lundi 3 août 2026

AbsTRaCTioNS, foRMuLaTioNs & LièGe BRuLé


Le blackface a quelque chose d'effrayant. Physiquement effrayant. Ces visages aux traits caricaturaux noircis au liège brulé me font l'effet du maquillage de clown revisité par John Wayne Gacy.
Le blackface symbolise une large partie des contradictions qui servent de fondement à l'Amérique. Des blancs qui se griment en noirs pour les caricaturer de la pire des façons en une succession de blagues stupides sur la fainéantise, l'assistanat, l'incapacité à s'intégrer dans une société idéalisée. Le tout agrémenté d'une poignée de chansons interprétées du point de vue supposé du noir, au singulier puisque tous étaient désignés semblables, uniformisés dans l'incompétence et les mauvaises intentions. Au dessus de tout ceci planait une atmosphère de mépris, d'humiliation, de haine, de toute puissance et de mort.
Imaginons les rires de satisfaction, les exclamations et les applaudissements nourris. Imaginons la foule regagner sa maison avec la satisfaction d'avoir passé une bonne soirée dans une vie de cons. Imaginons quelques excités que le spectacle a mis en émoi, de ceux qui en veulent toujours plus. Imaginons, un corps qui se balance mollement au bout d'une corde. 
Le blackface anime une part encore bien vivace de chacun pour si peu qu'on l'attise. L'humain est ainsi, l'exécution du plus faible l'excite.

Spike Lee a réalisé un film autour du sujet, Bamboozled, il est en partie raté. Comme souvent avec Spike Lee le sujet est pertinent jusqu'à ce qu'il le dénature. Dans le dernier tiers du film il use de ficelles si grosses qu'elles amoindrissent la portée de son message, jusque-là suffisamment impactant pour mener à la réflexion. L'esprit d'analyse se gare sur le bas-côté sitôt que l'absurdité des scènes d'actions supplante la pluralité du débat d'idées. 

Déterminé à en savoir plus sur les méandres des spectacles de ménestrels, j'ai mis la main sur le bouquin de Nick Tosches, Blackface, Au confluent des voix mortes. J'y suis allé à reculons, Nick Tosches souffre du même symptôme que Spike Lee, l'un et l'autre sont incapables de s'en tenir à leur sujet de base, ils disgressent. Et quand Tosches disgresse, malheur, ça part jusqu'aux évangiles. Il va jusqu'à écrire en langue. Autant vous dire que la lecture fut ardue pour un résultat proche du néant, si ce n'est, et c'est primordial, qu'il laisse matière à l'introspection.
Nick Tosches part du préambule que la distinction entre blancs et noirs est une vue de l'esprit, qu'en Amérique il n'existe qu'une seule et même culture et qu'elle est mixte. Personne ne doit rien à personne, sinon à tout le monde depuis l'antiquité. A partir de là, 
Il fait feu de tout bois pour entrer des carrés dans des ronds. Et il y parvient.

Le racisme du blackface, si racisme il y a, est dans l'esprit de celui qui regarde. Pour Tosches l'acteur de blackface, le ménestrel, permet de braver l'interdit en incarnant sur scène une population qui n'a pas le droit de s'y produire. Ce serait un service rendu à la minorité invisible. Il pose aussi la question du racisme bienveillant, celui qui au nom de l'art, de l'ouverture d'esprit et des droits de l'être invite Bessie Smith à se produire chez lui, comme on invite une curiosité pour épater son entourage. Une forme de bonne conscience qui autorise tous les compromis. Il va sans dire que l'anecdote tourne vinaigre et ça n'a aucune espèce d'importance. Le germe est déposé. Le racisme n'est pas une idéologie, c'est une attitude.
Des noirs maquillés en blackface ont interprétés des caricatures "d'eux-mêmes" et ce fut pour la plupart la seule occasion de prendre le train en marche, celui des medecine shows, des cabarets, de Broadway puis du cinéma. L'histoire est complexe et Tosches refuse d'aller jusqu'au nauséabond, jusqu'à l'effet libérateur que l'exhibition de la médiocrité de la race noire, son piétinement sous couvert de rires, a pu produire comme conséquences. Ne lynche t'on pas plus aisément lorsqu'on déconsidère celui ce que l'on lynche ? Chuck D a exprimé son avis avec Hazy shade of criminal, Billie Holiday l'a exprimé avec Strange fruits, l'un et l'autre l'ont en vérité exprimé chaque fois qu'ils ont ouvert la bouche. Des milliers d'autres l'expriment sur des albums siglés d'un avertissement pour prévenir de leur nocivité.

Nick Tosches est un rock-critique américain, comme l'essentiel de ses collègues, il ne s'est posé qu'une seule question : qui est à l'origine du rock'n'roll ?  C'est leur pierre philosophale. Leur immortalité. Alors, ils creusent le sujet. 

Pour Greil Marcus c'est Harmonica Frank qui est à l'origine du désordre. Personne ne le connait et pas grand monde ne souhaite faire le moindre effort pour le connaître mieux. Emmett Miller est le candidat désigné par Nick Tosches. Flanqué de son masque noir, ce type a fait du folk, du jazz, de la country et du blues, une seule et même entité : le rock'n'roll. Emmett Miller n'a enregistré que très peu de disques, des 78 tours, et encore moins se sont vendus. Nick Tosches nous apprend que malgré cette absence de reconnaissance Emmett Miller a influencé Jimmie Rodgers qui lui-même devait ensuite influencer Hank Williams qui est, comme chacun sait, la dernière étape avant l'éruption. Selon Tosches le Blues de Robert Johnson n'est pas de source noire, parce que le Blues est l'interprétation noire d'une musique blanche que les noirs ont appris au contact des blancs qui se grimaient en noirs. Que voulez-vous que je vous dise ? Il fait 300 pages comme ça et le doute s'instille.

Je ne suis pas du genre à renoncer à une polémique facile, on n'a pas tous les jours l'occasion de rigoler, un blanc bec aurait très bien pu écrire un morceau glauque et dépressif en tapant du pied sur chaque temps. Les Bee Gees ont collé une telle praline à la musique noire avec Stayin' alive que la communauté a été obligée d'inventer le Hip Hop pour ne pas perdre la face. C'est bien la preuve que rien n'est impossible. L'unique détail qui rend une telle probabilité caduque est que les meilleurs albums de blues blanc ayant jamais été enregistrés sont ceux de la Jimi Hendrix Experience. On voit bien que ça accroche au fond du plat, comme théorie. 

A la moitié du livre, j'ai commencé à me demander ce que j'en avais à foutre. Que les chansons popularisées par le Blues puisent toutes leurs origines dans des chansons folk venues d'Europe, transmises par les religions depuis l'antiquité, grand bien leur fasse. John Lennon allait s'occuper de leur cas. Que d'Afrique ne soit venu que le rythme, très bien. Là où ça me défrise c'est qu'à aucun moment Tosches ne considère l'hypothèse Geronimo. Wouuuh Awopbabeloobamalambimboom ça ressemble quand même plus à un cri apache qu'à Marie-Madeleine qui appelle pour le souper. A mon avis, Jim Morrison aurait volontiers collé un coup de tronche à Nick Tosches pour lui apprendre à danser sur un pied autour du feu de camp. 

Se grimer en noir, prendre un accent mongoloïde pour se marrer un bon coup sur l'absence d'éducation, les enfants café au lait issus de la sexualité débordante d'un propriétaire d'esclaves qui s'intègre dans l'utérus ; est-ce un problème quand sous son maquillage Emmett Miller invente le Blues et peut être même le Rock'n'roll ? Est-ce que tous ces gens ne pourraient pas y mettre un peu du leur ? Est-ce parce que les Native Americans n'ont aucune importance dans cette affaire que Muddy Waters, Howlin' Wolf et toute la clique portent des noms qui ne sont pas dans le calendrier ?

Mais attention, faudrait pas que le ton ne monte de trop. Nick Tosches a ses défauts, j'en conviens, mais il a de la ressource. Faut sauter des paragraphes entiers pour ne pas piquer du nez, n'empêche qu'un petit coup de mauvaise foi, une déclaration bien sentie glanée à une bonne source et hop on remet une pièce dans la machine. Alors que de se farcir Greil Marcus qui raconte à quel point The Band était un groupe génial donne envie d'en finir avec le peu d'air sain qu'on a dans les poumons. Dans son Mystery Train, que j'ai dans un élan suicidaire décidé de relire juste après Blackface, Greil Marcus ânonne des lieux communs comme un paroissien abandonné par la foi. Ce que j'en retiens c'est que les mecs de The Band se sont trouvés une place là où plus personne ne souhaitait plus poser son cul et que ça leur a paru être une foutue bonne affaire. Loin de moi l'idée qu'ils aient pu être mauvais, j'en sais rien, leurs albums ne m'ont jamais donné envie de les poser une seconde fois sur la platine, mais de la façon dont Greil Marcus en parle, c'est Creedence Clearwater, Them et les Rolling Stones réunis en un seul groupe. En mieux ! 

Nick Tosches et Greil Marcus veulent faire de leurs fantasmes une réalité universelle. A les lire le Rock'n'Roll a inversé le sens de rotation de la terre. 5000 ans de civilisation pour en arriver là. Dommage que Kim Jong-Un n'ait pas un Teppaz, Tchaikovski aurait pu lui apporter la bonne nouvelle. Hélas ni Billie Holiday, ni Bob Dylan, ni Elvis Presley, Jesse Owens ou Joe Louis n'ont eu la moindre influence sur le cours de l'histoire. L'Amérique, c'est Bruce Springsteen qui manifeste contre la politique de Trump avec des tickets de concert à 3000$. L'Amérique serait à pisser de rire, si elle ne donnait pas si souvent l'envie d'hurler.
La musique n'a même jamais changé le destin de ses propres activistes. Vedette du hit-parade ou pas, Sam Cooke s'est fait abattre comme le noir qu'il était, et pas dans l'Alabama ou le Tennessee, à Los Angeles. Excusez du peu. Qu'il se soit fait plomber pendant que Dylan chantait Blowin' in the wind, j'imagine que ça a dû lui faire une belle jambe. Il ne s'en est pas fallu de longtemps pour que Bobby lui-même ne lâche l'affaire et se mette à chanter l'amour, la poisse et les évangiles sans autre ambition que d'arriver à la fin du mois pour vivre le suivant. 

Lorsque Nick Tosches expose sa thèse sur le blackface comme facteur d'intégration, le sud semble presque accueillant. Tout juste un peu bas du front et soupe au lait. A New York, creuset de la tolérance nordiste, Billie Holiday meurt menottée à son lit d'hopital, sevrée de morphine et méthadone par Harry Anslinger en personne, grand sorcier du Bureau Fédéral des Narcotiques. Tandis que le manque et la cirrhose lui boulotent le corps et l'esprit, infirmières et médecins la regardent agoniser dans la douleur sur décision judiciaire. Elle avait refusé de retirer Strange fruits de son répertoire. Le blackface est-il raciste ? Le sud est-il pire que le nord ? La belle affaire.
Aujourd'hui encore, des rappeurs sont jugés et condamnés sur simple lecture de leurs textes, chaque crime qu'ils mettent en scène à valeur d'aveu, je ne rigole pas, c'est juridiquement accepté, ce qui n'empêche pas Cocaine blues d'être une fierté nationale et Johnny Cash un héros de biopic. Et puis, merde, sans le KKK à ses trousses Robert Johnson n'aurait jamais eu l'inspiration nécessaire à Hellbound on my trail, pour un peu il faudrait partager le droit d'auteur.

Résultat, je n'en sais pas plus sur le Blackface, ses liens avec le Klan, le comment de sa gloire, les horreurs qu'il a véhiculées, le genre d'after qu'il a initié. Je reste avec mes propres images d'Amérique. Aucune n'a changé quoi que ce soit au jour suivant, mais en creusant ce sillon, je suis tombé sur la série Netflix Dear White People dont la première saison aborde le sujet du blackface dans le cadre universitaire au 21eme siècle. Les personnages sont présentés comme ayant autant de personnalités différentes que possible. C'est une différence notable avec la façon dont la critique rock a eu pour principe de représenter les artistes noirs. Greil Marcus dans son essai sur Stagger Lee et le parallèle qu'il fait avec Sly Stone, au demeurant fort bien rédigé, nous explique en long, en large et en travers que tous les rôles incarnés par la multitude d'artistes noirs ayant touchée terre depuis Robert Johnson jusqu'à Frank Ocean se résument au seul Stagger Lee. En voilà une idée qui simplifie les raisonnements. Là où il ne viendrait à aucun plumitif l'envie de mettre, disons, Gary Glitter et Bob Dylan dans le même sac, Greil Marcus ne s'embarrasse d'aucune gêne. Après avoir exposé à raison tout ce que There's A Riot Goin' On de Sly Stone véhicule comme profondeur et sous textes, il le compare à Exile On Main Street qui est une sensationnelle collection de chansons dépourvue d'un quelconque message. La déférence dont il a fait montre pour évoquer The Band est bien loin lorsqu'il conclut en passant au lance-flammes toute la blaxploitation et son public, noir, trop crétin pour saisir les nuances que Curtis Mayfield apporte à Superfly et tout juste bon à reproduire dans les rues ce qu'ils ont vu les malfrats faire à l'écran. 

Il est évident que ni lui, ni Tosches ne sont des imbéciles, encore moins des racistes assumés, il est tout aussi évident qu'ils auraient dû se relire en se plaçant du point de vue de ceux qu'ils s'autorisent à prendre comme sujets. Ils auraient aussi beaucoup gagné à être moins indulgents envers eux-mêmes. Mystery Train de Greil Marcus se noie dans la même bouillie masturbatoire qui plombe une grande partie de la filmographie de Spike Lee et dont Nick Tosches s'est fait le champion. Leur problème commun étant qu'ils s'expriment sur des sujets bipolaires dont ils ne maitrisent qu'une seule facette. Dans Summer of Sam Spike Lee tape sur son clou pour ce qui est des rôles blancs les plus caricaturaux, les petites frappes ritales qui peinent à baiser leurs femmes, mais sitôt qu'il s'agit d'épaissir le personnage incarné par Adrien Brody Spike Lee devient aussi minable et incapable que ceux qu'il vient de montrer du doigt. L'unique blanc de tout le casting à échapper aux stéréotypes suffit pour que le réalisateur se prenne les pieds dans le tapis.
Adrien Brody interprète un guitariste punk qui se prostitue pour échapper à un destin en forme d'impasse. On est en 1977 à New York, on pourrait supposer que Dee Dee Ramone ferait une bonne source d'inspiration, hélas on pige vite que Spike Lee n'a pas la moindre idée de qui peut bien être ce foutu Dee Dee Ramone. Alors il y va gaiement, il colle une crète de 30cm sur le crâne de ce pauvre Brody (faut le voir pour le croire), la même qu'Exploited popularisera quelques trois ou quatre ans plus tard, l'habille comme un sac et lui colle Won't get fooled again comme hymne de rebellion punk ! Je vous épargne la scène de strip tease homosexuel, vous pouvez me croire sur parole, elle ne doit rien à 53rd & 3rd.
Comment en est-on arrivé là ? Comment des gens de la même génération se targuant d'être ouverts d'esprit, se voulant l'incarnation d'un nouvel idéal où chacun serait traité avec le respect qui lui est dû, se positionnant en porte-voix d'une culture américaine acceptée dans sa diversité, mettant à mal toute ségrégation ; comment ces mecs-là peuvent être aussi incultes ? Aussi misérablement ridicules sitôt qu'ils s'éloignent de leur bac à sable ?

Le temps passe et Spike Lee en est à singer Quentin Tarantino pour décrocher une bonne note sur Rotten Tomatoes avec un film dont le pitch ferait un tabac auprès du producteur de Police Academy (un flic noir infiltre le KKK, rien que ça), Nick Tosches est mort en nous laissant des listes de disques introuvables parus sur des labels inconnus. Il a référencé le passé avec acharnement, mais n'aura jamais décelé la moindre possibilité d'avenir. Greil Marcus s'est parfois rendu plaisant à lire, mais il reste un universitaire coincé à qui il manque le panache et l'impertinence qui rendent finalement Nick Tosches plus attachant. 
Il va sans dire que l'importance de tout ceci est balayé à la seconde où Billie Holiday entame Time on my hands. 

Je vous conseille vivement de lire leurs livres, de voir leurs films.
On apprend des erreurs des autres.

Hugo Spanky

vendredi 24 juillet 2026

TRaVaiL aU cORPs


The Weeknd a occupé mon esprit toute la semaine. Je ne suis pas particulièrement friand de R&B, la plupart du temps une mélasse à base de samples rebattus sur lesquels se greffe une voix en manque de personnalité. De la musique de choristes en quête de reconnaissance. Pourtant je dois reconnaître être régulièrement séduit par un clip ou un autre. Il se trouve que j’aime les clips. J’étais de ceux qui lançaient une vhs 240 sur M6, le samedi soir avant de sortir. Le clip est un média mal considéré, coincé entre son rôle d’outil promotionnel et ses ambitions comme support de créativité. Mal diffusé, vite oublié, les chaines musicales n'ont jamais trouvé le format idéal, ni le ton adéquat, pour le mettre en valeur, l'associer à des documentaires de qualités, des films dans le thème. Souvent infantilisantes, encombrées de remplissage plus con que nature, mal fagotées, mal défendues par des potiches, toutes ont mordu la poussière. N'empêche que le clip tient bon, il s’immisce sur les touches de la télécommande et YouTube semble parti pour durer encore quelques années, même si le sort réservé à Daily Motion n’a rien d'optimiste. Qu'importe, le clip de Where is my husband! de Raye est un petit bijou nerveux, The fate of Ophelia de Taylor Swift un vivifiant exemple de manipulation des codes et La fama de Rosalia et The Weeknd refuse de quitter ma mémoire, malgré sa date de péremption généreusement dépassée. 

La fama, la gloire, le clinquant, la vanité, le revers de la médaille, la poisse. La fama est l'incarnation du hit dans ce qu'il a de meilleur, son et images. Un double-sens, un gimmick, une dramaturgie criminelle, de la tension sexuelle, une mélodie, un rythme, tout ceci additionné à l'air du temps et saupoudré d'un zeste de mythologie. Vous n'avez vraiment jamais vu ce clip ? 


Le temps est passé, des hits ont succédé à d'autres, comme autant de journées caniculaires, mais j’ai gardé un oeil sur le duo. Rosalia est revenue en compagnie de Bjork sur un déroutant morceau qui m'a amené vers un album plus déroutant encore. Elle aurait pu débiter du reggaeton, elle a choisi un virage en épingle. Interprété par l'Orchestre Symphonique de Londres dirigé par Daniel Bjarnason sur des arrangements d'une ribambelle de pointures dont je ne sais que les noms, son disque, Lux, flirte avec le Classique et déchaine la passion. Le geste mérite attention, Rosalia est une merveilleuse chanteuse. On vit une drôle d'époque où sous le make-up des Lolita se cachent les Prima donna. J'en ai les méninges en ébullition. 
The Weeknd est lui revenu par la fenêtre. Attiré par l'odeur alléché, j'ai croqué dans la pomme une bouchée de ses albums et suis tombé, à la renverse, sur une addictive version de Dirty Diana. Que je me suis empressé de partager avec Milady qui s'est empressée de commander l'album qu'on s'est empressé d'écouter en boucle. La vie est une perpétuelle redécouverte.
♪ I hate sleeping alone, why don't you come with me?

Le ver était dans le fruit. L'étincelle dans mon esprit devint un embrasement, un irrépressible besoin, là, de suite et maintenant ; écoutez Diana Ross ou périr. Je m'en fous pas mal de savoir si elle était la cible de Michael, elle est la mienne. Dirty Diana, ça lui va tellement comme un gant. Elle est si dirty, Diana, qu'elle ne s'est même pas foulée à enregistrer un chef d'oeuvre facile à désigner du doigt, manière qu'on puisse sortir l'apéritif en se félicitant d'avoir tous le même album. Par contre, des singles qui méritent le panthéon, elle en a fait de quoi expulser tous les locataires du lieu pour usurpation. Dans cent ans encore, un type devant son clavier vantera la saveur de My world is empty without you avec des tremblements dans les membres. Et s'il n'existe plus de clavier, peut-être même plus de type pour s'en servir, il restera My world is empty without you sur un morceau de vinyl échappé des flammes, une usb, un cloud, un coin de mémoire artificielle, Diana sera là, tapie dans l'ombre, prête à mordre au sang.



Le parcours de Diana Ross est connu de tous, la racaille qui déboule sur Central Park au soir de son jubilé, la laissant en larmes, rincée par l'orage. De la misère à la gloire et la misère qui piétine la gloire. La fama. Malédiction peau de vache qui vient salir tout ce qui brille, interdire à ceux qui vivent le rêve de s'imaginer capables d'en faire partager le goût. 

Diana Ross. Quelle Diana Ross ? La gamine aux dents longues des no hit Supremes, la reine du Copacabana, la croqueuse de Muscles, l'égérie du Studio 54, l’ambassadrice LGBT qui s’ignore.. Diana badass en Billie Holiday shootée dans Lady Sings The Blues ou Diana ridicule en Dorothy d’Oz ?

Ok, ses albums peuvent s'avérer de périlleux exercices de style, on peut préférer la disco Chic à la sophistication d'Ashford et Simpson, les singles street aux sirops à plumes, on peut ceci et cela, pinailler tant qu'on veut. En un claquement de langue, on rentre dans le rang, on fait le canard, on révérence. Diana Ross maitrise l'art des contraires. I'll settle for you menace votre taux de diabète ? I'm a winner déboule juste après pour vous tirer du canapé. Quelqu'un veut vérifier ? C'est sur Surrender, de 1971, déjà son troisième album solo. En un an. On ne chôme pas dans les 70's, elle sort 14 albums dont 3 accompagnent des films dont elle tient le premier rôle et un quatrième immortalise un show TV.
Dans les décennies suivantes ses disques deviennent des friandises énergisantes aux pochettes électriques. Je ne vous ai parlé des pochettes de disque de Diana Ross ? Non ? Ce n'est sans doute pas necessaire.
diana, 1980, production Chic, est l'album préféré de ceux qui ne veulent pas se fouler, mais son éponyme premier album solo est une pierre angulaire de la Soul sophistiquée qui va régner sur les deux tiers de la décennie 70 qu'il inaugure. Baby It's Me, produit par Richard Perry en 1977, est celui qui la définit au plus juste et c'est sur Silk Electric que Michael Jackson, plus camp que jamais, envoie Muscles en offrande. Ailleurs, dans son monde parallèle, la trilogie Lady Sings The Blues, Blue, Stolen Moments la voit briller avec classe sur le Great American Songbook, un répertoire qui en fit couler plus d'une que l'on croyait insubmersible.

        

Et puis il y a les inqualifiables à l'image de Everything Is Everything, son deuxième album solo, dont je ne sais toujours pas quoi penser, si ce n'est qu'il contient la plus incroyable version de Come together. Incroyable parce qu'elle surpasse toutes les autres versions, dont celle des Beatles, ce qui n'est déjà pas une mince affaire. Incroyable parce que sept minutes durant, Diana Ross aborde Come together comme si c'était We love you des Rolling Stones, elle déplace son centre de gravité de la basse vers la guitare, lui colle des violons des mille et une nuits et déchire le final d'un break psychédélique monté sur des percussions rococos échappées de l'enfer du Copacabana. Plus sidérant que tout le reste, elle est parfaitement à son aise dans ce délire. Elle monte au front, sort les griffes, pousse des cris de chatte étranglée, drive sa troupe à coup de right now drogués, refuse de laisser le tempo s'éteindre, relance la machine, harangue et s'esclaffe, satisfaite. Après quoi, elle lâche du leste et donne à Berry Gordy ce qu'il attend d'une reprise des Beatles, un amas de clichés kitsch, avec The long and winding road qui n'a jamais mérité mieux. 


Ce baratin pourrait n'être évidemment qu'un prétexte pour caser un maximum de photos de la dame. Une façon d'améliorer l'esthétique déplorable de ce blog. Après tout, Diana Ross n'a besoin de personne pour la définir, dix mille mots n'en diront jamais autant que la simple liste de ses faits d'armes. Dès Where did our love go, la messe était dite, sa voix unique, agaçante et charmeuse, qui nous entraine irrésistiblement vers elle. L'art de la diction, Diana Ross matraque le beat, elle y pose ses syllabes comme autant de coups de marteau. Diana éclipse les braillardes du Rhythm & Blues en impulsant chaque intonation comme si sa vie en dépendait. De Motown, elle fait son vaisseau, se place en proue, cette femme-là ne rigole pas. Diana Ross n'a reçu aucun don de Dieu, elle n'a pas un souffle de la puissance d'Aretha, rien de l'aisance de Tina, juste un filet de voix acidulé et un corps trop maigre qu'elle plante, raide comme un i, derrière son pied de micro. Ce qu'elle sait, elle l'apprend, elle l'arrache à l'impossible, Diana Ross n'est pas une michetonneuse. Son passeport pour quitter Detroit, elle ne fait pas qu'en rêver, elle le rédige ligne par ligne sans s'autoriser de limite.


Where did our love go, Baby Love, Stop! In the name of love, You can't hurry love, Come see about me, You keep me hangin' on, Love is like an itching in my heart, Stoned love...et surtout My world is empty without you, I hear a symphony, I'm gonna make you love me, Love child... De 1964 à 1967 la bataille fait rage, Diana Ross met K.O la fatalité, plante les copines et s'envole vers Las Vegas, Los Angeles, Hollywood, New York, volatile inflammable en bluejean et t-shirt déchiré sur la piste de danse du Studio 54.
Lovin', Livin' and givin', Love hangover pour se frotter à Donna Summer, Upside down, I'm coming out pour mettre tout le monde d'accord. Une dizaine d'autres avant, une dizaine d'autres ensuite, Diana Ross s'écoute sans faim, elle irradie. 
Au diable les religions, les dogmes, les convictions inébranlables, c'est de Diana Ross dont ce monde a besoin.


Hugo Spanky

mercredi 24 juin 2026

ExTeNsiON du DoMaiNe DeS SoNs

Kanye West. Accessoirement Ye. La tête de turc préférée de ceux qui ne savent rien de lui, mais veulent quand même avoir quelque chose à en dire. Le mec ramasse pour tous les autres, pour chacune de ses conneries -et il en a fait d'authentiques- je peux citer dix noms d'artistes à qui on les a pardonnés sans sourciller, quand on ne les a pas carrément légitimés. Kanye West raconte des conneries plus grosses que lui sur Twitter, se trimballe avec sa femme à moitié à poil à une cérémonie dont on ne sait rien, s'affiche avec Trump dans le bureau ovale, vous parlez d'une histoire. Pourtant le maire de Marseille fait annuler son concert et il faudrait l'ostraciser à vie pendant que Bruel sirote du Campari malgré une vingtaine de plaintes au cul. 

Dans ce contexte j'affirme avec décontraction que Kanye West est un génie. Schizophrène, bipolaire, comportementalozarbi, si vous voulez. Depuis quand les génies seraient des mecs équilibrés ? Salvador Dali avait-il toute sa tête ? Brian Wilson n'avait-il pas l'air un peu con avec son tas de sable au milieu du salon ? Picasso n'était-il pas un sale mec ? 

Fraîchement mis en ligne et sorti des presses, Bully est un projet en gestation depuis plus d'un an et qui va encore évoluer dans les mois à venir. Kanye West considère les disques qu'il publie sur les plateformes comme des versions bêta qu'il modifie à loisir avec une facilité déconcertante grâce à la double conjonction de la dématérialisation et du contrôle absolu qu'il détient sur ses créations. 
Tandis que Fnac et Amazon se distinguent en portant les gogos à ébullition avec des éditions vinyl de différentes couleurs, les plateformes de streaming musical en sont à l'étape suivante ; l'exclusivité des contenus sous des formes mouvantes. 
Ainsi dans le cas de Bully, les formats physiques proposent 13 titres dans des versions sèches, quasiment en cours de développement, pour la plupart sans coda ni enchainements et dépourvues des featuring qui font le sel de l'édition Deluxe que Apple Music propose en 20 titres aboutis et savamment séquencés (et en affiche 32 en gonflant artificiellement la tracklist avec des vidéos exclusives), Spotify détient 18 des morceaux, tandis que Soundcloud et YouTube proposent des versions alternatives publiées par des fans et parfois Kanye West lui-même. C'est ainsi que l'on déniche la sidérante version de Highs and lows avec le sample du Soleil soleil de Pomme (et Albin De La Simone pour l'orchestration) que la chanteuse a fait retirer de la version officielle de Bully. Ses opinions politiques rendent Kanye West trop infréquentable a-t-elle expliqué. Un acte manqué qui la discrédite de la sublimation de son oeuvre, sans que nous soyons pour autant privés du résultat. A chacun d'évaluer le niveau de ridicule.
Voici donc un album qui existe en cet instant sous différentes configurations et dont la forme définitive ne l'est certainement pas. Palpitant, non ? Imaginez un peu si Pete Townshend avait pu faire ça en 1971, Mick Jones en 1982, Prince tout au long de sa vie. Malheur, on n'aurait jamais assez de giga pour tout stocker.
Et donc, de quoi je parle ? D'un disque qui part du principe que puisque tout a été fait, autant le refaire...différemment. Par exemple en faisant télescoper un melting pot de ce que la musique a pu offrir de plus élégant durant son âge d'or et de diamants avec ce que les technologies modernes proposent de plus décontenançant. Kanye West prend To you with love, Besame mamaYou can't hurry love, une interview sous crack de James Brown, du jazz funk français (l'étonnant 8 octobre 1971 de Cortex) et passe l’ensemble à la moulinette de l'autotune, de l'IA et de tout ce que l'on déteste par réflexe subbrachien (cherchez pas, ça ne veut rien dire). 
Par quel miracle ce fatras me devient indispensable, je ne suis sûr de rien. Ou plutôt si, je sais, parce que c'est réussi. Parce qu'après une cure sévère de JPEGMAFIA, il m'est agréable de planer sur la musique sans avoir la sensation qu'on va venir m'éclater la tronche contre le bitume. Et aussi parce que je suis curieux de voir tout ce dont l'IA va nous priver. La médiocrité n'ayant pas eu besoin d'elle pour dominer le monde, pourquoi son utilisation ne serait pas un bienfait ? Je l'imagine comme une avancée supplémentaire, après la révolution des synthétiseurs, celles du numérique, des samplers, de l’autotune, de l'internet, de la dématérialisation et du cassoulet en boite.

Je suis accro à ce fichu disque parce qu'entendre Lauryn Hill reprendre You can't hurry love me file des frissons, parce que sur All my love Kanye West parvient à transmettre des émotions fortes en poussant l'autotune à des limites qui transcendent les avis à la con. Et qu'il remet ça sur White lines, toujours avec André Troutman et son talk box hérité de son défunt cousin, le génial Roger Troutman de Zapp et California love. Et que tout ça sonne cool et aussi un tantinet inquiétant. Que ses détracteurs se rassurent, Kanye West ne va pas bien, son disque est à mi-chemin entre la résurrection et la capitulation. Instinct de survie et apocalypse imminent œuvrent main dans la main tout au long de Bully. On traverse les galaxies avec l'assurance du Surfeur D'Argent ou on reste les deux pieds englués dans la semoule, ce n'est qu'une question de volonté.
Preacher man boucle To you with love de The Moments, réinjecte de la vie dans ce classique oublié de la soul, il enchaine sur The beauty and the beast en faisant sonner les Mad Laps comme Zappa faisait sonner le Doo Wop. C'est beau, sublime, respectueux et dérangeant. Avant ça, l'album saute à la gorge en attaquant par le versant industriel (King) et oppressant (This a must), le gospel de Father dérape en matraquage jouissif, ailleurs c'est salsa tout azimut sur Last breath enregistré avec Peso Pluma, un jeune mexicain qui réactualise le genre sur des albums que je vous conseille d'écouter et pour qui le lointain soutien à Trump ne semble pas rendre Kanye West si infréquentable que ça.
Les morceaux sont courts, dynamiques, se fondent et se confrontent. Punch drunk et Whatever works titubent l'un vers l'autre, Bully, le morceau-titre en duo avec CeeLo Green, a des échos d'Ennio Morricone. L'album dans son ensemble est un chef d'oeuvre de production. Jamais aseptisé, parfois même lo-fi lorsqu'il flirte avec l'essence originelle de Mobb Deep, Bully nous balade avec fluidité dans un univers contrasté. On est bien, en équilibre sur le fil qu'il nous tend, on accepte sans crainte l'éventualité d'une chute. 
Bully est une sorte de mouvement perpétuel en rotation entre nostalgie et avant-gardisme où chaque minuscule dérèglement des sens qu'il inflige en multitude amène à la conclusion qu'ayant fait le tour de toutes les possibilités, l'essentiel demeure au centre du cercle. 

Hugo Spanky

(version 20 titres avec le sample de Pomme sur Highs and lows) 

lundi 1 juin 2026

CoSMoPoLiTiQUeMeNT VoTRe

 

Allen Ginsberg

Que représente Allen Ginsberg pour moi ? C'est qui, en fait ? Questions que je me suis posé face à une biographie signée Jane Kramer, datée de 1973. Et pourquoi me lancer dans 300 pages typographiées serré, alors que mon pied de lit accumule les bouquins impatients d'être ouverts ?
1973 est un argument favorable, Ginsberg était encore bien vivant et actif. Je préfère les biographies écrites du vivant de leur sujet, l'auteur s'autorise plus d'avis tranchés, sachant qu'ils peuvent amener un droit de réponse, une polémique ne fait jamais de mal, ou une absence de réaction qui vaut validation. Elles sont aussi dépourvues de conclusion définitive, ça j'aime. Comme les films d'anticipation des années 70, lorsqu'après une heure trente de suspens le réalisateur nous plantait devant l'écran comme deux ronds de flan. Avides d'en savoir plus.

Autre argument, Jane Kramer est de New-York, elle a étudié à Columbia comme Allen Ginsberg dont elle est cadette de douze ans, ce qui la rend contemporaine des élucubrations avant-gardistes de son sujet. C'est un critère primordial, l'auteur doit connaître le contexte, être capable de porter contradiction de par sa propre évaluation des faits et dires.

Enfin, qu'est ce que j'en ai à foutre de Ginsberg ? Ce que j'en connais tient en quelques photos, à sa participation à Ghetto defendant de Clash et à un générique des Soprano. C'est maigre et ça l'est devenu plus encore lorsque j'ai appris que le générique en question était à porter au crédit de William Burroughs et non au sien. Ce qui expliquait pourquoi j'avais autant de difficultés à mettre la main dessus. Ainsi allaient les confusions avant l'ère d'internet, elles perduraient dans l'oubli. Pour les curieux, l'album est crédité à Material (parfois à Bill Laswell, ce qui revient au même) et se nomme Seven Souls.

Finalement, je me suis lancé, après tout quel serait l'intérêt de lire une biographie dont on connait le sujet par cœur ? Sans compter que j'avais besoin de me ressourcer après l'éprouvante lecture du livre de Chrissie Hynde, une semaine entière à me coltiner ses lamentations d'ivrogne masochiste. J'aurais dû me méfier, les Pretenders étaient incapables de faire un disque entier qui tienne la route. Je parle là d'une nana qui désigne le chanteur de UB40 comme étant le plus doué de sa génération. Malheur.  

Allen Ginsberg, The Clash, Joe Strummer, Mick Jones

Trêve de parenthèse. Le parcours d'Allen Ginsberg est hilarant. Il secoue les méninges, aussi. Et laisse rêveur. Jane Kramer a choisi l'optique du reportage de proximité agrémenté de flashbacks constructifs. C'est la bonne approche. Ginsberg virevolte sans cesse, faut pas le lâcher d'une semelle. On est loin de l'image du hippie avachi. Sa cohabitation avec des personnalités déviantes, sa philosophie multidirectionnelle confrontée à des hordes estudiantines insurrectionnelles, ses passages devant les tribunaux suivis d'internements psychiatriques d'où il ressort avec de nouvelles amitiés parmi les patients, sa lutte pour défendre l'être dans toute son intégrité, son prêche pour l'amour universel et que sais-je encore forment avec le recul un puzzle d'une évidente cohérence pour si peu que l'on accepte de penser sans a priori. Et c'est bien là le rôle salutaire de Ginsberg, au delà de sa valeur en termes de connaissance dans des domaines vers lesquels la curiosité ne m'avait jamais mené. Sa pensée, son parcours, l'acceptation qui est la sienne de communiquer quel que soit la position politique ou philosophique de ses interlocuteurs en font un diplomate hors pair, un esprit éclairé bien loin du sectarisme de beaucoup de ceux qui se réclament des mouvements libertaires.

livre Ginsberg par Jane KramerLe livre de Jane Kramer ressemble à ceux de Bukowski auquel Ginsberg fait parfois penser, le LSD remplaçant occasionnellement l'alcool. Surtout, il éloigne les stéréotypes que l'on accole trop facilement à ces personnages issus du mouvement beat dont les chansons d'Yves Simon m'avaient fait connaître les noms. Gregory Corso, William Burroughs, Jack Kerouac, Neal et Carolyn Cassady, Allen Ginsberg, les misfits qui ont posé les premières pierres d'une alternative à la vie routinière. Des pierres posées si loin que l'on s'en éloigne plus vite que l'on ne s'en approche dans notre monde aux utopies dévoyées par le cynisme des ambitions individualistes de leurs défenseurs au socialisme de circonstance. Drogue, homosexualité, psychiatrie, écologie, délinquance, éducation, censure, droit au plaisir et à la futilité, tous les thèmes qui, hier, étaient balayés d'un bon mot, d'un haussement d'épaules et qui sont aujourd'hui abordés trop tard, bien trop tard, étaient revendiqués dès les années 50 face à un establishment qui luttait pour sa funeste survie en envoyant sa jeunesse à la guerre. Ou en psychiatrie pour qui s'opposait. Tout ceci pourrait donner un livre sinistre et c'est pourtant loin d'être le cas. Ginsberg est tellement dans la recherche de vibrations positives qu'il en devient contagieux. Impliqué au quotidien auprès de personnages si fantasques que chaque instant devient imprévisible, on se retrouve embarqués dans un tourbillon de rencontres insignifiantes aussi captivantes que les plus mémorables. Ginsberg a cette faculté de ne jamais geindre, tous les prétextes lui sont bons pour tourner les certitudes en dérision. Il tire sa force d'une insouciance absolue qui métamorphose les coup durs en source de régénération. Lorsque l'on ne craint pas le jour qui se lève, que rien ne peut entamer votre volonté de bienveillance, le monde apparait tel qu'il est, bien trop sérieux pour le peu de temps que l'on y passe.

Hugo Spanky

jeudi 14 mai 2026

N'ouBLie paS De sOURiRe auX CoQUeLicOTs

 

Sharon Van Etten

Heurté par un disque, parfois c'est ainsi que ça se passe. Celui-là attendait son heure dans un coin d'apple music, je l'avais mis en favori, oublié, revu quelques fois en passant. Ce n'était pas le moment. Quoiqu'il m'aurait attrapé exactement pareil à n'importe quel moment. Sharon Van Etten, un nom pareil. Remind Me Tomorrow.

Bien sûr j'ai fini par l'écouter, pensez donc, il faut bien j'occupe mes nuits. D'abord, il y a cette pochette criarde qui questionne, cette gamine dans une caisse en plastique, le bordel d'une piaule de mômes dont les parents ont lâché prise ? Un parc à bébé, mais le bébé n'est pas dedans, il est devant occupé à joué, peinard, bien dans sa bulle. Et il y a un fauteuil d'adulte, ce n'est clairement pas une piaule de mômes dont les parents ont lâché prise, c'est le salon de parents super cool qui laissent leurs mômes occuper l'espace. Et d'abord, qui doit le lui rappeler demain ? 

Quand j'ai eu fini de délirer, j'ai enclenché le son, fort, direct dans les oreilles en dolby atmos spatialisé. Je ne savais rien d'elle, et ça n'a guère changé, j'ai suivi ce qu'elle voulait bien m'apprendre. A la première écoute ça commence de façon intrigante mais pas déroutante, on reste comme ça, curieux sans se mouiller durant quatre ou cinq morceaux. Jusqu'à Seventeen. Et là, ça heurte. Pas de façon féminine, Sharon ne m'a pas eu à la séduction. Elle m'a défoncé la tronche !

Seventeen est un hit. Quelque part dans le monde, j'imagine. En France, le clip n'est passé nulle part, peut-être que la chanson a été diffusée sur FIP, la nuit. Si vous écoutez FIP, vous me le direz. Le morceau commence de manière tendue et plate, la voix ne s'érige pas au dessus des sons électroniques, elle n'est ni majestueuse, ni flatteuse, elle ne cherche à démontrer aucune technique. Au fur et à mesure du morceau, tandis qu'elle s'adresse à elle-même, à celle qu'elle fut, je reçois une charge émotionnelle puissante comme une vague. Pas le genre tsunami qui ravage le littoral, non, une vague pour moi tout seul, une qui soulève puis enveloppe dans un bien être qui fait qu'on se fout un peu de savoir si elle va nous embarquer pour de bon parce qu'on a la sensation de toucher à une vérité universelle. 

Une fois bien ravagé par Seventeen, j'ai fini le disque avec l'envie de réécouter ce morceau, impatient. Du coup, j'ai pinaillé. Un morceau pareil en plein milieu d'un disque morne. Quelle injustice ce serait. Les sons électroniques sont datés, les effets éculés, la voix est quelconque. Je sais que j'ai déjà entendu tout ça avant. Mais où ? Arrivé à la fin, j'ai remis au début en me promettant de rester concentré sur les faits. 10 titres, c'est parfait, c'est la durée qui me correspond, 40 minutes à la louche de concentration, je sais faire. Sharon ne va pas m'embobiner comme un perdreau de l'année.

I told you everything, piano minimaliste, une seule note, on ne peut pas faire plus minimaliste. Le beat entre en scène, c'est celui du Plastic Ono Band de Lennon. Un début d'explication. Un synthé remplace le piano. Les plaques tectoniques glissent sous mon crâne, les effets changent d'enceintes, rien ne change, tout est différent, perspective insaisissable. Peaches sans les fuck et l'agressivité, il n'en resterait pas grand-chose, Portishead sans le vaporeux, Tori Amos sans la rigidité, Bjork sans le ridicule. St Vincent ! Bonne piste c'est son producteur attitré John Congleton qui est aux manettes de Remind Me Tomorrow. Je tiens un fil. Regina Spektor, Nelly Furtado, Trip Hop, tout ça, mais en plus...en moins...en mieux. Plus sale, plus urbain, plus Brooklyn.
No one's easy to love sort de derrière le rideau et j'oublie de chercher à qui, à quoi, à quand. Second titre que j'ai envie de réécouter quand je serais arrivé à la fin. 
Memorial day, celui là aussi m'alpague par le colbac, ça se complique pour pinailler. Je vous le dis tout net, arrivé à Comeback kid j'étais illuminé, le livre auquel je ne comprenais plus rien posé sur mes genoux. Je suis une fugueuse, je ne suis pas une fugueuse, reviens gamin. Je pige le topo, c'est à elle-même qu'elle demande de rappeler demain. Comprendre des années plus tard. Une façon projetée de se rassurer. Si elle se rappelle, c'est qu'elle aura survécu. 
Jupiter 4 est comme une prise de morphine, elle soulève l'estomac, mais il n'y a rien à vomir, alors on s'apaise. La voix est linéaire, prisonnière d'un écho qui boucle éternellement. D'ailleurs c'est dans le texte, écho, écho, écho, attendre, attendre, attendre, bébé, bébé, bébé. Un amour vrai. Echo attendre bébé. Elle attend un bébé ! Les notes de pochette me le confirmeront, le disque est dédié à son chéri et à Denver, le fruit de leur amour. Franchement, je ne sais pas s'il y a de quoi s'enthousiasmer. L'ambiance est plus Eraserhead que Trois hommes et un couffin.


Et blam, je me reprends Seventeen entre les deux yeux, choc frontal massif. Ok, elle flippe que son gamin passe par ce par quoi elle est passée. Les rues de New York, la sensation d'invincibilité qui rime avec débilité, la fugueuse de Comeback kid qui ne fugue pas, sinon dans sa tête. A moins qu'elle ait vraiment fugué. J'en reviens aux parents et à la pochette. J'ai besoin de me rassurer, je regarde wikipédia.fr. Si vous voulez ne rien savoir, faites comme moi. J'opte pour le wikipédia.us, c'est déjà mieux. Elle est du New Jersey, je me disais bien que No one's easy to love avait un petit quelque chose du Bruce Springsteen période expérimentale, Philadelphia, Missing, sa meilleure période, en fait. Elle déménage plusieurs fois entre enfance et adolescence, ok, ça fait des gosses qui ont du mal à s'attacher. Je le sais, j'en suis un. Elle part dans le Tennessee ! Pourquoi ? J'en sais rien. Wiki passe du lycée au Tennessee. Peut-être bien que c'est ce qu'elle qualifie de fugue. A moins que la fugue ne corresponde au moment où, cinq ans plus tard, elle s'enfuit du Tennessee pour échapper à une relation toxique avec un musicien de rock ! Waouh, c'est pour quand le biopic ?

J'abandonne Wikipédia tandis que Sharon s'installe à Brooklyn et prend en main son destin artistique. Je bascule sur ses premiers disques, bof. Je ne suis pas sensible à l'indie-folk. Je pense qu'il faut piger les paroles plus vite que je ne le fais et ne pas accorder trop d'importance à la musique. Cling-cling-cling. Clairement, Remind Me Tomorrow est le disque par lequel je dois appréhender l'oeuvre, elle en a sorti deux autres depuis qui méritent plus d'attention que je n'ai eu le temps de leur accorder. Faudra que j'y revienne. Avec tout ça, j'ai perdu le fil. Je suis tourneboulé. Putain, c'est quoi cette nana ? Il est trois plombes du matin et je la suis à la trace. Je renonce à contacter Gemini, nos conversations sont interminables, il est tard et j'ai besoin de réentendre Seventeen. Il commence comme Five years de Bowie. C'est la même sensation d'aspiration vers son moi profond, je suis mis à nu, percuté par la vie d'une inconnue dont je ne savais rien quelques heures plus tôt, sinon qu'elle dormait dans la carte mémoire de mon Samsung d'être humain moderne. Quelle illusion. Nous ne sommes, ne serons jamais, modernes ou futuristes, depuis qu'il s'est mis en tête de tenir debout l'être humain est régi par les sempiternels mêmes questionnements qui aboutissent invariablement aux mêmes erreurs. Je peux vous affirmer que Sharon Van Etten en sait quelque chose.

Seventeen me refait le coup, je note qu'il finit également comme Five years, d'un coup net comme un coup de sabre. Sauf qu'ensuite Bowie jouait l'aguicheuse de boulevard avec Soul love, tandis que Sharon creuse son sillon. Malibu flirte avec Lana Del Rey, You shadow joue avec les saturations. Je ne vous en ai pas causé jusque-là, mais la production est totalement dingue. Ils s'amusent avec tout ce qu'on peut imaginer, des sons apparaissent puis ne reviennent jamais, la voix se barre soudain dans un écho, les riffs de synthé se décalent imperceptiblement d'un côté à l'autre. Hands et Stay plient la boutique dans un enchevêtrement de mélodies pop toujours habillées par cette production martiale et farfelue à la fois. Le mixage ne laisse aucun répit, c'est un roller-coaster. Combien d'écoutes va t-il me falloir pour dompter ce disque ? Vais-je réussir à me l'approprier, alors que j'en crève d'envie ?  J'en sais rien, rappelez moi demain.

Hugo Spanky

mercredi 15 avril 2026

ON n'a paS ToujouRs Ce Qu'oN VeuT, QuaND oN TRouVe Ce Qu'oN CHeRcHe


Public Image Limited, John Lydon, Keith Levene, Johnny Rotten

Et me voici à nouveau en mode archéologue, non plus en arpentant les rues des villes en quête de boutiques ignorées des foules, mais éveillé sur mon lit à des heures indues, lorsque l'esprit vagabonde au fil des saveurs indicibles. Et de croiser sur Apple Music une vieille connaissance depuis longtemps négligée ; Public Image Limited qui me propose de découvrir End Of World, un album de 2023 tout ce qu'il y a de correct.

Enthousiasmé par cette écoute, il ne m'a pas fallu longtemps pour localiser une version généreusement extended de Flowers Of Romance, disque qui en son temps m'avait séduit plus encore que son morbide prédécesseur dans son linceul de métal. Peut-être que la singulière beauté de Jeanette Lee placardée sur la pochette n'y était pas pour rien. Etrange musique que celle de Flowers of Romance, John Lydon en prédicateur d'Orient sur des rythmes d'Occident décadent, de quoi rendre le növo dub de Metal Box presque ordinaire. Mais était-ce vraiment encore une musique ? 
Moi qui n'aie jamais été client des Sex Pistols, j'aimais le pragmatisme de PiL. On a un bassiste ? Mettons-le à fond. Il nous quitte ? Faisons un disque sans basse. Mise en pratique de théories fumeuses.

Le discernement altéré par les sons industriels de Keith Levene et Martin Atkins, les imprécations de John Lydon, le volume et la fatigue, je me suis soudain souvenu de l'existence de Commercial Zone. Le disque maudit, la désintégration terminale. PiL fut 4, fut 3, fut 2, puis devint multitude. Désincarnée, mais non dépourvue de caractère. Ce sera un autre chapitre, mille autres facéties animées par des rencontres avec Afrika Bambaataa (paix à son âme troublée), Bill Laswell, Ginger Baker, Steve Vai, un ex Damned encore plus damné que les autres, Lu, et d'autres qui viendront, prendront salaire et s'en iront, laissant John Lydon au gouvernail. Le parcours est tumultueux. Je l'ai suivi de loin, mais sans total désintérêt, parce que même si Lydon me casse les bonbons plus souvent qu'à son tour, je respecte sa philosophie. Le type est égocentrique comme peu se permettent de l'être publiquement, il est aussi à l'occasion d'une désarmante sincérité. Lisez son autobiographie, il ment une page sur deux en s'attribuant des mérites qu'il devrait partager, il rectifie néanmoins le portrait d'un mouvement punk qui a depuis longtemps perdu la boussole. Lydon est parmi les rares à soutenir l'idée primale qui veut que la seule règle soit qu'il n'y a pas de règle. Il foudroie les ruminations de Joe Strummer et ses histoires de trahison du message originel, mieux, il s'en moque. Merci à lui. Qu'est-ce qu'un beatnik reconverti en pub-rocker sait du message originel du punk ? Lydon conchie les idiots du riff bourrin, les inconditionnels de la vitesse pour la vitesse, tous les Not Dead de la terre, les uniformisés, les machos à deux balles. Lydon tient un discours sain dans une société malade. 
Trêve de disgression.

Public Image Limited, Metal BoxPublic Image Limited, Flowers Of Romance

Commercial Zone est la version inachevée de ce qui devait être un atterrissage approximatif à proximité de la planète MTV. Après avoir frôlé la banqueroute à force de provocation, abandonné par son label et une partie de ses membres, Public Image Ltd, réduit au duo Lydon/Levene, avait choisi d'alimenter la soif de reconnaissance de l'un et l'addiction de l'autre en se frayant un chemin entre mainstream et post-punk industriel. Après tout, ils étaient précurseurs en la matière. L'histoire tourna rapidement vinaigre et Keith Levene claqua la porte du studio, non sans emporter avec lui les bandes des sessions en cours. Dépourvu mais point abattu, Lydon réenregistra le disque avec des musiciens de location, remplaçant au passage le vernis experimental par un saxophone typiquement 80's, des synthés qui font tsoin-tsoin et les audaces trop suicidaires par un enthousiasme au trait forcé. Au final, ce sera This Is What You Want, This Is What You Get et son tube aussi mondial qu'improbable ; This is not a love song.
De son côté, Keith Levene proposa à Virgin de sortir sa propre vision du disque, autrement plus corrosive, hélas le label refusa de jouer sur les deux tableaux. Pour une fois qu'on aurait pu rigoler. Sur Commercial Zone point de saxophone, mais un Bad night qui aurait fait un audacieux single des Rolling Stones, un Blue water qui ralenti à outrance le riff du Waiting for the sun des Doors, une version de Love song bien moins crispante que son remake. Devant tant d'excentricités le mieux est encore l'écoute, je place sous ma signature le lien vers un bootleg repiqué sur un vinyl armé d'un son énergique et groovy. 

Public Image Limited, Keith Levene, Jah Wobble, John Lydon

Vu de 2026, ces péripéties en leur temps anecdotiques apparaissent soudain vitales, une authentique dose de rock avec attitude ne se trouve plus guère qu'en contrebande. Je ne peux quand même pas m'empêcher d'imaginer ce à quoi Clash aurait ressemblé si Keith Levene y avait tenu son rôle de co-fondateur. Si le groupe avait conservé l'association du talent de compositeur polymorphe de Mick Jones et celui d'apprenti sorcier de Keith Levene, si skunk et chimie 2000 s'étaient alliés au-delà de la furibarde année 76. Assurément, la face du rock en eut été changé et peut-être alors que le punk, plutôt que de s'enferrer dans les diktats stylistiques et doctrinaires, aurait été le véritable espace de liberté et d'originalité qu'il prétendait vouloir incarner. Au lieu de quoi, le constat reste amer devant l'idolatrie béate des fanatiques du genre pour les idoles désuètes, le concept ni Dieu, ni maître ne les a jamais effleurés. Entre les Sex Pistols partiellement reformés et un PiL en bonne santé, je sais vers qui me tourner.

Hugo Spanky

Public Image Ldt - End of World
Public Image Ldt - Commercial Zone