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samedi 15 août 2026

OPeRcuLe déGOuPillé


Le black metal, peut être plus que n'importe quel autre style, ne tolère pas d'alternative à l'excellence. Sitôt qu'il ne se transcende pas, il devient insupportable. Tout au moins négligeable comme c'est tristement le cas pour le récent By the word de Trelldom pour lequel Gaahl s'est contenté de faire ce qu'il sait faire (et dont il abuse avec ses multiples formations indistinctes). Aucun risque de tomber dans l'ordinaire avec Ashenspire, on se situe ici dans le très haut du panier, là où règne Dodheimsgard et Oranssi Pazuzu, là où de Fleurety à Mayhem ne sont acceptés qu'une vingtaine d'albums définitifs.


Hostile Architecture s'y impose en 8 titres et 43 minutes en s'armant de cuivres, de violon, d'un chant clair, d'énergie, d'originalité et d'un propos. Le second disque du groupe écossais n'est rien de moins qu'un chef d'oeuvre d'un genre qu'il contribue à rendre substantiel. On déambule de la violence catégorique jusqu'au flirt froid avec le free jazz. Dès l'intro du premier morceau (the law of Asbestos) le ton est donné et son développement labyrinthique inaugure un disque sans baisse d'intensité qui évite la facilité des clichés et se conclut de façon magistralement fracassante
Ashenspire aura du mal à faire mieux, mais je suis foutrement curieux de découvrir comment ils vont aborder l'avenir. 

Je ne vais pas me fouler à en faire des tonnes, il fait canicule et l'écho du black metal, comme du hip hop, ne franchit pas le sas d'étanchéïté que s'impose l'auditeur de pop. Chacun son périmètre de compétence.

Ceux qui iront jusque là auront malgré tout à se farcir une liste (Antoine, c'est pour toi) des disques ravageurs et de tous bords que j'ai privilégié ces derniers temps. Se détachent de par leurs audaces : Quaranta de Danny Brown, Utopia de Travis Scott et Bottomless Pitt des tarés de Death Grips que je pourrais tenter de définir comme un mélange dopé au hip hop hardcore de Suicide et des Bad Brains. On est là dans la même échelle d'expérimentations que Ashenspire pour le black metal. La notion de recettes est abolie. On tente de franchir l'obstacle, on remonte sur la bête et on recommence jusqu'à atteindre l'acmé. Ces disques sont l'équivalent de ce que le post punk était aux années 80. 

Je me suis aussi plongé dans la production de Tyler The Creator, depuis l'album Goblin, ultra lent, doom, hanté, il a évolué en usant de toute la gamme de nuances, ses albums sont parfois soft, influencés par le reggae, la salsa, le jazz cool et Stevie Wonder à travers eux, Flower Boy en est un parfait exemple, d'autres fois ils sont destinés aux clubs comme le plus récent et très Dance Don't Tap On The Glass, Cherry Bomb est virulent et clivant, tandis qu'Igor est celui qui a réussi le consensuel crossover. Attention à ne pas passer à côté d'un immense talent. 

Tyler The Creator incarne la révolution des mœurs qui a cours dans le milieu du rap et dont on peut faire un parallèle supplémentaire avec ce qui se passe dans le black metal ; le coming out de ses protagonistes.



Le mouvement LGBT est dorénavant non seulement toléré, mais revendiqué par un nombre significatif d'artistes de ces deux styles qui n'ont pourtant pas manqué d'incarner la misogynie et l'homophobie à travers une, certes fort suspecte, hétérosexualité poussée à l'extrème du machisme primaire. Quelles que soient leurs préférences Tyler The Creator (j'aime les filles, mais je finis toujours par coucher avec leurs frères), JPEGMAFIA, Kalifa, ILoveMakonnen, Gaahl, peu importe, nombreux se sont engagés à la suite des prises de position initiales de Frank Ocean, Kanye West, Macklemore, Rob Halford, Corey Taylor ou A$AP Rocky pour que la pluralité des codes puisse continuer d'engrainer plutôt que d'essaimer.

Hugo Spanky

lundi 5 mai 2025

KHôRa - ANaNKe

 

Khôra

Je vais faire court. D'abord parce que l'album sort ces jours ci et que par conséquent je n'ai pas les crédits sous les yeux pour épater la galerie. Ensuite, parce qu'une fois que je vous aurais dit que Ananke de Khôra est le meilleur album sorti depuis celui de Doedsmaghird, la moitié d'entre vous sera retournée lire des âneries.

Je parle de quoi, bordel ? Du disque extrême le plus satisfaisant de 2025 (qui a déjà quasiment 5 mois, soit plus d'un tiers de son existence). Ananke est un festival d'à peu près tout ce qui fait du Black Metal, dans sa frange la plus dingue, la seule musique à encore proposer des disques dérangeants. On trouve ainsi sur ce ravissant ouvrage ; des blasts assommants, des voix qui passent du clair à l'obscur en un clin d'œil, des guitares qui opèrent par incision, des ponctuations symphoniques agencées avec parcimonie et bienséance. La production est d'envergure internationale, et là je souligne. Vous allez comprendre pourquoi quand je vous aurais dit que le leader de ce groupe est français. Je ne veux même pas savoir pourquoi en 2025, j'arrive encore à distinguer une production française par ses faiblesses, je me contente de souligner que cette fois ce n'est pas le cas. Chaque maillon de la chaine est maitrisé. Les autres membres sont aléatoires, on y trouve des gars de Dodheimsgard, de Mayhem, de Therion (ça s'entend) et d'autres dont je ne sais rien.


Pour ceux qui veulent mettre un doigt dans l'eau avant de plonger, l'enchainement Wrestling with the gods, In the throes of ascension, Arcane creation et On a starpath situent bien l'objet du débat. Une tuerie démoniaque parsemée de soli heavy métalleux, un machin symphonique pour trépanés, un interlude en mode Carmina burana et On a starpath qui joue les beaux gosses. Comme tous les bons disques Ananke à son passage en creux, qui sera surement le préféré des pieds tendres, lorsque le groupe baisse sa garde avant la fin du combat le temps de Supernal light et Crowned, dont je cherche encore l'intérêt.

Quoi d'autre ? Rien. Je vous mets le lien étant donné que les groupes de Black sont moins cons que les autres et suffisamment confiants en leur musique pour balancer l'album en entier sur youtube avant sa commercialisation. Merci à eux.

Hugo Spanky

Khôra - Ananke



lundi 31 mars 2025

SuBWaY To HeaVeN → UmMaPiNK GuMmafLoYD


Pink Floyd


Pink Floyd est parmi les rares groupes anglais à avoir perduré tout en ayant foiré les sixties, mieux que ça, ils en sont sorti éreintés et amputés. Woodstock, Monterey, Isle de Wight se font sans eux, trop occupés qu'ils sont à vivifier l'underground en s'affichant au festival Actuel, à Amougies, aux côtés de Frank Zappa. Un contretemps apparant qui leur sera utile bien plus tard pour nourrir une crédibilité de précurseurs du mouvement alternatif. Avant que Roger Waters ne se charge de ruiner cet heureux hasard en cumulant les dérapages médiatiques. On n'en est pas là, si jamais on y arrive. 

Donc, Pink Floyd se ramasse dans les sixties, ce qui n'empêchera pas le bric-à-brac de A Saucerful Of Secrets d'offrir aux Chemical Brothers le gimmick tubesque de Block rockin' beats, piqué à l'intro de Let there be more light, tandis que le black metal avant-gardiste revendique avoir puisé ses racines putrides dans Set the controls for the heart of the sun. Pas mal pour un disque en grande partie lamentable. Je rappelle, si besoin, que le concept de cette rubrique est de désigner un disque et un seul, raison pour laquelle j'évite consciemment d'évoquer leur premier album, celui avec Syd Barrett, sonnez trompettes, résonnez musettes. Il ne me vient pas une seule seconde à l'esprit de ne conserver que lui. 


Pink Floyd entame la décennie suivante par une ribambelle d'enregistrements foireux en signant ou apparaissant sur les médiocres More, Zabriskie Point et Obscured By Clouds qui leur valent un culte aussi instantané qu'indéboulonnable. Des disques que tous les hippies du monde vont mettre un point d'honneur à posséder. Le son des communautés se trouve ici. Shiloms, trous dans les tapis, pubis qui grattent, bouffe macrobiotique, le bon temps en somme. En parallèle de quoi, ils gravent Ummagumma, disque mystère s'il en est. D'abord, un album live fantastique d'intensité, indispensable, ensuite un album studio divisé en quatre compositions solo qui me fait dire qu'ils ont bien fait de se réunir en groupe. Attention néanmoins, Ummagumma pourrait très bien être l'élu de cette rubrique. Il est celui vers lequel je reviens le plus souvent et pas uniquement pour le live. Il y a quelque chose de fascinant dans les quatre facéties de son disque studio. Une dissociation des éléments qui préfigure les isolated tapes. On peut faire son propre morceau de Pink Floyd en mixant les pistes. Je colle la mouche sur le solo de Nick Mason et c'est un univers de possibilités qui apparait. Hum, je note l'argument sur mon carnet et je reprends la route, again. 

D'autant que c'est ici que ça devient primordial. Parvenant à se discipliner un tant soit peu, Pink Floyd signe dorénavant des disques qui se tiennent de l'entrée au dessert. Ou du tofu au space cake pour rester dans le contexte. Atom Heart Mother, Meddle, Dark Side Of The Moon, Wish You Were Here, Animals, The Wall, excusez moi du peu. 

J'attaque la falaise de front et je disqualifie Wish You Were Here et The Wall. Le premier parce qu'il est intolérablement amorphe. Après l'inventivité de Dark Side Of The Moon, il se contente un peu trop visiblement de passer les plats. Le second, parce qu'il doit autant à Bob Ezrin, si ce n'est plus, qu'à Pink Floyd. Cette fois encore, le groupe recycle pas mal d'idées déjà entendues, notamment dans Time. Ça reste un bon disque, carrément génial par instants, mais ruiné comme la majorité des productions Bob Ezrin par un final qui pèse trois tonnes. Le type est un producteur de génie, je suis le premier à l'affirmer, il faudrait juste lui interdire de composer. Enfin, j'en sais rien, je l'ai peut être trop écouté. En plus d'avoir vu le film plus de fois que raisonnable. A l'opposé, Animals est celui que j'ai le moins usé. Jamais compris comment les critiques peuvent le désigner comme étant le plus violent, il m'ennuie. Je lui reconnais plus de qualités qu'à Wish You Were Here, c'est déjà ça. 


Ce qui me laisse avec Meddle et Dark Side Of The Moon d'un côté et Atom Heart Mother de l'autre. Objectivement Meddle est le meilleur des trois. Il a quasiment le son spatial de son compère, tout en conservant une dose de vitriol héritée des champs de boue de Belgique. Je me comprends. J'imagine qu'il serait de bon ton de démonter Dark Side Of The Moon, mais je l'aime ce fichu disque. Si seulement sa face B ne se cassait pas la gueule. Qui est allé coller ce saxophone sur Us and them ? Qui ? Déjà que le morceau ne vaut pas un clou, le saxophone le crucifie pour de bon. Et torpille la dernière partie de l'album au passage. D'ailleurs, il torpille aussi l'album suivant. Donc Dark Side Of The Moon qui jusque là était parfait, groovy, puissant, audacieux, n'évite pas l'écueil de la condescendance. Us and them le fait ressembler à un album des Rolling Stones, ce qui dans le cadre qui nous réunit ici est d'une vulgarité disqualifiante. Avantage Meddle. L'album Marseillais, celui des ballets de Roland Petit. Et c'est là que je dégaine Atom Heart Mother. L'album symphonique. Même écueil cependant, une première face intouchable, ma préférée de leur discographie, et une autre de remplissage insignifiant. S'ils s'étaient moins dispersés sur des B.O à la con, les temps forts égarés sur Obscured By Clouds et More en auraient fait un authentique chef d'oeuvre. Du coup, je m'évite de passer l'éternité en tête à tête avec une vache.


Revoila Meddle qui me fait du gringue. C'est vrai qu'il est fortiche. One of these days est un hard rock comme le groupe aime en placer en ouverture d'album, une habitude qui perdure depuis Lucifer Sam. Le contraste avec A pillow of winds tient du grand écart, Gilmour s'éclate à la slide sur une ballade folk un brin trop longue. Je me serais passé de la chorale lourdingue des supporters de Liverpool maladroitement placardée sur Fearless, encore une idée qui refera surface sur The Wall. Mais comme je suis de ceux qui trouve Seamus sympathique et que San Tropez est une agréable ritournelle, la face passe le cap sans encombre. Les ballades à l'anglaise, niaises et bucoliques font leur dernier tour de piste, plus jamais Pink Floyd ne sonnera aussi dépouillé. Raison de plus pour ne pas faire la fine bouche. Et comme Echoes fait de Meddle leur seul album qui ne part pas en sucette avant la fin, on est proche du sans faute. Il lui manque pourtant la sauvagerie du live de Ummagumma et les hallucinations expérimentales de son versant studio. Meddle est un disque conventionnel, typique du rock anglais de ces années là. Un disque comme Queen en fera, un rocks ou deux pour renouveler les setlists, une pièce maîtresse, des ballades et des fanfreluches. Ummagumma est d'un tout autre calibre, ce titre, cette pochette, ces photos en noir et blanc crado, cette blonde vaporeuse, Pinocchio, les lutins et ces quatre types qui s'affichent drogués jusqu'aux yeux. Ummagumma fout les miches. Le genre de disque qui résonne comme un conte sordide dans un crâne d'enfant. C'est qu'il y en a des surprises sous cette drôle de pochette. The Narrow way de David Gilmour préfigure Led Zeppelin III (qui sortira un an plus tard) tout en faisant le lien avec les expérimentations sonores de l'underground anglais (Ash Ra Tempel) et allemand (Amon Düül), tandis que sa partie finale pose les prémices de ce qui sera bientôt la marque de fabrique du groupe. Nick Mason parvient à agencer son solo de percussions de manière à ce qu'il ne reste pas sur l'estomac, ce qui est une sorte de miracle pour qui a fréquenté les live des années 70, largement complaisants en la matière. Ce sont finalement Richard Wright et Roger Waters qui trébuchent. Le premier vise trop haut et se heurte à ses limites, tandis que le futur leader maximo s'empêtre dans du folk champêtre agrémenté de gadgets dispensables, avant de lâcher la rampe avec Several species of small furry animals gathered together in a cave and grooving with a pict, un collage qui démontre l'utilité du Two Virgins de John & Yoko sorti l'année précédente. Pas de quoi trucider sa grand-mère, peut-être, seulement voilà, il y a le live. Les hurlements de Roger Waters sur Careful with that axe, Eugene, les cisailles vitriolées de David Gilmour sur Astronomy domine. La violence de la scène londonienne n'avait jamais été captée de la sorte. Se sentant menacés sur leur terrain, les Who s'empresseront de sortir Live at Leeds quelques mois plus tard. Il y a aussi Set the controls for the heart of the sun, clavier oriental et percussions maléfiques que Bob Ezrin, déjà lui, refourguera à Alice Cooper dès Love It To Death (black juju) et souvent par la suite. Il y a A saucerful of secrets, treize minutes de torgnoles qu'on dirait inventées pour moi. Treize minutes de tragédie grecque, d'opéra intersidéral, de péplum wagnerien. De grand n'importe quoi, si vous voulez. N'empêche que. C'est beau, c'est ravageur, libérateur, ça s'écoute à fond et ça dit merde à tout. Y compris à Meddle. Qui a prétendu que Pink Floyd avait foiré les sixties ? Ummagumma sort en novembre 1969 et change la donne. In extremis.

Hugo Spanky

Ummagumma

jeudi 27 mars 2025

oRaNsSi PaZuZu

 


Il apparait évident à l'écoute de Oranssi Pazuzu que le black metal dans sa branche la plus avant-gardiste agit de façon néfaste sur la pysché de ses auteurs, et surement en partie autant sur ses auditeurs. Le plus récent disque des finlandais, Muuntautuja, en est une preuve indiscutable. D'emblée, il vous assène une interminable série de sons tonitruants  dépourvus de la moindre élémentaire notion d'harmonie, durant laquelle l'esprit tente, tel celui du noyé qui se démène pour échapper à son destin, de se raccrocher aux éléments qu'il comprend. Il y en a si peu que la quète apparait rapidement vaine. Poursuivre l'écoute en s'opposant au réflexe de survie demande un tel effort que l'accalmie, qui finit par arriver, prend des allures de paradis terrestre. Avant que la conscience revenue, on ne se découvre en enfer. Nous voilà beaux. 


Cette approche frontale se reproduit sur la seconde face, par chance, l'album n'est pas double à l'inverse de son prédécesseur, Mestarin Kynsi (la griffe du maitre, selon google traduction) qui s'étale sur trois faces. J'y reviendrai, j'en finis d'abord avec Muuntautuja (Mutation, selon moi-même). La seconde face, donc, fracasse avant de monologuer sournoisement. En fait de monologue, ce serait une incantation, réussissant le pari d'installer une ambiance cinématographique tout en conservant un aspect affreusement concret. Aussi dingue que ce soit, rien ici ne semble fictif. Puis le monologue se mouve, ondule et se contracte par spasmes dégressifs, à nouveau charmeur, sans devenir apaisant le moindre instant. Je vous le dis tout net, ces types sont dérangés. Ils sont carrément allés jusqu'à planquer un ultime titre au delà d'un réconfortant silence. Un morceau planant. A ceci près que l'on plane en dessous du sol. Minuscule cellule de vie frayant vers l'oeuf de reproduction à travers les méandres boueux, les détritus, les décompositions diverses et les charniers les plus abjects. 


Une écoute sarcastique pourrait faire croire à une jam informe, un tintamarre causé par un ramassis de musiciens drogués, victimes d'hallucinations mises en scène par Lucio Fulci. Ce serait une funeste erreur, il y a ici un engrenage d'évènements, certes irrationnels, mais qui laissent déceler une pensée humaine. Fût-elle d'une humanité réduite à son expression la moins civilisée. Ne croyez pas que je vous conseille ce disque, je vous préviens au contraire de l'éviter. Il est vicieux.

Néanmoins, ce n'est rien en comparaison du maléfice pernicieux qui opère à l'écoute de Mestarin Kynsi. Nous y voilà. Cet album de 2020 procède par ondes alternatives. Contrairement à l'approche kamikaze de Muuntautuja, il stimule l'endorphine en ciselant un accueil psalmodique. On est cool, un brin inquiet, mais ça va. Puis l'horizon s'assombrit en un éclair et un tsunani dissonant s'écrase sur les membranes. Oranssi Pazuzu fait feu de tout bois, boucles vocales, synthétiseur percussif, bends distordus broyés par l'impulsion des basses, tambours assourdissants. Un boucan à rendre fou. Rendez-moi Ummagumma ! Montagnes russes, avalanches et reflux annihilent toute résistance et c'est éreinté par le mal que l'on tourne dorénavant les faces comme le candidat au suicide dépaquète ses Gillette. 

Oranssi Pazuzu

Hugo Spanky

Oranssi Pazuzu - Muuntautuja (2024)

Oranssi Pazuzu - Mestarin Kynsi (2020)



lundi 17 mars 2025

noRVeGiaN woOD

 

Fleurety

Fleurety est un groupe passionnant. Il ne concourt dans aucune catégorie, passe du black metal au trip hop, du easy soft au heavy free. A la manière dont les Beastie Boys ont étiré le hip hop, Fleurety a étiré le black metal, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que quelques signatures. Fleurety est un club, plus qu'un groupe. La base est composée d'un duo de norvégiens, dont il est inutile que je mentionne les noms, vous ne les connaissez pas, moi non plus, et c'est un enfer à recopier. A ce duo multi-fonctions s'ajoute, au gré des albums, une somme d'invités piochés parmi les membres les plus éclectiques de formations tel que Mayhem, Ulver, Ved Buens Ende, Arcturus et j'en passe. Autant de noms, soit dit en passant, auxquels je ne vous conseille que trop de vous intéresser. Bien que la valeur des guests ne garantie pas le résultat, pour preuve le plus récent album de Fleurety, The White Death (2017), est complètement à côté de la plaque, dépassés qu'ils sont par une amicale concurrence qui n'en demeure pas moins féroce.

Fleurety enregistre des disques construit comme un Lego réalisé sous acide. Ce qui est un exemple purement théorique, puisque je ne l'ai pas vérifié. En tout cas, c'est ce à quoi ça me fait penser. Les toiles d'araignées sous acide sont un autre bon exemple et celui ci a été vérifié. Par d'autres.


Basses hypnotiques, parfois synthétiques, ambiance magnétique (une rime de plus et j'ai un couplet cold wave). Tiens, de la cold wave, y en a. Entre autres choses. Genre de la musique de jeu d'arcade. Là je vous parle de l'album Department of Apocalyptic Affairs, leur deuxième 30cm, paru en 2000. Le plus abouti dans l'osmose, complexe sans être hermétique, du moment qu'on ne soit pas trop intolérant envers ceci, ni trop intransigeant envers cela. Quoique j'en sais rien, c'est la valse des étiquettes et je valse très mal. Disons qu'un public novice en metal extrême pourrait se raccrocher à son atmosphère éthérée. La notion éthérée étant modérée par un groove éléphantesque. Je ne veux pas paraître timoré, c'est un foutu chef d'oeuvre dont je vous parle. Un de ces disques qui vous donne une vague nausée opioïde au moment de la prise de contact. Chaque écoute ouvre de nouvelles pistes, les sons qui la veille semblaient anecdotiques conduisent dorénavant le vaisseau à travers l'hyper espace des rendez-vous dansants. Un disque fait de séquences, par moment euphorisantes. Agréablement oppressantes. Une sorte de dub à vitesses modulables drivé par une basse qui sert de ligne blanche. Selon les jours, je lui préfère leur premier disque, Min Tid Skal Komme, qui, bien qu'ayant de solides ramifications progressives, mais aussi folk, est plus ouvertement black metal (!) avec des blasts et tout le toutim. Encore que les spécialistes s'opposeraient en affirmant qu'il est plutôt death que black et que les passages doom prennent le dessus sur ceux résolument thrash. Les spécialistes sont chiants, que voulez-vous que j'y fasse ?

Min Tid Skal Komme, donc. Un disque de 1995 composé de cinq morceaux, dont seulement deux autour des 5mns. Autant vous dire que les autres ont les circonvolutions dans la peau. Des passages en arpèges, du chant hurlé, des solos en tous genres, des rythmes protéiformes. L'ensemble va au delà du concept de chanson, on est dans un puzzle immatériel, un vortex sensitif. On reçoit des météorites en rafales, l'instant d'après on est en apesanteur au dessus des brumes de Laponie. Ecouter un tel disque devient une aventure en soi. Transmettre son ressenti revient à raconter le pitch de Chromosome 3.

Hugo Spanky

Fleurety - Min Tid Skal Komme

Fleurety - Department Of Apocalyptic Affairs

Fleurety - The White Death

vendredi 3 janvier 2025

SøuFFRe De Vie



C'est donc d'une musique cadenassée par les contraintes que tous les possibles trouvent matière à survivre. Sans doute que, comme pour le Blues avant lui, les stéréotypes dont on affuble le Black Metal sont dans l'esprit de ses détracteurs. Je dois remonter loin pour trouver un tel mélange en déséquilibre, tranquille au bord de la falaise, que celui proposé par le nouvel album de Gaahl, chanteur norvégien d'œuvre cantique. Trelldom pour le nom du groupe, By the shadows pour celui du disque et larguez les amarres. Un saxophone libre, des rythmes imprévisibles, des voix, partout, hantées, des guitares qui grincent, lacèrent, piétinent. De l'aventure. On dirait le Outside de Bowie passé par la marmite des réducteurs de têtes.



Ailleurs, Døedsmaghird, Omniverse consciousness. Un clavier décalé, des sonorités dissonantes, un mixage qui s'évertue à camoufler toute flagornerie séductrice. Bon sang que cette musique se mérite, et pourvu que ça dure de la sorte. Qu'aucun consensus ne vienne la placer sous les projecteurs de la hype. Que tout ceci ne soit jamais atteint du syndrome qui en flingua combien d'autres, bravaches et revanchardes. Pourvu qu'aucun étudiant ne se badigeonne de corpse paint à la prochaine soirée infirmière du Bikini.


Ces disques sont là, planqués sous le tas de fumier de l'année écoulée, souvent épuisés quelques mois après leur parution. A saisir dans le souffle retombant du geste créateur. Immédiats, instinctifs. Leurs géniteurs sont déjà ailleurs tandis que le vinyl sort des presses. Le mode de fonctionnement ne doit plus rien au commerce qui façonne les tendances, guère de promotion ici, peu de concerts. Un projet sitôt réalisé, on passe à autre chose, une autre configuration, un autre nom, un autre label, une autre envie, qu'importe sinon la liberté. A traquer sur Bandcamp, en ne se fiant à rien d'autres que son propre jugement. Seul responsable de nos motifs de satisfaction. A prendre ou à laisser.

vendredi 22 mars 2019

LoRDs oF CHaoS



Bières, pétards et Rock'n'Roll à haut voltage, la philosophie bonnasse du Hard Rock se célèbrait avec complaisance, et si il a toujours eu dans ses rangs un lot non négligeable d'esprits ombrageux, le genre n'en demeurait pas moins plus propice à la rigolade que, au hasard, la Cold Wave ou les gothiques. Le hardos avait la rébellion badine. Les cuirs bardés de badges, les vestes en jean couvertes de patchs faisaient de solides armures pour le cap agité de l'adolescence, la sensation d'appartenance à un groupe, pour ne pas dire à un gang, canalisait le spleen des headbangers.   
Jusque là tolérant -le hardos standard écoutait aussi bien Thiéfaine que Bob Marley tant qu'il avait sous la main une petite amie pour lui servir de prétexte- l'unité se fissura une première fois au milieu des années 80 avec l'apparition du Kill 'Em All de Metallica. Le monde du métal se scinda alors en deux catégories, les adeptes du speed, puristes en quête de marginalité, issus des tribus Motörhead, Judas Priest, Iron Maiden et autre Accept, et ceux des mélodies chatoyantes, amateurs de Def Leppard, Scorpions ou Foreigner, enclins à l'intégration sociale, au bonheur et au mariage à la sortie du service militaire. Néanmoins, tout ce beau monde cohabitait sans accro, tout juste distinguait-on les adeptes de la Heineken citron bien fraiche avec Rothman et ceux de la Pelforth brune tiédasse accompagnée d'une Goldo Caporal.


Puis vint Armageddon (MTV en langage d'ignorant). L'immonde synthétiseur, tel le migrant envahissant nos rives le couteau entre ses dents cariées, fit se dresser les extrêmes face aux sympathisants de la chose. Le propos se durcit, les accusations de trahison frappèrent Judas Priest, puis Motörhead -Lemmy, dorénavant blond, enregistrait des ballades mièvres et vivait en Californie- et bientôt il ne resta plus rien de l'utopie du métal éternel. Les concerts des uns furent désertés par les autres jusqu'à ne plus remplir les salles, jusqu'à ne plus exister, l'extinction de la race était proche.

La Scandinavie avait de tous temps servi de rampe de lancement aux formations anglaises, c'est en ses terres que les New Yardbirds avaient muté en Led Zeppelin, là aussi que Black Sabbath affutait son répertoire avant d'en présenter une version moins abrupte à ses concitoyens. Les scandinaves, les premiers, avaient dégainé les compilations de groupes débutants, sauvages et sans concession, Scandinavian Metal Attack frappa les esprits dès 1984 en faisant subir aux oreilles sinistrées d'un monde apeuré des formations aussi intransigeantes que Bathory. Et c'est en Suède que Metallica vint mourir, un triste matin de septembre 1986, lorsque son bus de tournée fit une embardée fatale à son élément le plus essentiel, Cliff Burton, l'incarnation même du fan de métal devenu légende. L'histoire des Lords Of Chaos pourrait bien avoir commencé ici.


Un chanteur suicidé en mode gore extrême, des églises incendiées, un homosexuel assassiné, un guitariste poignardé à mort, on pensait avoir tout vu avec Mercyful Fate et Venom, voila que la vague émergente du Black Metal du grand nord européen ridiculisait tout ce grand guignol en faisant preuve d'un premier degré pour le moins radical.
Dégoutés par la transition grand public de leur musique fétiche, ne voyant plus rien venir de satisfaisant des rives d'Albion, les hardos scandinaves, repliés sur eux-mêmes en rangs serrés, se mirent en traque de sensations déviantes. Ils les trouvèrent dans le sous sol d'un disquaire norvégien, drôle d'endroit pour la rencontre de ressentiments millénaires, de frustrations nées de l'ennui et de la désolation d'un avenir en cul de sac. Les discours firent frissonner les chairs, l'heure des actes venait de sonner d'un sinistre glas. Courroucés par des siècles de domination chrétienne, ils furent quelques uns à juger vital de débarrasser le sol d'Odin des symboles de l'oppresseur monothéiste. Les photos d'églises calcinées devinrent quotidiennes dans la presse, le Black Metal norvégien venait d'entrer avec fracas dans l'histoire culturelle de son pays. 



Le livre Lords Of Chaos a une première fois documenté l'affaire en 1998, quelques années seulement après les faits. Du suicide du chanteur de Mayhem au meurtre d'Euronymous, guitariste et leader du même groupe, le livre tentait de définir les motivations des uns et des autres, leurs croyances et le désœuvrement qui mena un troupeau de jeunes hardos, guère différent du nôtre, à commettre l'invraisemblable. Le livre avait recueilli les fanfaronnades des témoins, éveillé l’intérêt, mais le sensationnalisme prenait le pas sur les ténèbres.



 
En 2009, l'excellent documentaire Until The Light Takes Us prit la relève avec plus de conviction en allant se frotter aux protagonistes des faits jusque dans leurs cellules, mentales ou bien réelles. Cru et sans parti pris, le documentaire met en parallèle l'actualité d'un mouvement qui s'expose dorénavant dans les galeries d'art, se décline en happenings sanglants, sans rien avoir perdu de son odeur de souffre. La contamination n'en est devenue que plus insidieuse.



Et nous voila au temps de l'acceptation. Le film Lords Of Chaos sorti tout récemment en Amérique, et qui devrait arriver dans les mois à venir sur nos écrans, annonce la couleur dès ses premières images en indiquant qu'il est inspiré par la vérité, le mensonge et les faits. Je peux vous dire qu'il n'y va pas de main morte. Intelligemment, le film aborde la question sans chercher, comme trop souvent hélas, à ériger les protagonistes en êtres différents du commun des mortels. On est entre nous, jeunes adultes turbulents flirtant avec des flammes dont on ne sait rien, sinon qu'on aimerait bien qu'elles ne nous dévorent pas. Les gueules de bois succèdent aux soirées d'excès, le sexe défouloir camoufle tant bien que mal les sentiments pudiques, le volume des amplis masque les fêlures affichées par le plus fragile de tous. Le suicide de Dead, filmé sans rien épargner à notre curiosité morbide, est le point de jonction avec la réalité, cet instant où l'irréversible empoisonne le fantasme. Le jeu va dépasser celui qui croyait en avoir défini les règles, Euronymous va apprendre de la plus inéluctable des façons que la perception de l’auditoire pervertie le propos. La masse ne connait aucune nuance. 



Ce sont des sentiments, tout ce qu'il y a de plus banals chez l'humain, qui vont foutre en l'air un mouvement qui avait mené jusque là une poignée de jeunes passionnés de leur chambre d'ado à la création d'un label de disques sulfureux. La jalousie, l'envie, la peur et leur expression la plus connue; la haine.


Lords Of Chaos
est un bon film, vraiment. Sans doute parmi ce que j'ai vu de meilleur en matière de biopics. Les acteurs sont nickels, et Jonas Âkerlund, connu pour être l'auteur du clip controversé du Smack my bitch up de Prodigy au moins autant que pour avoir été un pionnier du Black Metal au sein de Bathory, puis le réalisateur de l'excellent Spun avec Mickey Rourke en chimiste de méthamphétamines, ne cherche pas à nous refourguer les constructions alambiquées à la mode d'aujourd'hui. Tant mieux. J'en suis à ne plus supporter le moindre flashback. L'histoire que conte Lords Of Chaos est suffisamment forte pour que le film n'ait pas à sombrer dans les effets de manches. Ce qui ne veut pas dire qu'il manque de fantaisie, loin de là. Il use des codes des slashers, des teen movies et du biopic rock tel que l'on est maintenant habitué à le voir, tout cela transgressé par la noirceur du sujet. L'intelligence de
Jonas Âkerlund est d'utiliser la naïveté des protagonistes en effet miroir de leurs actes violents. En cela Lords Of Chaos se distingue du tronc commun des possessions par l'esprit du mal justifiant tout et n'importe quoi. Ici tout n'est que rapports humains. L'histoire d'un petit dictateur en manque d'assurance qui épate ses amis en leur faisant croire qu'il n'en a aucun, un romantique obligé de choisir son camp après avoir désigné avec trop de désinvolture celui qui sera son âme damnée.


Dépourvu de temps mort, Lords Of Chaos ne nécessite aucune connaissance préalable de son sujet ou de son environnement pour capter l'attention, il est simplement conseillé d'avoir l'estomac bien accroché. Son propos est ailleurs. Au delà du décorum, il saisit avec pertinence cet instant, souvent inconscient, où le destin est scellé par un mot de trop. 

Hugo Spanky