La bagnole de flics banalisée descend lentement la rue qui longe les pylônes en béton de l’autoroute. Elle s’arrête doucement devant un petit groupe de latinos appuyés sur une vieille voiture vintage rouge. Quatre baraques : cheveux gominés, chemises fermées d’un seul bouton, le dernier sous le menton. Des durs à cuire mais c’est pourtant Angel baby de Rosie and the Originals qui dégueule de l’autoradio quand Sean Penn et Robert Duvall commencent à discuter.
On est en 1988, dans Colors de Dennis Hopper, un film courageux sur les gangs de Los Angeles. Une scène qui résume à peu près tout le feeling des chicanos d’East L.A.

Un an plus tôt le premier biopic d'une longue série avait mis le feu aux poudres. La Bamba relatait la courte vie de cet immense rocker qu'était Ritchie Valens et mettait en lumière l'apport considérable des Hispaniques de L.A. au rock and roll. Une part ignorée en France à l'époque et largement sous-estimée aux U.S. même si tout ça remontait à loin. Les chicanos ont toujours eu leur propre culture, leurs propres codes vestimentaires et leur musique. Un putain de style, un feeling que j'adore. À savoir, un mélange de dureté urbaine et une fidélité sans failles aux ballades doo-wop et soul. Comme du sucré et du salé ... Une élégance aristocratique de la rue.
La musique mexicaine m'a toujours plu. J'adore ces ballades, celles dont s'inspira Dylan pour Pat Garrett and Billy the Kid : les corridos. Des chansons de mecs à peu près tous seuls au milieu du desert près de la frontière américaine...Des lamentations mexicaines largement aussi émouvantes que le blues.
Je me traine cette compil depuis les années 90's Corridos & Tragedias de La Frontera ainsi que les albums de cet incroyable accordéoniste Flaco Jimenez, impeccablement gominé... Des disques qui me suivent depuis toujours.
C'est dans le quartier de East L.A. d'El Monte que s'est développé dès les années 40, cette sous culture urbaine propre aux chicanos. East L.A., un quartier loin de la mer avec son fameux Whittivier Boulevard, une artère qui reviendra dans les textes des chansons.
Ils inventent le look zoot suit d'abord, tellement bien illustré par Kid Créole qui en reprit tous les codes vestimentaires. Long costard et chaussure bi-colore type "spectator", petite moustache, volonté d'apparaitre plus aisé que l'on ne l'est en réalité, le tout accompagné d'une certaine morgue. Un peu comme les mods anglais plus tard. Déjà, le jazz, les bigs bands les accompagnent. Une complicité avec la musique noire qui ne s'est jamais démentie.
Puis dans les 50's, où les choses deviennent sérieuses. Les pachucos se mettent au Rock'n'Roll. Principalement sur le label de Bob keane, Del-Fi Records qui découvre Chan Romero, avec son fameux Hippy Hippy Shake qui deviendra curieusement un classique du Mersey Beat via les Beatles. Et surtout Ritchie Valens, jeune prodige de 17 ans, guitariste exceptionnel d'inventivité mort trop jeune.
J'imagine qu'il fut un exemple pour toutes la communauté. Des exemples pour certains qui reprirent le flambeaux souvent avec succès. Des tubes géniaux, jouissifs et dansants anglophones certes mais avec cet indéfinissable peps hispanique en arrière fond: Let's dance de Chris Montez, Rock On de Trini Lopez, Wasted Days and Wasted Nights de Freddy Fender (un texan par contre).
D'un autre côté, les jeunes se branchent sur le Rhythm and Blues et particulièrement le Doo Wop. Une particularité de cette communauté, ils resteront toujours fidèle à cette innocence Doo wop que tous le monde abandonna dès le début des années 60's. Des ballades imparables comme You Cheated des Shields seront curieusement des hymnes dans des quartiers coupe-gorges.
Dans le même temps des groupes purement hispaniques se mettent à jouer et tout un circuit et un public se crée avec ses Dj's, ses shows et ses soirées.Le goût pour le doo wop se mute en goût pour le rhythm and blues pour donner un style particulier, la "brown eyes soul", subtil mélange de soul et d'influence hispanique. Les stars du moment sont Thee Midniters ou Cannibal & the Headhunters, véritables légendes de la culture Chicano de East L.A. Des groupes, que dis-je, des orchestres au son unique qui n'ont rien à envier aux équivalents noir ou blanc. Il faut entendre la lourdeur menaçante de Land of a Thousand Dances pour comprendre qu'on ne plaisante pas dans ces quartiers.
Dans les années 70's, les luttes communautaires sociales prennent le pas sur la musique et les styles évoluent vers une soul de plus en plus sirupeuse mais toujours aussi élégante. La musique se complique et l'influence hispanique s'affirme.
Mais c'est pendant la période punk que les chicanos se remettent à briller avec les tous premiers bands de L.A. : Les Brat, Los Illegals, The Plugz la musique n'est pas toujours au rendez-vous mais l'attitude et le look sont toujours impeccables. Mis à part un groupe qui s'illustre par un coup de génie : The Zeroes qui produisirent certainement un des meilleurs singles punk de tous les temps, une pépite de rock and roll qui serait bien imprudent de prendre à la légère. Don't push me around. Traduction : Ne me touche pas. Que doit on comprendre ? Un message communautaire ou une simple chanson d'ados ? Surnommés, les mexicans ramones, les Zeroes ont le look punk ultime (c'est à dire pas de look) et un sens inné de la compos rock and roll teenager.
L'histoire de cette communauté continue avec Los Lobos et bien d'autres mais aussi au cinéma. L'acteur, réalisateur Edward James Olmos dépeindra brillamment l'ultra violence de ces quartiers dans American me ou dans des reportages comme Americanos: Latino Life in the United States en tant que producteur, cette fois. J'ai bien peur que le rock and roll soit aussi le fait des hispaniques, le fruit d'une friction entre communautés plutôt qu'une communion béate dans un multiculturalisme harmonieux. Peut être, le prix à payer pour une certaine rugosité...Pour ceux qui veulent "creuser", je vous conseille les merveilleuses compilations East side Story parfait reflet du hit parade chicano ou pour ceux qui lisent l'anglais : Le bouquin, Land of a Thousand Dances: Chicano Rock 'n' Roll from Southern California de David Reyes et Tom Waldman, le seul que j'ai trouvé.
Serge Fabre





















































.jpg)

