lundi 1 juin 2026

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Allen Ginsberg

Que représente Allen Ginsberg pour moi ? C'est qui, en fait ? Questions que je me suis posé face à une biographie signée Jane Kramer, datée de 1973. Et pourquoi me lancer dans 300 pages typographiées serré, alors que mon pied de lit accumule les bouquins impatients d'être ouverts ?
1973 est un argument favorable, Ginsberg était encore bien vivant et actif. Je préfère les biographies écrites du vivant de leur sujet, l'auteur s'autorise plus d'avis tranchés, sachant qu'ils peuvent amener un droit de réponse, une polémique ne fait jamais de mal, ou une absence de réaction qui vaut validation. Elles sont aussi dépourvues de conclusion définitive, ça j'aime. Comme les films d'anticipation des années 70, lorsqu'après une heure trente de suspens le réalisateur nous plantait devant l'écran comme deux ronds de flan. Avides d'en savoir plus.

Autre argument, Jane Kramer est de New-York, elle a étudié à Columbia comme Allen Ginsberg dont elle est cadette de douze ans, ce qui la rend contemporaine des élucubrations avant-gardistes de son sujet. C'est un critère primordial, l'auteur doit connaître le contexte, être capable de porter contradiction de par sa propre évaluation des faits et dires.

Enfin, qu'est ce que j'en ai à foutre de Ginsberg ? Ce que j'en connais tient en quelques photos, à sa participation à Ghetto defendant de Clash et à un générique des Soprano. C'est maigre et ça l'est devenu plus encore lorsque j'ai appris que le générique en question était à porter au crédit de William Burroughs et non au sien. Ce qui expliquait pourquoi j'avais autant de difficultés à mettre la main dessus. Ainsi allaient les confusions avant l'ère d'internet, elles perduraient dans l'oubli. Pour les curieux, l'album est crédité à Material (parfois à Bill Laswell, ce qui revient au même) et se nomme Seven Souls.

Finalement, je me suis lancé, après tout quel serait l'intérêt de lire une biographie dont on connait le sujet par cœur ? Sans compter que j'avais besoin de me ressourcer après l'éprouvante lecture du livre de Chrissie Hynde, une semaine entière à me coltiner ses lamentations d'ivrogne masochiste. J'aurais dû me méfier, les Pretenders étaient incapables de faire un disque entier qui tienne la route. Je parle là d'une nana qui désigne le chanteur de UB40 comme étant le plus doué de sa génération. Malheur.  

Allen Ginsberg, The Clash, Joe Strummer, Mick Jones

Trêve de parenthèse. Le parcours d'Allen Ginsberg est hilarant. Il secoue les méninges, aussi. Et laisse rêveur. Jane Kramer a choisi l'optique du reportage de proximité agrémenté de flashbacks constructifs. C'est la bonne approche. Ginsberg virevolte sans cesse, faut pas le lâcher d'une semelle. On est loin de l'image du hippie avachi. Sa cohabitation avec des personnalités déviantes, sa philosophie multidirectionnelle confrontée à des hordes estudiantines insurrectionnelles, ses passages devant les tribunaux suivis d'internements psychiatriques d'où il ressort avec de nouvelles amitiés parmi les patients, sa lutte pour défendre l'être dans toute son intégrité, son prêche pour l'amour universel et que sais-je encore forment avec le recul un puzzle d'une évidente cohérence pour si peu que l'on accepte de penser sans a priori. Et c'est bien là le rôle salutaire de Ginsberg, au delà de sa valeur en termes de connaissance dans des domaines vers lesquels la curiosité ne m'avait jamais mené. Sa pensée, son parcours, l'acceptation qui est la sienne de communiquer quel que soit la position politique ou philosophique de ses interlocuteurs en font un diplomate hors pair, un esprit éclairé bien loin du sectarisme de beaucoup de ceux qui se réclament des mouvements libertaires.

livre Ginsberg par Jane KramerLe livre de Jane Kramer ressemble à ceux de Bukowski auquel Ginsberg fait parfois penser, le LSD remplaçant occasionnellement l'alcool. Surtout, il éloigne les stéréotypes que l'on accole trop facilement à ces personnages issus du mouvement beat dont les chansons d'Yves Simon m'avaient fait connaître les noms. Gregory Corso, William Burroughs, Jack Kerouac, Neal et Carolyn Cassady, Allen Ginsberg, les misfits qui ont posé les premières pierres d'une alternative à la vie routinière. Des pierres posées si loin que l'on s'en éloigne plus vite que l'on ne s'en approche dans notre monde aux utopies dévoyées par le cynisme des ambitions individualistes de leurs défenseurs au socialisme de circonstance. Drogue, homosexualité, psychiatrie, écologie, délinquance, éducation, censure, droit au plaisir et à la futilité, tous les thèmes qui, hier, étaient balayés d'un bon mot, d'un haussement d'épaules et qui sont aujourd'hui abordés trop tard, bien trop tard, étaient revendiqués dès les années 50 face à un establishment qui luttait pour sa funeste survie en envoyant sa jeunesse à la guerre. Ou en psychiatrie pour qui s'opposait. Tout ceci pourrait donner un livre sinistre et c'est pourtant loin d'être le cas. Ginsberg est tellement dans la recherche de vibrations positives qu'il en devient contagieux. Impliqué au quotidien auprès de personnages si fantasques que chaque instant devient imprévisible, on se retrouve embarqués dans un tourbillon de rencontres insignifiantes aussi captivantes que les plus mémorables. Ginsberg a cette faculté de ne jamais geindre, tous les prétextes lui sont bons pour tourner les certitudes en dérision. Il tire sa force d'une insouciance absolue qui métamorphose les coup durs en source de régénération. Lorsque l'on ne craint pas le jour qui se lève, que rien ne peut entamer votre volonté de bienveillance, le monde apparait tel qu'il est, bien trop sérieux pour le peu de temps que l'on y passe.

Hugo Spanky