vendredi 22 mars 2019

LoRDs oF CHaoS



Bières, pétards et Rock'n'Roll à haut voltage, la philosophie bonnasse du Hard Rock se célèbrait avec complaisance, et si il a toujours eu dans ses rangs un lot non négligeable d'esprits ombrageux, le genre n'en demeurait pas moins plus propice à la rigolade que, au hasard, la Cold Wave ou les gothiques. Le hardos avait la rébellion badine. Les cuirs bardés de badges, les vestes en jean couvertes de patchs faisaient de solides armures pour le cap agité de l'adolescence, la sensation d'appartenance à un groupe, pour ne pas dire à un gang, canalisait le spleen des headbangers.   
Jusque là tolérant -le hardos standard écoutait aussi bien Thiéfaine que Bob Marley tant qu'il avait sous la main une petite amie pour lui servir de prétexte- l'unité se fissura une première fois au milieu des années 80 avec l'apparition du Kill 'Em All de Metallica. Le monde du métal se scinda alors en deux catégories, les adeptes du speed, puristes en quête de marginalité, issus des tribus Motörhead, Judas Priest, Iron Maiden et autre Accept, et ceux des mélodies chatoyantes, amateurs de Def Leppard, Scorpions ou Foreigner, enclins à l'intégration sociale, au bonheur et au mariage à la sortie du service militaire. Néanmoins, tout ce beau monde cohabitait sans accro, tout juste distinguait-on les adeptes de la Heineken citron bien fraiche avec Rothman et ceux de la Pelforth brune tiédasse accompagnée d'une Goldo Caporal.


Puis vint Armageddon (MTV en langage d'ignorant). L'immonde synthétiseur, tel le migrant envahissant nos rives le couteau entre ses dents cariées, fit se dresser les extrêmes face aux sympathisants de la chose. Le propos se durcit, les accusations de trahison frappèrent Judas Priest, puis Motörhead -Lemmy, dorénavant blond, enregistrait des ballades mièvres et vivait en Californie- et bientôt il ne resta plus rien de l'utopie du métal éternel. Les concerts des uns furent désertés par les autres jusqu'à ne plus remplir les salles, jusqu'à ne plus exister, l'extinction de la race était proche.

La Scandinavie avait de tous temps servi de rampe de lancement aux formations anglaises, c'est en ses terres que les New Yardbirds avaient muté en Led Zeppelin, là aussi que Black Sabbath affutait son répertoire avant d'en présenter une version moins abrupte à ses concitoyens. Les scandinaves, les premiers, avaient dégainé les compilations de groupes débutants, sauvages et sans concession, Scandinavian Metal Attack frappa les esprits dès 1984 en faisant subir aux oreilles sinistrées d'un monde apeuré des formations aussi intransigeantes que Bathory. Et c'est en Suède que Metallica vint mourir, un triste matin de septembre 1986, lorsque son bus de tournée fit une embardée fatale à son élément le plus essentiel, Cliff Burton, l'incarnation même du fan de métal devenu légende. L'histoire des Lords Of Chaos pourrait bien avoir commencé ici.


Un chanteur suicidé en mode gore extrême, des églises incendiées, un homosexuel assassiné, un guitariste poignardé à mort, on pensait avoir tout vu avec Mercyful Fate et Venom, voila que la vague émergente du Black Metal du grand nord européen ridiculisait tout ce grand guignol en faisant preuve d'un premier degré pour le moins radical.
Dégoutés par la transition grand public de leur musique fétiche, ne voyant plus rien venir de satisfaisant des rives d'Albion, les hardos scandinaves, repliés sur eux-mêmes en rangs serrés, se mirent en traque de sensations déviantes. Ils les trouvèrent dans le sous sol d'un disquaire norvégien, drôle d'endroit pour la rencontre de ressentiments millénaires, de frustrations nées de l'ennui et de la désolation d'un avenir en cul de sac. Les discours firent frissonner les chairs, l'heure des actes venait de sonner d'un sinistre glas. Courroucés par des siècles de domination chrétienne, ils furent quelques uns à juger vital de débarrasser le sol d'Odin des symboles de l'oppresseur monothéiste. Les photos d'églises calcinées devinrent quotidiennes dans la presse, le Black Metal norvégien venait d'entrer avec fracas dans l'histoire culturelle de son pays. 



Le livre Lords Of Chaos a une première fois documenté l'affaire en 1998, quelques années seulement après les faits. Du suicide du chanteur de Mayhem au meurtre d'Euronymous, guitariste et leader du même groupe, le livre tentait de définir les motivations des uns et des autres, leurs croyances et le désœuvrement qui mena un troupeau de jeunes hardos, guère différent du nôtre, à commettre l'invraisemblable. Le livre avait recueilli les fanfaronnades des témoins, éveillé l’intérêt, mais le sensationnalisme prenait le pas sur les ténèbres.



 
En 2009, l'excellent documentaire Until The Light Takes Us prit la relève avec plus de conviction en allant se frotter aux protagonistes des faits jusque dans leurs cellules, mentales ou bien réelles. Cru et sans parti pris, le documentaire met en parallèle l'actualité d'un mouvement qui s'expose dorénavant dans les galeries d'art, se décline en happenings sanglants, sans rien avoir perdu de son odeur de souffre. La contamination n'en est devenue que plus insidieuse.



Et nous voila au temps de l'acceptation. Le film Lords Of Chaos sorti tout récemment en Amérique, et qui devrait arriver dans les mois à venir sur nos écrans, annonce la couleur dès ses premières images en indiquant qu'il est inspiré par la vérité, le mensonge et les faits. Je peux vous dire qu'il n'y va pas de main morte. Intelligemment, le film aborde la question sans chercher, comme trop souvent hélas, à ériger les protagonistes en êtres différents du commun des mortels. On est entre nous, jeunes adultes turbulents flirtant avec des flammes dont on ne sait rien, sinon qu'on aimerait bien qu'elles ne nous dévorent pas. Les gueules de bois succèdent aux soirées d'excès, le sexe défouloir camoufle tant bien que mal les sentiments pudiques, le volume des amplis masque les fêlures affichées par le plus fragile de tous. Le suicide de Dead, filmé sans rien épargner à notre curiosité morbide, est le point de jonction avec la réalité, cet instant où l'irréversible empoisonne le fantasme. Le jeu va dépasser celui qui croyait en avoir défini les règles, Euronymous va apprendre de la plus inéluctable des façons que la perception de l’auditoire pervertie le propos. La masse ne connait aucune nuance. 



Ce sont des sentiments, tout ce qu'il y a de plus banal chez l'humain, qui vont foutre en l'air un mouvement qui avait mené jusque là une poignée de jeunes passionnés de leur chambre d'ado à la création d'un label de disques sulfureux. La jalousie, l'envie, la peur et leur expression la plus connue; la haine.

Lords Of Chaos est un bon film, vraiment. Sans doute parmi ce que j'ai vu de meilleur en matière de biopics. Les acteurs sont nickels, et Jonas Âkerlund, connu pour être l'auteur du clip controversé du Smack my bitch up de Prodigy au moins autant que pour avoir été un pionnier du Black Metal au sein de Bathory, puis le réalisateur de l'excellent Spun avec Mickey Rourke en chimiste de méthamphétamines, ne cherche pas à nous refourguer les constructions alambiquées à la mode d'aujourd'hui. Tant mieux. J'en suis à ne plus supporter le moindre flashback. L'histoire que conte Lords Of Chaos est suffisamment forte pour que le film n'ait pas à sombrer dans les effets de manches. Ce qui ne veut pas dire qu'il manque de fantaisie, loin de là. Il use des codes des slashers, des teen movies et du biopic rock tel que l'on est maintenant habitué à le voir, tout cela transgressé par la noirceur du sujet. L'intelligence de Jonas Âkerlund est d'utiliser la naïveté des protagonistes en effet miroir de leurs actes violents. En cela Lords Of Chaos se distingue du tronc commun des possessions par l'esprit du mal justifiants tout et n'importe quoi. Ici tout n'est que rapports humains. L'histoire d'un petit dictateur en manque d'assurance qui épate ses amis en leur faisant croire qu'il n'en a aucun, un romantique obligé de choisir son camp après avoir désigné avec trop de désinvolture celui qui sera son âme damnée.


Dépourvu de temps mort, Lords Of Chaos ne nécessite aucune connaissance préalable de son sujet ou de son environnement pour capter l'attention, il est simplement conseillé d'avoir l'estomac bien accroché. Son propos est ailleurs. Au delà du décorum, il saisit avec pertinence cet instant, souvent inconscient, où le destin est scellé par un mot de trop. 

Hugo Spanky

vendredi 15 mars 2019

THuNDeRPusSY



Vlan, c'est toujours quand tu n'attends plus rien de personne qu'il te tombe sur le coin de la tronche de quoi croire encore un peu en l'humanité. Plus prosaïquement, après avoir écouté UFO en boucle toute la semaine (je suis mon propre meilleur client) m'est venu l'idée que, peut être, il s'était fait quelque chose de plus récent en matière de Hard Rock qui vaille la peine d'être découvert. En ma qualité d'homme moderne, j'ai tapé best hard rock albums 2018 et voila le travail. Une fois éliminés des listes proposées tous les groupes dont le nom m'est incompréhensible dans la mesure où je pipe que dalle à leur lettrage satanico-gothique, il ne m'est plus resté sous les yeux qu'une pochette que je jurerais avoir été inventée pour moi. Quatre gonzesses enlacées par un boa ! Si ça c'est pas du kitsch metal seventies glam love it to death, alors je n'y connais rien.

Aussitôt repéré, aussitôt téléchargé, aussitôt adoré. Elles m'ont démonté. Ces nanas alignent les clichés les plus éculés, leur nom, Thunderpussy, rien que ça déjà t'y crois pas, leur goût pour le burlesque, les batteurs consommés par paquet de deux, la mèche blanche estampillée Joe Perry de la guitariste -qui comme de bien entendu joue sur Gibson- même leur sexualité ne surprendra personne. Ya know whada mean. Sauf que voila, même en raclant dans les coins, en rameutant toute la famille mauvaise foi, y a pas d'autre constat à faire que celui ci : Elles sont bonnes !


Molly Sides à une voix d'une puissance dingue. Attention, je ne parle pas d'une brailleuse qui perce les tympans à coups de note suraiguës dispensées à tout va, non. Je parle d'une chanteuse. Avec du coffre, de l'amplitude d'en bas à tout là haut, de la justesse, une vraie chanteuse, à l'ancienne serais-je tenté de préciser. C'est bien simple, elle m'a évoqué Grace Slick à tel point que je n'ai pas été surpris le moins du monde en découvrant sur youtube leur reprise de Somebody to love captée live sur l'excellentissime radio KEXP. Molly Sides retenez bien ce nom, c'est une star. La dame est multi-talentueuse, danseuse, actrice, performeuse et surtout une incroyable chanteuse. Je me demande si elle fait la cuisine.

A sa gauche, Whitney Petty, la guitariste. Là aussi le talent est de mise. Elle ne s'est clairement pas contentée de potasser la sainte trinité du Heavy (Hendrix, Page, Van Halen), elle va chercher des gammes au delà du cénacle. Il y a du Brian Robertson en elle, dans cette façon de filer le coup de wah wah funky là où Angus Young aurait collé dix fois supplémentaires la sempiternelle même note. Si quelqu'un se souvient du boulot qu'abattait Marc Ford aux grandes heures des Black Crowes, c'est de ce calibre. Le placement des guitares dans l'album est un redoutable délice. Genre l'attaque de l'étoile noire par les vaisseaux de la rébellion. Il en arrive de partout, au casque l'effet est saisissant. Faut dire que l'album est impeccablement produit par Sylvia Massi qui, pour situer, a fait ses classes d'ingénieur du son sur le Diamond and Pearl de Prince. En cent comme en mille, Thunderpussy ne se goure ni dans le casting, ni dans le scénario. A ça, vous ajoutez une batteuse venue du Jazz qui, entre deux fracassages en règle de l'ensemble de son kit, se permet des motifs sur le cercle aux antipodes de l'école John Bonham, et une bassiste qui tient la baraque avec ce qu'il faut de consistance et de séduction lascive pour que l'édifice ne flanche pas lorsque la six cordes part en spirale


Tout ça c'est bien beau, mais ça n'a jamais empêché un disque d'être chiant comme la mort. Des virtuoses produit par des cadors de la console, c'est pas ce qui manque dans les bacs de soldes. Parce que rien ne dispense de composer de bonnes chansons. Velvet noose. Me regardez pas comme ça, courez dénicher la chose sur Youtube, Spotify, Amazon ou lorgnez en bas de cette page. C'est un hit, un tube, une addiction, un vice que les radios devraient propager entre chaque quart d'heure de publicités. Je ne vais pas vous le survendre, l'album est roublard, sexy, punchy et déroutant, un salvateur bol de fraicheur au milieu des dépressifs chroniques et des trépanés de l'adolescence perpétuelle. Surtout, il s'adresse à nous comme si soudain on se remettait à nous parler en adulte.
Speed queen et Thunderpussy sont des petits bolides hystériques taillés pour la scène, ils sont aussi les seuls titres à se contenter de n'être que ça. All in mise sur une sensualité Heavy Blues, l'intro de Torpedo love paye son tribut à Rain song sans s’empêtrer dans les similitudes qui rendent pathétiques Greta Van Fleet comme Kingdome Come avant eux. Thunderpussy déborde de personnalité et Molly Sides est un imbattable joker, tant pis si je me répète mais cette chanteuse fait la différence. Elle trouve systématiquement une direction nouvelle vers laquelle embarquer les riffs de Whitney Petty, tout connement parce qu'elle en a les capacités vocales. Gentle frame en est un exemple parmi douze autres, avec Velvet noose, Badlands, Pick it up et Fever  il forme l'ossature de l'album, ainsi que la définition du style Thunderpussy, des chansons mouvantes et parfaitement cohérentes.
Moins immédiats sont les entêtants Utero tango, The cloud et Young and pure, on nage là le long des rivages chimériques jadis approchés par Jane's Addiction. Les mélodies se délayent jusqu'à la baie de San Francisco, les arrangements se font plus subtils, les guitares plus acides, thérémine et mellotron font office de tapis volants. Les Thunderpussy ne commettent pas l'erreur de confondre énergie et agressivité. Elles bâtissent en partant des fondations sans rien sacrifier des ornements de façade nécessaires pour aiguiser la jalousie des voisins.


Thunderpussy est un premier album d'une incroyable impertinence, celui d'un groupe à maturité, forgé aux années de scène, sûr de son fait. Comptez pas sur elles pour mendiez votre indulgence. Les influences sont transcendées, depuis longtemps assimilés, que Thunderpussy soit un groupe féminin est un détail, aucun gimmick ne se planque là dessous, pas l'ombre d'un Kim Fowley dans cette affaire. Ces quatre nanas là ne sont en quête d'aucun Pygmalion, elles ont les compétences intrinsèques pour que leur musique multiplie les saveurs sans ajout de colorant artificiel. Leur album partage l'essentielle qualité des grands disques de Hard Rock, celle de ne rien laisser dans l'état où on l'a trouvé.


Hugo Spanky






vendredi 1 mars 2019

UfO, RoDéO DaNS L'eSPaCe



Tout le monde s'en fout, tout le monde s'en foutait déjà à l'époque où il aurait été important de s'y intéresser, pourtant UFO est un groupe essentiel. Une de ces formations cantonnées à la série B, toujours à deux doigts de décrocher la timbale, d'obtenir LE hit qui fait succomber les States, mais qui, comme Thin Lizzy, ne se hissera jamais au sommet. Faute de discipline, de sobriété et de démagogie. Hé, attendez un instant, ça ne serait pas l'essence même du Rock'n'Roll ?
Voyons les choses autrement, les gars d'UFO étaient tapageurs, casque à boulons patentés, ils se torchaient tellement la tronche qu'ils déblatéraient n'importe quoi aux journaleux avant de les virer manu-militari des coulisses de leurs shows. Les UFO n'avaient pas d'amis. Ou plutôt si, ils étaient potes avec ceux qu'il valait mieux éviter, Johnny Thunders, Motörhead, Thin Lizzy, Pink Fairies. La bande à born to lose. UFO ne pouvait pas réussir le crossover qui fait les milliardaires, ils étaient trop vivants pour ça, pas assez cadenassés, je ne suis même pas certain qu'ils aient eu un manager digne de ce nom. 

A la mutation des 60's, ils pilotent à l'aveugle dans le même espace lysergique que Hawkwind et une poignée d'autres fréquemment localisés outre-Rhin. Sur disque comme sur scène UFO fait côtoyer Eddie Cochran et Space Rock, le cocktail est audacieux. Trop bourrins pour le Progressif, trop planants pour les heavy metalleux, le groupe manque cruellement d'une diva, d'un guitar hero qui simplifie la donne en tirant la couverture à lui. Un Jimmy Page, un Ritchie Blackmore, un mégalo qui tape sa frime sur son manche autant qu'il se pavane sur le devant de la scène. Faute de quoi UFO n'attire que des soulards en quête de défouloir, des Acidfreaks rétamés qui se foutent sur la gueule en faisant marrer les deux leaders du groupe, Pete Way et Phil Mogg, respectivement bassiste et chanteur, parfaitement représentatifs de leur public le premier est un alcoolique chevronné tandis que le second s'illustre aux championnats de boxe de Londres. La perle rare, ils vont la décrocher en Allemagne, seul pays à leur faire un triomphe avec le Japon, dans l'entourage de leur pote Conny Plank, le producteur visionnaire qui met au monde les premiers albums de Kraftwerk, NEU!, Cluster, et grosso merdo tout ce que le Krautrock compte de valable (et le premier album des Rita Mitsouko, c'est lui aussi).



Conny Plank vient alors de tenter de dégrossir Scorpions, un groupe encore plus embourbé dans les inconciliables que ne l'est UFO,  l'album de leur collaboration Lonesome Crow ne convainc pas le public et Michael Schenker, de nature impatiente, plaque son grand frère Rudolf et grimpe dans l'ovni en direction de Londres. Et la lumière fut. Michael Schenker est un original, un talent unique, son jeu mélodique deviendra la définition du succès pour des dizaines de groupes de Hard Rock qui se forment dans le sillage de ses premières apparitions sur les scènes anglaises. La fameuse New Wave Of British Heavy Metal lui doit tout ou presque. Son propre frère recrutera un clone docile, Matthias Jabs, et rackettera dès lors les charts mondiaux en déclinant une version aux griffes manucurées d'UFO.

Avec Michael Schenker, beau, blond, timide, le groupe attire enfin les filles à ses concerts, le gosse est la parfaite incarnation de ce dont le Rock européen est privé en ces instants d'exil des rockstars vers les cieux bleus de Californie. Glitter cool, pattes d'eph, khôl aux yeux, Flying V entre les cuisses, torse glabre qu'il affiche nu sur scène, Michael Schenker ringardise les gilets afghans de Robert Plant et Roger Daltrey, qui soudain paraissent avoir cent ans.
Mieux encore, le guitariste canalise les excès musicaux et rend d'une tranchante efficacité des boogies comme Doctor doctor ou Rock bottom. A partir de Phenomenon en 1974, jusqu'à Obsession en 1978, chaque album du groupe sera meilleur que le précédent, plus subtil, plus varié, mieux produit et chacun contenant son lot de classiques du Hard Rock (Love lost love, Too hot to handle, Only you can rock me), de reprises bien senties (Alone again or) en même temps que la mise en place de la formule magique qui fera triompher le genre à travers le vaste monde, celle de la Ballade qui brise les cœurs de cuir (Try me). Une recette que Scorpions aura vite fait de transformer en escalier pour le paradis des dollars, faisant pleurer des stades entiers tandis qu'UFO sera retourné à la routine des arcades sourcilières fracturées, des salles empestées de tabac froid.

Leur diva, les gars d'UFO n'en auront pour ainsi dire rien eu à foutre, pour eux le gamin Schenker n'est qu'un casse couilles qui non seulement leur pique les plus belles nanas, mais en plus a des exigences. Phil Mogg, en bon hooligan qu'il est, ne va pas s'en laisser compter et tabasse à tour de bras son précieux sésame pour la gloire. Peter Frampton ne l'en remerciera jamais assez. Les gnons volent dans les loges, sous les railleries alcoolisés du reste de la troupe. Les tournées se multiplient, interminables tunnels durant lesquels les formations sillonnent l'Amérique dans l'espoir de devenir le prochain Led Zeppelin. La concurrence est féroce, aucun faux pas n'est toléré.

UFO rate le côche lorsque Lights Out déboule dans le Top 30 du Billboard durant l'année 77. Le groupe a le vent en poupe, de la poudre plein le nez, et les nerfs à fleur de peau. Un énième uppercut décide Michael Schenker à claquer la porte en pleine tournée américaine, malaise, Paul Chapman le remplace au pied levé, rien n'y fait, les filles hurlent le prénom de l'éphèbe teuton. Michael Schenker est réintégré, Phil Mogg fait des promesses, le reste du groupe ricane. L'affaire vire au chaos lorsqu'en plein concert, au moment de jouer ses solos, le guitariste tend sa Flying V au chanteur, avant de tourner les talons et d'abandonner le groupe face à une salle surexcitée. Les annulations succèdent aux émeutes, la routine est dévastatrice. Ils ne le savent pas encore, mais ils viennent de cramer leur meilleure occasion.



L'année suivante c'est la douche froide, Obsession, enregistré en grande pompe à Los Angeles peine à se vendre. La distribution de gifles reprend de plus belle, et lorsque parait Strangers In The Night leur double live capté à Chicago, Michael Schenker a rejoint Scorpions. Paul Chapman le remplace définitivement. UFO continuera à sortir de bons disques, Pete Way et Phil Mogg sont des compositeurs trop doués pour qu'il en aille autrement, aucun ne connaitra le succès en dehors de l'Angleterre. A l'orée des années 80, alors que le Hard Rock sous la forme qu'ils ont défini fait un carton, remplit les salles et garnit les playlists de MTV, UFO tape le bœuf au Marquee avec Johnny Thunders, Phil Lynott et Hanoï Rocks.  
Déjà alcoolique Pete Way s'esquinte dans la dope, contrairement à son vieux pote de Thin Lizzy, il n'y laisse pas sa peau, seulement sa carrière. Aujourd'hui encore, il survit entre cirrhose, ablation, coma et AVC.  Phil Mogg, devenu sosie de Vladimir Poutine, vient d'annoncer sa retraite à 70 balais, après 50 ans de folies au service de la bonne musique. Il semble encore suffisamment en forme pour plomber n'importe quelle mâchoire. 


Michael Schenker a depuis son départ du groupe à peu près tout connu, win et lose. Star au Japon avec son MSG, il perce brièvement aux States au temps des décollements de racines du Hard Sunset strip. Camé, pochtron, colérique et mégalo, il lui manquera quelques crochets de Phil Mogg pour garder la tête froide et se maintenir au sommet. Malgré tout son talent, il vit dorénavant de formations éphémères, de super groupe tape à l’œil, association de noms aperçus au dos des pochettes des plus légendaires disques de Hard Rock, aujourd'hui amalgamés pour remplir les clubs européens, les festivals nostalgiques.

Phenomenon, Force It, No Heavy Petting, Lights Out, Obsession, Strangers In The Night, ils ne sont pas si nombreux que ça, les groupes à pouvoir se vanter d'autant d'albums indispensables pour qui veut comprendre les 70's anglaises autrement que par les prismes pré-chiés du Glam, du Punk, du Progressif ou du Pub-Rock. Les mecs d'UFO, ceux de Thin Lizzy, marchaient à l'ombre des mouvements, se contrefoutaient de l'air du temps, des coupes de cheveux à la mode, des sapes de Kings Road, chacun d'eux avait trop de personnalité pour enfiler des panoplies. 'Cause it's the natural thing you feel at the start, Natural blood starts to flow... Putain, ce que c'était bon.

Hugo Spanky