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mercredi 15 avril 2026

ON n'a paS ToujouRs Ce Qu'oN VeuT, QuaND oN TRouVe Ce Qu'oN CHeRcHe


Public Image Limited, John Lydon, Keith Levene, Johnny Rotten

Et me voici à nouveau en mode archéologue, non plus en arpentant les rues des villes en quête de boutiques ignorées des foules, mais éveillé sur mon lit à des heures indues, lorsque l'esprit vagabonde au fil des saveurs indicibles. Et de croiser sur Apple Music une vieille connaissance depuis longtemps négligée ; Public Image Limited qui me propose de découvrir End Of World, un album de 2023 tout ce qu'il y a de correct.

Enthousiasmé par cette écoute, il ne m'a pas fallu longtemps pour localiser une version généreusement extended de Flowers Of Romance, disque qui en son temps m'avait séduit plus encore que son morbide prédécesseur dans son linceul de métal. Peut-être que la singulière beauté de Jeanette Lee placardée sur la pochette n'y était pas pour rien. Etrange musique que celle de Flowers of Romance, John Lydon en prédicateur d'Orient sur des rythmes d'Occident décadent, de quoi rendre le növo dub de Metal Box presque ordinaire. Mais était-ce vraiment encore une musique ? 
Moi qui n'aie jamais été client des Sex Pistols, j'aimais le pragmatisme de PiL. On a un bassiste ? Mettons-le à fond. Il nous quitte ? Faisons un disque sans basse. Mise en pratique de théories fumeuses.

Le discernement altéré par les sons industriels de Keith Levene et Martin Atkins, les imprécations de John Lydon, le volume et la fatigue, je me suis soudain souvenu de l'existence de Commercial Zone. Le disque maudit, la désintégration terminale. PiL fut 4, fut 3, fut 2, puis devint multitude. Désincarnée, mais non dépourvue de caractère. Ce sera un autre chapitre, mille autres facéties animées par des rencontres avec Afrika Bambaataa (paix à son âme troublée), Bill Laswell, Ginger Baker, Steve Vai, un ex Damned encore plus damné que les autres, Lu, et d'autres qui viendront, prendront salaire et s'en iront, laissant John Lydon au gouvernail. Le parcours est tumultueux. Je l'ai suivi de loin, mais sans total désintérêt, parce que même si Lydon me casse les bonbons plus souvent qu'à son tour, je respecte sa philosophie. Le type est égocentrique comme peu se permettent de l'être publiquement, il est aussi à l'occasion d'une désarmante sincérité. Lisez son autobiographie, il ment une page sur deux en s'attribuant des mérites qu'il devrait partager, il rectifie néanmoins le portrait d'un mouvement punk qui a depuis longtemps perdu la boussole. Lydon est parmi les rares à soutenir l'idée primale qui veut que la seule règle soit qu'il n'y a pas de règle. Il foudroie les ruminations de Joe Strummer et ses histoires de trahison du message originel, mieux, il s'en moque. Merci à lui. Qu'est-ce qu'un beatnik reconverti en pub-rocker sait du message originel du punk ? Lydon conchie les idiots du riff bourrin, les inconditionnels de la vitesse pour la vitesse, tous les Not Dead de la terre, les uniformisés, les machos à deux balles. Lydon tient un discours sain dans une société malade. 
Trêve de disgression.

Public Image Limited, Metal BoxPublic Image Limited, Flowers Of Romance

Commercial Zone est la version inachevée de ce qui devait être un atterrissage approximatif à proximité de la planète MTV. Après avoir frôlé la banqueroute à force de provocation, abandonné par son label et une partie de ses membres, Public Image Ltd, réduit au duo Lydon/Levene, avait choisi d'alimenter la soif de reconnaissance de l'un et l'addiction de l'autre en se frayant un chemin entre mainstream et post-punk industriel. Après tout, ils étaient précurseurs en la matière. L'histoire tourna rapidement vinaigre et Keith Levene claqua la porte du studio, non sans emporter avec lui les bandes des sessions en cours. Dépourvu mais point abattu, Lydon réenregistra le disque avec des musiciens de location, remplaçant au passage le vernis experimental par un saxophone typiquement 80's, des synthés qui font tsoin-tsoin et les audaces trop suicidaires par un enthousiasme au trait forcé. Au final, ce sera This Is What You Want, This Is What You Get et son tube aussi mondial qu'improbable ; This is not a love song.
De son côté, Keith Levene proposa à Virgin de sortir sa propre vision du disque, autrement plus corrosive, hélas le label refusa de jouer sur les deux tableaux. Pour une fois qu'on aurait pu rigoler. Sur Commercial Zone point de saxophone, mais un Bad night qui aurait fait un audacieux single des Rolling Stones, un Blue water qui ralenti à outrance le riff du Waiting for the sun des Doors, une version de Love song bien moins crispante que son remake. Devant tant d'excentricités le mieux est encore l'écoute, je place sous ma signature le lien vers un bootleg repiqué sur un vinyl armé d'un son énergique et groovy. 

Public Image Limited, Keith Levene, Jah Wobble, John Lydon

Vu de 2026, ces péripéties en leur temps anecdotiques apparaissent soudain vitales, une authentique dose de rock avec attitude ne se trouve plus guère qu'en contrebande. Je ne peux quand même pas m'empêcher d'imaginer ce à quoi Clash aurait ressemblé si Keith Levene y avait tenu son rôle de co-fondateur. Si le groupe avait conservé l'association du talent de compositeur polymorphe de Mick Jones et celui d'apprenti sorcier de Keith Levene, si skunk et chimie 2000 s'étaient alliés au-delà de la furibarde année 76. Assurément, la face du rock en eut été changé et peut-être alors que le punk, plutôt que de s'enferrer dans les diktats stylistiques et doctrinaires, aurait été le véritable espace de liberté et d'originalité qu'il prétendait vouloir incarner. Au lieu de quoi, le constat reste amer devant l'idolatrie béate des fanatiques du genre pour les idoles désuètes, le concept ni Dieu, ni maître ne les a jamais effleurés. Entre les Sex Pistols partiellement reformés et un PiL en bonne santé, je sais vers qui me tourner.

Hugo Spanky

Public Image Ldt - End of World
Public Image Ldt - Commercial Zone

dimanche 3 mars 2024

CaRBoN/SiLicON


Une envie de faire dans l'utile me prend. Balancer à qui en voudra une vingtaine de titres des méconnus Carbon/Silicon. Du rock moderne élevé dans la tradition. Comprendre un groupe qui sample le riff de Street fighting man, colle le refrain de Mama we're all crazee now par dessus et parvient à un résultat qui ne ressemble en rien aux Rolling Stones, encore moins à Slade. Ailleurs, ils flanquent une secousse à You really got me. Je vous laisse le plaisir de découvrir les autres samples, ces types ont du bagage. Tenez-vous bien, ils font aussi des morceaux qui ne doivent rien à quiconque. 

Carbon/Silicon décroche le pompon dans la catégorie des groupes injustement passés inaperçus, ce qui est plutôt con dans la mesure où pas grand chose d'autre de bandant n'a émergé durant leurs dix années d'existence, de 2003 à 2013. Et pas moyen d'invoquer le prix du disque pour excuser le public, les leurs étaient gratuits !

Toqué d'internet, motivé par l'association des mp3 et du P2P, le duo ne s'est pas emmerdé à démarcher des labels, ils ont créé un site alimenté par leurs enregistrements. Au fil du temps une quinzaine de EP et six LP (dont un live) vont ainsi être mis à disposition avec tout ce qu'il faut pour assembler sa propre copie, la pochette recto/verso aux dimensions qui vont bien et même le label à coller sur le cd. Sans spam, sans inscription à un compte à la con, sans donation à verser, on n'est pas chez Bruce Springsteen. Les EP font office de laboratoire, bordéliques à souhait, usant de samples frauduleux défigurés par la mise en boucle, calés sur des morceaux dont le rock anglais à perdu la recette. C'est souvent cradingue comme une démo et parfois impeccablement abouti, on suit l'évolution de certains morceaux en clandestin planqué dans un coin du studio. J'adore ça. Pour situer, le son global est celui que Mick Jones a collé au premier album des Libertines, associé à un fatras d'électronique à deux balles. 

D'abord simple duo, Tony James/Mick Jones, deux guitares à fond les ballons, un sampler et une boite à rythme, la formation s'étoffe pour les concerts avec bassistes et batteurs intérimaires recrutés parmi les potes disponibles (dont Topper Headon le temps de quelques dates) sans que ça crée de grands chabardements dans le processus. Carbon/Silicon fait dans le basique, deux mélodies, un riff et ça creuse le morceau. Il leur arrive de partir en vrille en cours de route, le riff devient boucle, des effets se fracassent sur le beat inamovible, on flotte dans une bulle ecstatique.


Leur premier morceau se nomme MPfree manière de bien situer (MPfree, vous l'avez ? MP3 prononcé à l'anglaise. On est bon, je continue). MPfree est une démo qui désosse My generation façon tribal. Quand je dis tribal, je ne parle pas du genre musical, mais des tribus qui vous réduisent le crâne, avant de faire rotir vos cuissots. Le titre a été publié en 2002 dans un élan de générosité censé ralier les masses populaires à leur cause. En avant toute vers une panacée de musiques libérées des contraintes mercantiles. Quand ils ne sont pas dans leur studio, les Carbon/Silicon sont sur la route, ils ont repiqué au truc, incitent le public à filmer et diffuser leurs concerts sur la toile. Le coeur des clubs bat encore, sans nostalgie, Mick Jones n'est pas du genre à rabacher, quant à Tony James c'est un ancien de Sigue Sigue Sputnik, il en sait plus long sur l'avenir que sur ce qu'il a fait la veille. Sans manager, sans soutien, sinon le bouche à oreille, le groupe donne une quarantaine de concerts qu'on ne diffusera pas dans les écoles de musique. En 2005, un premier album, A.T.O.M (A Twist Of Modern) est mis en ligne. Les samples sont abandonnés, le son devient moins fourre-tout, une cohésion s'affirme. Quelque soit l'assemblage, les compositions de Carbon/Silicon ont en commun une solidité mélodique typique de Mick Jones à laquelle s'additionne quantité de surprises dans la mise en place. On connait le bonhomme, fragile niveau justesse, si ce n'est qu'il déverse tellement d'émotion et de conviction qu'on se fout pas mal du reste. D'autant que c'est pas avec sa guitare qu'il va faire plus propre. Tony James se charge de l'électronique et accessoirement en rajoute une couche dans l'approximatif. L'année suivante Western Front prend la relève avec la même arrogance.



En 2007, ils se cotisent et montent leur label pour commercialiser deux EP (The news et The magic suitcase) en préambule à un album distribué en circuit traditionnel. The Last Post présente de nouvelles versions de titres auparavant parus sur le net. Bouillonant et nerveux, le disque capte l'essence du groupe, tout en lui appliquant une production dopaminée. Ils en profitent pour faire de la promo en France, séance de dédicaces, showcase, concert à Paris. Les seuls qui se sont bougés pour en parler sont les mecs de Médiapart, dont la démarche est similaire à celle du groupe, utiliser internet comme l'espace de créations et de liberté qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. On est beau avec notre supermarché virtuel. Il en reste un reportage qui traine encore sur youtube. Le duo de base en goguette à Paname, avec leurs sourires à flanquer des syncopes aux dentistes.


The Last Post file tout droit dans les bacs de soldes, malgré une belle édition française en double cd, avec l'apport d'un live, sur l'éphémère label Archambault. A ce rythme là, c'est retour au système D pour l'ultime album du groupe, et aussi le plus finement ciselé, The Carbon Bubble mis en ligne en 2009 après une tournée des clubs anglais, une autre en Amérique et quelques participations à des festivals, SXSW au Texas et Coachella en plein après midi. C'est un truc auquel je me suis habitué en regardant youtube, la plupart de ceux qui m'interessent suffisament pour que je traque les publications des allumés qui filment les concerts avec leur téléphone, jouent à l'heure de l'apéro du midi. Remarquez que ça doit être cool, à 14h t'es peinard, tu peux te faire une bonne bouffe et écluser au soleil en tirant sur des spliffs. C'est pas comme si Tony James et Mick Jones s'étaient connus la veille. Ils étaient déjà complices à l'époque des London SS, avant que l'un forme Clash et l'autre Generation X, ça remonte à l'acné juvénile, doivent avoir des sujets de conversations. Ils ont évolué en parallèle, branchés sur l'actualité des clubs, l'esprit grand ouvert sur les possibilités d'évolution. Sigue Sigue Sputnik les a réuni une première fois lorsque Mick Jones mettait leur son au point, avant de fonder Big Audio Dynamite. Ces deux là doivent avoir de quoi remplir des carnets, si la skunk leur a laissé des souvenirs, je ne cracherais pas sur une autobiographie commune. 




En attendant, je suis en mission d'utilité publique, sans guitare mais avec des mp3. Je vous ai sélectionnné vingt morceaux de Carbon/Silicon, parmi la cinquantaine qu'ils ont publié. Leur site a été vidé en 2010, après la mise en ligne du titre Big surprise, une merveille de  pop anglaise. La révolution internet a du plomb dans l'aile, l'illusion fut belle. On a bien le droit de rêver. 

Pour ne pas se quitter sur une fausse note, je ressuscite l'esprit du groupe, ne les ratez pas une seconde fois. Vous ne serez pas volés sur la marchandise. 

Hugo Spanky

CarbonSilicon mp3 (box)

CarbonSilicon mp3 


dimanche 22 mai 2022

QuOi De neuF DoCTeuR ?

 


Que se passe t-il d'excitant dans le monde d'après ? Le rythme de sénateur affiché par les parutions de ce blog est un bon élément de réponse. A droite, à gauche, on se refile des pistes, on conseille, on propose, on tâte, on tente, on s'emmerde ferme au rayon nouveautés. Pire, parfois on s'énerve. Comme je m'énerve, par exemple, lorsque je vois la merde que Clash nous a pondu en guise de réédition Deluxe de Combat Rock. Au moment où les labels ont, enfin, capté la seule véritable qualité du CD, sa capacité de stockage, au moment où le public, avide et frustré, semble prêt à débourser des sommes irraisonnées pour des trucs qu'on trouve depuis des lustres en téléchargement pirate, voila qu'on nous colle des tracklists en dessous de tout.



Passe encore que des groupes au bout du rouleau lorsqu'ils enregistrèrent les albums en question les rallongent de sinistres titres live, de démos poussives, d'alternatives acoustiques au lustre poussiéreux. Mais quand on sait qu'il existe tout un double album de Clash laissé au rebut depuis presque 40 ans, Rat patrol from fort bragg, et qu'en lieu et place on nous sert des faces B déjà disponibles sur maintes compilations et des singles rincés, je dis merde. C'est simple, les deux seuls titres à peu près attrayants qu'ils ont déterré, Rock the casbah et Red angel dragnet avec Ranking Roger au micro, ne figurent même pas sur le Deluxe mais sur un single à 10 sacs sorti en parallèle. Donc, même si c'est cher pour ce que c'est, prenez le single et cherchez le courage de l'écouter. Parce qu'au final, le comble dans tout ça, c'est encore de s'apercevoir qu'écouter Clash aujourd'hui revient à se filer des coups de marteau sur les doigts.




Au lieu de quoi, regardez donc Minx !
Voila une série absolument impeccable pour occuper son temps. Un peu brouillonne par moment dans sa lisibilité, je pense que les gars se sont vus réduire la durée ou le nombre d'épisodes en cours de route, ce qui fait qu'ils tassent pour que tout rentre. Ainsi va la vie des séries, avec Damoclès en guise la pérennité. Mais ça reste quand même bien funky. Et quand je vous aurais dit qu'elle parle, en se contrefoutant de la véracité des faits, de la tumultueuse création du premier magazine à destination des femmes libérées, que ledit magazine, porté par une femme pas si libérée, n'a trouvé comme éditeur potentiel qu'un éditeur de magazines porno et que tout ceci se passe dans les années 70...vous allez me dire que les années 70 commencent à vous sortir par les yeux. Je vous comprends, moi aussi. J'en viens à ne plus mentionner le souvenir d'un frigidaire orange dans la cuisine de ma mère. Mais, croyez moi, cette série vaut mieux que ça. D'abord parce que le ton qui est le sien est un compromis entre celui de I'm dying up here et celui de The Kominsky Method, qui sont, sans hésitation, parmi les cinq meilleures séries des dix dernières années. D'ailleurs on retrouve Michael Angarano au générique de Minx. Qui c'est celui là ? Ok, je vais pas ramer à contre courant. Take it or leave it, hier Marseille s'est qualifié pour la ligue des champions et Djokovic est favori à Roland Garros, alors j'en ai rien à foutre de convaincre quiconque. Ce que je dis, c'est pour vous, par grandeur d'âme. Manière de partager mon enthousiasme, une denrée rare.




Minx, saison 1 en 10 épisodes de 30mns, des répliques qui font mouche, un rythme que la durée des épisodes oblige au pas cadencé, un casting rafraichissant, hormis le gars de Dying up here je ne connais rien d'aucun de ses composants, sinon que la nana qui a le rôle principal en avait un tout petit dans le Nowhere Man de Sam Taylor-Wood
Minx, une série pas conne, sexy et rigolote sur les femmes dans un man's man's world auquel je les aiderais bien à foutre le feu. 

Hugo Spanky



samedi 24 novembre 2018

BiG AuDiO DYNaMiTe 📣 PReMièRe BaLiSe aPRèS muTaTioN



Mine de rien, c'était pas si simple que ça au début des années 80 pour un dingue de musique. L'écoute se pratiquait dans le salon sur la chaine stéréo familiale, les rares fois où il était déserté, ou alors dans sa piaule, comme un creva, sur un magnétophone pourrave. Dans quelques rares bistrots, quand ils n'étaient pas monopolisés par les concours de coinche. Autant dire qu'il fallait aimer ça, s'y accrocher quitte à passer pour un excentrique dépourvu de vie sociale.

L'arrivée du walkman changea la donne. Un peu. Le walkman était cher, très cher. Chacun usa de son imagination et de son audace pour s'en procurer un. Encore fallait-il trouver la musique qui va avec. Walkman et Ghetto Blasters ne sont pas des outils pour symphonies planantes, ils évoluent dans un milieu hostile aux mélomanes, moteurs impatients, hurlements de klaxons, cris et brouhaha. Vous ne voulez pas fermer vos gueules, bordel, j'écoute Tangerine Dream !!!! Aucune chance que ça le fasse. La bête ne se nourrissait pas de frappes chirurgicales. Le Hard Rock ne fonctionnait pas trop mal pour si peu qu'une grosse caisse disco tamponne le tempo et que les guitares ne manquent pas d'épaisseur. Highway to hell était nickel, ZZ Top aussi et Van Halen. Mais sorti de là, balancer du rock énervé dans les écouteurs était l'assurance de se vriller les tympans, l'équivalent de la craie sur le tableau qui vous traverse le ciboulot. L'outil a façonné la musique, la guitare devenue subalterne, place aux basses suramplifiées sur cassettes chromdioxid. Sauf que de ce côté ci de l'Atlantique, à Londres comme à Toulouse, hormis les compilations Sugarhill que Vogue distribuait dans nos supermarchés, des groupes qui avaient anticipé la donne, y en avait pas.



New York a montré la voie. Le Hip Hop, l'Electro -l'Electro HipHop en fait- ont calibré la formule, viré les agaçants mediums, placé des ribambelles d'aigus qui tourneboulent dans la stratosphère autour d'une planète d'infrabasses sismiques. Le pied intégral. Et la panique totale chez les rockers. Cette fois ci, il n'était plus question d'attaque générationnelle, de jeunes loups qui viennent pisser sur les mollets d'Apollon, rien à voir, ceux qui ont choisi d'attendre que ça se passe sont morts momifiés. On ne lutte pas contre le progrès. Et c'est là que Big Audio Dynamite (le nom résume tout ce que j'ai dit jusque là) fut grand. Et indispensable. BAD ! These are the things that drive me crazy (crazy, crazy...) BAD ! Oh putain, ça secouait sacrément dans le bastringue. 
Un ghetto blaster, Mick Jones s'en trimballait un depuis un bon moment déjà et pas seulement pour prendre la pose devant les photographes, le bougre s'en servait. Forcément qu'il avait pigé la forme à refiler aux cartouches pour qu'elles soient efficaces. Il avait pigé si vite qu'aucun autre n'avait seulement commencé à y réfléchir. Il fonde Big Audio Dynamite en 1984, recrute sa troupe avec la créativité pour unique critère de sélection. Mick Jones ne cherche pas des virtuoses, hors de question d'organiser des auditions, il veut un groupe à l'image des gens qu'il côtoie dans les clubs, venus de tous les horizons, déterminés à exprimer leur originalité. Il s'appuie sur Leo E.Zee Kill avec qui il collabore depuis l'année précédente au sein des éphémères TRAC. Redoutable bassiste, E.Zee Kill est le musicien le plus accompli du lot, on ne badine pas avec la basse quand on ambitionne de faire danser les foules, Mick Jones ne le sait que trop bien. Greg Roberts complète la rythmique en prenant en charge toute une panoplie de percussions pas franchement catholiques. Inspiré par les crews Hip Hop de New York autant que par l'école jamaïcaine, Don Letts toaste, rap, porte le contre-chant, écrit la plupart des textes et prend la position de bras droit. L'indispensable consigliere, c'est lui. Cinéaste amateur et DJ au Roxy durant les premières heures du punk, incollable sur la mode, le cinéma, le reggae et le funk, il a pour mission d'habiller les morceaux d'un maximum d'effets spéciaux, dialogues de films, flash info, tout ce qui pourra rendre plus concret l'aspect real world de la musique du groupe. Et comme Big Audio Dynamite est moderne et bien décidé à ne rien faire qui a déjà été fait, Dan Donovan venu les photographier pour la pochette de l'album se voit confier les claviers et le visuel des concerts. Pour mener ses ambitions à bien, le groupe s'arme du premier sampler de l'histoire du disque, d'une batterie électronique, d'une boite à rythme, d'un rétro-projecteur et instaure comme principe de ne lire aucun mode d'emploi.  



L'album sort en octobre 1985, l'onde de choc est sidérante même pour un jeune rocker ouvert d'esprit, pour la première fois j'ai l'impression d'entendre une musique inqualifiable. Une musique qui tire vers le haut, sollicite l'esprit autant que le corps,  remet en cause l'auditeur, le désarçonne, le harcèle, le somme de s'inscrire dans le mouvement. Ou d'aller se faire foutre. This is Big Audio Dynamite est un maelstrom, un joyeux merdier, 43 minutes de barouf interactif, ils jouent, tu danses. La difficulté est d'expliquer la façon dont ils s'y sont pris. D'abord en consommant un maximum de ganja, ensuite en expérimentant chaque idée qui leur traverse l'esprit. Les percussions mitraillent, les extraits de films canardent, Know as the rat, tuïyouïyou, zzkrink, sweulkk, ratatata, Medecine show que ça se nomme et c'est un remède de cheval, ça tombe bien the horses are on the track, schbling, voici The Bottom line. Sikk rututututoum aaaïïï Sony est en perpétuel mouvement, vaut mieux avoir l'estomac bien accroché, le pilote à des sautes d'humeur. Chaque morceau est doté de mélodies allumeuses zébrées par des attaques super-soniques. A party ne ressemble à rien de descriptible et c'est pourtant le morceau le moins déroutant du disque. Je citerai bien Def Jam pour situer BAD ou le Dirty Mind de Prince pour Sudden impact, le groupe en est fan et conclut ses concerts par une reprise de 1999, sauf que ça reviendrait à comparer Mars à Venus. Démerdez-vous avec ça. Big Audio Dynamite a trop de personnalité, un son si particulier qu'il annihile les comparaisons. La plus nette influence de ce disque sont les films avec Clint Eastwood, avec ses rafales de samples Don Letts donne l'impression que le groupe a enregistré en laissant brailler une télé dans un coin du studio. Les nombreux maxi-singles qui encadrent l'album ajoutent à la confusion, multiplient les versions, varient les éclairages, étirent les titres en exacerbant leur outrancière vitalité, Big Audio Dynamite est une apocalyptique machine à danser. 



This is Big Audio Dynamite et le Welcome To The Pleasure Dome de Frankie Goes To Hollywood et Trevor Horn, paru quelques mois plus tôt, inaugurent une décennie pluriculturelle d'innovations débridées enfin débarrassées des complexes rigides du Rock. Plus rien ne sera exactement comme avant. House music, Drum'n'Bass, Hip Hop, des Beastie Boys à Public Enemy, de Deee Lite à Prodigy, tous puisent leurs ramifications dans l'audace de ces deux disques. Le Rock à papa ne sera dès lors qu'histoire de revival. Le monde se divise en deux catégories, les survivants seront ceux qui sauront s'adapter, se reformater pour un nouvel usage, les autres creuseront leur tombe. A New York, Bruce Springsteen fait remixer Born in the USA par le producteur d'Afrika Bambaataa, Arthur Baker. La musique se regarde à la télé, se promène dans votre poche, se danse dans le métro, devient un accessoire du quotidien. Elle se vit au supermarché, se donne en spectacle dans les halls de gare. Les disques ne s'écoutent plus religieusement, ils s'évaluent à l'usage dans toutes les situations. Les révolutions qui pointent à l'horizon sont celles du CD, de la miniaturisation et de l'hyper consommation. Reprenant à son compte le visionnaire cynisme des Who de Sell Out, Sigue Sigue Sputnik, formé par l'ex Generation X Tony James, ami d'enfance de Mick Jones qu'il retrouvera plus tard pour Carbon/Silicon, farcit son disque de messages publicitaires. Bientôt la réalité dépasse la subversion, Run DMC fait exploser les ventes d'Addidas. Les stars du sport se font détrôner par des mômes du Queens. La boite à Pandore est ouverte, les médias accaparent la musique, la tronçonnent en niches distinctes, fabriquent des produits dérivés adaptés à chaque style, plus question de mouvement global. L'ère du merchandising est née. Chaque sous culture doit consommer pour affirmer son identité. L'idéal unitaire de Big Audio Dynamite ne se concrétisera jamais, il n'y aura que sur la pochette de leur troisième album, illustrée par une peinture signée Paul Simonon, que Rockers, Rastas et Ravers danseront ensemble au bord du westway.




Et voila 2018. Combien de temps a passé ? Combien de disques périmés sur l'autel de la mode les années 80 ont-elles engendrées ? Des kilos, tant de kilo qu'on appelle ça des tonnes. Faute de chansons, faute d'être autre chose qu'un nouveau costume sur un cadavre en putréfaction. Faute de talent. Ce fut aussi une période d'une irrépressible audace, des musiques millénaires comme le Jazz ou le Blues connurent leur dernière mutation, Herbie Hancock avec Rock it, Miles Davis avec Tutu. Des groupes protéiformes apparurent, ringardisant définitivement le format, guitare, basse, batterie. Des danseurs intégraient les formations au même titre que les musiciens, Neneh Cherry fera ses armes ainsi, danseuse au sein de BAD. L'Angleterre mena la party, Londres réémergea des limbes de la Tamise, se para des teintes funkadelic d'un nouvel acide pour vivre une ultime utopie. L'Amérique ne fut pas en reste, la grande nouveauté fut de voir notre hexagone trouver une place prépondérante sur la carte. Les 80's n'ont peut être été qu'un feu de Bengale, rien n'y fut conçu pour durer, mais il fut plus rigolo de sauter dans le wagon pour nulle part que d'écouter les Meteors en boucle dans sa turne. Pour la dernière fois, avant l'épidémie d'autisme virtuel, la jeunesse s'en alla danser dans les rues. 



Aussi excentrique qu'il fut, et c'est un euphémisme de dire qu'il le fut, Big Audio Dynamite n'avait pas oublié de se bâtir sur des fondations solides, derrière les éclats d'obus se dressent des compositions capables de déjouer l'érosion. Cet album me surprend par la vigueur de son pouls à chaque fois que je lui prends la tension. This is Big Audio Dynamite reste une salvatrice bouffée d'air urbain dans un monde dorénavant aseptisé, il véhicule toujours l'odeur des jungles de béton, celle de la skunk brulée dans le chalice, ce disque vous cueille en souplesse, vous propulse sous le feu avec bienfaisance. Il inspire une ère fantasmée, un sentiment de fraternité qui oblige à faire un pas vers l'autre, Rockers, B.Boys, Rastas, Hippies, Hitman, tous réunis sur le dancefloor, l'esprit libéré, le corps en action.  
Forget the bomb, it's carnal sin. 
 
Hugo Spanky



vendredi 26 octobre 2018

iN THe SeVeNTieS



Sa couverture éhontément mensongère, The Clash, Ramones, Patti Smith et Willy DeVille plastronnent en une, mais n'occupent qu'une paire de chapitres faméliques en fin d'ouvrage, n'empêche pas In The Seventies d'offrir ce qu'il m'a été donné à lire de plus lucide et intelligent sur ces quatre là, et bon nombre d'autres qui en peuplent les pages. L'auteur, Barry Miles, s'il se complait dans une évocation détaillée des paysages qu'il traverse, au point de laisser ponctuellement l'ennui contaminer le lecteur, n'en demeure pas moins protagoniste de l'univers qu'il décrit et réussit pleinement à en retranscrire l'atmosphère, souvent flottante.

De la communauté d'Allen Ginsberg, véritable fil conducteur du livre, que l'auteur rejoint avec pour mission de transcrire sur bandes magnétiques, et sauver du foutoir significatif de l'époque, un maximum des poèmes et textes de celui qui, de Jack Kerouac à The Clash, a côtoyé à peu près quiconque aura tenté de dépeindre son temps en s'armant de talent, jusqu'à l'explosion du punk qui conclut cette décennie à l'exubération exacerbée, In The Seventies nous balade dans l'arrière boutique de l'Histoire. L'avant et l'après des instants de gloire sous les light shows, nous sont ainsi partagés en abandonnant le pendant aux bonimenteurs de foire dont nous sommes coutumiers.


Barry Miles ne s'intègre réellement dans aucun des milieux, beatniks, hippies, punk, qui ont dessiné la toile de fond de la culture rock. Observateur impliqué, il saisit et nous transmet, avec une application un brin dépourvue de style, l'odeur du grand air américain aussi impeccablement que celle viciée du New-York du Chelsea Hotel, comme du Londres crasseux du Roxy. Esprit ouvert, mais jamais dupe, Barry Miles se révèle être ce journaliste inespéré qui raconte l'épopée des seventies sans la pénible emphase outrancière qui caractérise les auteurs gonzo, souvent plus motivés par leur égo que par la véracité des faits, cherchant à démontrer pour les plus mégalos (hélas ceux là même que la presse rock française a longtemps pris comme étendard) qu'ils étaient le centre névralgique de l'action.

Sans aucun doute parce qu'il est anglais, Barry Miles ne transforme pas ses nuits au Chelsea Hotel en compagnie de William Burroughs en orgies pantagruéliques de drogues et de vices, il nous fait simplement une place sur le canapé en réduisant d'autant la séparation entre nos vies. A des années lumières de la mythification, le livre permet de mieux cerner pourquoi cette culture continue de résonner avec familiarité dans notre inconscient profond, simplement parce qu'elle a été façonnée par des gens comme nous.   



Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregory Corso, pour les plus connus, William Reich ou Harry Smith, à l'opposé, ont tous été fruits de leur environnement. Distingués de la normalité en cours de par leurs orientations sexuelles ou philosophiques, ils ont été de ceux qui ont pris la parole parmi les premiers, et ainsi se sont fait entendre plus clairement que la multitude d'âmes esseulées à laquelle, depuis, ils servent d'emblèmes. Leurs actes ressemblent aux nôtres dans ce que l'on a de plus instinctif, à mille lieux des postures réfléchies visant à paraître quelqu'un, menant à ne plus ressembler à rien.


Si il demande un effort d'attention et de persévérance, In The Seventies est de ces livres qui nourrissent durablement la pensée, amenant réflexion personnelle, plus que certitude ancrée de force. L'équivalent littéraire, finalement, des grands albums de musique tout azimut qui, durant cette fascinante décennie, ont fomenté une liberté d'esprit et d'action qu'il est bon de veiller à ne pas perdre.



Hugo Spanky