jeudi 26 mars 2026

d'iNSPiRaTioNs PiXéLiséeS diVeRSes eT vaRiéeS

J'ai regardé le récent documentaire Man On The Run vendu comme étant consacré aux années Wings de Paul McCartney, une thématique qu'il n'assume hélas pas complètement. Ce que raconte Man On The Run, c'est l'histoire d'un come back depuis la boue écossaise jusqu'à la triomphale tournée américaine de 1976. La réalisation en fait des caisses sur le misérabilisme de la vie à la ferme pour mieux nous refourguer Paulo en Superman du glitter rock.
Concrètement, il occulte de scandaleuse façon l'après Silly love song. A commencer par l'album London Town, un incontournable en ce qui me concerne et pas seulement parce que c'est le premier Wings que j'ai acheté à sa sortie. Un geste qui ne manquait pas d'un certain panache en cette année 1978. 
London Town reste un disque maladroit, une sorte de synthèse des sons émergeants qui préfigure en cela les expérimentations à venir. Certes, il est bizarrement agencé, quoique pas si éloigné de Band On The Run avec lequel il partage une production molle. J'avais appris à l'apprécier comme j'avais appris à avaler les carottes râpées poisseuses de la cantine. Avec difficulté. Ce qui ne l'avait pas empêché de s'imposer au fil des semaines.


L'année suivante Chris Thomas sera recruté pour corriger le tir, Back to The Egg fera ainsi preuve d'une efficacité redoutable et deviendra instantanément mon Wings préféré. Chose dont le documentaire ne dit pas le moindre mot, préférant se concentrer sur l'emprisonnement au Japon avec force de documents inédits et brièvement sur Goodnight tonight qui avait pourtant fait du remue-ménage dans le hit-parade RTL. Tout ceci oriente la postérité vers un McCartney plus badass que nature, laissant deviner que les remarques acerbes reçues à l'époque sur sa niaiserie supposée n'ont toujours pas été digérées. Une relecture vaine, alors que le réel génie visionnaire du bassiste fut de filmer l'intégralité de l'album sous forme de vidéo clips. Ils seront diffusés deux ans plus tard, un mercredi après-midi sur TF1, quelques semaines avant la retransmission du concert pour Kampuchea dont McCartney était à l'origine. On était gâté en ce temps-là.
Pour ajouter à l'incohérence du résultat final, Man On The Run néglige Wings mais évoque largement McCartney II, ce qui n'est toutefois pas pour me déplaire. Pour être clair avec les intégristes du Beatle à perruque, je considère London Town, Back To The Egg et McCartney II comme le pic créatif de sa carrière post Fab Four. Ajoutez Flaming Pie et Driving Rain et mon top 5 de ses albums est dévoilé. On peut en discuter toute la nuit, j'ai des arguments irréfutables.

J'ai enchainé avec le documentaire Netflix sur Hillel Slovak, guitariste fondateur des Red Hot Chili Peppers, mort d'overdose avant l'étape du succès international. Les images d'archives de Hillel Slovak n'encombrent pas YouTube, son souvenir n'encombre même pas l'esprit des fanatiques du groupe, c'est pourtant Freaky Styley qui fit parler d'eux auprès des amateurs de nouvelles tendances. Le fait que George Clinton le produise n'y était pas pour rien. C'est en 1987 sur Uplift Mofo Party Plan, leur ultime album avant mutation, que Hillel Slovak laisse une trace indélébile de son talent en créant un son et un style qui parviennent à marier les riffs squelettiques de la cold wave avec le groove du funk et l'énergie du metal. La démonstration fera recette et le groupe décroche son bon de sortie de l'underground en instaurant ce qui allait devenir une signature, la ballade acide, avec Behind the sun.

Alors que l'horizon s'illumine enfin, les Red Hot Chili Peppers trébuchent durement. Le traumatisme causé par la mort brutale d'Hillel Slovak décapite le groupe, Kiedis sombre plus profondément encore dans l'addiction, Flea dans la dépression chronique, tandis que Jack Irons abandonne ses baguettes pour la camisole. Le documentaire est admirablement construit entre images rarissimes et témoignages de première main, parmi lesquels ceux de Flea et Anthony Kiedis que le souvenir plonge avec une émotion sincère dans une époque amère où l'autodestruction était devenue la règle. La complexité des personnalités, les difficultés rencontrées pour maintenir à flots une formation que les uns voyaient comme secondaire, tandis qu'elle était la raison de vivre des autres, leurs rapports internes teintés d'amour sublimé et d'abandon adolescent rendent le documentaire poignant. Une qualité rare dans un domaine qui vire régulièrement à l'exercice promotionnel.


Après tout ça, c'est sans le moindre étonnement que j'ai accueilli une insomnie carabinée. Trois heures du matin avec les billes en quête de pixels, les sens en hyper sensibilité maximale et l'esprit propice à la féérie. The Greatest Night in Pop ne pouvait pas mieux tomber. Je ne sais plus où je l'ai vu, sans doute Netflix, c'est une conséquence du Fire Stick, je divague d'une plateforme à l'autre.
Lionel Richie mène la danse avec malice pour ce documentaire qui nous invite aux premières loges de l'enregistrement de We are the world. En commençant par l'organistaion de la session unique qui devait réunir autant de stars que possible au même instant, au même endroit. Pas si aisé que ça. Le ton est juste, les petites manipulations pour attirer Prince ne sont pas mises sous le tapis, l'humeur bas du front de Waylon Jennings non plus. On suit jusqu'à sa concrétisation l'idée d'Harry Belafonte, vexé et inspiré par celle de Bob Geldof qui venait de réunir les grands noms, blancs, de la Pop anglaise pour son single caritatif Do they know it's christmas? destiné à réunir des fonds contre la famine en Afrique.
La grande qualité du documentaire est d'inclure la session elle-même puisqu'elle fut entièrement filmée pour la réalisation du clip. Difficulté supplémentaire, en plus d'enregistrer en une seule nuit une trentaine d'artistes sans répétition préalable, une équipe de tournage devait évoluer au milieu d'eux. Par bonheur, ça nous permet d'assister à la mise en place du chœur, à l'assortiment des voix selon le timbre de chacun, au travail collectif autant qu'individuel pour trouver le ton juste, puis à l'enregistrement final des solistes. C'est magnifique. J'ai fini ému aux larmes sitôt que Diana Ross ouvre la bouche. Vous n'imaginez pas toute la magie que ce simple instant propage à travers l'univers. Je l'ai revu avec Milady quelques soirs plus tard pour vérifier que tout ceci survive à plus de lucidité. Le résultat fut tout aussi embué. 



Les participants, pour certains souvent décriés et moqués, parfois ici-même, apparaissent dans leur simple humanité, galérant sur leurs mesures de chant ou instantanément touché par la grâce de leur talent inné. L'évènement médiatique n'en est pas un, nous sommes témoins privilégiés de la passion qui anime une bande de surdoués, parfois besogneux, ivre, renfrognés ou hilares, timides ou extravertis, tous portés et unis par une cause commune qui sublime l'instant. Rien d'autre n'a d'importance.

Hugo Spanky


jeudi 5 mars 2026

SouS iNFLueNCe aRTFiCielle



J'ai investi dans un Echo Studio, depuis je multiplie les accents en espérant qu'Alexa me comprenne. J'ai eu le malheur de lui demander The Pros and Cons of Hitch Hiking par Roger Waters. Lassitude. Aussi dématérialisée soit-elle, m'adresser à Alexa me rend plus nerveux qu'un puceau en survêtement confronté à une érection. Je l'ai mise en couple avec Apple Music et mes défauts de prononciation sont devenus sources de découvertes impromptues. Mon smartphone ridiculise la discothèque de Radio France.

Au milieu de tout ça, l'impensable, j'ai vendu une bonne centaine de mes vinyl sans en regretter aucun. J'ai même pris goût au truc. Annonce, colis, étagère vide, déchèterie. Je respire mieux. Après tout, si quelqu'un a envie de posséder la bande-son de mes seize ans, grand bien lui fasse. Je porte un intérêt plus grand à la bande-son de mon quotidien. Et, bordel, si je devais acheter tout ce que j'écoute, j'y laisserais ma fortune. Vous n'imaginez pas. J'expérimente à tout va. Le metal extrême étant dans une phase de respiration, je focalise sur le seul genre qui ne dort jamais. Le Hip Hop est en permanente mutation, il ne recule devant aucune innovation, il intègre, il digère, si besoin il évacue. C'est un organisme vivant. Les révolutions en la matière ont depuis longtemps dépassées les 33⅓ par minute. 


Le premier album que j'ai envie d'évoquer est pour vous plus que pour moi. J'entends d'ici le refrain du manque de musicalité, j'anticipe et tacle. L'album 08 Jetta : Road 2 Glory Cut de Kai Banks est pour les réfractaires. Enregistré live dans un local de répétition, une tendance qui prend racine avec la prolifération des web sessions style Live on KEXP, le disque ne se contente pas de sampler du Jazz, il s'appuie sur des musiciens et des compositions originales qui montent par moments très haut dans la stratosphère. Et prenez ça avec objectivité, je suis loin d'être adepte de l'association de ces deux genres, trop souvent le résultat a sombré dans la soupe et le cliché. Ici, c'est une démonstration des possibles. La fusion est totale entre le flow de Kai Banks et la libre expressivité de ses musiciens. Pas facile d'en dire plus, c'est le grand inconvénient de la dématérialisation, pour piquer des infos dans les crédits des pochettes, on repassera. Le mieux étant de vous faire votre propre avis en regardant la session :



Voilà pour la mise en bouche, place au festin.
Deux crews me trépanent le cerveau en heavy rotation, le premier est le duo Run The Jewels et ses quatre albums aux titres numérotés. C'est puissant, très puissant, créatif et expérimental, magnifiquement ciselé et interprété. RTJ2 est sans doute leur album le plus abordable pour des oreilles formatées au binaire à guitare, tandis que RTJ4 est le plus globalement indispensable. Dans les deux cas, on est traversé par une pulsation proche du dérèglement des sens, le son est gigantesque, sans superflu, les infra-basses cognent en uppercut. Une pure expérience d'immersion dans la musique d'aujourd'hui sans les aléas bassement commerciaux des productions putassières.




Le second est JPEGMAFIA et son album de I Lay Down My Life For You de 2024. Pour le coup, je me suis fait un trip psychédélique total. Point commun avec les albums de RTJI Lay Down My Life For You embarque dans un voyage cosmique qui sent le bitume, le danger, le vécu, le spleen. Et l'amour, la tolérance. En termes d'urgence, de dynamique et d'inventivité, on navigue entre le Fleurety de Department of apocalyptic affairs et le post-punk 77.
JPEGMAFIA est l'oeuvre d'un seul homme, polytraumatisé par son passage dans l'armée US lors de la guerre en Irak. Peggy, c'est son pseudo, conceptualise ses albums de A à Z. Composition, écriture, enregistrement, production, conception pochette, promotion, distribution. Bien que New-Yorkais comme le duo de RTJ, il incarne la scène de Baltimore, ville devenue son quartier général à l'aube de sa carrière. 
A l'image des films de John Waters, la scène Hip Hop de Baltimore cultive un underground où se mêlent musique, sexualité, mode, transgression et happening. Dans l'univers de JPEGMAFIA, Rock et Hip Hop s'entrechoquent de la même façon que le Tearz du Wu-Tang (modèle absolument de toute cette clique) flirte avec un sample de Prince sur son fantastique morceau Exmilitary, tout est ainsi disloqué dans un univers kaléidoscopique. Le Hip Hop n'est plus l'apanage du Superdopefly entouré de biatch, l'attitude gangsta rap a été renvoyée à la préhistoire, le ton est dorénavant à la dénonciation du machisme, au détournement des codes militaires, les revendications d'hétérosexualité servent à mieux souligner l'universalité du soutien à la cause LGBT. Démonstration est faite que rien de tout ceci n'est contradictoire. Ce n'est que différentes facettes d'une même humanité.




Les albums de RTJ et JPEGMAFIA sont disponibles en vinyl, CD, même sur cassette, principalement pour servir de décoration. Non pas par snobisme, simplement parce que les formats physiques ne correspondent plus aux normes de publication de la musique telle qu'ils la conçoivent. Les innombrables créateurs qui peuplent l'underground Hip Hop publient à tout va sur internet sans se soucier de systématiquement construire un album. Le remplissage n'a aucune raison d'être. Les plateformes permettent la publication titre par titre ou sous forme d'EP, de grappes de remixes, qu'importe. C'est une conception à laquelle j'ai dû m'adapter, perdre l'habitude de posséder, prendre celle de traquer les featuring, de suivre les pistes. Construire des playlists pour regrouper des morceaux éparpillés de par le vaste web. Etre impliqué, et non plus simple client. Un titre, deux, trois, dix, le rythme n'est imposé que par l'inspiration. Un artiste n'est plus mis sous pression pour permettre à une major d'être côté en bourse. Il est propriétaire de ses masters, souvent de son label, touche des royalties sur chaque étape, réduit les intermédiaires au minimum et surtout il est sponsorisé. Le concept du mécénat, de la Marque qui finance l'artiste en échange de son image, de son carnet d'adresses, de son savoir-faire. Système D poussé au maximum de son excellence, les mecs savent tout faire, scores pour films et séries, jingles, défilés de mode, caméos, collaborations avec des stars médiatiques en manque de renouvellement, imagination illimitée. D'où la nécessité absolue de la dématérialisation pour suivre la cadence des parutions. Parce qu'évidemment RTJ et JPEGMAFIA ne sont qu'une infime partie de la galaxie, pour être un tant soit peu crédible je devrais citer Armand Hammer, Clipping., Denzel Curry, Atari Blitzkrieg (dont l'album Super est entièrement construit sur des samples de jeux vidéos), Cakes Da Killa, Mykki Blanco...je devrais faire du name dropping. Vous parlez d'une ambition.



Pour s'y retrouver dans cet imbroglio, rien de plus simple que d'utiliser l'I.A. Gemini est une source valable, il suffit de lui demander de lister 50 albums de Hip Hop Expérimental paru ces quinze derniers jours pour qu'il vous donne de quoi occuper les trois mois à venir. Source valable à condition de garder à l'esprit qu'environ 20% de ses réponses seront des énormités, des confusions d'artistes, des titres d'albums farfelus, rien qu'une recherche sur google ne saura rectifier. Surtout, 80% seront des pistes pavées d'or à suivre sur Apple Music, Spotify, Mixcloud, Bandcamp, YouTube ou à télécharger sur Soulseek, sur le propre site de l'artiste ou sur une des dizaines de blogs consacrés à la diffusion des talents en devenir, confirmés ou déjà dépassés. Dans la plupart des cas, ça ne vous coutera pas un rond, on n'est pas chez Bruce Springsteen et sa tournée de soutien au peuple en souffrance à 3000$ le ticket. Au nom de la lutte anti Trump, le gars met à l'abri sa 25eme génération de descendants. Quel con. La remarque est valable pour tout ce qu'il reste de rockers encore capables de tenir debout, zéro pertinence, essorage maximal de la fanbase. Pour un Mick Jones qui a eu l'intelligence de prendre sa retraite, combien de ringards poussifs agonisent encore derrière leurs micros ?

Un débat fait rage au sein du public rock, section puriste, le Rock'n'roll hall of fame a nominé des crews de Hip Hop et ça les courrouce. Ils ne le veulent que pour eux, délimitent précisément ce qui est rock et ce qui ne l'est pas. Se comportent comme les bons pères de famille qui foutaient leurs fils à la porte pour une longueur de cheveux. 
Je leur donne raison, qu'ils le gardent leur musée, le Hip Hop n'a rien à y foutre. Il est bien trop vivant pour ça.

Hugo Spanky