Je viens de lire l’autobiographie de Pat Benatar. J’ai ses disques depuis toujours, je sais d’elle ce qu’il en transpire, qu’elle est saine, plutôt maline, que ses textes incitent les nanas à se prendre en mains, qu’elle est une chanteuse extraordinaire et une femme amoureuse du même homme depuis 1979. Autant dire que Pat Benatar c’est pas Amy Winehouse. La preuve, elle est encore vivante. Quand je choisis de lire une biographie (ou en l’occurrence une autobiographie) c’est souvent pour en apprendre davantage sur les dernières années d’une carrière, sur ce moment où la courbe s’inverse. Mon intérêt va vers cet instant où la rock star n’a d’autre choix que de redevenir un être humain, où les feux de la rampe deviennent moins aveuglants et où se distingue un peu mieux l’immuable réalité dissimulée derrière les illusions de la gloire.
Immanquablement je suis attiré par ceux qui ont su éviter les embûches et bâtir plutôt que par ceux qui se prennent les pieds dans le tapis et virent au bleu à 27 ans. Frank Sinatra plus que Kurt Cobain. J’estime en avoir plus à apprendre de quelqu’un qui sait que de celui qui n’a rien compris. Dans son livre, Pat Benatar remplie ce rôle, avec franchise et bonhommie, elle raconte les rides lorsque les fards s’estompent. Elle raconte aussi comment, une fois passé le temps des stades pleins et déchainés, celui des disques écoulés par millions, elle et son mari se sont réinventés en s’auto-gérant. Sans manager, sans label, le couple continue de vivre sa passion et si le souvenir de Pat Benatar et ses fuseaux flashy un dimanche midi à Chorus semble bien loin, je n’en ai pas moins toujours gardé une cassette ou deux dans la boite à gants. Pat Benatar tient la route.
Et alors me direz-vous ? Faut l’acheter ce livre ? Putain non ! Et son auteur n’y est pour rien. D’ailleurs, quel que soit l’auteur, n’achetez pas la moindre publication des éditions Camion Blanc. Jamais. C’est juste pas possible de cautionner ces mecs là. Passons sur leurs tarifs exorbitants et passons même sur la qualité éditoriale. On n’en sortirait pas, ils publient n’importe quoi signé par n’importe qui. Vous voulez vous la péter avec votre nom sur un livre ? Torchez un manuscrit et envoyez le à Camion Blanc. Le plus triste c’est quand ils font intervenir un traducteur. Malheur. Je ne sais pas où ils les recrutent, mais c’est à se taper la tête contre les murs. Ce ne sont plus des livres, ce sont des attentats envers la langue française. Syntaxe de footballeurs, grammaire de roumains, vocabulaire de twittos, Bernard Pivot tombe sur une de leurs publications, on le retrouve pendu dans la demi-heure qui suit. Protégez vos gamins, un adolescent lit un de leurs livres et c’est dix ans de scolarité qui partent en sucette.
J’avais déjà eu l’occasion de constater les dégâts mais la traduction du Pat Benatar c’est quinte flush, un supplice chinois. Méconnaissance du contexte, phrases incomplètes, incapacité totale à retranscrire de manière compréhensible la moindre expression américaine, au mieux c’est du mot à mot façon google traduction au pire c’est...du camion blanc ! Ils ont carrément inventé un style. Un truc à faire douter de l’existence du bescherelle, à faire passer Le Harrap’s débutant pour les dix commandements.
Pat Benatar attaque ses années lycée en raccourcissant ses jupes, camion blanc finit le chapitre en collant deux t aux Beatles et un c à Frank Sinatra. Quand on aime on ne compte pas. C’est d’autant plus ralant que la version originale doit être plutôt sympa à lire. C’est pas la pléiade, Patti, mais elle raconte sa vie sans chichi ni faux semblant. Petite polonaise de Brooklyn se rêvant italienne, fluette et filiforme au milieu des Sophia Loren du quartier, elle ne vire pas dans la déprime pour autant mais passe le plus clair de son temps à travailler ses vocalises avec la responsable de la chorale, première de toute à avoir saisi les possibilités de la gamine. Patricia Andrewjeski est née chanteuse et si un mariage de jeunesse avec un traumatisé du Vietnam revenu du front trépané du ciboulot et tout juste bon à cramer des joints en vivant aux crochets de sa femme, va retarder la mise sur orbite du phénomène, ce ne sera que reculer pour mieux chanter.
Pas le genre à se laisser emmerder toute sa vie, elle envoie bouler l’encombrant mari, dont elle ne conserve que le nom, auditionne à la scène ouverte du Catch a Rising Star de New York et travaille ses gammes au milieu d’une bande de loufdingues qui bossent leurs sketches. Entourée, choyée et soutenue dans ses efforts par John Belushi, Robin Williams ou Richard Belzer, Pat Benatar se cherche. On est à la moitié des années soixante-dix, elle s’essaye au répertoire de Linda Ronstadt, à celui de Judy Garland, se rêve en Robert Plant. Sa rencontre en 1979 avec Neil Giraldo sera décisive. Guitariste accrocheur, mais tempéré, le gars connait son affaire et lorsqu’elle lui évoque le son qu’elle recherche, celui du Clash de The Cost of Living, le pacte est scellé. Surtout, c’est un sicilien, elle le tient son beau brun aux chaussures pointues et c’est pas Linda Blair qui va se mettre longtemps en travers de son chemin. Plus de trente-cinq ans plus tard, ils sont toujours mariés.
Janvier 1980, deux disques passent sans transition du bac nouveautés à ma chambre d’adolescent. Le premier c’est London Calling, le second c’est In The Heat Of The Night, j’ai fait pire comme investissement. Trente-cinq ans plus tard, on est toujours mariés. Je les ai écouté toute ma vie ces deux là, dans le walkman, dans l’auto-radio, partout où j’allais, dans tous les formats. Des années après sa sortie, j’ai passé un mois au lit, convalescent, à n’écouter que deux cassettes en boucles, In The Heat Of The Night et une compilation de Hank Williams. Ça vous requinque un bonhomme fissa.
Ce premier album de Pat Benatar est parfait de bout en bout, sa puissance n’altère en rien l’émotion qu’il dégage. Les chansons sont splendides, les climats variés, du hard glam façon T.Rex de Rated X jusqu’aux accents new wave de We live for love, la lassitude n’est pas au programme, l’uniformité n’est pas de mise. Les reprises supplantent leurs versions originales, I need a lover de John Mellencamp, Don’t let it show du Alan Parson Project, No you don’t de Sweet et les deux pépites signées par le producteur d’une partie de l’album, Mike Chapman, que Smokie n’avait pas réussi à transformer en platine, In the heat of the night et If you think you know how to love me, sont encadrées par des compositions de la chanteuse ou de son chéri de guitariste qui n’ont rien à leur envier. Bonheur suprême pour sa première signature Pat Benatar couche sur bande magnétique un bijou dont sa voix est l’écrin d’excellence, My clones sleeps alone, chef d’œuvre d’émotion d’une fracassante fragilité. Un titre grâce auquel l’étendue de son talent de vocaliste ne peut échapper à personne. Jamais plus par la suite, la voix de la chanteuse, rendue plus rocailleuse par le rythme effréné des concerts, n’atteindra ce niveau d’obsédante délicatesse. Et puis, il y a le hit, la bombe atomique, le single imparable, le genre de morceau qui ne vous lâche jamais. Un coup de mou dans l’existence ? Heartbreaker !
Dans la foulée du succès de l’album, refrain connu, le label les presse pour enchainer sessions en studio, promo et tournées. Pour couronné le tout, Pat Benatar trouve le temps de tenir un petit rôle aux côtés de Debbie Harry et Everett McGill dans le film de Marcus Reichert, Union City. Enregistré en plein tourbillon, Crimes of Passion s’avère plus acéré que In the Heat of the Night et démontre une plus grande cohésion de groupe et aussi une efficacité sans faille pour calibrer des morceaux afin qu’ils aillent à l’essentiel. Les reprises se font plus rares, le You better run des Rascals s’offre toutefois une nouvelle jeunesse, le Wuthering height de Kate Bush atteint des sommets, mais le titre le plus marquant est signée par la chanteuse elle même, ce Hell is for children évoquant l’enfance maltraitée laisse apparaître la femme derrière le mascara et les paillettes. Pat Benatar ne se contente pas d’être le fantasme d’une génération d’adolescents en mode masturbatoire, elle prépare l’avenir. Du splendide I’m gonna follow you aux hits en forme de gifle sèche que sont Hit me with your best shot et Treat me right, tout le disque dégage cette classe typiquement New-Yorkaise, ce rock en costards, mélodies charmeuses, guitares vicieuses dispersées dans le mixage par touches nerveuses se répondant l’une et l’autre sans jamais tomber dans le choc frontal et assise rythmique toute en rondeur et chaleur. C’est avec ces deux albums là que l’on peut mesurer à quel point Pat Benatar et son groupe ont été sous-estimé.
Precious Time et Get Nervous étoffent la donne, sortent parfois les cuivres, et s’ils sont moins tranchants que les deux premiers albums, les compositions restent à la hauteur et les interprétations sont toujours portées par la passion. Les hits continuent de pleuvoir, Promises in the dark, Fire and ice, Shadows of the night, Anxiety, Love is a battlefield, on les connait tous sur le bout des doigts qu’on l’a voulu ou pas. Pat Benatar triomphe tout au long des années 80, elle et son groupe parcourent le monde. Trop. Avec autant d’albums et de tournées que d’années passées au sein du business de la musique, le couple est au bord de l’implosion, la passion s’émousse et la création devient routine. 
L’adjonction au sein du groupe du multi-instrumentiste Charles Giordano (qui a depuis rejoint le E.Street Band de Bruce Springsteen en remplacement du regretté Danny Federici) démontre une envie de sortir du cadre strict du classic-rock et Tropico concrètise impeccablement cette option, mais Seven the Hard Way et Wide Awake in Dreamland sont des albums interchangeables d'où surnagent une poignée de chansons à la hauteur. Même la reprise du 7 rooms of gloom des Four Tops peine à relever le niveau. L’essentiel n’est plus là, la maison de disques presse le citron jusqu’à la dernière goutte de jus amer, Neil Giraldo n’y tient plus, sa femme est devenu un paquet de lessive. Du monde entier on réclame des photos, des clips, Pat Benatar en blonde, en rousse, frisée, permanentée, le gars a des envies de meurtre. On le comprend. Dans un ultime moment de lucidité le couple plaque le business et disparait. Dès lors l’éducation de leur fille sera la seule priorité de leur existence et ils se contenteront de tournées estivales, durant les vacances scolaires, pour assouvir leur passion restée intacte pour la musique.
C’est dans cette ambiance de sérénité retrouvée qu’ils vont enregistrer un de leurs meilleurs albums, True Love, somptueux hommage au décoiffant Jump Blues cuivré des années 50. Entouré de l’époustouflant Chuck Domanico, contrebassiste de Frank Sinatra, et soutenu par les légendaires Roomfull of Blues (au sein desquelles démarrèrent des pointures comme Duke Robillard ou Lou Ann Barton) le couple Pat Benatar-Neil Giraldo va en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire graver un disque inusable, doté d’une pulsation qui colle au plafond et d’un savoir-faire déconcertant de décontraction. En alternant reprises rugissantes d’Albert King, Ruth Brown (le grandiose So long sur lequel Pat fait des merveilles), BB King, Young Jessie (l’explosif Don’t happen no more) ou encore le Bloodshot eyes de Hank Penny avec des originaux tout aussi splendides et parfaitement raccords dans l’esprit, le disque fait mieux que remonter aux sources du Rock’n’Roll, il convoque les esprits de Louis Jordan et Louis Prima dans le minuscule studio en surchauffe que le couple s’est installé derrière la maison.
Bordel que ce disque m’a fait du bien, ne serait-ce que pour avoir osé sortir un machin pareil en 1991, Pat Benatar a mon respect éternel. Elle peut faire ce qu’elle veut après ça, rien ne la fera descendre du piédestal sur lequel je l’ai hissé. Même un duo avec Zaz si elle veut. M’en fous.
Après ce coup d’éclat le couple enregistre Gravity’s Rainbow, un album au son très seventies, au sens Lenny Kravitz du terme, porté par deux imparables réussites, Everybody lay down, qui sera leur dernier hit single, et surtout ce brise-cœur de Somebody’s baby, une des plus belles chansons de leur répertoire. Un classique si vous voulez mon avis, accompagné de plus d’une vidéo superbe. Le reste du disque passe comme une lettre à la poste. Pat Benatar et Neil Giraldo n’ont plus rien à prouver, ils font la musique qu’ils aiment, sans compromis ni prise de tête.
Après ce coup d’éclat le couple enregistre Gravity’s Rainbow, un album au son très seventies, au sens Lenny Kravitz du terme, porté par deux imparables réussites, Everybody lay down, qui sera leur dernier hit single, et surtout ce brise-cœur de Somebody’s baby, une des plus belles chansons de leur répertoire. Un classique si vous voulez mon avis, accompagné de plus d’une vidéo superbe. Le reste du disque passe comme une lettre à la poste. Pat Benatar et Neil Giraldo n’ont plus rien à prouver, ils font la musique qu’ils aiment, sans compromis ni prise de tête.
A la même époque, la chanteuse tombe enceinte de leur seconde fille et le couple profite d’être libéré de tout contrat pour en finir définitivement avec la vie de rock star. Monsieur, ultime preuve de bon goût, se met à l’accordéon et à la mandoline et forme les New Sicilians au répertoire entre câpres et anchois tandis que Madame range ses escarpins et passe en mode veille. Innamorata en 1997, tendance acoustique, et Go en 2003, tendance gros son, seront les plus récentes et sans doutes dernières productions du duo. Deux chouettes albums qui respirent le plaisir plus que l’effort, deux disques pour renouveler un brin un répertoire que le couple continue d’interpréter chaque été pour le plaisir d’un public qui lui aussi construit chaque jour de sa vie en pensant à demain plus qu’à avant-hier. Ça me va.






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