Écrire sur John Fante
vous parlez d'une affaire. J'aime tellement ses livres, son écriture
me touche à tel point que je m'en suis toujours fait une montagne.
Comment avec mon vocabulaire de rebut de collège, j'allais pouvoir
rendre justice à un tel talent de conteur ? Un type qui sait aligner
des mots jusqu'à en faire des chef d’œuvres capables, plus que de
vous faire partager une histoire, de vous la faire vivre à ses côtés.
John Fante c'est un peu
le Marcel Pagnol italo-américain, avec le froid et la neige du Colorado en
guise de Provence, l'odeur du vieux poêle à bois à la place de
celles du thym et du romarin, et une famille dysfonctionnelle pour en
finir avec les différences. Pour le reste c'est la même vision,
celle d'un enfant entre désir d'émancipation et implication forcenée dans la vie de famille, puis d'un homme chahuté par l'obscurité conflictuelle de l'âme humaine.
Surtout, c'est la même
vie dans l'écriture, la même façon de faire cogner les mots comme
un torrent de sang dans une artère. Ce fond de drame jusque dans le plus sonore des éclats de rire.
John Fante n'a écrit que
peu de livres, quasiment aucun n'a été publié de son vivant, tous
sont essentiels. John Fante a vécu confortablement en torchant des scénarii bâclés destinés pour la plupart à des
séries B hollywoodiennes, il ne se le pardonna jamais tout à fait.
Du moins pas complètement. Avec lui tout est dans les
contradictions. Conscient de son talent, il ne cessera jamais
d'écrire des romans, fussent-ils refusés invariablement par les éditeurs, allant jusqu'à dicter le dernier à son indéfectible
femme, Joyce, alors qu'aveugle, amputé et diabétique il agonise sur son lit
d’hôpital. Pourtant, il choisira de vivre en nabab dans le milieu du
cinéma plutôt que de persister à se faire reconnaître comme
écrivain. La réussite sociale et financière passe avant tout chez John Fante, quitte à
s'en flageller. Il est motivé par une haine de la médiocrité,
tiraillé entre les principes de son père, pittoresque maçon venu
d'Italie, et son désir de fuir la misère de son enfance. Chacun de
ses livres est empreint de cette dualité, qu'elle rende impossible
la déchirante histoire d'amour de Demande à la poussière ou
qu'elle soit le ciment du couple tumultueux de Pleins de vie ou Mon
chien stupide.
Henry Molise ou Arturo
Bandini, quel que soit le nom qu'il se donne dans ses romans, ne sont
qu'une seule et même personne saisie à différentes périodes de
l'existence, face à différents problèmes, incapable d'en résoudre le moindre sans en créer une centaine d'autres. De Bandini à
Mon chien stupide, de son premier roman écrit en 1933 (La route de
Los Angeles) à son dernier cinquante ans plus tard (Rêves de
Bunkerhill) c'est toutes les étapes d'une vie qui défilent, vues à
travers le prisme le plus loufoque, désopilant, provocateur,
narcissique, bref, le plus sincèrement humain de la littérature. Avec John Fante la mauvaise foi ne masque jamais la cruauté, elle la sublime, tout comme la pudeur ne cache jamais les sentiments, elle les habille.
Avec la meilleure volonté,
j'aimerai vous dire de lire celui ci plutôt que celui là, vous
raconter à quel point Demande à la poussière est le plus poignant,
vous dire que Pleins de vie ou Mon chien stupide sont les plus
fendards, que Bandini est à l'enfance ce que La route de Los Angeles
et Rêves de Bunkerhill sont au passage à l'âge adulte, que
rarement on a parlé du père comme il le fait dans L'orgie, Les
compagnons de la grappe et un peu dans tous finalement, mais ça
serait ne pas citer Le vin de la jeunesse et Grosse faim. Ou le
fascinant Correspondance, publication des lettres échangées avec HL
Mencken, son mentor qui le premier, dès les années 30, publiera les
nouvelles du jeune Fante. Autant dire que ce serait un sacrilège. De John Fante il existe dix romans ou recueils de nouvelles, tous magnifiques et intemporels, tous à lire séance tenante. Aucune excuse ne sera tolérée parce qu'il n'en existe aucune de valable.

Son fils Dan Fante, lui
même auteur largement respectable sur lequel je reviendrai à
l'occasion, a signé le superbe Dommages collatéraux, la plus
honnête biographie que je connaisse. Sans concession aucune -les
deux hommes passeront une grande partie de leur existence commune
dans une incompréhension proche de la haine tant la communication
entre eux était ardue- il dresse un parallèle entre leurs parcours
duquel s'échappe un respect immense pour celui qui plus que son père
sera sa bête de somme, et réciproquement, avant que l'évidence de
leur similitude ne s'impose à lui.
John Fante n'est peut
être pas le plus grand écrivain de tous les temps, il ne fut certainement pas le meilleur des pères, ni même un mari exemplaire, et il n'y a qu'à sa machine à écrire qu'il n'a pas menti. John Fante fut lâche avec panache, cruel avec acharnement, irraisonnable au possible, égoïste et plus têtu qu'une mule des Abruzzes. Il fut tout cela, son contraire et pire encore. John Fante consacra sa vie à être lui même, seulement lui-même, exclusivement lui-même. Et c'est bien tout ce qui compte.

















