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dimanche 30 mai 2021

HiLLBiLLY SuR SeiNe * THéO LaWReNCe * TOeRaG SeSsioNs


Waylon Jennings disait que Sinatra était un chanteur country. J'imagine qu'il parlait du feeling. Probablement, faisait-il allusion à des chansons comme "One for my baby" ou "It was a very good year" qui n'ont rien de country sur la forme, mais qui expriment profondément la même chose que la plupart des chansons réussies dans ce style, une mélancolie typiquement américaine. Je suis sûr qu'un jeune homme originaire de Gentilly en banlieue parisienne, lui l'a parfaitement compris. Théo Lawrence n'a pas vraiment besoin de se déguiser en cow-boy pour transmettre la sincérité de cette musique. L'air de rien, il trace sa route depuis quelques années. Et c'est avec bonheur que je l'ai découvert voici deux ou trois ans, très impressionné par sa capacité à reprendre quelques standards folks en évitant l'écueil des clichés d'un côté et de l'autre celui de l'americana (concept assez fumeux pour décrire la version indie et progressiste d'une musique qui est précisément le contraire). 

 

 

En 2016, Théo a fait un tube "Heaven to me" avec son groupe les Hearts, que j'ai entendu dans une pub mac do. Un morceau qui aurait pu avoir été écrit par Bob Marley (sans le côté reggae) et calibré pour la clique France inter/fip/rolling stone/arte ou finalement rien ne dépasse. Un album de soul un peu sirupeuse, "Homemade Lemonade" et quelques singles pour se faire la main. Un son ouaté produit au millimètre sans grande surprise. J'ai un peu lâché l'affaire, mais récemment, je suis retombé sur lui au hasard de mes pérégrinations youtubesques. C'est désormais sous son nom qu'il évolue avec un changement de direction notable vers la country, accompagné d'un groupe franchement impeccable.




Un album sort en 2019 "Sauce Piquante" qui tombe un peu dans le piège qui guette cette génération de musiciens élevés à youtube : l'échantillonnage de style. On pioche dans tous les artistes qu'on aime et on cherche à imiter leur son. Ce qui donne souvent un manque d'unité dans certains albums quand le procédé se voit trop. Ici, "Come On Back To My Lover" rappelle Marty Robbins, "Petit cœur" et "Baby Let's Go Down to Bordeaux" (quelle idée de descendre à Bordeaux ? continue ta route jusqu'à Toulouse mon gars) Sir Douglas Quintet ou Freddy Fender. "N.O.I.S.E" a tout du bakerfield sound et on y entend Buck Owens, "The Worst In Me", les Everly Brothers etc... Jusqu'à la pochette qui me rappelle étrangement le label Arhoolie, spécialisé dans les disques "roots". Malgré tout cela, le disque passe comme une lettre à la poste. Le niveau est suffisamment bon nous faire oublier la recette... Mais ce n'est pas par ce bout qu'il faut prendre le bonhomme : en cherchant "Working On the Building" d'Elvis, je suis tombé par hasard sur ses sessions studio Toerag. Un studio anglais complètement analogique dirigé par Liam Watson qui a notamment travaillé sur "Elephant" des "White Stripes". Il est bien possible que Théo Lawrence y ait trouvé la formule qui tue. 

 

 

Les morceaux enfin débarrassés de leur production sucrée sonnent bruts et solides. Les versions d' "Adelita", "N.O.I.S.E" et "The Worth in me" rendent caduques celles de l'album. Sur "N.O.I.S.E", la diction a le froid détachement des chanteurs country et la telecaster déchire l'espace sonore comme le faisait celle de Don Rich en son temps. Sur "Working On The Building", c'est le merveilleux vibrato des Staples Singers qu'on entend. "The Worst In Me" se révèle être une magnifique composition... 

 


 

En parcourant youtube, j'ai vite compris que ces gars étaient mortels en session live. A Bordeaux, c'est «Ain’t The Reapin’ Ever Done" d'Eddie Noack qu'ils reprennent divinement. Le guitariste y égraine des licks scintillants comme les perles d'un collier féminin, sur le phrasé hautain de la voix de Théo. Dans les Cardinals sessions, il interprète un titre de son album "Prairie Fire", un folk près de l'os qu'il a le bon goût de chanter sobrement, seul à la guitare. Ces jeunes gens ont commencé très tôt et en ont encore beaucoup sous le pied. Le potentiel est énorme et les aléas de la vie ne peuvent que rendre leur musique plus authentique. Depuis peu, ils ont un fan de plus qui parie sur leur succès et de bons disques à venir.


Serge Fabre

Theo Lawrence Adelita Live at Toerag

vendredi 2 novembre 2018

STaReTZ, FRoM LeaD To GoLD




Ils l'ont fait. Staretz a gravé ses ambitions, dépassé les postures et attitudes sclérosées systématiquement de mises sitôt que l'on acoquine rock et français. From Lead To Gold est un album qui se contrefout du cahier des charges.   Staretz laisse les esprits sectaires s'enferrer dans les clichés et prend la tangente sans suivre d'itinéraire. Ce troisième album est celui de l'aventure. Le groupe sait être efficace, Go Down South l'a démontré avec brio, il y a deux ans, mais l'exercice est vain lorsqu'il se limite à ça. Le temps est venu d'abattre les cartes et de rafler la mise. Je me fous d'un disque de garage de plus, que quiconque puisse vouloir défier les sixties sur leur terrain ne m'inspire que lassitude. Voyez comme ça tombe bien, Staretz s'en fout aussi.




From Lead To Gold est l'album d'un groupe décidé à bouffer tout le gâteau avant qu'il ne soit trop tard. Les quatre musiciens ont pris leurs quartiers au Studio Condorcet, ont convié au festin quiconque est animé par l'envie commune d'ouvrir les vannes en grand. Christian Seminor, complice des années Dau Al Set, rapplique avec ses congas, un guitariste de hard rock se retrouve aux chœurs, Félix Jordan de Sabotage, tandis que le producteur et maitre des lieux, Olivier Cussac, traque la sonorité qui fait mouche et l'interprète avec une implacable justesse. Hammond, Wurlitzer, Violons, Cuivres, Farfisa, Percussions font tournebouler l'esprit, valser les émotions et lorsque l'affaire s'évapore sur un solo de trompette hanté, on reste estomaqué par tant d'audaces.  
Staretz ne nous refuse rien. 



Pas question pour autant de sombrer dans la complaisance, de faire dans l'exercice de styles, d'échapper à une niche pour s'emmerder dans une autre. L'élégance guindée du Funk Philadelphie se mêle aux frivolités d'Asbury Park. Au cœur de la chose, le rock bat toujours. Les ingrédients vont et viennent comme des saveurs sur le palais, pour nuancer la donne, faire respirer la musique, dérégler le quotidien, à aucun moment ils n'éclipsent la sidérante tenue des compositions. On savait Serge Fabre doué en la matière, on le découvre talentueux. Bitter streets en est un parfait exemple, une ritournelle qui joue à la marelle, une guitare espiègle, un tempo léger, le Wurlitzer en fil conducteur et ils font tourner ça comme si les singles existaient encore. 
 


From Lead To Gold est un disque malin comme une fille des rues. Chaque chanson disparait dans le silence avant qu'on y prenne ses aises. St. John's Eve, qui ouvre l'album, commence comme on s'étire, avec une paresse lunaire, puis la mélodie n'en fait qu'à sa tête, nous éveille soudain. C'est à ce moment là que la rythmique nous décroche son  jab du droit, on esquive par une feinte, on se redresse pour répliquer, trop tard, le Hammond nous cueille, l'adversité n'est plus de mise, ne reste que le charme.
Smell of fire est déjà là, en coup de grâce, illuminée par le saxophone de Loïc Laporte, et le disque file comme une balle au dessus du bitume, les paysages d'ombres et de lumières, sans cesse animés, se dessinent dans les phares. That's fine for me s'agrippe à nos cuirs comme une baby de Coney Island, From lead to  gold est une aguicheuse de dancefloor, Memories box, Lonesome king, Tchi tchi kokomo sont autant de franches réussites, des frangines malignes aux courbes mouvantes soulignées par l'inventivité des arrangements et les interventions en embuscade de Pablo Acedo. Ce jeune guitariste est l'indéniable révélation du disque, la singulière personnalité de son jeu amène un décalage salutaire sitôt qu'un titre aurait l’inconscience de trop flirter avec la norme. Entièrement auto-financé, enregistré en une petite semaine, From Lead To Gold ne souffre d'aucune comparaison et se permet le luxe, avec Almost blind, de se conclure en laissant entrevoir une possibilité d'évolution plus radicale encore. Ce groupe n'a pas abattu tous ses atouts. Reste à espérer que quelqu'un, quelque part, dans les médias, les maisons de disques fasse son travail autrement qu'en fabriquant des têtes de gondoles, et donne des moyens supplémentaires à l'expression de ceux qui considèrent, et démontrent, que la musique n'est pas seulement l’œuvre des taxidermistes.

Staretz vient de réussir un splendide album, un disque comme plus personne n'en fait, avec une vivacité qui n'a rien à voir avec la rage, l'énergie feinte des gros bras. From Lead To Gold est fin, racé et digne. Gardez vos comparaisons, j'ai jeté les miennes, ce disque mérite de n'être aimé que pour lui-même.
 

Hugo Spanky 

Dans les bacs le 1er Décembre.
En pré-commande, ici 
Teaser et téléchargement, là

mardi 4 octobre 2016

sTaReTZ † Go DoWN sOuTH




Deuxième album de Staretz, après Panettone Boogie en 2013, Go Down South est également leur premier sur bien des points. D'abord par la force des choses, le décès de Philippe Lombardi, guitariste et complice depuis plus de vingt années de Serge Fabre, a laissé un tel abysse au sein de la formation, et bien au delà, qu'il en devenait inimaginable de continuer en prétendant ne rien changer. On ne cherche pas un remplaçant à celui avec qui on a partagé tant de passion. Je ne cause pas là de musiciens se retrouvant au moment de monter sur scène, ou d'enregistrer quelques chansons. Serge Fabre et Philippe Lombardi étaient partenaires de vie, dans leurs nombreux groupes, dans leur label commun, Bang Records, dans l'amour de la musique et des disques qui se partagent dans le silence. Ces deux là n'ont été éloigné l'un de l'autre que par un étui de guitare glissé entre les deux sièges d'une voiture en route vers le prochain gig. Quand l'un pensait, c'est l'autre qui parlait.


Si son expérience et ses années passées à écumer la France, le Canada et le New-Jersey, font de lui le leader naturel de la formation, dont il est de plus l'unique compositeur (à quand un disque Composed, Arranged & Produced by) Serge Fabre n'en garde pas moins l'âme d'un homme de gang. Et s'il semble être encore le seul à douter de ses capacités à s'affirmer en solo, c'est avec bonheur qu'on le retrouve entouré du fidèle Eric Baldini à la basse (ancien membre des fabuleux Sad Knights), et du tout jeune guitariste Pablo Acedo, salutaire coup de pied au cul des deux croulants. Je taquine, mais il n'en demeure pas moins que le gars est foutrement doué pour ne jouer que l'essentiel et le faire de manière essentielle. Autant dire, la qualité la plus rare chez un guitariste. Je ne vais pas lui en tresser de trop voyantes, mais ce môme est la révélation du disque. Un instinctif.
A ces trois là, s'ajoute Christian Pagani à la batterie, venu en dernière minute pallier avec brio au départ de la chahuteuse Misty White. 


Surtout, Go Down South semble avoir donné une plus large place au producteur Olivier Cussac, grand manitou du légendaire studio Condorcet de Toulouse. Et pour un mec comme moi, qui lit des bouquins d'ingénieur du son plus volontiers que ceux des chanteurs, c'est un minimum de dire que ça compte. Plus encore quand le producteur est doublé d'un joueur de claviers hors pair, virevoltant au gré des chansons de l'orgue Hammond au Farfisa, du Wurlitzer au piano. Olivier Cussac apporte un courant d'air chargé de mille parfums à Go Down South, il ventile les esprits et l'ensemble swing avec une légèreté déterminée.

Mais vous pouvez coller Tom Dowd à des besogneux, ça n'en fera pas des orfèvres, vous pouvez habiller des plus beaux saphirs la brailleuse du quartier, ça n'en fera jamais la Callas. La qualité la plus évidente de l'album est celle des compositions de Serge Fabre. Pour le coup, il m'a scotché. Terminé de baisser la tête sur le guidon et de foncer droit devant en alignant les morceaux teigneux, place à l'émotion, notre homme a sorti sa palette de couleurs, et le tableau a une profondeur, une richesse de teintes, que j'aimerai entendre plus souvent dans un disque de Rock'n'Roll. Et si That's my home ouvre le bal avec des accents de Sneakin' suspicion dopé au Sunny Delight, c'est avec une fraicheur que le groupe de Wilko Johnson et Lee Brilleaux n'avait déjà plus au moment de graver leur troisième album. Autant faire tir groupé, les morceaux les plus enlevés sont maitrisés, enthousiastes, puissants, rouleurs des mécaniques, Staretz connait son Bo Diddley beat sur le bout des doigts, n'en parlons plus. Vous avez là de quoi faire virevolter vos soirées sans choper une gueule de bois. Il n'empêche que ce qui me branche le plus, c'est tout le reste. Et, coup de bol, tout le reste il y a.

A commencer par mon hit du moment, ma cajoleuse ensorcelante, Should I let her know. Purée, ce que je l'aime celle ci. C'est mieux qu'une chanson, c'est une promesse. Celle d'entendre Serge Fabre sans fard, ni carapace, l'âme à nue, comme Gram Parsons en d'autres temps. Est-ce par clin d’œil au Grievous Angel et à Emmylou Harris que la jeune Heloïse Bourret vient mêler sa voix à la mélodie ? Sortez moi ça en single et que les radios fassent leur boulot. Venez pas me chatouiller avec vos émissions d'indépendants de la FM, vos prétentions de D.J insoumis, si ce titre là ne s'immisce pas illico dans votre playlist. 


Go Down South porte bien son nom, l'album trace sa route en direction de Memphis plus souvent qu'à son tour, pour preuve l'impeccable Rolling down my way et son piano roublard, avant de bifurquer sur les terres du Rhythm & Blues avec un (Let's try) My way of loving au jumpin' groove plus tendu qu'un corset sur la poitrine d'Aretha Franklin. Ce machin là est emballé, c'est pesé comme un single du Spencer Davis Group. Et croyez moi sur parole, quand Jesus vient avec son Dobro conclure la première face, il n'existe plus de frontière, ni d'océan, entre la Garonne et le Delta du Mississippi.


Je vous ai causé du son façon juke joint ? A croire que les gonzes ont transformé le studio Condorcet en sous sol de villa de Villefranche-sur-mer. Écoutez les guitares sur Radio man, qui viennent se chercher des crosses tandis que l'orgue tapisse l'arrière salle. Exile on Concorde Street. Un peu plus loin sur cette seconde face, Canadian tears réalise ce petit miracle de faire s'épouser délicatesses Country et accents Jazzy à la Leon Redbone tout en réussissant le tour de force de sonner comme du Lou Reed ! Avec la ballade sous tension, Can't stand the truth, ce Canadian tears me fait regretter qu'il ne se soit pas glissé dans la tracklist un ou deux titres supplémentaires dans cet esprit là. Staretz démontre une telle capacité à élargir le spectre qu'il en devient presque réducteur pour eux d'aligner deux rocks d’affilée, fussent-ils de haute volée. Ce n'est que mon avis, mais je le partage.


Reste que Go Down South s'impose sans hésitation comme le disque indispensable pour aborder la dernière ligne droite de 2016. De quoi se tenir droit face aux bourrasques de mistral et aux coups bas de l'existence. Et si tous ceux d'entre vous qui se réclament des Dogs, du J.Geils Band, du E.Street Band, de Bob Seger, du Memphis sound, de Muscle Shoals, de la Soul, du Roll, du Pub et du Rock ne passent pas commande illico presto sur le site de Bang Records, c'est à n'y plus rien comprendre. Ou plutôt, si. Et c'est surement pire. Staretz, Go Down South, maintenant chez vous et dans les vitrines de tous les disquaires compétents. Faites passer le message.

Hugo Spanky 
 Bang records




samedi 5 mars 2016

C'eST aRRiVé PRèS De cHeZ VoUS


Les matinées se suivent mais ne se ressemblent pas. Lundi, les ennuis commencent dès l'ouverture de ma boite à lettres, par une missive du trésor public me sommant de régler une amende, coupable, que je suis, d'avoir osé dépasser la vitesse autorisée. 
Le lendemain, bien mieux gâté par le sort, Les Ennuis Commencent prennent la forme de deux galettes de ma matière favorite, la wax, glissées dans un colis venu se caler dans la chaleur toute relative de mon hall d'entrée, royaume des courants d'air.

J'avais déjà en son temps eu l'occasion d'écouter le 1er des deux disques, Superfriends, un E.P 25cm de 2010, et je n'y étais pas revenu plus que ça. Non pas qu'il soit mauvais, loin de là, ce EP au look Big Beat se classe même plutôt dans le haut du panier. Par sa production d'abord, incisive comme un taquet dans les gencives, et aussi par la haute tenue de ses compositions. Une constante chez Les Ennuis Commencent, cette capacité à écrire de vraies chansons avec de gros morceaux de mélodies dedans. Pas de fausse note non plus du côté des (4) reprises, avec en tête de gondole, agréablement assaisonné à la sauce T.Rex, plus que Rolling Stones, le Come on de Chuck Berry, ainsi qu'une touchante version de La belle saison des Dogs. Tout juste si le Suspicion d'Elvis, malgré toute la prudence d'approche, s'avère trop intouchable pour être dompté. Mais le geste est beau et la tournerie addictive.
Non, vraiment, si cet accrocheur et concis opus ne m'avait pas plus bouleversé que ça, c'est uniquement parce que parfois, on se croise plus qu'on ne se rencontre. 


L'histoire aurait pu en rester là, sauf que Les Ennuis Commencent, en plus d'avoir de la ressource, ont de la culture, et qu'avec leur nouvel album, Love-O-Rama, ils ont décidé de nous la faire partager pleinement. Je les en remercie en votre nom, vu qu'il va vous falloir encore attendre le délai de La Poste avant de pouvoir goûter à cette petite merveille.

Plus sensuel que son prédécesseur, Love-O-Rama s'épuise d'autant moins qu'il nous dévoile un éventail de charmes d'une richesse que je n'aurai pas soupçonné. Le disque des Ennuis Commencent fait montre d'une inventivité que je n'ai eu de cesse d'espérer, avec une invariable déception, de la part de bien plus illustres qu'eux. Croyez pas qu'Atomic Ben, frontman du groupe, m'a glissé un bakchich, je ne le connais que de l'avoir vu en concert. Aussi, je le dis sans entrave : Les Ennuis Commencent excellent là où s’effondrent Brian Setzer, Imelda May et toute la clique des revivalistes. 
En prenant le contre pieds des puristes, en s'autorisant toutes les audaces, le groupe efface les frontières des genres et, luxe suprême, nous propose d'écouter un disque qui ne rentre dans aucune niche.  Love-O-Rama est malin, parce que moderne, actuel, dynamique et racé. En plus d'être impérialement enregistré. Grâce à d'essentielles touches d'orgues, quelques délicats motifs d'accordéon, en s'appuyant sur des chœurs féminins, en utilisant les possibilités du studio avec un instinct mêlé d'intelligence, le groupe permet à sa musique de nous faire voyager autrement que dans la soute à bagages. 


Les originaux sont cette fois encore particulièrement chiadés, The french playboys motorcycle boys (auxquels je revendique l’appartenance))), Marwine Tagada (un instant-hit que les programmateurs radio seraient bien avisés de passer en boucle), When Elvis was the king, I ate my burger, Off the bunch, tous vous travaillent les méninges avec le même swing vicieux, plus que nerveux. C'est la grande intelligence du truc, laisser les coqs de basse-cour monter les watts, et au lieu de ça, attaquer directement au pelvis. Ma préférée du lot, Johnny's dead (remember me...putain faut absolument que je cause de Joe Meek, un de ces jours) fait preuve d'une telle inventivité avec son drive à l'orgue, qu'elle ne supporte, comme toutes les jolies filles bien balancées, aucune comparaison.  
L'aplomb qui les caractérise leur permet de réussir une impressionnante relecture hantée de 2000 light years from home qui, loin d'avoir le doigt sur la couture, apporte au morceau des Stones bien plus encore qu'il n'en contenait à l'origine. Ne vous privez pas de ça. Ne soyons pas de ceux, trop nombreux, presse en tête, qui à trop scruter au delà de la Manche, jusque sur l'autre rive de l'Atlantique, se privent par ignorance, ou pire par snobisme, d'un disque qui n'a rien à envier à la concurrence anglo-saxonne.

Je pourrais chercher des exemples et des contre-exemples, en faire des caisses. Sauf que Les Ennuis Commencent n'ont besoin d'aucun subterfuge pour briller. Ils s'inscrivent dans le prolongement d'une ancienne tradition, celle des groupes de maniaques compulsifs, pas des gars tombés du nid pour venir se faire une branlette sous les projos. Non. Ceux dont je parle sont, furent, ont été -bises à tous ceux qui ne sont plus là- de véritables passeurs de cultures. Pas le genre à enfoncer le sempiternel même clou. Des passionnés capables de cuisiner un gumbo avec des ingrédients aussi variés que la Pop new yorkaise ultra nerveuse de Sylvain Sylvain, les mélodies de Buddy Holly, la démence des accès de furie de Johnny Burnette, et les symptômes hallucinés des producteurs siphonnés. En France, cette honorable tradition puise sa source du côté des Dogs bien sur, mais aussi dans des formations restées dans l'ombre comme Jezebel-Rock, dont Les Ennuis Commencent, sur Love-O-Rama, reprennent le Teenage queen, et qu'il ne serait peut être pas idiot de redécouvrir. Leur héritage est maigre, mais doté d'un charme que le temps n'altère pas. Une poignée de singles et deux 25 cm - dont un avec Marc Police- parus sur Big Beat records au début des années 80 sont là pour en témoigner.



Et si, dorénavant, les villes manquent de salles pour accueillir les groupes, si elle est bien révolue l'époque où l'on déambulait, dans une même nuit toulousaine, des Trois petits Cochons au Roxy, du Speakeasy au Concombre Masqué, avant de s'achever au Pied, au Barafût ou au Bikini, il n'empêche qu'il fait bon de savoir que quelques acharnés tiennent le maquis jusque dans les provinces les plus reculées (non, j'ai pas dit que Decazeville est un bled paumé))). Que ce soit Methanol production d'Atomic Ben ou Bang records, le label de Serge Fabre et du regretté Philippe Lombardi (on t'a envoyé du monde pour te tenir compagnie, t'as vu ?) qui défend Staretz, distribue Bruce Joyner, Tav Falco et une multitude d'autres, chacun d'eux avec peu d'armes, mais beaucoup de volonté, s'inscrit tête haute et en première ligne pour contribuer à faire avancer le schmilblick. 
Mais assez joué les régionalistes, je vais finir par en faire oublier que, loin d'être une assemblée de gloires locales, Les Ennuis Commencent ont bel et bien les compétences requises pour faire swinguer la casbah, valdinguer la morosité et afficher complet dans le cœur des bad boys, comme dans celui des Suzie Q. Ils ont la classe universelle, à vous de les mettre sur orbite.  

samedi 14 février 2015

BoB DYLaN Le LéGioNNaiRe De La MuSiQUe


Au dos de la pochette de son dernier disque, Bob Dylan, au bras d’une mystérieuse femme masquée, contemple un single Sun, comme si l’étrangeté de la musique de Memphis était la dernière énigme qui lui restait à résoudre…

En 2013, Misty White enregistrait son album pour Bang records au studio Sam Phillips Recording (Memphis) avec aux manettes le guitariste des sessions Sun de la grande époque : Roland Janes, malheureusement décédé depuis. Quelques jours avant, il venait d’enregistrer, au même endroit, notre fameux Zimmerman… Et Misty n’était pas peu fière que Roland Janes note son numéro de téléphone juste au dessous de celui de Dylan. Bien que ce disque soit un excellent délire de crooner country, la connexion avec Sun me paraît maintenant évidente.


Dylan reste avec Elvis, les deux artistes dont j’aurai tout aimé : des premières notes des Minnesota Tapes à ces ballades sirupeuses de 2015. Comme Elvis, il n’a été qu’habité par la rugosité de la musique américaine, le blues, le gospel, la country….  Ce qui les rend tous les deux imperméables aux interférences des époques qu’ils ont traversées. Mort trop tôt, le King aurait été du même bois.



Et c’est en rocker que je vois Dylan, depuis ce fameux concert de Toulouse de 1993 au palais des sports. Je revois encore la salle coupée en deux, la scène avancée pour combler le vide d’un public plus que défaillant à cette époque.  Le menton collé sur la scène, j’ai tout observé à ses pieds : son look impeccable avec son pantalon de mariachi, ses plans de guitares électriques quasiment improvisés (plus proches d’un Chuck Berry que d’un Doc Watson), ces copieuses engueulades hors micro avec ses musiciens (putain de caractère!!), ses tubes complètement déstructurés que je reconnaissais à peine aux paroles… Si il y a un moment où j’ai approché la fragile flamme du rock and roll, c’est bien ce soir là…

 

Je venais de m’acheter le premier Bootleg Series quelques temps auparavant, et c’est avec ce disque que j’ai vraiment découvert  Dylan. Mon père avait le concert au Bangla Desh avec George Harrison, mais gamin, je préférais son disque de Bill Haley, (une compil des années 70 avec une femme à moitié nue dessus. Enfin… elle était peut être habillée mais je m’en souviens comme ça). J’ai du attendre d’avoir 24 ans pour comprendre un peu mieux de quoi il en retournait. Je sentais un peu quand même que l’orgue de Mickey Gallagher qui donne sa couleur à London Calling ça venait de Like a rolling stone. Et Bijou reprenait Si tu dois partir, ça sentait bon l’électricité. 

 

 

Faut dire que le Bobby, on l’a mal compris. Chouchou des universitaires indignés, il les avait pourtant envoyé paître en 1963 lors de la remise du prix Tom Paine. Du haut de son génie juif, Il avait senti le piège et la tentative de récupération très tôt.  Quant on visionne les conférences de presse des années 60, on est frappé par la niaiserie des questions posées et la gène de Bob qui s’efforce de rester courtois… Même s’il était sensible aux droits civiques, ce qui est un minimum, il n’était pas plus que ça intéressé par les idées «progressistes». Ce qui le branchait, lui, c’est la musique américaine, encore et toujours... jusqu’à son dernier souffle. 



Le folk évidemment
L’Amérique attendait un héros, un nouveau Jerry Lee ou un Buddy Holly, mais c’est par le folk que ça arriva.  Dès l’adolescence, dans le Minnesota, c’est le son de la country qui le fascine. Le SON !!! C’est ça la musique américaine… Les types ont un son à eux avant tout le reste. Avant le look, avant la virtuosité ou les paroles. Le jeune Bob s’intéresse au folk, car c’est la seule musique qui lui semble intègre à l’époque. Il «emprunte» une vingtaine de disques à ses «potes», des raretés folks introuvables. Ils le retrouvent et lui font un brin la leçon. Ce sont ces petits détails de sa biographie qui me le rendent si précieux. Comme ces heures passées à décrypter les chansons…




La scène folk où il débarque début 1960 est finalement assez bidon : faux prolétaires, (futurs dentistes, comme le dit Dave Van Ronk dans  sa bio)  faux bouseux, faux artistes bohèmes, véritable revival en revanche et donc caricature des années 20. Mais comme toujours, la réalité est plus compliquée que ça et tout cela n’empêchera pas l’émergence d’un son magnifique, celui de Vanguard Records ou de Folkways, d’artistes excellents comme Eric Von Schmit, Fred Neil ou Tom Rush…
Le jeune Bobby, lui, a beau raconter des bobards sur sa biographie à qui veut l’entendre, il n’en reste pas moins crédible que les autres. Ramblin Jack Elliott, fils de médecins juifs de Brooklyn se fait passer pour un vieux baroudeur…  Mais Bob, lui, est déjà trop hillibilly pour cette scène, la voix trop rude. Il rompt le procédé « folk » (c’est à dire la transmission orale de la musique) le jour où il se met à composer. Il est déjà ailleurs et quand surgit le Freewheelin’ Bob Dylan, c’est toute l’Amérique qui retrouve la filiation de ses prophètes. De Jimmy Rodgers à Hank Williams. Les milieux noirs sont aussi touchés et c’est un tour de force à l’époque. Y pas longtemps, J’ai refermé A l’affut, la bio de Bobby Seale, le fondateur des black panthers. La seule allusion à la musique qu’il fait, c’est à propos du jeune Bobby dont il décode les paroles à double sens. Les groupes Gospel le reprennent aussi. Les Staples Singers entre autres.


C’est aussi le premier à produire des textes qui font le pont avec la littérature, sans doute l’influence beat, Kerouac et Ginsberg. Freewheelin’ … marque la cassure : Écriture automatique, surréalisme ou Rimbaud ? Les français ont toujours, un siècle d’avance quand il ne s’agit pas de musique. Patti Smith et autres Tom Verlaine ne s’y tromperont pas. Justement, les rockers new yorkais de 1975 (j’ose plus utilisé le mot «punk») parlons en. Patti Smith habitait l’hôtel Chelsea, voisine de palier d’Harry Smith, artiste génial, musicologue visionnaire, l’homme qui avait collecté les chansons pour sa monumentale Anthology of American Folk Music de 1952 qui fut finalement la matrice de toute cette scène folk. Inutile de vous dire que peu des suiveurs du punk, comprendront la connexion avec le folk des années 20 : L’honnêteté et le dénuement.


Mais aussi le rock and roll !!!
Il affirme avoir assisté à la fameuse tournée qui mit fin à la courte vie de Buddy Holly. Puis accompagna plus ou moins Bobby Vee dont il reprendra les morceaux en tournée dans les années 2010. Ça ne le quittera vraiment jamais et il le retrouvera en électrique bien sûr, et plus encore avec les musiciens de Ronnie Hawkins, connu sous le nom des Hawks, le futur Band. Ces mecs sont comme lui : du Nord.
Ils connaissent les hivers rudes, les concerts à deux balles dans tous les bars de l’Ontario : reprendre Bo Diddley devant des routiers canadiens, ramasser le matos à moitié bourré et repartir en camionnette dans la nuit, les essuie-glaces à fond à travers la tempête. Robbie Robertson est à l’époque le meilleur guitariste blanc de rock and roll  sur la planète. Je ne me suis jamais remis de sa partie de guitare sur la version de Who do you love de  Ronnie Hawkins. Il a vite compris que tout était dans le touché : il bosse les morceaux d’Howling Wolf pendant des heures : juste une note qu’il arrive à faire sonner de manière à ce qu’elle vous vrille le cerveau : la quintessence du blues.


La collaboration avec Dylan est un cataclysme : la tournée anglaise, le fameux concert où il se fait traiter de Judas. Et puis…les Basement Tapes…. Ressortis en intégralité en 2014 et que j’attendais fébrilement depuis des mois. Comme pour les Sun sessions d’Elvis, la magie opère de manière un peu mystérieuse. Est ce un état d’esprit, une certaine décontraction, la voix trainante de Dylan couplé à l’aisance du Band ? On ne sait pas vraiment : Dylan fait trainer les syllabes : Ooh, baby, ooh-ee. It’s that million dollar bash. Il n’a déjà plus grand chose à prouver. C’est juste pour la musique et cette bande de canadiens.


 

 
  

La fête est loin de se terminer, car si on regarde bien les chefs d’œuvres se sont accumulés. Dylan, Blood on the tracks dans les années 70, les trois albums chrétiens, Oh Mercy, et la renaissance à partir de Time Out Of Mind jusqu’à maintenant. Toute une vie à acheter ses disques…toujours surpris à chaque fois  de leur niveau de qualité, la chance d’avoir été le contemporain de ce «légionnaire de la musique» comme il se surnomme lui même. 





Pas très original, me direz vous, d’être fan de Dylan, mais c’est ce que j’avais à dire sur ce petit gars du Minnesota.

Serge Bang 
http://www.bobdylan-fr.com  (Excellent site de traduction de ses paroles)
http://www.bangrecords.com (L'album de Misty White et de nombreux autres à un clic de vous)