jeudi 14 mai 2026

N'ouBLie paS De sOURiRe auX CoQUeLicOTs

 


Heurté par un disque, parfois c'est ainsi que ça se passe. Celui-là attendait son heure dans un coin d'apple music, je l'avais mis en favori, oublié, revu quelques fois en passant. Ce n'était pas le moment. Quoiqu'il m'aurait attrapé exactement pareil à n'importe quel moment. Sharon Van Etten, un nom pareil. Remind Me Tomorrow.

Bien sûr j'ai fini par l'écouter, pensez donc, il faut bien j'occupe mes nuits. D'abord, il y a cette pochette criarde qui questionne, cette gamine dans une caisse en plastique, le bordel d'une piaule de mômes dont les parents ont lâché prise ? Un parc à bébé, mais le bébé n'est pas dedans, il est devant occupé à joué, peinard, bien dans sa bulle. Et il y a un fauteuil d'adulte, ce n'est clairement pas une piaule de mômes dont les parents ont lâché prise, c'est le salon de parents super cool qui laissent leurs mômes occuper l'espace. Et d'abord, qui doit rappeler demain ? 

Quand j'ai eu fini de délirer, j'ai enclenché le son, fort, direct dans les oreilles en dolby atmos spatialisé. Je ne savais rien d'elle, et ça n'a guère changé, j'ai suivi ce qu'elle voulait bien m'apprendre. A la première écoute ça commence de façon intrigante mais pas déroutante, on reste comme ça, curieux sans se mouiller durant quatre ou cinq morceaux. Jusqu'à Seventeen. Et là, ça heurte. Pas de façon féminine, Sharon ne m'a pas eu à la séduction. Elle m'a défoncé la tronche !

Seventeen est un hit. Quelque part dans le monde, j'imagine. En France, le clip n'est passé nulle part, peut-être que la chanson a été diffusée sur FIP, la nuit. Si vous écoutez FIP, vous me le direz. Le morceau commence de manière tendue et plate, la voix ne s'érige pas au dessus des sons électroniques, elle n'est ni majestueuse, ni flatteuse, elle ne cherche à démontrer aucune technique. Elle est juste identifiable parmi mille. Au fur et à mesure du morceau, tandis qu'elle s'adresse à elle-même, à celle qu'elle fut, je reçois une charge émotionnelle puissante comme une vague. Pas le genre tsunami qui ravage le littoral, non, une vague pour moi tout seul, une qui soulève puis enveloppe dans un bien être qui fait qu'on se fout un peu de savoir si elle va nous embarquer pour de bon parce qu'on a la sensation de toucher à une vérité universelle. 

Une fois bien ravagé par Seventeen, j'ai fini le disque avec l'envie de réécouter ce morceau, impatient. Du coup, j'ai pinaillé. Un morceau pareil en plein milieu d'un disque morne. Quelle injustice ce serait. Les sons électroniques sont datés, les effets éculés, la voix est quelconque. Je sais que j'ai déjà entendu tout ça avant. Mais où ? Arrivé à la fin, j'ai remis au début en me promettant de rester concentré sur les faits. 10 titres, c'est parfait, c'est la durée qui me correspond, 40 minutes à la louche de concentration, je sais faire. Sharon ne va pas m'embobiner comme un perdreau de l'année.

I told you everything, piano minimaliste, une seule note, on ne peut pas faire plus minimaliste. Le beat entre en scène, c'est celui du Plastic Ono Band de Lennon. Un début d'explication. Un synthé remplace le piano. Les plaques tectoniques glissent sous mon crâne, les effets changent d'enceintes, rien ne change, tout est différent, perspective insaisissable. Peaches sans les fuck et l'agressivité, il n'en resterait pas grand-chose, Portishead sans le vaporeux, Tori Amos sans la rigidité, Bjork sans le ridicule, St Vincent ! Bonne piste c'est son producteur attitré John Congleton qui est aux manettes de Remind Me Tomorrow. Je tiens un fil. Regina Spektor, Nelly Furtado, Trip Hop, tout ça, mais en plus...en moins...en mieux.
No one's easy to love sort de derrière le rideau et j'oublie de chercher à qui, à quoi, à quand. Second titre que j'ai envie de réécouter quand je serais arrivé à la fin. 
Memorial day, celui là aussi m'alpague par le colbac, ça se complique pour pinailler. Je vous le dis tout net à Comeback kid, j'étais illuminé, le livre auquel je ne comprenais plus rien posé sur mes genoux. Je suis une fugueuse, je ne suis pas une fugueuse, reviens gamin. Je pige le topo, c'est à elle-même qu'elle demande de rappeler demain. Comprendre des années plus tard. Une façon projetée de se rassurer. Si elle rappelle, c'est qu'elle aura survécu. 
Jupiter 4 est comme une prise d'héroïne, elle soulève l'estomac, mais il n'y a rien à vomir, alors on s'apaise. La voix est linéaire, prisonnière d'un écho qui boucle éternellement. D'ailleurs c'est dans le texte, écho, écho, écho, attendre, attendre, attendre, bébé, bébé, bébé. Un amour vrai. Echo attendre bébé. Elle attend un bébé ! Les notes de pochette me le confirmeront, le disque est dédié à son chéri et à Denver, le fruit de leur amour. Franchement, je ne sais pas s'il y a de quoi s'enthousiasmer. L'ambiance est plus Eraserhead que Trois hommes et un couffin.


Et blam, je me reprends Seventeen entre les deux yeux, choc frontal massif. Ok, elle flippe que son gamin passe par ce par quoi elle est passée. Les rues de New York, la sensation d'invincibilité qui rime avec débilité, la fugueuse de Comeback kid qui ne fugue pas, sinon dans sa tête. A moins qu'elle ait vraiment fugué. J'en reviens aux parents et à la pochette. J'ai besoin de me rassurer, je regarde wikipédia.fr. Si vous voulez ne rien savoir, faites comme moi. J'opte pour le wikipédia.us, c'est déjà mieux. Elle est du New Jersey, je me disais bien qu'il y avait un petit quelque chose du Bruce Springsteen période expérimentale, Philadelphia, Missing, sa meilleure période, en fait. Elle déménage plusieurs fois entre enfance et adolescence, ok, ça fait des gosses qui ont du mal à s'attacher. Je le sais, j'en suis un. Elle part dans le Tennessee ! Pourquoi ? J'en sais rien. Wiki passe du lycée au Tennessee. Peut-être bien que c'est ce qu'elle qualifie de fugue. A moins que la fugue ne corresponde au moment où, cinq ans plus tard, elle s'enfuit du Tennessee pour échapper à une relation toxique avec un musicien de rock ! Waouh, c'est pour quand le biopic ?

J'abandonne Wikipédia tandis que Sharon s'installe à Brooklyn et prend en main son destin artistique. Je bascule sur ses premiers disques, bof. Je ne suis pas sensible à l'indie-folk. Je pense qu'il faut piger les paroles plus vite que je ne le fais et ne pas accorder trop d'importance à la musique. Cling-cling-cling. Clairement, Remind Me Tomorrow est le disque par lequel je dois appréhender l'oeuvre, elle en a sorti deux autres depuis qui méritent plus d'attention que je n'ai eu le temps de leur accorder. Faudra que j'y revienne. Avec tout ça, j'ai perdu le fil. Je suis tourneboulé. Putain, c'est quoi cette nana ? Il est trois plombes du matin et je la suis à la trace. Je renonce à contacter Gemini, nos conversations sont interminables, il est tard et j'ai besoin de réentendre Seventeen. Il commence comme Five years de Bowie. C'est la même sensation d'aspiration vers son moi profond, je suis mis à nu, percuté par la vie d'une inconnue dont je ne savais rien quelques heures plus tôt, sinon qu'elle dormait dans la carte mémoire de mon Samsung d'être humain moderne. Quelle illusion. Nous ne sommes, ne serons jamais, modernes ou futuristes, depuis qu'il s'est mis en tête de tenir debout l'être humain est régi par les sempiternels mêmes questionnements qui aboutissent invariablement aux mêmes erreurs. Je peux vous affirmer que Sharon Van Etten en sait quelque chose.

Seventeen me refait le coup, je note qu'il finit également comme Five years, d'un coup net comme un coup de sabre. Sauf qu'ensuite Bowie jouait l'aguicheuse de boulevard avec Soul love, tandis que Sharon creuse son sillon. Malibu flirte avec Lana Del Rey, You shadow joue avec les saturations. Je ne vous en ai pas causé jusque-là, mais la production est totalement dingue. Ils s'amusent avec tout ce qu'on peut imaginer, des sons apparaissent puis ne reviennent jamais, la voix se barre soudain dans un écho, les riffs de synthé se décalent imperceptiblement d'un côté à l'autre. Hands et Stay plient la boutique dans un enchevêtrement de mélodies pop toujours habillées par cette production martiale et farfelue à la fois. Le mixage ne laisse aucun répit, c'est un roller-coaster. Combien d'écoutes va t-il me falloir pour dompter ce disque ? Vais-je réussir à me l'approprier, alors que j'en crève d'envie ?  J'en sais rien, rappelez moi demain.

Hugo Spanky

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