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dimanche 3 mars 2024

CaRBoN/SiLicON


Une envie de faire dans l'utile me prend. Balancer à qui en voudra une vingtaine de titres des méconnus Carbon/Silicon. Du rock moderne élevé dans la tradition. Comprendre un groupe qui sample le riff de Street fighting man, colle le refrain de Mama we're all crazee now par dessus et parvient à un résultat qui ne ressemble en rien aux Rolling Stones, encore moins à Slade. Ailleurs, ils flanquent une secousse à You really got me. Je vous laisse le plaisir de découvrir les autres samples, ces types ont du bagage. Tenez-vous bien, ils font aussi des morceaux qui ne doivent rien à quiconque. 

Carbon/Silicon décroche le pompon dans la catégorie des groupes injustement passés inaperçus, ce qui est plutôt con dans la mesure où pas grand chose d'autre de bandant n'a émergé durant leurs dix années d'existence, de 2003 à 2013. Et pas moyen d'invoquer le prix du disque pour excuser le public, les leurs étaient gratuits !

Toqué d'internet, motivé par l'association des mp3 et du P2P, le duo ne s'est pas emmerdé à démarcher des labels, ils ont créé un site alimenté par leurs enregistrements. Au fil du temps une quinzaine de EP et six LP (dont un live) vont ainsi être mis à disposition avec tout ce qu'il faut pour assembler sa propre copie, la pochette recto/verso aux dimensions qui vont bien et même le label à coller sur le cd. Sans spam, sans inscription à un compte à la con, sans donation à verser, on n'est pas chez Bruce Springsteen. Les EP font office de laboratoire, bordéliques à souhait, usant de samples frauduleux défigurés par la mise en boucle, calés sur des morceaux dont le rock anglais à perdu la recette. C'est souvent cradingue comme une démo et parfois impeccablement abouti, on suit l'évolution de certains morceaux en clandestin planqué dans un coin du studio. J'adore ça. Pour situer, le son global est celui que Mick Jones a collé au premier album des Libertines, associé à un fatras d'électronique à deux balles. 

D'abord simple duo, Tony James/Mick Jones, deux guitares à fond les ballons, un sampler et une boite à rythme, la formation s'étoffe pour les concerts avec bassistes et batteurs intérimaires recrutés parmi les potes disponibles (dont Topper Headon le temps de quelques dates) sans que ça crée de grands chabardements dans le processus. Carbon/Silicon fait dans le basique, deux mélodies, un riff et ça creuse le morceau. Il leur arrive de partir en vrille en cours de route, le riff devient boucle, des effets se fracassent sur le beat inamovible, on flotte dans une bulle ecstatique.


Leur premier morceau se nomme MPfree manière de bien situer (MPfree, vous l'avez ? MP3 prononcé à l'anglaise. On est bon, je continue). MPfree est une démo qui désosse My generation façon tribal. Quand je dis tribal, je ne parle pas du genre musical, mais des tribus qui vous réduisent le crâne, avant de faire rotir vos cuissots. Le titre a été publié en 2002 dans un élan de générosité censé ralier les masses populaires à leur cause. En avant toute vers une panacée de musiques libérées des contraintes mercantiles. Quand ils ne sont pas dans leur studio, les Carbon/Silicon sont sur la route, ils ont repiqué au truc, incitent le public à filmer et diffuser leurs concerts sur la toile. Le coeur des clubs bat encore, sans nostalgie, Mick Jones n'est pas du genre à rabacher, quant à Tony James c'est un ancien de Sigue Sigue Sputnik, il en sait plus long sur l'avenir que sur ce qu'il a fait la veille. Sans manager, sans soutien, sinon le bouche à oreille, le groupe donne une quarantaine de concerts qu'on ne diffusera pas dans les écoles de musique. En 2005, un premier album, A.T.O.M (A Twist Of Modern) est mis en ligne. Les samples sont abandonnés, le son devient moins fourre-tout, une cohésion s'affirme. Quelque soit l'assemblage, les compositions de Carbon/Silicon ont en commun une solidité mélodique typique de Mick Jones à laquelle s'additionne quantité de surprises dans la mise en place. On connait le bonhomme, fragile niveau justesse, si ce n'est qu'il déverse tellement d'émotion et de conviction qu'on se fout pas mal du reste. D'autant que c'est pas avec sa guitare qu'il va faire plus propre. Tony James se charge de l'électronique et accessoirement en rajoute une couche dans l'approximatif. L'année suivante Western Front prend la relève avec la même arrogance.



En 2007, ils se cotisent et montent leur label pour commercialiser deux EP (The news et The magic suitcase) en préambule à un album distribué en circuit traditionnel. The Last Post présente de nouvelles versions de titres auparavant parus sur le net. Bouillonant et nerveux, le disque capte l'essence du groupe, tout en lui appliquant une production dopaminée. Ils en profitent pour faire de la promo en France, séance de dédicaces, showcase, concert à Paris. Les seuls qui se sont bougés pour en parler sont les mecs de Médiapart, dont la démarche est similaire à celle du groupe, utiliser internet comme l'espace de créations et de liberté qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. On est beau avec notre supermarché virtuel. Il en reste un reportage qui traine encore sur youtube. Le duo de base en goguette à Paname, avec leurs sourires à flanquer des syncopes aux dentistes.


The Last Post file tout droit dans les bacs de soldes, malgré une belle édition française en double cd, avec l'apport d'un live, sur l'éphémère label Archambault. A ce rythme là, c'est retour au système D pour l'ultime album du groupe, et aussi le plus finement ciselé, The Carbon Bubble mis en ligne en 2009 après une tournée des clubs anglais, une autre en Amérique et quelques participations à des festivals, SXSW au Texas et Coachella en plein après midi. C'est un truc auquel je me suis habitué en regardant youtube, la plupart de ceux qui m'interessent suffisament pour que je traque les publications des allumés qui filment les concerts avec leur téléphone, jouent à l'heure de l'apéro du midi. Remarquez que ça doit être cool, à 14h t'es peinard, tu peux te faire une bonne bouffe et écluser au soleil en tirant sur des spliffs. C'est pas comme si Tony James et Mick Jones s'étaient connus la veille. Ils étaient déjà complices à l'époque des London SS, avant que l'un forme Clash et l'autre Generation X, ça remonte à l'acné juvénile, doivent avoir des sujets de conversations. Ils ont évolué en parallèle, branchés sur l'actualité des clubs, l'esprit grand ouvert sur les possibilités d'évolution. Sigue Sigue Sputnik les a réuni une première fois lorsque Mick Jones mettait leur son au point, avant de fonder Big Audio Dynamite. Ces deux là doivent avoir de quoi remplir des carnets, si la skunk leur a laissé des souvenirs, je ne cracherais pas sur une autobiographie commune. 




En attendant, je suis en mission d'utilité publique, sans guitare mais avec des mp3. Je vous ai sélectionnné vingt morceaux de Carbon/Silicon, parmi la cinquantaine qu'ils ont publié. Leur site a été vidé en 2010, après la mise en ligne du titre Big surprise, une merveille de  pop anglaise. La révolution internet a du plomb dans l'aile, l'illusion fut belle. On a bien le droit de rêver. 

Pour ne pas se quitter sur une fausse note, je ressuscite l'esprit du groupe, ne les ratez pas une seconde fois. Vous ne serez pas volés sur la marchandise. 

Hugo Spanky

CarbonSilicon mp3 (box)

CarbonSilicon mp3 


jeudi 29 novembre 2018

SiGUe siGUe SPuTNiK



Sigue Sigue Sputnik ne m'inspirent aucun superlatif,  Sigue Sigue Sputnik ne sont les meilleurs en rien, mais on a été un peu vite en besogne pour voir en eux les pires de tous. Le rocker lambda n'a pas son pareil pour se comporter en petite vieille, après tout, rejeter Sigue Sigue Sputnik en 1984, c'était comme s'effrayer des New York Dolls dix ans plus tôt.
Ok, ils sont laids comme seuls les anglais peuvent l'être, leurs dégaines, leurs provocations à deux balles, leur insistance à vouloir être nimbés en permanence d'une aura de scandale, tout ça, et les publicités entre les chansons, n'a pas vraiment aidé à leur donner la crédibilité que l'on accordait sans broncher à, je sais pas, défoulez-vous, U2 ? Pourtant en matière de crédibilité rock, le groupe se pose là, baptisé à Paris en première partie de Johnny Thunders, parrainé par Mick Jones, fondé par son ancien complice des London SS, Tony James, éminence grise de Generation X, l'homme qui composa Russian roulette pour Lords of The New Church, c'est quand même pas trop mal comme bulletin de naissance. Generation X ! Un des groupes les plus sous-estimés du punk, malgré des albums qui vieillissent en conservant leur charme d'origine. Tiens, bien vieillir, c'est un peu ça le fond de ma pensée. Sigue Sigue Sputnik, comme Big Audio Dynamite, vieillit bien. Ils ne sont pas des caisses à avoir cette qualité, encore moins parmi ceux qui ont misé sur la modernité, chose, on le sait, qui lasse aussi vite qu'elle a pu surprendre.


L'apanage le plus communicatif de Sigue Sigue Sputnik fut l'enthousiasme. Dans une Angleterre livrée à la dépression gothique, voila qui faisait un bien fou. Les gars cumulaient les moues d'Elvis Presley, posaient les riffs minimalistes de Marc Bolan sur la rythmique hypnotique de Suicide, maquillaient l'ensemble à coups de samples puisés dans le répertoire Deutsch Grammophon et envoyaient le tout dans un hyper espace de manga porno. Tony James, Prince, Mick Jones, j'en reviens toujours là sitôt qu'années 80 riment avec réussite artistique, ont pigé le topo, plutôt que d'ignorer les technologies, soumettons-les, plutôt que de s'apitoyer sur le désastre, réveillons les méninges.


Le 20eme siècle a écrasé les peuples par la guerre d'abord, par l'argent ensuite, Sigue Sigue Sputnik est une satire de ce constat, des missiles passent au dessus des piscines de Beverly Hills pour s'écraser sur les ghettos. Le groupe fera un triomphe au Brésil. Encore un point commun avec Big Audio Dynamite, Rio rocks! et Sambadrome, comprenne qui voudra. Autres similitudes, le goût pour les maxi singles, les remix extended qui rendent maboules, les reprises inclassables (I could never take the place of your man de Prince, Always on my mind de Presley, toutes deux impeccablement réussies), les formations mutantes, l'utilisation du web comme mode de distribution et les comebacks improbables.




Flaunt It est une sorte de classique à l'échelle de 1984, une curiosité qui entre une pub pour L'Oréal, une autre pour NRJ, donne à entendre une musique hybride aux modulations évolutives. Produit par Giorgio Moroder, le disque dévarie une formule établie par Eddie Cochran et Buddy Holly, sans rien en renier. A l'image du monde qu'il annonce, le notre, avec ses écrans géants convulsifs, Flaunt it overdose consciemment l'auditeur, exige de lui une attention permanente pour mieux lui laver le cerveau comme le font les médias livrés aux publicitaires, les jeux vidéos obsédants. Sigue Sigue Sputnik est un concept parfaitement exécuté par une horde de gremlins ricanants.
Dress For Excess, leur second album est celui qu'il vous faut pour piger le génie de la chose. Un make-up technologique raisonnablement dosé, co-produit par Tony James et Neal X le disque délaisse quelque peu l'oppressive agressivité de son prédécesseur et tape au cœur de la cible. En offrant une plus large place à la guitare de Neal X, en soignant des mélodies pas si mal branlées, en samplant Who et Led Zeppelin plus souvent que la Toccata de Bach, le groupe délivre un album qui aujourd'hui encore, et peut être aujourd'hui surtout, apporte une fraicheur salutaire. Un parfait reset pour tous ceux qui ont l'impression persistante d'avoir serré du bulbe.


Avec des têtes de gondoles comme Rio rocks!, Hey Jane Mansfield superstar, Supercrook blues, les sublimes Albinoni vs Stars Wars et Dancerama, Boom boom satellite, conclut par un Is this the future en forme de résurrection de Ziggy Stardust, en flirtant avec les mélodies caractéristiques des 50's pour mieux les détourner, Sigue Sigue Sputnik incarnent ce que les Beach Boys de Surfin' USA furent au Chuck Berry de Sweet little sixteen. Dress For Excess est le disque que les Cramps n'ont jamais eu l'audacieuse inconscience d'enregistrer. C'est dommage pour eux, mais rien n'indique qu'il faille l'ignorer plus longtemps. 

Hugo Spanky


samedi 24 novembre 2018

BiG AuDiO DYNaMiTe 📣 PReMièRe BaLiSe aPRèS muTaTioN



Mine de rien, c'était pas si simple que ça au début des années 80 pour un dingue de musique. L'écoute se pratiquait dans le salon sur la chaine stéréo familiale, les rares fois où il était déserté, ou alors dans sa piaule, comme un creva, sur un magnétophone pourrave. Dans quelques rares bistrots, quand ils n'étaient pas monopolisés par les concours de coinche. Autant dire qu'il fallait aimer ça, s'y accrocher quitte à passer pour un excentrique dépourvu de vie sociale.

L'arrivée du walkman changea la donne. Un peu. Le walkman était cher, très cher. Chacun usa de son imagination et de son audace pour s'en procurer un. Encore fallait-il trouver la musique qui va avec. Walkman et Ghetto Blasters ne sont pas des outils pour symphonies planantes, ils évoluent dans un milieu hostile aux mélomanes, moteurs impatients, hurlements de klaxons, cris et brouhaha. Vous ne voulez pas fermer vos gueules, bordel, j'écoute Tangerine Dream !!!! Aucune chance que ça le fasse. La bête ne se nourrissait pas de frappes chirurgicales. Le Hard Rock ne fonctionnait pas trop mal pour si peu qu'une grosse caisse disco tamponne le tempo et que les guitares ne manquent pas d'épaisseur. Highway to hell était nickel, ZZ Top aussi et Van Halen. Mais sorti de là, balancer du rock énervé dans les écouteurs était l'assurance de se vriller les tympans, l'équivalent de la craie sur le tableau qui vous traverse le ciboulot. L'outil a façonné la musique, la guitare devenue subalterne, place aux basses suramplifiées sur cassettes chromdioxid. Sauf que de ce côté ci de l'Atlantique, à Londres comme à Toulouse, hormis les compilations Sugarhill que Vogue distribuait dans nos supermarchés, des groupes qui avaient anticipé la donne, y en avait pas.



New York a montré la voie. Le Hip Hop, l'Electro -l'Electro HipHop en fait- ont calibré la formule, viré les agaçants mediums, placé des ribambelles d'aigus qui tourneboulent dans la stratosphère autour d'une planète d'infrabasses sismiques. Le pied intégral. Et la panique totale chez les rockers. Cette fois ci, il n'était plus question d'attaque générationnelle, de jeunes loups qui viennent pisser sur les mollets d'Apollon, rien à voir, ceux qui ont choisi d'attendre que ça se passe sont morts momifiés. On ne lutte pas contre le progrès. Et c'est là que Big Audio Dynamite (le nom résume tout ce que j'ai dit jusque là) fut grand. Et indispensable. BAD ! These are the things that drive me crazy (crazy, crazy...) BAD ! Oh putain, ça secouait sacrément dans le bastringue. 
Un ghetto blaster, Mick Jones s'en trimballait un depuis un bon moment déjà et pas seulement pour prendre la pose devant les photographes, le bougre s'en servait. Forcément qu'il avait pigé la forme à refiler aux cartouches pour qu'elles soient efficaces. Il avait pigé si vite qu'aucun autre n'avait seulement commencé à y réfléchir. Il fonde Big Audio Dynamite en 1984, recrute sa troupe avec la créativité pour unique critère de sélection. Mick Jones ne cherche pas des virtuoses, hors de question d'organiser des auditions, il veut un groupe à l'image des gens qu'il côtoie dans les clubs, venus de tous les horizons, déterminés à exprimer leur originalité. Il s'appuie sur Leo E.Zee Kill avec qui il collabore depuis l'année précédente au sein des éphémères TRAC. Redoutable bassiste, E.Zee Kill est le musicien le plus accompli du lot, on ne badine pas avec la basse quand on ambitionne de faire danser les foules, Mick Jones ne le sait que trop bien. Greg Roberts complète la rythmique en prenant en charge toute une panoplie de percussions pas franchement catholiques. Inspiré par les crews Hip Hop de New York autant que par l'école jamaïcaine, Don Letts toaste, rap, porte le contre-chant, écrit la plupart des textes et prend la position de bras droit. L'indispensable consigliere, c'est lui. Cinéaste amateur et DJ au Roxy durant les premières heures du punk, incollable sur la mode, le cinéma, le reggae et le funk, il a pour mission d'habiller les morceaux d'un maximum d'effets spéciaux, dialogues de films, flash info, tout ce qui pourra rendre plus concret l'aspect real world de la musique du groupe. Et comme Big Audio Dynamite est moderne et bien décidé à ne rien faire qui a déjà été fait, Dan Donovan venu les photographier pour la pochette de l'album se voit confier les claviers et le visuel des concerts. Pour mener ses ambitions à bien, le groupe s'arme du premier sampler de l'histoire du disque, d'une batterie électronique, d'une boite à rythme, d'un rétro-projecteur et instaure comme principe de ne lire aucun mode d'emploi.  



L'album sort en octobre 1985, l'onde de choc est sidérante même pour un jeune rocker ouvert d'esprit, pour la première fois j'ai l'impression d'entendre une musique inqualifiable. Une musique qui tire vers le haut, sollicite l'esprit autant que le corps,  remet en cause l'auditeur, le désarçonne, le harcèle, le somme de s'inscrire dans le mouvement. Ou d'aller se faire foutre. This is Big Audio Dynamite est un maelstrom, un joyeux merdier, 43 minutes de barouf interactif, ils jouent, tu danses. La difficulté est d'expliquer la façon dont ils s'y sont pris. D'abord en consommant un maximum de ganja, ensuite en expérimentant chaque idée qui leur traverse l'esprit. Les percussions mitraillent, les extraits de films canardent, Know as the rat, tuïyouïyou, zzkrink, sweulkk, ratatata, Medecine show que ça se nomme et c'est un remède de cheval, ça tombe bien the horses are on the track, schbling, voici The Bottom line. Sikk rututututoum aaaïïï Sony est en perpétuel mouvement, vaut mieux avoir l'estomac bien accroché, le pilote à des sautes d'humeur. Chaque morceau est doté de mélodies allumeuses zébrées par des attaques super-soniques. A party ne ressemble à rien de descriptible et c'est pourtant le morceau le moins déroutant du disque. Je citerai bien Def Jam pour situer BAD ou le Dirty Mind de Prince pour Sudden impact, le groupe en est fan et conclut ses concerts par une reprise de 1999, sauf que ça reviendrait à comparer Mars à Venus. Démerdez-vous avec ça. Big Audio Dynamite a trop de personnalité, un son si particulier qu'il annihile les comparaisons. La plus nette influence de ce disque sont les films avec Clint Eastwood, avec ses rafales de samples Don Letts donne l'impression que le groupe a enregistré en laissant brailler une télé dans un coin du studio. Les nombreux maxi-singles qui encadrent l'album ajoutent à la confusion, multiplient les versions, varient les éclairages, étirent les titres en exacerbant leur outrancière vitalité, Big Audio Dynamite est une apocalyptique machine à danser. 



This is Big Audio Dynamite et le Welcome To The Pleasure Dome de Frankie Goes To Hollywood et Trevor Horn, paru quelques mois plus tôt, inaugurent une décennie pluriculturelle d'innovations débridées enfin débarrassées des complexes rigides du Rock. Plus rien ne sera exactement comme avant. House music, Drum'n'Bass, Hip Hop, des Beastie Boys à Public Enemy, de Deee Lite à Prodigy, tous puisent leurs ramifications dans l'audace de ces deux disques. Le Rock à papa ne sera dès lors qu'histoire de revival. Le monde se divise en deux catégories, les survivants seront ceux qui sauront s'adapter, se reformater pour un nouvel usage, les autres creuseront leur tombe. A New York, Bruce Springsteen fait remixer Born in the USA par le producteur d'Afrika Bambaataa, Arthur Baker. La musique se regarde à la télé, se promène dans votre poche, se danse dans le métro, devient un accessoire du quotidien. Elle se vit au supermarché, se donne en spectacle dans les halls de gare. Les disques ne s'écoutent plus religieusement, ils s'évaluent à l'usage dans toutes les situations. Les révolutions qui pointent à l'horizon sont celles du CD, de la miniaturisation et de l'hyper consommation. Reprenant à son compte le visionnaire cynisme des Who de Sell Out, Sigue Sigue Sputnik, formé par l'ex Generation X Tony James, ami d'enfance de Mick Jones qu'il retrouvera plus tard pour Carbon/Silicon, farcit son disque de messages publicitaires. Bientôt la réalité dépasse la subversion, Run DMC fait exploser les ventes d'Addidas. Les stars du sport se font détrôner par des mômes du Queens. La boite à Pandore est ouverte, les médias accaparent la musique, la tronçonnent en niches distinctes, fabriquent des produits dérivés adaptés à chaque style, plus question de mouvement global. L'ère du merchandising est née. Chaque sous culture doit consommer pour affirmer son identité. L'idéal unitaire de Big Audio Dynamite ne se concrétisera jamais, il n'y aura que sur la pochette de leur troisième album, illustrée par une peinture signée Paul Simonon, que Rockers, Rastas et Ravers danseront ensemble au bord du westway.




Et voila 2018. Combien de temps a passé ? Combien de disques périmés sur l'autel de la mode les années 80 ont-elles engendrées ? Des kilos, tant de kilo qu'on appelle ça des tonnes. Faute de chansons, faute d'être autre chose qu'un nouveau costume sur un cadavre en putréfaction. Faute de talent. Ce fut aussi une période d'une irrépressible audace, des musiques millénaires comme le Jazz ou le Blues connurent leur dernière mutation, Herbie Hancock avec Rock it, Miles Davis avec Tutu. Des groupes protéiformes apparurent, ringardisant définitivement le format, guitare, basse, batterie. Des danseurs intégraient les formations au même titre que les musiciens, Neneh Cherry fera ses armes ainsi, danseuse au sein de BAD. L'Angleterre mena la party, Londres réémergea des limbes de la Tamise, se para des teintes funkadelic d'un nouvel acide pour vivre une ultime utopie. L'Amérique ne fut pas en reste, la grande nouveauté fut de voir notre hexagone trouver une place prépondérante sur la carte. Les 80's n'ont peut être été qu'un feu de Bengale, rien n'y fut conçu pour durer, mais il fut plus rigolo de sauter dans le wagon pour nulle part que d'écouter les Meteors en boucle dans sa turne. Pour la dernière fois, avant l'épidémie d'autisme virtuel, la jeunesse s'en alla danser dans les rues. 



Aussi excentrique qu'il fut, et c'est un euphémisme de dire qu'il le fut, Big Audio Dynamite n'avait pas oublié de se bâtir sur des fondations solides, derrière les éclats d'obus se dressent des compositions capables de déjouer l'érosion. Cet album me surprend par la vigueur de son pouls à chaque fois que je lui prends la tension. This is Big Audio Dynamite reste une salvatrice bouffée d'air urbain dans un monde dorénavant aseptisé, il véhicule toujours l'odeur des jungles de béton, celle de la skunk brulée dans le chalice, ce disque vous cueille en souplesse, vous propulse sous le feu avec bienfaisance. Il inspire une ère fantasmée, un sentiment de fraternité qui oblige à faire un pas vers l'autre, Rockers, B.Boys, Rastas, Hippies, Hitman, tous réunis sur le dancefloor, l'esprit libéré, le corps en action.  
Forget the bomb, it's carnal sin. 
 
Hugo Spanky



mardi 16 octobre 2018

Du MoU DaNS Le RéTRoPéDaLaGe


J'en fais des introductions tonitruantes, si vous saviez, elles finissent toutes égarées dans les oubliettes des brouillons de Blogger. Faut dire que personne n'y met du sien. Je m'enthousiasme sur le premier titre d'un nouvel album, je me dis que le deuxième morceau est un coup de mou, le troisième va recadrer tout ça, l'aventure va démarrer au quatrième. Sauf qu'arrivé là, les gonzes refourguent le premier morceau, et ma pomme de balancer mon papier à la benne.

Prenez, Taurus Trakker, les trois mecs (dont une nana) ont tout bon. Géographiquement, ils sont de Ladbroke Grove, ce qui leur donnent un a-priori positif selon mes critères de tri, ils ont l'âge d'avoir connu la musique lorsqu'elle était encore vivante et Mick Jones leur porte caution en produisant leur nouvel album, ce qui est le critère maximal me concernant. Si il y en a bien un qui n'a pas peur de sauter de la falaise, c'est lui. Il l'a encore fait en 2015 pour accompagner l'exposition de ses souvenirs adolescents à la Biennale de Venise, avec le Ep de collages Ex-Libris, mêlant dub, jazz de cabaret, comptines et bribes de musiques de films.
Pour Taurus Trakker, il a carrément sorti sa pelle de l'étui et collé un son caverneux à l'affaire. WamBam, ça déboule plein gaz avec Poor man, le machin ferait un single du feu de Dieu et...c'est à peu près tout. Ça part en fanfare et puis c'est la panne. Ils ont le son, la hargne, ils n'ont pas les chansons. Ce qui est très con, et malheureusement de plus en plus répandu. D'ailleurs, on nage en pleine mode du tribute band, et ça ne semble déranger personne. Y a même un groupe qui se fait appeler London Calling et fait du fac-similé des concerts de Clash. Si ça c'est pas le bout de la route, c'est qu'on est déjà au-delà.



Pour couronner le tout, les vieux lustres encore branlants font leur propre auto-tribute en sortant des albums qui refourguent les plans éculés de leurs lointaines heures de gloire. Des sortes de best of ramollos avec des nouveaux titres pour des chansons de l'an 40 qu'on arrive pas à oublier. Oui Hantoss, oui Charlu, en disant ça, je pense à McCartney et son Egypt Station que vous n'écoutez déjà plus (ne mentez pas, je le sais), à Costello et son Look Now que personne n'écoute, même si Hantoss fait semblant pendant sa sieste. 
Les ingrédients sont là, c'est la cuisson qui est ratée, c'est tout ratatiné d'avoir mijoté trop longtemps. Même les micro-ondes de la FM ont plus de jus que cette soupe végane.
Pour trouver du saignant, j'avais misé sur Billy Gibbons et son vocoder, ses sons de guitares venus de l'hyper espace. Las, le ZZ Top en chef rassure son fond de commerce en sortant un disque basiquement blues qui annonce la couleur dès son blase (The Big Bad Blues) et d'où ne surnage qu'une sublime reprise calypso du Crackin' up de Bo Diddley. Autant dire qu'on est à des années lumières du furieusement audacieux Perfectamundo de 2015. 
C'est encore Rod Stewart qui est le plus gaillard de la bande en s'offrant l'inconscience de réinjecter des sonorités 80's dans un Blood Red Roses à faire pâlir Mick Jagger de jalousie. Y a même des plans disco !



Ceci dit, Gibbons, McCartney, Stewart et Costello, tout planplans qu'ils soient, ont l'avantage d'être encore vivants, on ne peut pas leur retirer ça. Et ils sont bien les seuls dans ce qui fait l'actualité de la rentrée 2018.

Prince, Lennon, Bashung, Strummer, Hallyday, c'est quoi cette affaire ? Prochaine étape, les tournées hologrammes. On nous y prépare doucement en diffusant des concerts des Beatles, Prince et Elvis Presley dans les salles de cinéma. Faut dire que sans ça, ils pourraient tout aussi bien les fermer, vu ce qu'elles proposent comme affiches. Du blockbuster mongoloïde pour décérébrés qui passent tout le film a envoyer des selfies sur instagram.


Avec tout ça, je me suis décidé à saluer les 40 ans de chansons de HF Thiéfaine. Pourquoi pas ? La pochette rimbaldienne est pompeuse à souhait, mais le quadruple vinyls propose une séance de rattrapage plutôt bien branlée, l'occasion pour moi de survoler ce que le jurassique jurassien a fait depuis Alambic/Sortie Sud, album après lequel, je ne m'étais plus guère soucié de son parcours (1984, ça file un coup aux artères). Et forcé de reconnaître que la sélection est bien foutue.

C'est simple, sur la lancée, j'ai téléchargé l'intégrale de ses albums et à chaque fois les meilleurs titres sont sur la compile. Y a quand même une exception,  Fragments D'Hébétude, enregistré en 1993 avec Waddy Wachtel et toute la clique de Los Angeles. Un disque méchamment rock qui colle au bitume du début à la fin. Pas un temps mort, des compos au taquet entre énergie et émotion, mazette, peut être un de ses tout meilleurs trucs.
Mais bon, 1993... J'en suis à ressortir Sandinista! et mon coffret de Los Lobos pour trouver un parfum d'aventure. Dimanche dernier, j'étais excité comme une puce, j'avais trouvé Raising Hell de Run DMC dans un vide-greniers.

Hugo Spanky