J'ai lu tellement de conneries sur Phil Spector depuis sa mort que j'ai ressorti Let It Be Naked de l'étagère où il prenait la poussière pour vérifier mon impression d'époque sur ce fameux disque qui, en débarrassant l'ultime parution des Beatles de sa post-production, devait démontrer à quel point Spector les avait dénaturé. Du moins selon Paul McCartney. Le disque a depuis retrouvé sa place et j'ai renoncé à polémiquer avec quiconque est capable de préférer ce soufflé raplapla à la pièce montée spectorienne d'origine. Qu'on vienne pas me saouler avec The long and winding road, ce titre n'a besoin d'aucun artifice pour être une mélasse. Et Across the universe sans les chœurs n'existe pas, vu qu'on les chante même quand ils n'y sont pas. Manière de signifier leur approbation Lennon et Harrison avaient très vite réquisitionné Spector pour leurs projets solos, mais que de son côté McCartney ait fait un calcaire, je peux le comprendre, question d'égo. Alors en plein dans sa période leader maximo, McCartney ne pouvait que trouver saumâtre que ce farceur de Lennon valide les bandes sans même prendre la peine de lui en parler. Il n'empêche que l'argument Spector est nul, il a mis des violons sur ma chanson, venant du mec qui a signé Yesterday, j'ai des réserves quant à sa crédibilité.
Bref. Il faut aussi être lucide, les productions Spector du début des sixties, celles de son âge d'or commercial, ont été chahuté par le temps, pour la raison toute simple qu'elles étaient spécifiquement conçues pour être écoutées sur les équipements d'alors, mono et peu puissants. Elles utilisaient mille artifices pour s'extraire du flot que déversaient les radios, pour faire vibrer comme aucune autre le haut parleur des valises électrophones. Un peu comme la compression de nos jours. Sauf qu'il ne suffisait pas de sélectionner une option sur la console, fallait inventer, innover, exiger, ériger. Savoir s'entourer aussi (Jack Nitzsche, Sonny Bono). Et puis soyons clair, si le wall of sound transféré en numérique, raboté en mp3, sonne bizarre aux oreilles formatées de nos sinistres années en cours, il n'en demeure pas moins que les chansons transcendent l'habillage, To know him is to love him, Be my baby, Walking in the rain, Baby I love you, Then he kissed me, Spanish Harlem, He hit me (and it felt like a kiss), Unchained melody, Ebb tide...il n'y aura eu guère que les Shirelles et le nectar de Motown pour leur faire de l'ombre.
Son chef d’œuvre absolu, sa signature pour l'éternité, n'est pas River deep mountain high par Ike & Tina Turner en 1966 comme le veut la légende, mais You're lost that lovin' feelin' par les Righteous Brothers avec lequel il atteint tous les sommets deux ans plus tôt. De ce côté là rien n'a changé, le titre est aussi intouchable aujourd'hui qu'hier, étourdissant de beauté.
Ensuite, c'est avec Lennon qu'il se réinvente dans la contrainte, minimalisme primal oblige, Instant karma et bien sur l'album du Plastic Ono Band, puis Imagine, Some Time in New York City et My sweet lord avec Harrison pour couronner son comeback en haut des charts. Cette seconde partie de carrière sera moins prolifique, Spector est un homme de singles et la mode est alors aux 33tours ce qui le perturbe quelque peu, mais elle sera encore riche en disques façonnés pour accompagner toute une vie (Leonard Cohen, Dion, Ramones). Elle sera aussi ponctuée d'intenses péripéties flirtant avec une folie furieuse de plus en plus affirmée (l'enregistrement de Rock'N'Roll pourrait à lui seul justifier un roman) et trouvera sa conclusion avec le Season Of Glass de Yoko Ono, un disque maculé de sang, ponctué de coup de feu.
La fin de l'histoire est un chapitre supplémentaire à ajouter au sommaire de Hollywood Babylone, le producteur fou et l'actrice ratée s'anéantissent mutuellement au terme d'une nuit de trop à fuir une réalité contre laquelle on ne gagne jamais. S'étriper sur le sujet ne sert à rien sinon alimenter des réseaux qui n'ont de sociaux que le nom, Phil Spector est mort en prison en payant sa dette. A nous d'honorer la notre.
Hugo Spanky



















