mercredi 24 juin 2026

ExTeNsiON du DoMaiNe DeS SoNs

Kanye West. Accessoirement Ye. La tête de turc préférée de ceux qui ne savent rien de lui, mais veulent quand même avoir quelque chose à en dire. Le mec ramasse pour tous les autres, pour chacune de ses conneries -et il en a fait d'authentiques- je peux citer dix noms d'artistes à qui on les a pardonnés sans sourciller, quand on ne les a pas carrément légitimés. Kanye West raconte des conneries plus grosses que lui sur Twitter, se trimballe avec sa femme à moitié à poil à une cérémonie dont on ne sait rien, s'affiche avec Trump dans le bureau ovale, vous parlez d'une histoire. Pourtant le maire de Marseille fait annuler son concert et il faudrait l'ostraciser à vie pendant que Bruel sirote du Campari malgré une vingtaine de plaintes au cul. 

Dans ce contexte j'affirme avec décontraction que Kanye West est un génie. Schizophrène, bipolaire, comportementalozarbi, si vous voulez. Depuis quand les génies seraient des mecs équilibrés ? Salvador Dali avait-il toute sa tête ? Brian Wilson n'avait-il pas l'air un peu con avec son tas de sable au milieu du salon ? Picasso n'était-il pas un sale mec ? 

Fraîchement mis en ligne et sorti des presses, Bully est un projet en gestation depuis plus d'un an et qui va encore évoluer dans les mois à venir. Kanye West considère les disques qu'il publie sur les plateformes comme des versions bêta qu'il modifie à loisir avec une facilité déconcertante grâce à la double conjonction de la dématérialisation et du contrôle absolu qu'il détient sur ses créations. 
Tandis que Fnac et Amazon se distinguent en portant les gogos à ébullition avec des éditions vinyl de différentes couleurs, les plateformes de streaming musical en sont à l'étape suivante ; l'exclusivité des contenus sous des formes mouvantes. 
Ainsi dans le cas de Bully, les formats physiques proposent 13 titres dans des versions sèches, quasiment en cours de développement, pour la plupart sans coda ni enchainements et dépourvues des featuring qui font le sel de l'édition Deluxe que Apple Music propose en 20 titres aboutis et savamment séquencés (et en affiche 32 en gonflant artificiellement la tracklist avec des vidéos exclusives), Spotify détient 18 des morceaux, tandis que Soundcloud et YouTube proposent des versions alternatives publiées par des fans et parfois Kanye West lui-même. C'est ainsi que l'on déniche la sidérante version de Highs and lows avec le sample du Soleil soleil de Pomme (et Albin De La Simone pour l'orchestration) que la chanteuse a fait retirer de la version officielle de Bully. Ses opinions politiques rendent Kanye West trop infréquentable a-t-elle expliqué. Un acte manqué qui la discrédite de la sublimation de son oeuvre, sans que nous soyons pour autant privés du résultat. A chacun d'évaluer le niveau de ridicule.
Voici donc un album qui existe en cet instant sous différentes configurations et dont la forme définitive ne l'est certainement pas. Palpitant, non ? Imaginez un peu si Pete Townshend avait pu faire ça en 1971, Mick Jones en 1982, Prince tout au long de sa vie. Malheur, on n'aurait jamais assez de giga pour tout stocker.
Et donc, de quoi je parle ? D'un disque qui part du principe que puisque tout a été fait, autant le refaire...différemment. Par exemple en faisant télescoper un melting pot de ce que la musique a pu offrir de plus élégant durant son âge d'or et de diamants avec ce que les technologies modernes proposent de plus décontenançant. Kanye West prend To you with love, Besame mamaYou can't hurry love, une interview sous crack de James Brown, du jazz funk français (l'étonnant 8 octobre 1971 de Cortex) et passe l’ensemble à la moulinette de l'autotune, de l'IA et de tout ce que l'on déteste par réflexe subbrachien (cherchez pas, ça ne veut rien dire). 
Par quel miracle ce fatras me devient indispensable, je ne suis sûr de rien. Ou plutôt si, je sais, parce que c'est réussi. Parce qu'après une cure sévère de JPEGMAFIA, il m'est agréable de planer sur la musique sans avoir la sensation qu'on va venir m'éclater la tronche contre le bitume. Et aussi parce que je suis curieux de voir tout ce dont l'IA va nous priver. La médiocrité n'ayant pas eu besoin d'elle pour dominer le monde, pourquoi son utilisation ne serait pas un bienfait ? Je l'imagine comme une avancée supplémentaire, après la révolution des synthétiseurs, celles du numérique, des samplers, de l’autotune, de l'internet, de la dématérialisation et du cassoulet en boite.

Je suis accro à ce fichu disque parce qu'entendre Lauryn Hill reprendre You can't hurry love me file des frissons, parce que sur All my love Kanye West parvient à transmettre des émotions fortes en poussant l'autotune à des limites qui transcendent les avis à la con. Et qu'il remet ça sur White lines, toujours avec André Troutman et son talk box hérité de son défunt cousin, le génial Roger Troutman de Zapp et California love. Et que tout ça sonne cool et aussi un tantinet inquiétant. Que ses détracteurs se rassurent, Kanye West ne va pas bien, son disque est à mi-chemin entre la résurrection et la capitulation. Instinct de survie et apocalypse imminent œuvrent main dans la main tout au long de Bully. On traverse les galaxies avec l'assurance du Surfeur D'Argent ou on reste les deux pieds englués dans la semoule, ce n'est qu'une question de volonté.
Preacher man boucle To you with love de The Moments, réinjecte de la vie dans ce classique oublié de la soul, il enchaine sur The beauty and the beast en faisant sonner les Mad Laps comme Zappa faisait sonner le Doo Wop. C'est beau, sublime, respectueux et dérangeant. Avant ça, l'album saute à la gorge en attaquant par le versant industriel (King) et oppressant (This a must), le gospel de Father dérape en matraquage jouissif, ailleurs c'est salsa tout azimut sur Last breath enregistré avec Peso Pluma, un jeune mexicain qui réactualise le genre sur des albums que je vous conseille d'écouter et pour qui le lointain soutien à Trump ne semble pas rendre Kanye West si infréquentable que ça.
Les morceaux sont courts, dynamiques, se fondent et se confrontent. Punch drunk et Whatever works titubent l'un vers l'autre, Bully, le morceau-titre en duo avec CeeLo Green, a des échos d'Ennio Morricone. L'album dans son ensemble est un chef d'oeuvre de production. Jamais aseptisé, parfois même lo-fi lorsqu'il flirte avec l'essence originelle de Mobb Deep, Bully nous balade avec fluidité dans un univers contrasté. On est bien, en équilibre sur le fil qu'il nous tend, on accepte sans crainte l'éventualité d'une chute. 
Bully est une sorte de mouvement perpétuel en rotation entre nostalgie et avant-gardisme où chaque minuscule dérèglement des sens qu'il inflige en multitude amène à la conclusion qu'ayant fait le tour de toutes les possibilités, l'essentiel demeure au centre du cercle. 

Hugo Spanky

(version 20 titres avec le sample de Pomme sur Highs and lows) 

lundi 1 juin 2026

CoSMoPoLiTiQUeMeNT VoTRe

 

Allen Ginsberg

Que représente Allen Ginsberg pour moi ? C'est qui, en fait ? Questions que je me suis posé face à une biographie signée Jane Kramer, datée de 1973. Et pourquoi me lancer dans 300 pages typographiées serré, alors que mon pied de lit accumule les bouquins impatients d'être ouverts ?
1973 est un argument favorable, Ginsberg était encore bien vivant et actif. Je préfère les biographies écrites du vivant de leur sujet, l'auteur s'autorise plus d'avis tranchés, sachant qu'ils peuvent amener un droit de réponse, une polémique ne fait jamais de mal, ou une absence de réaction qui vaut validation. Elles sont aussi dépourvues de conclusion définitive, ça j'aime. Comme les films d'anticipation des années 70, lorsqu'après une heure trente de suspens le réalisateur nous plantait devant l'écran comme deux ronds de flan. Avides d'en savoir plus.

Autre argument, Jane Kramer est de New-York, elle a étudié à Columbia comme Allen Ginsberg dont elle est cadette de douze ans, ce qui la rend contemporaine des élucubrations avant-gardistes de son sujet. C'est un critère primordial, l'auteur doit connaître le contexte, être capable de porter contradiction de par sa propre évaluation des faits et dires.

Enfin, qu'est ce que j'en ai à foutre de Ginsberg ? Ce que j'en connais tient en quelques photos, à sa participation à Ghetto defendant de Clash et à un générique des Soprano. C'est maigre et ça l'est devenu plus encore lorsque j'ai appris que le générique en question était à porter au crédit de William Burroughs et non au sien. Ce qui expliquait pourquoi j'avais autant de difficultés à mettre la main dessus. Ainsi allaient les confusions avant l'ère d'internet, elles perduraient dans l'oubli. Pour les curieux, l'album est crédité à Material (parfois à Bill Laswell, ce qui revient au même) et se nomme Seven Souls.

Finalement, je me suis lancé, après tout quel serait l'intérêt de lire une biographie dont on connait le sujet par cœur ? Sans compter que j'avais besoin de me ressourcer après l'éprouvante lecture du livre de Chrissie Hynde, une semaine entière à me coltiner ses lamentations d'ivrogne masochiste. J'aurais dû me méfier, les Pretenders étaient incapables de faire un disque entier qui tienne la route. Je parle là d'une nana qui désigne le chanteur de UB40 comme étant le plus doué de sa génération. Malheur.  

Allen Ginsberg, The Clash, Joe Strummer, Mick Jones

Trêve de parenthèse. Le parcours d'Allen Ginsberg est hilarant. Il secoue les méninges, aussi. Et laisse rêveur. Jane Kramer a choisi l'optique du reportage de proximité agrémenté de flashbacks constructifs. C'est la bonne approche. Ginsberg virevolte sans cesse, faut pas le lâcher d'une semelle. On est loin de l'image du hippie avachi. Sa cohabitation avec des personnalités déviantes, sa philosophie multidirectionnelle confrontée à des hordes estudiantines insurrectionnelles, ses passages devant les tribunaux suivis d'internements psychiatriques d'où il ressort avec de nouvelles amitiés parmi les patients, sa lutte pour défendre l'être dans toute son intégrité, son prêche pour l'amour universel et que sais-je encore forment avec le recul un puzzle d'une évidente cohérence pour si peu que l'on accepte de penser sans a priori. Et c'est bien là le rôle salutaire de Ginsberg, au delà de sa valeur en termes de connaissance dans des domaines vers lesquels la curiosité ne m'avait jamais mené. Sa pensée, son parcours, l'acceptation qui est la sienne de communiquer quel que soit la position politique ou philosophique de ses interlocuteurs en font un diplomate hors pair, un esprit éclairé bien loin du sectarisme de beaucoup de ceux qui se réclament des mouvements libertaires.

livre Ginsberg par Jane KramerLe livre de Jane Kramer ressemble à ceux de Bukowski auquel Ginsberg fait parfois penser, le LSD remplaçant occasionnellement l'alcool. Surtout, il éloigne les stéréotypes que l'on accole trop facilement à ces personnages issus du mouvement beat dont les chansons d'Yves Simon m'avaient fait connaître les noms. Gregory Corso, William Burroughs, Jack Kerouac, Neal et Carolyn Cassady, Allen Ginsberg, les misfits qui ont posé les premières pierres d'une alternative à la vie routinière. Des pierres posées si loin que l'on s'en éloigne plus vite que l'on ne s'en approche dans notre monde aux utopies dévoyées par le cynisme des ambitions individualistes de leurs défenseurs au socialisme de circonstance. Drogue, homosexualité, psychiatrie, écologie, délinquance, éducation, censure, droit au plaisir et à la futilité, tous les thèmes qui, hier, étaient balayés d'un bon mot, d'un haussement d'épaules et qui sont aujourd'hui abordés trop tard, bien trop tard, étaient revendiqués dès les années 50 face à un establishment qui luttait pour sa funeste survie en envoyant sa jeunesse à la guerre. Ou en psychiatrie pour qui s'opposait. Tout ceci pourrait donner un livre sinistre et c'est pourtant loin d'être le cas. Ginsberg est tellement dans la recherche de vibrations positives qu'il en devient contagieux. Impliqué au quotidien auprès de personnages si fantasques que chaque instant devient imprévisible, on se retrouve embarqués dans un tourbillon de rencontres insignifiantes aussi captivantes que les plus mémorables. Ginsberg a cette faculté de ne jamais geindre, tous les prétextes lui sont bons pour tourner les certitudes en dérision. Il tire sa force d'une insouciance absolue qui métamorphose les coup durs en source de régénération. Lorsque l'on ne craint pas le jour qui se lève, que rien ne peut entamer votre volonté de bienveillance, le monde apparait tel qu'il est, bien trop sérieux pour le peu de temps que l'on y passe.

Hugo Spanky