jeudi 19 juillet 2018

MaNiLLa ROaD



Doom rock, Stoner métal, je ne sais pas trop quoi encore, dans les années 90 des gonzes se sont surchauffés les méninges pour trouver des étiquettes toutes neuves, mais en 1984 ça s’appelait Manilla Road, c'était du Hard Rock et on n'en faisait pas tout un complexe.

Manilla Road, c'est Iron Maiden qui trinque dans des cranes à la gloire du Valhalla, c'est le Motörhead de Metropolis et Iron horse en flirt avec Uli Jon Roth
Manilla Road est un trio de Wichita, Kansas, formé par Mark Shark Shelton en 1977, un guitariste/hurleur ayant sévèrement flippé sur Hawkwind. Vous l'aurez pigé, c'est de la musique d'hallucinés à base de sorcières en flammes, de gnomes sadiques, de prédicateurs aveugles au bord des falaises du grand nord. Mark Shelton a fait Histoire en seconde langue, avec option mythologie. On croise Jeanne d'Arc dans ses visions et le déluge qui donne son titre à un de leurs deux meilleurs albums n'est pas celui d'une soirée d'août à la campagne. N'allez pas croire pour autant que Manilla Road ne cause que des abysses profonds d'un âge oublié, leur premier 45 tours raconte leur participation à l'émeute de Herman Hill en 1979. La police qui ramène sa science en plein concert, dans un rassemblement de bikers à Wichita, et commence à chercher des noises pour une histoire de vente de bières sans autorisation, avec pour résultat la mise à sac du quartier, une cinquantaine de blessés, une centaine d'arrestations. Se revendiquer de l'évènement n'est pas un argument commercial très pertinent au fin fond du Kansas, on est loin de Notting Hill, Manilla Road se retrouve tricard d'emblée de jeu. Le groupe fera le gros de sa carrière sur un label français, Black Dragon, aucun de leurs albums ne sortira aux States autrement qu'en auto-production.


Leurs albums, parlons-en. Les trois premiers sont au mieux des démos, au pire du punk 77 joué avec des moufles. On sent l'inspiration, ça puise même carrément dans le progressif par instant, le gratteux, qui se réclame de King Crimson, fait des arpèges avec ses gros doigts, sauf que les ingrédients sont jetés dans la fournaise au petit bonheur la chance. C'est bien simple lorsqu'ils intitulent un morceau Métal, c'est une ballade !


Et puis soudain, on ne sait pas comment, ni pourquoi (ça ne peut quand même pas être dû au changement de batteur ? Si ?) les crapauds deviennent Tyrannosaures. Coups sur coups, le groupe enregistre deux albums qui sont à classer parmi les meilleurs du Hard Rock de l'âge d'or, Open The Gates et The Deluge (dédié à Jacques De Molay), deux blocs massifs de mélodies arrachées aux tempêtes, de rythmiques assassines matraquées gourdins en pogne, deux ouvrages dantesques au lyrisme assumé. C'est beau, c'est époustouflant et ça n'empêche pas Heavy metal to the world d'être le single de speed le mieux torché depuis Overkill. Partout ailleurs, ces deux disques nous chavirent dans un univers caverneux fait d'incantations, maelstroms de guitares torturées et tambours de la jungle cimmérienne. Il suffit de s'imposer les 9 minutes de The ninth wave pour devenir accro à la chose. Manilla Road, c'est Charlton Heston qui prend la foudre sur le Mont Sinaï.


Ces deux disques sont tellement bons qu'ils font frémir un public européen en quête d'une formation qui n'a pas viré FM, spandex et paillettes. On est en 1986, même Judas Priest fait du gringue à MTV, de quoi déprimer jusqu'au moins obtus des hardos. C'est le règne de la Pop Métal, du calibrage peroxydé, des albums consensuels qui plaisent à toute la famille. Manilla Road est à des siècles de tout ça et se retrouve dans la position de rafler la mise pour si peu que son nouvel album confirme la donne. Mark Shelton sent le coup et casse sa tirelire pour s'offrir une paire de semaines au studio Al Green à Memphis et Paul Zaleski à la production. L'idée semble bonne. Mystification sort en 1987 et la surprise a le goût de la désillusion. Manilla Road rate le coche en beauté en uniformisant des compositions faiblardes sur un même tempo speed pour tenter d'alpaguer la vague déferlante du Trash Métal. Pire, le mastering de l'album est foiré, le son est plat, sans aucun volume, dépourvu de basse. Les premiers pressages sont bons à foutre à la poubelle, il n'y en aura pas d'autre avant une décennie. Mystification est un four monumental que le Live maquillé à la truelle (public de festival ajouté entre les titres et morceaux tronqués) commercialisé en catastrophe par Black Dragon n'atténuera en rien. L'échec marque la fin de la formation dans sa formule la plus efficace, l'usure l'emporte sur la foi, après deux dispensables albums supplémentaires de Trash ordinaire, Manilla Road jette l'éponge dans une totale indifférence. 
Quelques années plus tard, la hype fera tout un pataquès de Kyuss, Melvins et autres Queens of the Stone Age, on sera quelques-uns à hausser les épaules sans en avoir rien à foutre. On avait déjà vu le film dans sa version biblique en Technicolor by DeLuxe.

Hugo Spanky 
 Ce papier est tristement dédié à la mémoire de Mark Shark Shelton, décédé d'une crise cardiaque au terme d'un concert caniculaire une semaine après la publication.