The Weeknd a occupé mon esprit toute la semaine. Je ne suis pas particulièrement friand de R&B, la plupart du temps une mélasse à base de samples rebattus sur lesquels se greffe une voix en manque de personnalité. De la musique de choristes en quête de reconnaissance. Pourtant je dois reconnaître être régulièrement séduit par un clip ou un autre. Il se trouve que j’aime les clips. J’étais de ceux qui lançaient une vhs 240 sur M6, le samedi soir avant de sortir. Le clip est un média mal considéré, coincé entre son rôle d’outil promotionnel et ses ambitions comme support de créativité. Mal diffusé, vite oublié, les chaines musicales n'ont jamais trouvé le format idéal, ni le ton adéquat, pour le mettre en valeur, l'associer à des documentaires de qualités, des films dans le thème. Souvent infantilisantes, encombrées de remplissage plus con que nature, mal fagotées, mal défendues par des potiches, toutes ont mordu la poussière. N'empêche que le clip tient bon, il s’immisce sur les touches de la télécommande et YouTube semble parti pour durer encore quelques années, même si le sort réservé à Daily Motion n’a rien d'optimiste. Qu'importe, le clip de Where is my husband! de Raye est un petit bijou nerveux, The fate of Ophelia de Taylor Swift un vivifiant exemple de manipulation des codes et La fama de Rosalia et The Weeknd refuse de quitter ma mémoire, malgré sa date de péremption généreusement dépassée.
La fama, la gloire, le clinquant, la vanité, le revers de la médaille, la poisse. La fama est l'incarnation du hit dans ce qu'il a de meilleur, son et images. Un double-sens, un gimmick, une dramaturgie criminelle, de la tension sexuelle, une mélodie, un rythme, tout ceci additionné à l'air du temps et saupoudré d'un zeste de mythologie. Vous n'avez vraiment jamais vu ce clip ?


Le temps est passé, des hits ont succédé à d'autres, comme autant de journées caniculaires, mais j’ai gardé un oeil sur le duo. Rosalia est revenue en duo avec Bjork sur un déroutant morceau qui m'a amené vers un album plus déroutant encore. Elle aurait pu débiter du reggaeton, elle a choisi un virage en épingle. Interprété par l'Orchestre Symphonique de Londres dirigé par Daniel Bjarnason sur des arrangements d'une ribambelle de pointures dont je ne sais que les noms, son disque, Lux, flirte avec le Classique et déchaine la passion. Le geste mérite attention, Rosalia est une merveilleuse chanteuse. On vit une drôle d'époque, où sous le make-up des Lolita se cachent les Prima donna. J'en ai les méninges en ébullition.
The Weeknd est lui revenu par la fenêtre. Attiré par l'odeur alléché, j'ai croqué dans la pomme une bouchée de ses albums et suis tombé, à la renverse, sur une addictive version de Dirty Diana. Que je me suis empressé de partager avec Milady qui s'est empressée de commander l'album qu'on s'est empressé d'écouter en boucle. La vie est une perpétuelle redécouverte.
♪ I hate sleeping alone, why don't you come with me?
Le ver était dans le fruit. L'étincelle dans mon esprit devint un embrasement, un irrépressible besoin, là, de suite et maintenant ; écoutez Diana Ross ou périr. Je m'en fous pas mal de savoir si elle était la cible de Michael, elle est la mienne. Dirty Diana, ça lui va tellement comme un gant. Elle est si dirty, Diana, qu'elle ne s'est même pas foulée à enregistrer un chef d'oeuvre facile à désigner du doigt, manière qu'on puisse sortir l'apéritif en se félicitant d'avoir tous le même album. Par contre, des singles qui méritent le panthéon, elle en a fait de quoi expulser tous les locataires du lieu pour usurpation. Dans cent ans encore, un type devant son clavier vantera la saveur de My world is empty without you avec des tremblements dans les membres. Et s'il n'existe plus de clavier, peut-être même plus de type pour s'en servir, il restera My world is empty without you sur un morceau de vinyl échappé des flammes, une usb, un cloud, un coin de mémoire artificielle, Diana sera là, tapie dans l'ombre, prête à mordre au sang.
Le parcours de Diana Ross est connu de tous, la racaille qui déboule sur Central Park au soir de son jubilé, la laissant en larmes, rincée par l'orage. De la misère à la gloire et la misère qui piétine la gloire. La fama. Malédiction peau de vache qui vient salir tout ce qui brille, interdire à ceux qui vivent le rêve de s'imaginer capables d'en faire partager le goût.
Diana Ross. Quelle Diana Ross ? La gamine aux dents longues des no hit Supremes, la reine du Copacabana, la croqueuse de Muscles, l'égérie du Studio 54, l’ambassadrice LGBT qui s’ignore.. Diana badass en Billie Holiday shootée dans Lady Sings The Blues ou Diana ridicule en Dorothy d’Oz ?




Ok, ses albums sont de périlleux exercices de style, on peut préférer la disco Chic à la sophistication d'Ashford et Simpson, les singles street aux sirops à plumes, on peut ceci et cela, pinailler tant qu'on veut. En un claquement de langue, on rentre dans le rang, on fait le canard, on révérence. Diana Ross maitrise l'art des contraires. I'll settle for you menace votre taux de diabète ? I'm a winner déboule juste après pour vous tirer du canapé. Quelqu'un veut vérifier ? C'est sur Surrender, de 1971, déjà son troisième album solo. En un an. On ne chôme pas dans les 70's, elle sort 14 albums dont 3 accompagnent des films dont elle tient le premier rôle et un quatrième immortalise un show TV.
Dans les décennies suivantes ses albums deviennent des friandises énergisantes aux pochettes électriques. Je vous ai parlé des pochettes de disque de Diana Ross ? Non ? Ce n'est sans doute pas necessaire.
Diana, 1980, production Chic, est l'album préféré de ceux qui croient les remises de médailles, mais son premier album solo est une pierre angulaire de la Soul sophistiquée qui va régner sur les deux tiers de la décennie qu'il inaugure et c'est sur Silk Electric que Michael Jackson, plus camp que jamais, envoie Muscles en offrande.
Ce baratin pourrait n'être évidemment qu'un prétexte pour caser un maximum de photos de la dame. Une façon d'améliorer l'esthétique déplorable de ce blog. Après tout, Diana Ross n'a besoin de personne pour la définir, dix mille mots n'en diront jamais autant que la simple liste de ses faits d'armes. Dès Where did our love go, la messe était dite, sa voix unique, agaçante et charmeuse, qui nous entraine irrésistiblement vers elle. L'art de la diction, Diana Ross matraque le beat, elle y pose ses syllabes comme autant de coups de marteau. Diana éclipse les braillardes du Rhythm & Blues en impulsant chaque intonation comme si sa vie en dépendait. De Motown, elle fait son vaisseau, se place en proue, cette femme-là ne rigole pas. Diana Ross n'a reçu aucun don de Dieu, elle n'a pas un souffle de la puissance d'Aretha, rien de l'aisance de Tina, juste un filet de voix acidulé et un corps trop maigre qu'elle plante, raide comme un i, derrière son pied de micro. Ce qu'elle sait, elle l'apprend, elle l'arrache à l'impossible, Diana Ross n'est pas une michetonneuse. Son passeport pour quitter Detroit, elle ne fait pas qu'en rêver, elle le rédige ligne par ligne sans s'autoriser de limite.
Where did our love go, Baby Love, Stop! In the name of love, You can't hurry love, You keep me hangin' on, Love is like an itching in my heart...et surtout My world is empty without you, I hear a symphony, I'm gonna make you love me, Love child... De 1964 à 1967 la bataille fait rage, Diana Ross met K.O la fatalité, plante les copines et s'envole vers Las Vegas, Los Angeles, Hollywood, New York, volatile inflammable en bluejean et t-shirt déchiré sur la piste de danse du Studio 54.
Lovin', Livin' and givin', Love hangover pour se frotter à Donna Summer, Upside down, I'm coming out pour mettre tout le monde d'accord. Une dizaine d'autres avant, une dizaine d'autres ensuite, Diana Ross s'écoute sans faim, elle irradie.
Au diable les religions, les dogmes, les convictions inébranlables, c'est de Diana Ross dont ce monde a besoin.

Hugo Spanky