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mardi 29 août 2017

BoB EzRiN, LaRMe MaGNéTiQUe




Si les années 70 n'en finissent plus de s'imposer comme essentielles en matière de culture moderne, c'est aussi parce qu'elles ont été longtemps difficiles à percevoir dans leur titanesque globalité, tant nos esprits ont été cloisonné depuis. 
Les années 70 sont ce moment où la musique a proposé une lecture plus cynique de la société qu'elle ne l'avait fait auparavant, d'aucun diront plus adulte. Assurément plus second degré. 
Soudain, il fallait être initié pour saisir toutes les arcanes d'une chanson. Il ne s’agissait plus de gober un acide, il fallait un vécu, une culture. Le champ de vision s'élargissait, le cinéma, la littérature, la mode, la philosophie devenaient sources nourricières. L'album, voire le double album, devenait la norme et avec lui la notion de concept, le développement d'un propos. Le Rock n'était plus seulement un exutoire, il s'imposait en tant que média. Le succès commercial d'une œuvre passait dorénavant après son désir de postérité. 

Le premier coup de génie de Bob Ezrin fut de comprendre avant tout le monde que les temps futurs allaient être sans pitié envers la postérité. Que l'important était d'être consommable, sans être jetable. Qu'il fallait suffisamment de compromis à une œuvre pour qu'elle puisse être assimilée immédiatement, tout en lui donnant plusieurs niveaux de lecture afin qu'elle perdure. Bob Ezrin est celui qui colla un beat disco sur l'un des titres les plus sombres et complexes de Pink Floyd.


Son second coup de génie fut de s'en tenir à un seul et même propos. Comme tous les grands, il n'eut de cesse de rabâcher la même chose, de creuser plus en profondeur le même trou. 
Quel que soit le groupe phare pour lequel il travailla, Bob Ezrin ne parla jamais que de l'enfance. L'enfance maltraitée, niée, mise sous assommoir, l'enfance broyée par ceux censés la protéger jusqu'à l'éclosion de l'adulte. Et inévitablement à travers ce spectre, il dressa le portrait des tortionnaires. La psyché, les parents, la société.

En 1971, l'Amérique mange ses enfants. La nation envoie sa progéniture se faire massacrer dans la boue du Vietnam, s'offrant par là même un avenir peuplé d'estropiés, de traumatisés, un paysage de corps alignés sur les tarmacs d'aéroports, de monuments commémoratifs, de cimetières à perte de vue. Le parfait théâtre pour l'apparition d'un personnage sulfureux, incarnant les tabous d'une société qui refuse le reflet chargé d'inceste, de fanatisme, de sexualité déviante ou d'addictions que le miroir lui renvoie : Alice Cooper. Plus sulfureux encore fut celui qui signa la mise en scène. Bob Ezrin va réussir l'alliance du chrome et de la noirceur la plus profonde. L'alchimie du polish pour les radios et de la dopamine pour les cerveaux anesthésiés d'une adolescence dépressive.


Lorsque Warner Bros. désigne Bob Ezrin, ingénieur du son canadien de tout juste 21 ans, pour tenter de donner un semblant de forme au groupe dépenaillé dont la maison de disque ne sait que faire, elle provoque la rencontre de la glycérine et de l'acide nitrique. Alice Cooper a jusque là enregistré deux disques pour le label de freaks de Frank Zappa, deux disques dont pas grand chose ne subsiste. Mais le groupe s'est dans le même laps de temps imposé sur scène avec un show si sournois qu'il leur fit gagner le respect du public de Detroit. Pas une si mince affaire que ça, en 1969.
L'opération de séduction des masses est établie en deux actes, le premier vise à calibrer un single pour asseoir la légende. Le genre de titre imparable dont rêve chaque groupuscule, un hit d'une évidence telle qu'il en devient instantanément un classique : I'm Eighteen.


Le second acte est d'une toute autre ambition, mettre en musique les névroses les plus intimes de l'Amérique en utilisant, de manière cinématographique, le format d'une chanson. C'est avec Dead babies sur l'album Killer que le producteur va réussir le coup de maître qui va définir son art. A partir d'un texte d'une simplicité infantile, il va créer une ambiance oppressante décrivant de manière sardonique la mort d'une enfant par négligence de ses parents. Les bébés morts ne peuvent pas attraper les cachets de maman sur l'étagère. La basse conduit le thème, lugubre, le refrain est introduit par des pleurs puis ponctué par de guillerets chœurs de comptine, le break est sans pitié, obsessionnel, mêle valse et orchestration macabre. De toute façon nous ne voulions pas de toi. Le titre s'imbrique sur fond de lynchage à l'ultime pièce du disque, Killer, proche des Doors, le chanteur se met dans la peau du tueur sur la route de Riders on the storm. Orgue d'église, voix de l'esprit, cris d'agonie, le producteur impose sa signature en un enchainement bluffant. Plus rien ne sera jamais plus pareil, le Rock vient d'entrer dans sa phase terminale, celle qui lui fera atteindre le sommet pharaonique de The Wall en même temps que l'inaccessibilité qui en sera le talon d'Achille.

Avant cela, c'est avec Lou Reed que Bob Ezrin va porter un peu plus loin dans l'intimité de l'auditeur son goût pour la souffrance humaine. Flirtant avec l'insanité mentale et la pharmacopée à outrance, les deux hommes vont s'illustrer en créant avec Berlin, un disque viscéralement rejeté par le public autant que par la critique.

A l'origine se trouve une suggestion que Bob Ezrin fit à Lou Reed: développer l'histoire du couple évoqué dans la chanson Berlin sur le premier album solo du chanteur. Quelques semaines plus tard, Lou Reed confie au producteur une série de maquettes qu'il vient de composer, le squelette de ce qui deviendra l'album. La désintégration d'un couple de junkie racontée à la première personne par celui qui regarde froidement sa femme se détruire et mourir, sans qu'il n'ait ressenti la moindre émotion. Un portrait sans fard, ni jugement de la part de l'auteur, de l'être humain quand le smack begins to flow.


Depuis School's Out, l'album d'Alice Cooper paru l'année précédant l'enregistrement de Berlin, Bob Ezrin a pris pour habitude de travailler en studio avec deux guitaristes lyriques et agressifs issus de la scène de Detroit, Dick Wagner, ancien leader de Frost, et Steve Hunter du groupe Detroit de Mitch Ryder. A cet assemblage, Bob Ezrin adjoint une rythmique anglaise, sèche et virtuose, Aynsley Dunbar, alors batteur des Mothers Of Inventions de Zappa, et l'ex bassiste de Cream, Jack Bruce. En s'appuyant sur cette base capable de tout interpréter, Bob Ezrin, lui-même pianiste, va laisser libre court à son inspiration. Formé au classique, capable d'écrire des partitions complexes, le producteur va signer des arrangements chiadés, d'une sobriété glaçante malgré leur enchevêtrement alambiqué nécessitant l'adjonction de nombreux autres musiciens. Je voulais mélanger des orchestrations de théâtre à la Kurt Weill avec les guitares sales du heavy rock.


Un titre tient particulièrement à cœur à Bob Ezrin, The kids, qui évoque le moment où la société, incarnée par les services sociaux, vient retirer ses enfants au couple. Après la négligence de Dead babies, l'abandon. Invariablement réductrice, la légende retiendra que pour donner un maximum de crédibilité à l'ambiance, le producteur enregistra les pleurs de ses propres enfants. Au même moment, la femme de Lou Reed, Bettye Kronstad, s'ouvre les veines dans leur chambre d’hôtel. Elle a survécu sera le seul commentaire du chanteur qui divorce peu après, se taille une croix gammée sur la nuque et se console de l'échec commercial de son chef d’œuvre en débitant par centaines de milliers d'exemplaires son disque suivant, Rock'N'Roll Animal, capté live pendant la tournée Berlin, donnant la part belle à ses deux guitaristes et offrant un lifting au répertoire suranné du Velvet Underground.

Désormais accro à l'héroïne, interné à plusieurs reprises pour soigner des dépressions, Bob Ezrin n'assume pas et cache son addiction en se cloisonnant derrière les murs des studios. Avec les gars d'Alice Cooper, j'étais dans mon élément, c'étaient de bons vieux américains buveurs de bières et de whisky. Ils aimaient regarder la télé en se saoulant vautrés sur un canapé. Avec Lou Reed, je me suis retrouvé dans un tout autre environnement, très glauque, très réel. Ce n'était pas du spectacle, il carburait vraiment à la défonce. Et j'ai plongé.
De plus en plus régressif, il incite Alice Cooper à incarner un rôle d'enfant autiste terrorisé par le monde des adultes, Steven, sur l'album Welcome To My Nightmare, une super-production parfaitement maitrisée qui servira de maitre étalon à la seconde partie des seventies. Un disque pour lequel il limoge le groupe originel et impose définitivement ses propres hommes sur la totalité du projet. On peut facilement penser qu'il en fit de même l'année suivante lorsqu'il est embauché à grand frais pour donner de la consistance à la discographie de Kiss avec l'album Destroyer, astucieusement conçu comme un Teen movie de série B. Accident de voiture et romance à l'eau de rose inclus. 



Il enchaine les productions souvent sélectionnées selon des critères d'approvisionnement en dope et de rentabilité et se retrouve ainsi de mèche avec Dr John, lui aussi sévèrement addict. Les deux compères en perdition encaissent l'avance du label pour enregistrer un album studio et se contentent de capter une jam session pliée en une nuit. La carrière du Night Tripper aura du mal à s'en remettre. Bob Ezrin, lui, continu de plus belle et fonce tête baissée vers l'abîme. Les collaborations avec Alice Cooper se succèdent. Le chanteur, dorénavant convaincu que trois entités distinctes vivent dans son esprit (le très social Vincent Furnier, l'enfant autiste Steven et le terrifiant Alice Cooper) entretient un train de vie d'empereur romain, se gave du meilleur cognac, s'affiche à la table de la jet set, devient compagnon de beuverie de Keith Moon, muse de Salvador Dali et confident de Groucho Marx. Tout va bien, le fric abonde dans les caisses, depuis le carton de Only women bleed chaque nouvel album est porté par un slow calibré qui fait un malheur en single. Associés indissociables, Bob Ezrin et Alice Cooper dealent un show télé pour la chaine ABC, le résultat, pas franchement impérissable, fait un carton d'audience. Un film à destination des salles de cinéma suit afin de rentabiliser au maximum l'énorme spectacle qui parcourt les Etats-Unis, puis l'Europe, à raison d'une centaine de concert durant l'année 1975. La combine semble juteuse, les deux hommes se lancent dans la production d'un nouveau concept centré sur le personnage de Steven, Alice Cooper Goes To Hell, une adaptation ultra malsaine du Magicien d'Oz. Le disque est sublime, la production somptueuse, pétrie d'influences Funk, mais la tournée est annulée pour raisons de santé et remplacée par des apparitions télé grotesques. Après un ultime album, Lace And Whiskey, Alice Cooper se fait enfermer en asile psychiatrique. Le gouffre est tout proche. Sentant l'odeur viciée du vent qui tourne, Bob Ezrin remet le cap sur l'Angleterre et s'installe dans le Londres des Heartbreakers. Son cauchemar peut continuer.


Bien que toujours entouré de Dick Wagner et Steve Hunter, il se renouvelle en 1977 en côtoyant Robert Fripp pour le premier album post Genesis de Peter Gabriel sur lequel les synthétiseurs trouvent une place nouvelle dans l'univers jusque là très orchestral de Bob Ezrin. Ce sera son dernier bol d'air avant longtemps. 

Dès l'année suivante, il plonge en apnée dans le projet le plus démesuré de sa carrière en acceptant le poste de producteur d'un Pink Floyd en pleine guerre intestine. Comme il l'avait fait pour Berlin, il va d'abord élaguer les maquettes de Roger Waters, agissant comme un metteur en scène de cinéma confronté à un scénario brouillon. Il imagine les enchainements, se charge de rendre le concept lisible, écrit les arrangements et compose le grand final. Le sujet le ramène une fois encore à son obsession pour les conséquences que les actes des adultes ont sur l'enfance. Bob Ezrin va cette fois pouvoir aborder de front toutes les variantes possibles, mère abusive, père absent, professeur tyrannique et les répercussions sur l'adulte devenu, étouffé par une société oppressive, un manager infantilisant, une femme adultère et castratrice. Contre l'avis du groupe, il colle un chœur d'enfants sur le refrain d'Another brick in the wall, à l'écoute du résultat son choix est validé. Il bataille pour imposer le Confortably numb de David Gilmour à Roger Waters qui veut conserver l'exclusivité des compositions. Envers et contre tous, le producteur parvient à maintenir une cohésion musicale, le résultat, d'une minutie d'acrobate, est un raz de marée qui va marquer d'une brique blanche indélébile les esprits de plusieurs générations.
Bob Ezrin sort lessivé par les mois d'enregistrement, la gestion des égos paranoïaques d'un groupe disloqué, celle des addictions diverses, dont la sienne. Plus jamais, il ne s'attaquera à un projet aussi titanesque. Peut être qu'il n'en a jamais existé d'autre. Publié en décembre 1979, The Wall est la mirobolante conclusion d'une décennie qui fut à la musique ce que le Hollywood des 50's fut au cinéma. L'ère stéréophonique des péplums en cinémascope, Color by DeLuxe, avec Bob Ezrin dans le rôle de Cecil B. DeMille.




Dans les années 80, le son se fait plus étriqué, minimaliste. Boite à rythmes, batteries électroniques, synthétiseurs, rien qui ne nécessite l'acoustique d'un studio, encore moins le prodige d'un producteur capable d'écrire des arrangements pour un orchestre complet. Bob Ezrin fait partie des rares dont on peut dire qu'ils ont inventé leur propre façon de faire sonner un disque, quel que soit l'artiste qu'ils enregistrent. Dorénavant en vain. Entre deux internements psychiatriques, il embarque Lou Reed pour travailler sur un fumeux concept album destiné à Kiss, Music From The Elder. Ce serait en dessous de la vérité de qualifier le résultat de ratage, c'est une inqualifiable merde. Puis Virgin lui confie en 1982 la destinée de Téléphone, espérant capitaliser leur récente signature avec un album capable d'émoustiller le marché américain. Contraint par avidité de faire sans ses troupes, Bob Ezrin, qui a pris pour habitude d’exiger 50% sur les recettes des disques qu'il produit, en plus d'un salaire exorbitant, pousse les quatre musiciens au delà de leurs limites, ce qui leur inspire le titre d'un disque inégal au fil duquel la production souligne régulièrement la faiblesse de compositions qu'elle écrase par son emphase. Elle en sublime aussi quelques-unes, parmi lesquelles Cendrillon. Encore une histoire d'enfant qui grandit mal. A la même période, il travaille à nouveau avec Alice Cooper et Dick Wagner pour l'album DaDa. Un disque totalement anachronique en grande partie composé par Bob Ezrin lui-même et survolé par Former Lee Warner, petit bijou névrosé, évocation par son frère d'un enfant aliéné enfermé dans le grenier familial. Le splendide instrumental qui ouvre l'album, et lui donne son titre, est également à classer parmi les grandes réussites du producteur. 
DaDa fait un bide, Alice Cooper entre en désintox. Lou Reed traduit quelques titres de Téléphone pour une sortie américaine de Dure Limite, à l'écoute des prises vocales en anglais de Jean-Louis Aubert le projet est annulé. Bob Ezrin tente le même coup visant à implanter sur le marché américain un groupe inconnu en dehors des frontières européennes en 1984 avec les finlandais Hanoï Rocks. Tous junkies et passablement rétamés par une fréquentation trop assidue de Johnny Thunders, ils enterrent leur batteur sitôt le disque dans les bacs. Le naufrage est définitif. Bob Ezrin trouve sa place sur l'étagère des souvenirs.


De temps à autres, ce qu'il reste de Pink Floyd, Alice Cooper ou ses Hollywood Vampires font appel à lui pour donner un vernis d'authenticité à des albums singeant un passé que personne ne semble en mesure d'égaler. En 2008, son fils David Ezrin, clavier, compositeur et amant de Lita Ford, se suicide à 42 ans, après des années de lutte contre la schizophrénie et les troubles obsessionnel compulsifs. Il était l'un des enfants que l'on entend pleurer sur The kids. Deux ans plus tard, son père propose à Alice Cooper de donner une suite à Welcome To My Nightmare. Certains démons ne dorment jamais.


Hugo Spanky

lundi 10 novembre 2014

aLiCe CoOPeR


De tous les pittoresques personnages à s’être affichés dans ma chambre d’adolescent, Alice Cooper ne fut pas celui qui y fit l'entrée la plus discrète. C’était à l’occasion de son retour en France pour sa dernière tournée dans notre pays avant un bon moment, l’excentrique en chef défendait son album Special Forces sortit en 1981. Le single qui en fut extrait, Who do you think we are, m’avait instantanément accroché, pire que ça, j'avais complétement décapsulé. Soudain saisi d'une irrépressible fringale de perversions vinyliques, il me fallait tout. Découverte après découverte, ce fut un univers tout entier qui m'apparut, grandeur et décadence du fada de Detroit.

C'était pas rien de dénicher l'intégrale du bonhomme en étant basé à Dijon. Armé du minitel, de 50 francs d'argent de poche et du téléphone orange de mes parents, je passais en revue tous les disquaires des moindres villes qui me venaient à l'esprit, quand l'un d'eux avait un album qui me manquait, j'envoyais un chèque en croisant les doigts. Je ne me suis jamais fais arnaqué, mais ça m'a pris un bail et j'ai dû vendre tous mes Batman, Strange, Nova, Rahan sur le marché des halles. Même les Hara Kiri du grand frère y sont passés, en douce. Je dois dire que j'étais parti la fleur au fusil, trompé par un flyer de la maison de disques qui annonçait seulement 5 ou 6 albums dans sa discographie. Las, ce n'était que ceux encore distribués en France. Quand j'ai découvert la véritable teneur de son œuvre, j'ai cru vaciller. 
Bon, j'ai jamais regretté, je les ai encore à peu près tous, ce qui est rare avec moi, et j'en ai adoré la plupart même si ce sont les trois albums de cette période, début 80, qui sont restés mes favoris. Flush The Fashion, Special Forces et Zipper Catches Skin. Trois albums racés, modernes, aussi bref qu’efficaces. trois albums avant qu’il ne retombe dans la bouteille et ne disparaisse pour plusieurs années. 



Flush The Fashion de 1980 est le plus étonnant, des morceaux mêlant guitares hard rock et minimalisme électronique digne de Suicide et évoquant largement les Cars, dont il partage le producteur, Roy Thomas Baker, le tout sur des reprises garage (Talk talk), du Rockab' (Leather boots) ou des compositions originales parmi ses meilleures. Pain par exemple, un texte splendide sur les douleurs humaines les plus insidieuses, vicieuses et intimes. Alice est successivement le cri de la fille que l’on déflore, les trous dans les bras du junkie en manque, le sel de la sueur sur la peau de l’esclave entaillée par le fouet et plein d’autres choses encore tout au long de ce morceau absolument sans équivalent. Alice Cooper nous l’assure, c’est un compliment pour lui que d’entendre nos hurlements de douleur des nuits durant. Puisque cette douleur, c’est lui. 
 



Special Forces conserve la modernité de son prédécesseur en la dotant d'un son plus gras, plus Hard. Outre Who do you think we are qui d'emblée place la barre tout en haut, la reprise de 7 and 7 is de Love, Don't talk old to me, le glacial Skeletons in the closet enchainé sur le surprenant et addictif You want it, you got it et You're a movie forment l'ossature d'un disque qui garde toute son inventivité malgré le compteur qui tourne sans cesse. 
Faut dire que comme pour Flush The Fashion, Alice Cooper ne s'est pas entouré de manchots, allant puiser dans ses relations de longue date il s'adjoint les services des rescapés de la bande Frank Zappa/Captain Beefheart/Flo & Eddie et des anciens de Cactus et Iron Butterfly. 
  



Pour Zipper Catches Skin s'ajoute à tout ce beau monde le guitariste Dick Wagner qu'Alice Cooper avait partagé avec Lou Reed dans la seconde partie des 70's pour injecter du venin à quelques uns de ses albums les plus ambitieux, Welcome To My Nightmare et Goes To Hell.  Zipper Catches Skin (la peau coincée dans la braguette...) est un disque à double visage, retour aux sources sur la première face et continuité dans la modernité avec une mise en musique d'un film d'horreur pour les oreilles sur la seconde. C'est cette deuxième face qui en fait un de mes favoris hors compétition.



Avant d'en arriver là, Alice Cooper avait déjà pas mal morflé, les années de gloire avaient été pour lui un savoureux cauchemar. Il reste le seul survivant avec Ringo Starr de la clique des vampires de Los Angeles, Keith Moon, John Lennon, Harry Nilson, Warren Zevon, ceux là et bien d’autres paieront le prix fort pour s’être noyés dans les nuits blanches, très blanches, de L.A.
Jusque-là Alice Cooper n’aime que l’alcool, préfère la compagnie de Vincent Price, Groucho Marx ou Salvatore Dali à celle des junkies en vogue. Par contre, rayon liqueurs, c’est sans limite. Dans un moment de lucidité, il se fait interner quelque part vers 1978, chez les zinzins, les trépanés du ciboulot. Il y passe des mois entiers et en tire un disque plutôt naze qu'il décrit comme son meilleur, From the inside, qui précède ma trilogie de rêve. La cure ne sera efficace qu’une paire d’années puis ce sera le retour à la case départ. En pire. A l'alcool, il préfère dorénavant le crack. Ceux qui l’ont vu, magnifiquement dépravé dans le Spécial des Enfants du Rock savent de quoi je parle. Rien qu’à le voir, il fout les miches. Mais il assure. D’ailleurs la tournée Special Forces fait un carton et même Johnny Hallyday, devenu présentateur télé le temps de cet été 1982, lui consacre une émission de sa série Souvenirs, Souvenirs, un format court diffusé sur Antenne 2.

 


C’est via une musique de film qu’Alice réapparait en 1986 avec un single tout mal branlé mais accrocheur au possible, He’s back (the man behind the mask) placé sur la B.O de Vendredi 13 part.6. Quand je dis accrocheur, je parle pour moi, le machin prendra un bide, mais replacera néanmoins Alice sur l’échiquier mondial des sorties de disques. D’abord pensé comme un comeback de folie avec Joe Perry et Andy McCoy (Hanoï Rocks) aux guitares, cet énième retour de notre homme s’avérera plus modeste après que Joe Perry ait choisi de reformer Aerosmith et qu’Andy McCoy ait replongé dans la dope. C’est un clone de Rambo Stallone qui les remplacera avec énergie, mais sans génie. Si les disques se vendent mal, les salles sont pleines et comme en témoigne la VHS The Nightmare returns les concerts sont à la hauteur de la légende. Et vas-y que j'étrangle l'infirmière avec les manches de la camisole, que je fais le zguègue avec une poupée gonflable, décapitation de bébés par ci, guillotine par là, la sanquette pisse de partout et le groupe envoie du béton.


 
  

Lassé de ne manger que les miettes du savoureux festin du Hard FM, Alice décide de frapper un grand coup en 1989. Usant de sa réputation et de la côte qu’il garde auprès de ceux qui ont grandi au fil des seventies, il recrute le gratin du moment pour concevoir un album aussi irréfutable que jouissif, Trash. Doté d’un single en or massif au texte cauchemardesque évoquant le sida, Alice crève les sommets avec Poison, un hit comme il n’en avait plus connu depuis School’s out quasiment 20 ans plus tôt. Outre le Hitmaker Desmond Child le disque regroupe Aerosmith au complet, la clique à Bon Jovi et toute une palanquée de guests, parmi lesquelles Joan Jett, pour un disque calibré MTV mais redoutablement corrosif aujourd’hui encore. Trash n’a pas pris une ride, il est putassier, chromé et indéfendable auprès des puristes. M’en fous, je hais les puristes.

  
  

 
Alice Cooper va alors déjouer tous les pronostics, l’incarnation du phénomène américain par excellence, programmé pour finir dans son vomi au Chateau Marmont ou déchu et aigri façon Phil Spector va non seulement garder la forme mais en prime se voir adoubé par la nouvelle génération de metalleux triomphants. Twisted Sisters l’embarque ainsi que Brian Setzer, Billy Joel et Clarence Clemons pour un Be cruel to your school diablement and roll puis c’est Guns’n’Roses qui l’invite aux sessions de Use your illusions.
Depuis Alice Cooper a enregistré des truc bien meilleurs et d’autres sacrément anecdotiques. Les fans de la première heure se régaleront de The Last Temptation, tentative parfaitement réussie visant à moderniser son fond de commerce des 70‘s avec l’aide de Soundgarden et d’une bédé signée Neil Gaiman (auteur de Sandman) ou plus récemment avec Welcome 2 My Nightmare, une suite incohérente mais plutôt bien foutue de son concept album de 1975. Eyes of Alice Cooper et Dirty Diamonds, deux excellents albums paru en 2003 et 2005 sont fortement conseillés également quoiqu’un chouia uniformes tandis que Brutal Planet et Dragontown, sous influence Rob Zombie, combleront les fanas du Hard tendance Indus.  



Il n’y aura guère que le cinéma, dont il est pourtant pour beaucoup issu, qui ne saura pas quoi faire du personnage, lui le fanatique de la Hammer, l’ami de Vincent Price et Groucho Marx, ne trouva jamais de rôle à sa démesure. Pourtant le potentiel est bien là, drôle de rendez-vous raté que celui là qui n’ira pas au delà de quelques savoureuses apparitions dans Sgt Pepper’s, La fin de Freddy (le papa de Freddy Krueger c’est lui) Wayne’s world ou Le Prince des ténèbres. Il faudra attendre 2009 et l’hilarant Suck pour le voir sur grand écran dans un rôle conséquent aux côté de Jessica Pare, Malcom McDowell et Iggy Pop dans une histoire croquignolante de groupe de rock devenu vampires qui surprend par sa qualité et ses nombreux clins d’œil bien sentis à la grande histoire du binaire. Le film ne fera pas un tabac mais mérite sacrément le coup d’œil. 



Alice Cooper est une sorte de miraculé. Il jouit d’une réputation lui permettant de remplir les salles en se passant de plus en plus du faste des shows parfois ampoulés qu’il délivra une grande partie de sa carrière sans jamais décevoir quiconque venant chercher sa dose de singles nostalgiques mais méchamment pousse-au-cul. 



 

Quant à savoir le pourquoi de ce papier, je n’en sais foutre rien, juste envie d’épingler au sommaire de ce blog un chanteur unique dans un registre qui ne fut que le sien. Et à l’heure des clones en série, c’est déjà pas rien.

Hugo Spanky