Vu de ma fenêtre, le New Jersey fait partie des rares états d'Amérique qui ne cherchent pas à vendre du rêve. L'Illinois me fait la même impression, contrairement à la Californie, New-Orleans ou même New-York. Le Texas, lui, semble vouloir vendre du cauchemar, mais c'est aussi pour ça qu'on aime la patrie de LeatherFace.
Le New Jersey, je le vois sous forme d'ouvriers remplis de mauvaise graisse, accoudés au bar à côté de chômeurs faméliques, écoutant une formation en costards col pelle-à-tarte qui s'applique sur le top 40 de 1965, tandis que dans l'arrière salle on découpe le capicollo en préparant un mauvais coup. Un lieu où les déshérités du New-York du Giuliani, les italiens de Brooklyn, les latinos du Queens, les blacks du Bronx, les irlandais de Hell's Kitchen, sont venus faire l'impasse sur les promesses du 21eme siècle.
En vrai, ça doit être le même merdier qu'ailleurs, ou alors c'est une coutume locale, mais les gars de là bas ont tous l'air complétement dépressifs. Bruce Springsteen fait sa psychanalyse sur sillons depuis 50 ans sans qu'apparaisse d'amélioration notable de l'humeur, j'ai encore jamais vu Paul Simon sourire, Lauryn Hill ne répond plus au téléphone depuis 20 ans, James Gandolfini a trimballé son regard de cocker jusqu'au bout, et c'est pas John Francis Bongiovi qui me donne envie d'imaginer que la situation va changer.
Raconté comme ça, on pourrait croire que je me moque ou que Bon Jovi
nous prend pour des jambons, mais non, je suis sincère et lui aussi. Le
chanteur qu’idolâtrent chaque soir en se massant bruyamment au pied de la
scène, une foule de femmes éternellement prépubères sitôt qu'elles
l'aperçoivent, est un homme qui ne trouve plus aucune excitation à ce
qu'il vit. Désabusé par le monde de la musique, dépité de s'être
lui-même enferré dans une impasse créative, la passion s'est étiolée et Bon Jovi
se contente aujourd'hui de faire son métier. Du mieux qu'il peut, parce
qu'il a été élevé comme ça, parce que son public mérite d'en avoir pour
son argent. Ce public qui l'a mené là où il est, pour son plus grand
bonheur, mais qui l'empêche fermement d'aller ailleurs, pour son plus
grand malheur.
Jon Bon Jovi
aimerait faire une musique plus personnelle, qui ressemble plus à qui
il est devenu au fil du temps. Un homme marié à la même femme depuis 1989, un père de famille malheureux comme les pierres de devoir passer de longs mois loin des
siens. Il a même essayé de placer quelques titres plus confidentiels dans ses concerts, immanquablement l'ambiance retombe. Les fans s'en foutent qu'il soit épris de Country, et c'est pas la maison de disque qui va l'inciter à renoncer à la formule gagnante.
Alors les chansons qu'il aime, il se les chante à lui même, le soir dans la solitude de sa chambre d'une nuit. Il se fait son propre concert intime. Et quand il a sorti sa gratte, assis au bord du lit, pour joindre la démonstration au propos, on était tout ému avec Milady. Non pas qu'il se soit transformé en Percy Sledge, il n'y avait guère de différence entre ce qu'il a joué à ce moment là et ce à quoi il nous a habitué, quand il œuvre dans un registre moins tapageur qu'à l'ordinaire, mais de voir ce gaillard ainsi mis à nu avait quelque chose de saisissant.
On percevait soudain tout ce fichu mal de vivre que rien ne console, sinon d'être là où l'on a envie, entouré de ceux dont on a envie. Jon Bon Jovi, redevenu John Bongiovi, l'a exprimé sans détour, loin de chez lui, là où les semeurs de ragots n'iront jamais fouiller. Un instant de sincérité.
Il a balancé qu'il aime toujours autant ses potes du groupe, les mêmes depuis 1982, mais qu'il les trouve bien puérils de s'arsouiller la tête sitôt le concert terminé comme si ils étaient encore ces jeunes chiens fous de 20 balais qui avaient racketté le business en propulsant le Hard FM au sommet des ventes avec des hits comme Runaway, You give love a bad name, Livin' on a prayer ou Wanted dead or alive. Il trouve dommage que les gars foutent leur santé en l'air, que son guitariste, et frère de sang, Richie Sambora, qui a toujours souffert d'être dans l'ombre de son leader, ne tire aucun bénéfice durable des cures de désintoxes qu'il enchaine depuis des années. Et surtout, il regrette que cette vie sur la route ait brisé des couples, lui pour qui la famille compte plus que tout.
Alors les chansons qu'il aime, il se les chante à lui même, le soir dans la solitude de sa chambre d'une nuit. Il se fait son propre concert intime. Et quand il a sorti sa gratte, assis au bord du lit, pour joindre la démonstration au propos, on était tout ému avec Milady. Non pas qu'il se soit transformé en Percy Sledge, il n'y avait guère de différence entre ce qu'il a joué à ce moment là et ce à quoi il nous a habitué, quand il œuvre dans un registre moins tapageur qu'à l'ordinaire, mais de voir ce gaillard ainsi mis à nu avait quelque chose de saisissant.
On percevait soudain tout ce fichu mal de vivre que rien ne console, sinon d'être là où l'on a envie, entouré de ceux dont on a envie. Jon Bon Jovi, redevenu John Bongiovi, l'a exprimé sans détour, loin de chez lui, là où les semeurs de ragots n'iront jamais fouiller. Un instant de sincérité.

Mais je vous l'ai dit, le New Jersey, la famille, on est chez les ritals, bordel, on n'en sort pas. Detroit, Diana Ross, les Temptations, c'est bien joli tout ça, mais le gamin veut rentrer chez lui. Il se fait embaucher au Record Plant de New York en 1968 où il travaille pour les plus grands noms du Rock. Parce qu'il a participé à l'enregistrement d'Electric Ladyland, Tony Bongiovi est recruté comme co-producteur par Alan Douglas pour organiser les sessions posthumes de Jimi Hendrix, qui aboutissent à Crash Landing et Midnight Lightning, deux disques sur lesquels la guitare du Voodoo child est accompagnée par des requins de studio absents lors des enregistrements originaux. Le procédé est contestable, le travail est impeccable. Tony Bongiovi se voit confier la production du premier album des Talking Heads, ainsi que celles de Leave Home et Rocket To Russia des Ramones.
En 1976, il prend son indépendance, trouve des associés pour les finances et fonde le légendaire studio Power Station que s'empresse d'investir son vieux pote d'Asbury Park, Bruce Springsteen, pour enregistrer The River et plus tard Born In The USA.

On peut imaginer la scène quand Tony Bongiovi réuni ses potes du New Jersey au Power Station pour enregistrer le morceau du gamin et mettre en place une stratégie pour sortir le disque. Tout va se jouer entre le Pesto Rosso et la Cassate. L'aspect musical est confié à Roy Bittan, clavier du E.Street Band de Bruce Springsteen, élément "moderne" du son du Boss. Il va placer une intro de synthé qui fera date, utiliser la structure d'un titre développé pour The River, puis finalement abandonné, Roulette, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la chanson est reliftée pour les charts. Ce sera Runaway, un titre comme ça ne peut pas échouer. Et c'est là que ça devient croustillant comme un épisode des Soprano. Pour gérer la mise sur orbite, entre en scène George Karak, un grec, évidemment du New Jersey, qui fait plus ou moins dans l'édition musicale. Il commence par faire matraquer la chanson à la radio par un Dj de New York, puis décroche un contrat en or massif avec le label Mercury, un label de...Chicago, fondé juste après guerre par Irving B.Green, un irlandais de Brooklyn jusqu'alors manager d'artistes noirs tel que Sarah Vaughan, une native du...New Jersey !
Haha, j'en peux plus de ces mecs là, ils sont mortels. Ajoutez à ça que George Karak se retrouve crédité comme co-compositeur de Runaway et vous avez une petite idée des bons auspices qui planent au dessus de la carrière de celui dont le nom s'orthographie dorénavant, il est parfois prudent de brouiller les pistes, Bon Jovi.
Et c'est pas fini, la suite des opérations est confié à Doug Thaler, un pote à Ronnie James Dio avec lequel il accompagna Gene Pitney dans les années 60, avant de s'installer vous devinez où et de devenir agent pour Kiss, Ted Nugent, et plusieurs autres grands noms des 70's.
En manque de liquidités pour passer à un stade supérieur, Doug Thaler s'associe, début 80, avec Doc McGhee qui sera quelques années plus tard accusé d'avoir fait entrer, à la même époque, depuis le Panama de Noriega, plus de 20 tonnes d'herbe aux États-Unis. La destinée de Bon Jovi est entre de bonnes mains.
Les leçons sont vite apprises, Jon Bon Jovi scandalise le petit monde des utopistes en exigeant un pourcentage sur les ventes de disques de Skid Row en échange d'une place de première partie des concerts de sa tournée des stades à guichets fermés. En 1991, c'est le grand ménage, il vire son équipe de managers avec le sentiment d'avoir été surexploité, fonde sa propre société et passe en mode auto-gestion. Les tournées deviennent moins incessantes et le niveau des disques s'élève considérablement à l'image de l'excellent Keep The Faith.
Blaze Of Glory, qui sert de B.O à Young Guns II, et Destination Nowhere, tous deux présentés comme des albums solo du chanteur, s'éloignent du barnum habituel et s'ajoutent à ce qu'il a gravé de moins dispensable avec Lost Highway.
Un surprenant coffret de 4 cd, au titre en forme de clin d’œil à Elvis Presley, 100 000 000 Fans Can't Be Wrong, paru en 2004, tend à démontrer que le groupe n'a pas toujours eu la main heureuse en sélectionnant la tracklist définitive de ses albums. A moins que la poigne de la maison de disques ait été trop ferme. Quoiqu'il en soit, ce recueil de titres inédits s'affirme comme ce que le groupe a fait de meilleur. Plus sobrement produites, plus variées dans la palette des registres abordés, on y entend même de l'accordéon, les 50 chansons qui composent le coffret sont presque autant d'agréables surprises. A croire que c'est une spécialité du New Jersey que de ne pas sortir ses meilleurs morceaux...
Le reste de la discographie s'écoute selon l'humeur du moment, quelque part entre Huey Lewis, Kid Rock, John Mellencamp et les instants les moins inspirés de Bruce Springsteen, se trouve Bon Jovi. Du Rock bien basique qui ne demande rien de plus que de remplir son rôle, habiller la vie de tous les jours sans demander d'attention particulière. Un disque de Bon Jovi est parfait pour gérer les coups de mou, pour accompagner un apéro entre vieux potes, un après midi barbecue, ça ne prend pas la tête aux nanas et tout le monde y trouve son compte. Ça fonctionne aussi le dimanche matin et c'est parfait pour les trajets en voiture.
John Francis Bongiovi a fait du chemin et s'est plutôt bien démerdé. En 2015, il a viré son incorrigible guitariste, Richie Sambora, et annoncé qu'il quittait Mercury records après plus de 30 ans de collaboration. L'appel d'offres est lancé, mais tout laisse à penser que le chanteur prépare sa reconversion. Il vit toujours au New Jersey et ne s'est pas contenté de donner le nom de l'état à son quatrième album, il s'investit aussi à travers sa Bon Jovi Soul Foundation à la tête de laquelle il propose restaurants et logements à votre bon cœur
aux sans-abris et mis en précarité de la crise financière. Tu manges,
tu dors, et tu paies ce que tu peux, si tu peux. Le truc à l'air bien, au rythme où va le monde, ça
m'étonnerait pas d'apprendre un jour qu'il a été élu gouverneur.


















