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mercredi 5 mars 2014

Le MoNDe PeRDu DeS ViDéo CLuBs


Ça va faire dix ans que j'ai ma connexion internet et je commence à me sentir comme la chèvre de Mr Seguin, libre dans mon enclos. J'ai tout sous les yeux mais plus rien dans les mains, je clic, virevolte au fil des pages, me promet de voir ceci, de lire cela et une heure après j'ai toujours pas mis ma quiche au four. J'ai rien foutu, rien appris, juste déambulé un moment au dessus du vide. Pire, j'ai rien vécu.
C'est en échangeant des commentaires avec Dirty Max 666 que j'ai pris la mesure du problème. Internet ne nous permet rien, ne nous fait rien découvrir de plus que ce que l'on connaît, tout juste si on partage ce que l'on a en commun (dans le meilleur des cas vu que comble du comble, dégun ne semble vouloir communiquer sur cette toile décidément bien lisse). Alors, comme souvent, s'est mise en branle la machine à ressasser qui me sert de méninges. J'ai creusé et suis tombé sur une pierre philosophale sur laquelle ma pelle a fait des étincelles, soudain notre monde plein de vide aux façades grises s'est drapé de tentures brodées, au sol les moquettes sont redevenues épaisses et chatoyantes, les murs se sont habillés de rayonnages, sur les rayonnages sont apparus des objets, des choses concrètes pas virtuelles, je pouvais les prendre en mains, elles existaient, avaient une fonction. Chacune m’amenait vers ailleurs ou m'éloignait, j'étais seul décideur, j'avais le choix, je me mouvais au milieu d'éléments réels et je pouvais même repartir avec. Pas de doute, j'étais dans un vidéo-club, cerné de VHS. J'en ai encore des frissons, tout cela n'existe tout simplement plus.





Les vidéo clubs sont les seuls endroits dont j'ai un jour pris la carte. L'odyssée à portée de mirettes que c'était ces lieux là, on y voyageait devant le verso des jaquettes, scrutant les photos du recto avec de grands airs de connaisseur, cherchant à se faire une idée sur le film en faisant appel à notre feeling perso, les chroniques cinéma sur des films aussi obscurs que ceux qu'on dénichait sur les étalages fallait se lever le matin pour en trouver. Et tant mieux, rien n'était pré-chié, fallait se risquer, c'était le tarif pour se forger une culture selon sa propre personnalité. C'est qu'à ce moment là, c'était important la personnalité, il n'était pas question de retrouver la bande de collègues sans que chacun y rapporte sa touche à lui, c'était comme ça qu'on gagnait le respect. En étant bon, pas docile.

Mon principal soucis n'était pas là de toute façon. J'avais la carte, j'avais les trois francs six sous que coûtait une location, j'avais même un relatif bon goût, sauf que j'avais pas de magnétoscope. Et ça c'était quand même un peu chiant. Autant visionner un classique dans le salon de mes parents ne me causait pas le moindre nœud au cerveau, autant me risquer sur du bizarre tendance découverte des talents d'actrice de Catherine Ringer me souciait déjà un peu plus. Même si je me doutais bien que mon Marcel de père n'y aurait guère vu d'objection. Non, pour assouvir ma curiosité maladive envers les œuvres les moins nommables du septième art, je n'avais qu'une seule solution, unique et radicale, mon cousin. 



Comment dire ? Mon cousin, d'une poignée d'années plus âgé que moi, avait sa propre turne, son magnétoscope à lui et l'avait même branché sur sa chaîne hifi pour pouvoir faire chier ses voisins en mettant le son à fond pendant qu'il regardait un film de cul. Chez lui, enchaîner les films toute la nuit durant ne posait aucun problème, on se vautrait sur son canapé devant des bouteilles de gin, de bières, une bonne tête de beuh et plus rien n'existait d'autre que la lucarne au milieu du salon. La seule certitude que je n'avais pas c'était de voir le film que j'avais loué. Niveau sélection, voyez-vous, mon cousin donnait dans l'étrange.


Pour situer le personnage, on le surnommait le mein, rapport à son attirance prononcée pour les films de SS. C'est simple, je pense les avoir tous vu, la série des Ilsa La louve SS, Salon Kitty, SS Camp 5 L'enfer des femmes, Elsa Fraulein, Hotel du plaisir SS, KZ9 Camp d'extermination, Holocauste Nazi et les variantes Prisons de femmes et je ne sais quoi d'autre encore. Plus la jaquette était choquante, plus il se régalait de la louer aux heures de pointes. Parce que quoiqu'on en dise, les films de torture-érotico-sadique c'était sacrément fendard, quand on passait pas son temps à se tortiller sur le canapé pour dissimuler une érection intempestive. Ces films avaient compris qu'un bain de sang n'est jubilatoire que si la victime à les seins nus et le visage d'un ange. Parfait exutoire des frustrations adolescentes, il faut les avoir vu à 14 ans pour en comprendre toute l'utilité.
On avait même par mégarde dérapé dans l'intello avec Salo et Portier de nuit mais là on s'était bien fait chier. 



On s'en foutait pas mal qu'aucun d'eux ne soit doté du moindre scénario potable, même ceux des films X d'alors étaient mieux développés, Debbie does Dallas avec l'adorable Bambi Woods, Derrière la porte verte avec Marilyn Chambers, New Wave HookerMaîtresse pour coupleTraci I love you avec mes deux éternelles favorites Traci Lords et Marilyn Jess. Cette même Marilyn Jess que l'on retrouve dans le chef d’œuvre du cinéma polisson à la française, La femme objet, dans le rôle d'une petite sœur de Frankenstein à la libido en furie préfigurant Une créature de rêves autre série B bien cagneuse et délicieusement décérébrée.




Du X à l'horreur il n'y avait qu'un pas et c'est en enclenchant la cassette suivante que l'on passait sans préambule d'un genre à l'autre, les castings étaient régulièrement jumeaux. On retrouvait Sharon Mitchell en infirmière dans Maniac, Traci Lords chez Roger Corman ou plus récemment dans ce bijou vicieux d'Excision, Lina Romay nous baladait de Rolls Royce baby à La chute de la maison Usher, Brigitte Lahaie faisait ses gammes avec Jean Rollin, Jess Franco. C'était tout un univers parfaitement cohérent que je découvrais en assemblant le seul puzzle que j'aurai jamais mené à terme. Un monde de fantasmes loufoques et si invariablement excessifs qu'ils en perdaient toute perversité. Les films que l'on dénichait alors dans les vidéos-clubs ne cachaient pas de messages subliminaux, ne cherchaient pas à nous emplir le crane de pensées bienséantes sur les uns ou les autres, ils exposaient juste des situations libératrices et à chacun de faire son chemin avec. 



Evil dead, Massacre à la tronçonneuse, Bordel SS, Porkys, Deep Throat, Hamburger film sandwichBody Love, Hurlements, aucun ne prétextait la présence d'un génie quelconque pour remplir leurs rôles. Une scène de cul servait à faire bander, l'éventration tripailles à l'air d'Anthropophagous à faire vomir, les conneries de John Belushi à se pisser dessus. C'était simple, carré et foutrement marrant à voir, à vivre. Pas besoin des 3 plombes de La vie d'Adèle pour se sentir en empathie avec les filles qui s'amusent entre elles, avoir bonne conscience en matant une paire de fesses. Ce cinéma là ne nous prenait pas pour plus con que lui.



D'ailleurs, il était parfois sacrément plus con que nous, les preuves ne manquent pas. Figurez-vous que quand on ne s’extasiait pas devant les sévices subit par l'Adorable Lola, on donnait dans le registre des pellicules musicales, là aussi il y a de sacrées pépites que les éditeurs de dvd oublient de ressusciter. Kiss contre les fantômes ça parle à quelqu'un ? Le « film » reprenait, dix ans après la bagarre, les choses là où la série Batman les avait laissé. Fallait de l'argument et beaucoup de mauvaise foi pour faire avaler à quiconque que le quatuor maquillé qui lançait des lasers tout pourris contre un ramassis de Gasper encore moins crédibles que Hollande président, était le même qui vous avait filé des cauchemars avec la pochette de son double live. Un groupe de heavy rock, ça ?


Pourtant c'était pas pire que Rock'n'Roll highschool et peut être meilleur que Can't stop the music, le long métrage des Village People. Celui là attention, c'est du gratiné. Aujourd'hui on y verrait un pamphlet sur la tolérance, on lui collerait un César, nous on y voyait un navet doté d'une qualité rarissime, le machin plaisait aux filles.

Des comme ça, des pires et des meilleurs, les vidéos-clubs en avaient des murs entiers, et je m'en repayerai bien une tranche manière de quitter le quotidien. Sauf que non, on les a perdu en route, et sans doute pour de bon. Les films pas calibrés, les misfits, ça ne passe plus entre les mailles du filet. Le changement de format de la VHS au DVD avait réduit l'offre à une bien maigre portion et bon nombre des boutiques de location avaient pris du plomb dans l'aile avec cette affaire. La multiplication des chaines de télé et internet ont fini par porter l’estocade. On en est là, conditionné au blockbuster, recevant la becquée, nous qui étions habitués au festin. 




Il y a bien eu quelques blogs par ci par là, genre La caverne des introuvables, qui se démerdaient pour repiquer les vieilles VHS jamais éditées en dvd et nous les mettre sur un plateau, mais le rideau est descendu. Les gars, avec leur centaine de couillons comme moi qui téléchargeaient leurs perles, mettaient le business en danger, menaçaient de foutre en l'air le monde de la Culture et ses sbires. J'en peux plus d'entendre des conneries pareilles. Surtout qu'à côté de ça, que le maçon se retrouve au chômage parce qu'une poignée de malheureux venue de l'autre bout de l'Europe travaille pour moitié moins cher que lui, ça les gène pas nos politiques. C'est la mondialisation qu'ils disent. Mais nos artistes, pas touche, là c'est important, faut les protéger. Quitte à priver le quidam d'une source de bonheur qui ne leur doit rien. Virtuellement, on nous confisque tout, et concrètement, on n'a plus rien. C'est pas beau le progrès.



Je ne vois plus guère mon cousin ces dernières années, en repensant à tout ça je me dis que je ferais mieux d'aller passer une soirée avec lui plutôt que de rester les yeux rivés sur mon XP que Windows vient de condamner à mort comme d'autres ont condamné les vidéos-clubs en d'autres temps. Plus rien ne dure, il faut sans cesse s'endetter pour obtenir un toujours plus bel objet, à chaque étape un peu plus vide. La grande aventure ressemble de plus en plus à Un jour sans fin.

Hugo Spanky



Dédié à Harold Ramis, grand fournisseur de soirées réussies.



lundi 11 novembre 2013

LoVeLaCe




Les projets casse-gueule aussi aguicheurs soient-ils à s'être retrouvés dans les poubelles de l'histoire sans même avoir eu l'occasion d'être affichés en salle sont légion et se multiplient comme des lapins depuis quelques années. L’avènement du Direct to dvd et du téléchargement tarifé leur offre néanmoins et pour notre plus grand plaisir une vie qui, aussi éloignée des paillettes et des récompenses qu'elle soit, leur permet d'arriver jusqu'à nos avides mirettes et, mieux encore, de faire du genre l'un des plus rémunérateur pour ses producteurs (souvent en raison des salaires disons plus convenables des acteurs en comparaisons aux déraisonnables folies dont sont atteint les blockbusters) et donc de le faire perdurer.
  

Parmi ces innombrables projets, celui qui me semblait incarner au mieux l'aspect casse-gueule, à tel point que je n'aurai pas misé un kopeck sur ses chances de voir le jour, c'est bien l'adaptation de l'autobiographie de Linda Lovelace. Voyez-vous la pionnière du porno devait à l'origine trouver sa rédemption sous les traits de Lindsay Lohan, actrice au parcours fort tumultueux s'il en est et dont les incessants démêlés judiciaires sont en train d'enterrer la carrière plus vite qu'autre chose. Sa participation au film se limita donc à une série de photos promotionnelles destinées à allécher les producteurs.


Place donc à Amanda Seyfried, actrice débutante dont la principale particularité semble d'être de ressembler à Lindsay lohan plus qu'à Linda Lovelace mais après tout, on s'en fiche pas mal et à tout dire on n'y perd pas au change vu que Linda Lovelace tenait physiquement plus de la pinpin du village à jupe légère que du canon Hollywoodien.






Outre un casting tout en second couteaux mais réellement talentueux le film de Rob Epstein et Jeffrey Friedman -duo auquel on doit Howl, adaptation de la biographie d'Allen Ginsberg, ainsi que deux documentaires consacrés à l'homosexualité- propose une réalisation et une construction qui ne ferait pas de mal à de bien plus ambitieux projets que lui. Durant toute sa première partie, Lovelace développe l'histoire sous un angle que l'on peut imaginer être celui du public d'alors, la success story d'une jeune fille nimbée des illusions de L'été de l'amour, Linda Lovelace en incarnation de Petite fleur coquine, cousine de Améthyste de sable d'or, j'en passe et des meilleurs, autant de jeunettes conquises par la liberté émancipatrice qu'offre à toute femme la joie de connaître une multitude d'amants aussi bien intentionnés avant l'acte que prompt à disparaître dès leurs burnes soulagées. Ah, le rêve hippie ! Quoiqu'il en soit, la musique est Funky à souhait, les décors et les tenues sont un régal multicoloré et l'interprétation est sans faille. On y est. Même si ça nous emmerderait un peu d'en rester là.





L'affaire devient probante dans la seconde partie du film, par petites touches d'abord les flashbacks complètent les scènes précédentes, nous en proposent le revers de la médaille. Puis le film bascule et le décorum s'incline, fini les fards, le glamour et les insouciants cocktails. Welcome to the terrordome, les cris ne sont plus ceux des coïts, les lunettes de soleil cachent bien plus que les gueules de bois. C'est de par cette astucieuse narration que l'on se laisse embarquer dans cette histoire aux nombreux relents de Déjà-vu. Car bien entendu le scénario ne s'écarte pas d'un chouia de l'autobiographie et passe à la trappe une réalité bien plus sordide que celle comptée ici. Pas de partie de jambes en l'air en compagnie de Mabrouk et seulement 17 jours passés dans le monde du porno. Les accros à la véracités des faits en seront bons pour lire The other Hollywood, indispensable bouquin paru aux éditions Allia et entièrement consacré à la genèse du X à travers des témoignages de ceux qui l'ont vécu, Linda Lovelace et Chuck Traynor en tête.




Ceci dit, véracité édulcorée ou pas, on s'en bat les cacahuètes, grâce à un impeccable casting, Lovelace reste un plaisir jusqu'à sa dernière minute. Sharon Stone, dans son rôle de mère revancharde envers le destin, éblouit par son talent, faisant au passage regretter un peu plus encore la ridicule image de vieille peau qu'elle entretient dans les journaux people. Peter Saarsgard est irréprochable dans son interprétation d'un Chuck Traynor tantôt charmeur tantôt sordide, revoir la trogne de Bobby Cannavale est un bonheur trop rare tant il nous avait régalé dans Romance and Cigarettes, Eric Roberts est méconnaissable, Chris Noth (Mr Big dans l'imbuvable série Sex in the city) est exemplaire en producteur qu'on devine mafieux, Juno Temple l'est tout autant en copine délurée mais attentive, une demi-surprise seulement puisqu'on avait déjà repéré son talent dans Killer Joe de William Freidkin.   


Amanda Seyfried donne de la candeur à son personnage de Linda Lovelace dans la première partie du film avant de révéler un jeu nuancé et de subtilement dresser le portrait d'une femme soumise que l'on imagine d'abord séduite par cette gloire soudaine mais dont elle laisse au fil des minutes apparaître toutes les fêlures. Les scènes en contre point avec Sharon Stone sont à ce titre de grands moments du film. 





Aussi étonnant que cela puisse paraître l'histoire du porno et de ses protagonistes donne de meilleurs films que les biopics sur les musiciens, peut être parce que la surenchère n'y est pas possible et que le sujet n'a de valeur que s'il est traité avec un minimum de franchise. Peut être aussi parce qu'aucun studio n'a en tête d'en profiter pour nous gaver de merchandising, pas de rééditions en version deluxe de Deep throat, pas de poupée gonflable à l’effigie de Linda Lovelace dans les rayons de Noël mais ce constat qu'après l'excellent Rated X avec Emilio Estevez et Charlie Sheen sur le parcours chaotique des frères Mitchell (réalisateurs de Behind the green door) le cinéma X des débuts continue de fasciner malgré la vulgarisation du genre et son aspect dorénavant aussi banal que dépourvu du moindre charme. Tant que ça donnera des films de ce calibre, on ne s'en plaindra pas.