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mardi 1 mars 2016

GHOsTS


Voir Vinyl, ressortir les albums des New York Dolls, flipper. Sentir le vide qui nous happe, les noms qui s'effacent, les images qui se brouillent. Tout est là depuis tellement longtemps, si parfaitement mal agencé. On glisse doucement sans s'en rendre compte. Connie Gripp était-elle une chic fille ? Pourquoi Lisa DeVille s'est-elle pendue ? En a-t-on quelque chose à foutre ? 2016, et notre histoire n'avance plus. Les biographies pullulent, les coffrets commémoratifs garnissent les sapins de Noël, les fous se saignent aux quatre veines pour se prosterner aux pieds des anciennes idoles reconverties en prostituées de luxe. Qui veut des journaux de la veille ? Mais tout le monde, Mick, tout le monde. Hollywood ne propose plus que remakes dopés à l'esbroufe. Nos beautiful peoples contemporains sont si semblables les uns aux autres que, sur les forums comme dans la presse, on se questionne sur ceux d'hier. Sur les mystères restés intacts de l'ère d'avant la mise en archive permanente du moindre fait et geste. Source directe de notre présent, les années 70 n'ont laissé de traces que dans l'imaginaire, sans qu'aucun téléphone portable à pixels surmultipliés, aucun réseau social n'en viole l'éphémère réalité. 



Alors, assujetti à sa peur du vide, l'humain, manipulé par ses fantasmes, cherche à combler les manques. Kim Fowley a-t-il réellement violé Jackie Fox ? Cherrie Currie et Joan Jett sont-elles vraiment restées là, à le regarder faire, sans réagir ? La reformation des Runaways n'est pas pour demain. Pernicieux, le 20ème siècle réduit le 21ème à néant, le titanesque héritage pétrifie sa moindre chance d'exister. Les morts ont pris le pouvoir, ils paralysent l'imaginaire, nos crânes sont hantés. Les fantômes frôlent nos épidermes, nous respirons leur poussière, nos toux la soulèvent,  elle nous étouffe un peu plus encore chaque nuit.....Et les New York Dolls veulent un baiser.



Je vais vous dire, j'ai écouté plein de machins qui sortent en ce moment, auxquels on déroule le tapis rouge. Et ça ne vaut pas un clou. Merde, je veux bien acheter des disques récents mais, pitié, faites en des bons ! C'est quand qu'ils mettent les doigts dans la prise, les petits nouveaux ? J'ai vu Nathaniel Ratteliff chez Jimmy Fallon. Avec The Roots qui pousse au cul son morceau I need never get old dépote bien comme il faut, alors je m'enthousiasme, me remémore Southside Johnny, me persuade qu'il reste un souffle de vie dans les poumons atrophiés. Je fais chauffer la machine pour écouter son album, pas fébrile comme un puceau, j'en ai trop encaissé pour ça, mais quand même excité. Avec envie d'y croire. Au final, j'y ai cru plus que lui. Ma grand mère cognait plus fort quand elle tranchait le cou d'un lapin, à l'heure du civet. Son disque est mou comme une chique. Il lui faudra chasser de trop encombrantes ombres avant de pouvoir briller.


Et les New York Dolls font fermer les grandes gueules. J'en reviens toujours là. Les pisse-froids peuvent trouver à dire et à redire sur leurs deux albums, on s'en fout. Ces deux disques font entendre du rock'n'roll débridé, du Rhythm & Blues qui claque des doigts et hulule en chœur. Les licks rockab' de Syl Sylvain narguent ceux, distordus, de Johnny Thunders, la basse de Killer Kane vrombit, galope, assourdissante. Un pied dans la tradition, l'autre dans le futur, les New York Dolls étaient concernés. A fond les ballons, investis à 3000%. Jerry Nolan mitraille tant qu'il peut et le reste du temps il tricote sur ses cymbales, swing comme le disciple de Gene Krupa qu'il est. Devant eux, planté sur ses talons aiguilles, dix ans avant que Lux Interior ne se les approprie, David Johansen annonce le futur, et ringardise par sa gouaille les brailleurs aux voix suraiguës. Tous ensuite viendront puiser à sa source.


Si le rock a été aussi bon en ces temps anciens, c'est parce que les musiciens avaient appris à jouer sur du Jazz, du Blues, de la Country, du Folk. Ils avaient les épaules larges, l'esprit grand ouvert. Les New York Dolls ne sont pas une bande de punks travelos crétinisant, leur musique est bourrée de subtilités, même si, hélas, la majorité d'entre elles passera allègrement au dessus du seuil de compréhension de leur descendance. Les guitares sont inventives, spontanées, uniques, les paroles sont rusées, gavées de clin d’œils à la culture de Brooklyn, au Paris de la mythologie, les reprises sont sublimes, les arrangements sont chiadés. Écoutez l'arrière boutique de Lonely planet boy, c'est Le Chat Bleu avant l'heure. Le Doo Wop encore et encore. Les deux albums des New York Dolls sont merveilleux, ils ne prennent pas une ride, ne souffrent d'aucune cirrhose, ni ne s'ulcèrent. Ils sont granites. Ils sont les seuls témoignages qu'il reste de la tempête. Des polaroids du passage de la comète. Mais rien de plus, car l'importance des New York Dolls ne se cherche pas dans les sillons, aussi incandescents soient-ils, elle est dans leur attitude, leur présence, leur existence. Dans cette possibilité de croire que tout peut arriver, pour si peu qu'on le provoque. Démontrer que depuis les angles de rues, on peut raviver les passions.

 
Pour en arriver là, les New York Dolls ratissent leur ville chérie, jouent n'importe où, avec pour unique obsession d'en finir avec les hippies des années soixante. Peu importe la hauteur du plafond, tant qu'il y a de l'électricité, ils foncent. Par miracle, Paul Zone est là pour prendre quelques clichés que l'on retrouve dans son recueil de photos, Playground.


C'est cet instant là que capture avec brio la première scène de Vinyl, ce moment où depuis les bas quartiers, entre putes et dealers, les activistes de l'époque se sont appropriés des lieux en désolation comme le Mercer Arts Center, ancien théâtre devenu insalubre pour la belle société en même temps que bénédiction pour nos lucioles en platform boots.
 

Tout cela n'arrivera plus, parce que ces gens sont morts, vieux, mal en point et parce qu'on ne refait jamais ce qui a été fait. Encore moins dans un monde où la moindre opportunité de sortir des clous a été cloisonnée, légiférée. Culture d’État. Le seul choix qu'il nous reste, et de fait ça n'en est plus un, est d'oublier. D'accepter le gouffre, de perdre nos repères, de cesser les comparaisons. Faute de quoi, on ne fera que rabâcher.
Pas plus tard que ce week end, Harry Max m'a fait parvenir des titres du nouvel album de The White Buffalo. J'écoute sans a-priori, si ce n'est que j'étais auparavant en train d'honorer ma platine par la présence sur son tapis anti-statique de l'explosif Mongrel du Bob Seger System. Ça n'a pas raté, le buffle blanc n'a reçu que sarcasmes et mépris de ma part. "Si tu compares tout à Bob Seger, tu finiras pas ne plus rien écouter d'autre" me rétorqua Harry Max, avec raison. On en est là, l'histoire n'est plus en cours. Et ça date pas d'hier. 


Alors d'accord, j'ai pigé. Je ne compare plus, je prends pour ce que c'est. Sauf que ces messieurs feraient bien d'en faire autant. Le Nathaniel Ratteliff, malgré toute mon indulgence, il va falloir qu'il change de discours et cesse, illico presto, de clamer que son disque est un hommage à Stax. A hommage à quoi ?? Mazette, qui va pouvoir avaler que ce truc d'apoplectiques a un rapport revendiqué avec Sam & Dave ? Vous voyez le truc ? C'est comme ce Tame Impala, le Chris Rea 2.0, son clip est bien mignon, mais qu'on ne vienne pas me causer de renouveau du Rock psychédélique. Ce qu'il fait n'est jamais qu'une mise à jour, dépourvue de la force des chansons, du Soft-Rock des années 80. 

Et voila que me parvient le nouvel album d'Iggy Pop, celui enregistré avec Josh Homme, que je méprise joyeusement. L'occasion parfaite pour auto-tester ma nouvelle condition d'homme ouvert, d'être positivement intentionné.
Première écoute, je dérape, mon état d'esprit originel refuse de quitter la scène, les pensées meurtrières fusent de toutes parts, m'assaillent comme une meute de mexicains à un meeting de Donald Trump :  c'est une daube faisandée comme tout ce qu'Iggy a gravé depuis Zombie Birdhouse. D'apathiques postures artistiques, recyclage mal compris de trop complexes arabesques dont les secrets étaient détenus par d'autres. De ce monde, ceux là étant dorénavant définitivement absents, Iggy Pop serait bien avisé d'en prendre acte et de se contenter de continuer à plumer les simples d'esprits.


Et hop, si ça c'est pas une affaire rondement menée, je bouffe mon chapeau. Le rictus satisfait d'avoir classé le dossier aussi promptement, je pose Grand Funk Railroad sur la platine, me cale dans mon fauteuil et m’apprête à vivre la même journée que la veille. Seconde écoute, après un coup de Ccleaner sur les acquis mémoriels :  enfin, Iggy arrive à exploiter, avec un intérêt partagé, ses obsessions de crooner refoulé. L'album est imaginatif sans être déroutant. Suffisamment court pour ne pas devenir ennuyeux, décemment troussé afin de donner la sensation aux plus jeunes qu'ils assistent à quelque chose d'encore vivant. Qu'un nouveau disque d'Iggy Pop n'épuise pas ma bonne volonté avant la fin de la première face, que j'y revienne avec l'envie d'en découvrir les arcanes, voila quelque chose de pour le moins inhabituel. New Yorkais au possible, évoquant Television, Talking Heads et lui-même, Post Pop Depression est assurément ce qu'il a fait de mieux depuis Zombie Birdhouse. Pour ne pas dire Party. Il faudrait être sacrément bégueule pour dire le contraire.




Et donc, il serait grand temps que j’extirpe une conclusion, voire carrément un sens, à ce méli-mélo. Des jeunes qui voudraient sonner comme les vieux lorsqu'ils étaient jeunes, un vieux qui prend un "jeune" pour sonner comme quand lui même l'était. Et moi. Qui voudrait que les jeunes s'inventent un présent qui ne ressemble qu'à lui-même, et que les vieux se contentent de l'être, avec élégance, en nous restituant en chansons ce qu'ils ont appris en chemin. 
En attendant que les planètes s'alignent, que quelqu'un se penche sur la musique de demain, qu'à nouveau tout cela se remette en ordre de marche, et que, de l’excitation d'être vivant, jaillisse un futur capable de consumer le poids de l'histoire, je regarde Vinyl et j'écoute les New York Dolls. Conscient que c'est la pire des choses à faire...but i'm a human being.

Hugo Spanky




samedi 12 janvier 2013

caFé & ciGaReTTeS



Les riffs de guitares saturés, les tempos rapides, m'ont fait marrer un temps. Celui des surboums. Mais avec l'age où s'amuser seul ne suffit plus viennent les premiers moments de spleen, les aurores embrumées sur les berges de la Garonne à entendre mourir les chevaux, du temps où les abattoirs côtoyaient mon bar préféré et déversaient leurs sangs dans les flots boueux. De ces moments qui vous donnent le goût de la soie, l'irrépréhensible besoin d'entendre une ballade, une vraie. Une de ces chansons qui plus jamais ne vous quittera.

En ces mots, je n'évoque pas la chose pop, je serai clair sur ce point, lorsque je cause ballade je fais dans la distinction, j'épure à l’extrême. Autant dire que les anglais passent à la trappe direct. Si je prends la parole ce n'est pas pour causer de faibles mélopées au chagrin modeste, mais pour évoquer l'Homme dans sa part la plus désespérée, celle où se loge les souffrances que rien n’amoindrit. C'est ainsi, je ne m'attache qu'à ceux qui savent soigner leurs émotions, les exprimer de sorte qu'elles deviennent miennes.

La ballade n'est pas un slow mou du genoux prétexte à des tripotages aussi divers que déplacés, la ballade est une affaire intime, l'évocation d'une blessure, une confidence à l'oreille, un truc à en faire dégueuler le cendrier.


Il peut rock'n'roller de tout son saoul, c'est dans sa capacité à évoquer l'odeur du tabac froid qu'un chanteur se sublime. Ou se ramasse à la pelle. Elvis, Gene Vincent, Sam Cooke, Otis Redding doivent leur immortalité à Love me, Unchained melody, Sad mood, Coffee & cigarettes et des dizaines d'autres friandises tout de rose poudrées. Délicieuses tortures. Jerry Lee Lewis s'il est surnommé le Killer c'est aussi pour la façon qu'il a de vous planter les banderilles dans l'épiderme. Impérial dans les ballades country, l'auteur de Great balls of fire reste avant tout le plus bel interprète de Middle age crazy.

Le critère est valable même pour les plus retors. Pas de Ramones sans I remember you, Pet semetary, She talks to rainbow. Je me contrefoutrai d'apprendre que je n'entendrai plus jamais Born to lose de ma vie, cela pourrait même me réjouir mais qu'on ne me prive jamais de It's not enough. Pas de Johnny Thunders sans I only wrote this song for you, Diary for a lover, Two times loser.

Qui peut encore se fader les Stray cats de Sexy & 17 ? Alors que leur I won't stand in your way devient plus beau et patiné à chaque écoute. Même le talentueusement turbulent Hank III se déguste avec plus de délectation encore dès qu'il tombe le cuir et envoie l'émotion, Country heroes et tout récemment Ghost to a ghost, le désignent comme notre plus précieux espoir, peut être bien le seul.


Et puis il y a les orfèvres du genre, les cadors de la pupille humide, en tête desquels Bruce Springsteen, Bob Seger, Chris Isaak et trop de chanteurs Country pour n'en citer que quelques-uns.

D'abord sombre et torturé le temps de l'intouchable Silvertone, Chris Isaak héritier de Roy Orbison et Buddy Holly deviendra dès son magnifique Forever blue fataliste mais apaisé. Comme chacun de nous. C'est l'un des charmes des ballades, elles vieillissent avec vous, prennent un sens nouveau. La ballade c'est cœur et âme, et même l'auto-proclamé Sex machine, James Brown, ne tutoiera jamais autant le sommet qu'avec son ode à la Femme, It's a man's man's world. La ballade c'est le feu du désir plus que la satisfaction d'une excitation assouvie. C'est l'éternel face au consommable, les bras serrés plutôt que les jambes ouvertes en quelque sorte. La ballade c'est la confirmation que se préférer seul que mal accompagné n'exclut pas la douleur.


Et en matière de douleur, Bruce Springsteen se pose là. Avec l'homme du New Jersey la rivière est asséchée, les usines sont fermées, les destins piétinés, les promesses rompues. Lorsque le boss fait du tourisme c'est destination le Nebraska pas la Floride. Bruce Springsteen c'est l'obscurité totale directement venue des plus grands de la Country, un Hank Williams à forte transpiration. Les rares fois où il cherche l'interrupteur, c'est vers dieu qu'il se tourne.
Bob Seger c'est les petits matins à la gare routière, quand le café ne réchauffe que le palais. Jody girl, Against the wind, Beautiful loser, Fire lake, No man's land, Turn the page, Good for me, argh, n'oublions jamais Bob Seger. Encore moins en hiver.





Surtout, il y a le Doo Wop et ses dérivés, l'Eden, un morceau de paradis arraché aux étoiles. Les mélodies y virevoltent comme des flocons de neige, toutes plus scintillantes les unes que les autres. Beauté et poésie, Stand by me et Tracks of my tears, des milliers d'autres d'autant d'artistes parfois éphémères mais jamais dispensables. Chopez vous ces vielles compilations vinyle des 70's, elles recèlent de trésors. Rassasiez-vous de Doo wop, des Girls groups, Motown, Atlantic, Aznavour, Mink DeVille, la musique délicate drapée de velours rose et d'amours rouge sang. 
Des chansons comme il n'y en aura peut être plus jamais. This magic moment, Over the rainbow, Don't play that song, You really got a hold on me, Teardrops must fall, You better move on, You'll lose a good thing, Under the broadwalk, Heart & Soul, I broke that promise, La plus belle pour aller danser, Can't do without it, My girl, Who's lovin you, jusqu'à l'infini.
Bénis soient ceux qui en ont écrit autant afin que je ne me lasse jamais d'aucune.




Enfin, au dessus de tout ça, il y a Frank Sinatra. L'Original one, celui par qui le scandale arrive, l'homme qui a survécu à tout et à toutes. Il en tirera It was a very good year, la plus belle d'un répertoire pourtant fortement chargé en romance, jamais mélodie n'aura eu meilleure voix. 
Sinatra, c'est les bars où l'on va seul pour ne surtout rencontrer personne. Only the lonely. Une œuvre entière consacrée à la quête de l'inaccessible étoile.


Hugo Spanky