Voir Vinyl, ressortir les albums des New York Dolls, flipper. Sentir le vide qui nous happe, les noms qui s'effacent, les images qui se brouillent. Tout est là depuis tellement longtemps, si parfaitement mal agencé. On glisse doucement sans s'en rendre compte. Connie Gripp était-elle une chic fille ? Pourquoi Lisa DeVille s'est-elle pendue ? En a-t-on quelque chose à foutre ? 2016, et notre histoire n'avance plus. Les biographies pullulent, les coffrets commémoratifs garnissent les sapins de Noël, les fous se saignent aux quatre veines pour se prosterner aux pieds des anciennes idoles reconverties en prostituées de luxe. Qui veut des journaux de la veille ? Mais tout le monde, Mick, tout le monde. Hollywood ne propose plus que remakes dopés à l'esbroufe. Nos beautiful peoples contemporains sont si semblables les uns aux autres que, sur les forums comme dans la presse, on se questionne sur ceux d'hier. Sur les mystères restés intacts de l'ère d'avant la mise en archive permanente du moindre fait et geste. Source directe de notre présent, les années 70 n'ont laissé de traces que dans l'imaginaire, sans qu'aucun téléphone portable à pixels surmultipliés, aucun réseau social n'en viole l'éphémère réalité.
Alors, assujetti à sa peur du vide, l'humain, manipulé par ses fantasmes, cherche à combler les manques. Kim Fowley a-t-il réellement violé Jackie Fox ? Cherrie Currie et Joan Jett sont-elles vraiment restées là, à le regarder faire, sans réagir ? La reformation des Runaways n'est pas pour demain. Pernicieux, le 20ème siècle réduit le 21ème
à néant, le titanesque héritage pétrifie sa moindre chance d'exister. Les morts ont pris le pouvoir, ils paralysent l'imaginaire,
nos crânes sont hantés. Les fantômes frôlent nos épidermes, nous
respirons leur poussière, nos toux la soulèvent, elle nous étouffe un peu plus encore chaque
nuit.....Et les New York Dolls veulent un baiser.
Et les New York Dolls font fermer les grandes gueules. J'en reviens toujours là. Les pisse-froids peuvent trouver à dire et à redire sur leurs deux albums, on s'en fout. Ces deux disques font entendre du rock'n'roll débridé, du Rhythm & Blues qui claque des doigts et hulule en chœur. Les licks rockab' de Syl Sylvain narguent ceux, distordus, de Johnny Thunders, la basse de Killer Kane vrombit, galope, assourdissante. Un pied dans la tradition, l'autre dans le futur, les New York Dolls étaient concernés. A fond les ballons, investis à 3000%. Jerry Nolan mitraille tant qu'il peut et le reste du temps il tricote sur ses cymbales, swing comme le disciple de Gene Krupa qu'il est. Devant eux, planté sur ses talons aiguilles, dix ans avant que Lux Interior ne se les approprie, David Johansen annonce le futur, et ringardise par sa gouaille les brailleurs aux voix suraiguës. Tous ensuite viendront puiser à sa source.
Si le rock a été aussi bon en ces temps anciens, c'est parce que les musiciens avaient appris à jouer sur du Jazz, du Blues, de la Country, du Folk. Ils avaient les épaules larges, l'esprit grand ouvert. Les New York Dolls ne sont pas une bande de punks travelos crétinisant, leur musique est bourrée de subtilités, même si, hélas, la majorité d'entre elles passera allègrement au dessus du seuil de compréhension de leur descendance. Les guitares sont inventives, spontanées, uniques, les paroles sont rusées, gavées de clin d’œils à la culture de Brooklyn, au Paris de la mythologie, les reprises sont sublimes, les arrangements sont chiadés. Écoutez l'arrière boutique de Lonely planet boy, c'est Le Chat Bleu avant l'heure. Le Doo Wop encore et encore. Les deux albums des New York Dolls sont
merveilleux, ils ne prennent pas une ride, ne souffrent d'aucune
cirrhose, ni ne s'ulcèrent. Ils sont granites. Ils sont les seuls
témoignages qu'il reste de la tempête. Des polaroids du passage de la
comète. Mais rien de plus, car l'importance des New York Dolls ne
se cherche pas dans les sillons, aussi incandescents soient-ils, elle
est dans leur attitude, leur présence, leur existence. Dans cette
possibilité de croire que tout peut arriver, pour si peu qu'on le
provoque. Démontrer que depuis les angles de rues, on peut raviver les
passions.
Pour en arriver là, les New York Dolls ratissent leur ville chérie, jouent n'importe où, avec pour unique obsession d'en finir avec les hippies des années soixante. Peu importe la hauteur du plafond, tant qu'il y a de l'électricité, ils foncent. Par miracle, Paul Zone est là pour prendre quelques clichés que l'on retrouve dans son recueil de photos, Playground.
C'est cet instant là que capture avec brio la première scène de Vinyl, ce moment où depuis les bas quartiers, entre putes et dealers, les activistes de l'époque se sont appropriés des lieux en désolation comme le Mercer Arts Center, ancien théâtre devenu insalubre pour la belle société en même temps que bénédiction pour nos lucioles en platform boots.
Tout cela n'arrivera plus, parce que ces gens sont morts, vieux, mal en point et parce qu'on ne refait jamais ce qui a été fait. Encore moins dans un monde où la moindre opportunité de sortir des clous a été cloisonnée, légiférée. Culture d’État. Le seul choix qu'il nous reste, et de fait ça n'en est plus un, est d'oublier. D'accepter le gouffre, de perdre nos repères, de cesser les comparaisons. Faute de quoi, on ne fera que rabâcher. Pas plus tard que ce week end, Harry Max m'a fait parvenir des titres du nouvel album de The White Buffalo. J'écoute sans a-priori, si ce n'est que j'étais auparavant en train d'honorer ma platine par la présence sur son tapis anti-statique de l'explosif Mongrel du Bob Seger System. Ça n'a pas raté, le buffle blanc n'a reçu que sarcasmes et mépris de ma part. "Si tu compares tout à Bob Seger, tu finiras pas ne plus rien écouter d'autre" me rétorqua Harry Max, avec raison. On en est là, l'histoire n'est plus en cours. Et ça date pas d'hier.
Et voila que me parvient le nouvel album d'Iggy Pop, celui enregistré avec Josh Homme, que je méprise joyeusement. L'occasion parfaite pour auto-tester ma nouvelle condition d'homme ouvert, d'être positivement intentionné.Première écoute, je dérape, mon état d'esprit originel refuse de quitter la scène, les pensées meurtrières fusent de toutes parts, m'assaillent comme une meute de mexicains à un meeting de Donald Trump : c'est une daube faisandée comme tout ce qu'Iggy a gravé depuis Zombie Birdhouse. D'apathiques postures artistiques, recyclage mal compris de trop complexes arabesques dont les secrets étaient détenus par d'autres. De ce monde, ceux là étant dorénavant définitivement absents, Iggy Pop serait bien avisé d'en prendre acte et de se contenter de continuer à plumer les simples d'esprits.
Et hop, si ça c'est pas une affaire rondement menée, je bouffe mon chapeau. Le rictus satisfait d'avoir classé le dossier aussi promptement, je pose Grand Funk Railroad sur la platine, me cale dans mon fauteuil et m’apprête à vivre la même journée que la veille. Seconde écoute, après un coup de Ccleaner sur les acquis mémoriels : enfin, Iggy arrive à exploiter, avec un intérêt partagé, ses obsessions de crooner refoulé. L'album est imaginatif sans être déroutant. Suffisamment court pour ne pas devenir ennuyeux, décemment troussé afin de donner la sensation aux plus jeunes qu'ils assistent à quelque chose d'encore vivant. Qu'un nouveau disque d'Iggy Pop n'épuise pas ma bonne volonté avant la fin de la première face, que j'y revienne avec l'envie d'en découvrir les arcanes, voila quelque chose de pour le moins inhabituel. New Yorkais au possible, évoquant Television, Talking Heads et lui-même, Post Pop Depression est assurément ce qu'il a fait de mieux depuis Zombie Birdhouse. Pour ne pas dire Party. Il faudrait être sacrément bégueule pour dire le contraire.
Et donc, il serait grand temps que j’extirpe une conclusion, voire carrément un sens, à ce méli-mélo. Des jeunes qui voudraient sonner comme les vieux lorsqu'ils étaient jeunes, un vieux qui prend un "jeune" pour sonner comme quand lui même l'était. Et moi. Qui voudrait que les jeunes s'inventent un présent qui ne ressemble qu'à lui-même, et que les vieux se contentent de l'être, avec élégance, en nous restituant en chansons ce qu'ils ont appris en chemin. En attendant que les planètes s'alignent, que quelqu'un se penche sur la musique de demain, qu'à nouveau tout cela se remette en ordre de marche, et que, de l’excitation d'être vivant, jaillisse un futur capable de consumer le poids de l'histoire, je regarde Vinyl et j'écoute les New York Dolls. Conscient que c'est la pire des choses à faire...but i'm a human being.
Hugo Spanky








































