre où placer le curseur du virtuel. Doit-on délibérément abandonner les aspects les plus concrets de notre quotidien à nos dirigeants et nous réfugier dans les plaisirs abstraits de l'illusion ? 





En fin d'album, Rest in beats paie le tribut aux disparus du Hip Hop sur fond de guitare aux joues humides. Le chemin fut souvent chaotique pour cette génération, la notre, qui défricha la jungle urbaine à coups de beats et de rimes acérées. A l'heure où se mesure le parcours, les pertes sont en nombre, de Easy E à, tout récemment, Prodigy. Le salut vient des mots et touche au cœur, l'héritage doit perdurer.


Ceux pour qui la voix de Chuck D est aussi essentielle que l'air et l'eau seront repus, les autres ne liront jamais ces lignes. Et on sait depuis longtemps que ce sont les absents qui ont tort.

Hugo Spanky