mardi 8 septembre 2026

HiéRoGLYPHeS URBaiNs


Si la rentrée annonce les cadeaux du Noël à venir, il ne faudra pas s'attendre à autre chose qu'une nouvelle ration de nostalgie. Outre les superbes rééditions des albums de Yoko Ono -Félicitations à Sean et Charlotte, au passage- les sorties majeures concernent Jimi Hendrix et un album de Phil Lynott, Fatalistic Attitude, resté inédit sous cette forme car jugé trop déprimant par Polygram. Sommé d'enregistrer des versions moins sombres de ses chansons et de les doter d'un mixage plus avenant Phil Lynott avait abouti à l'album qui porte son nom...qui fut un bide commercial. On va avoir l'occasion de vérifier le flaire du label grace à cette touchante attention, nous sortir un disque d'humeur suicidaire à écouter en partageant la dinde avec son miroir.
The Beatles Rubber Soul en édition ultra extended (avec la basse de McCartney mixée super en avant ?) est aussi sur les rails, peut être même déjà en boutique, je m'y perds un peu.
Evitez surtout l'album Timeless de Prince, c'est une infamie constituée de morceaux de série Z surgonflés en studio par les assistants du mal.

De mon côté je vais mettre le grapin sur le Phil Lynott, c'est une évidence. On ne se refait pas, j'aime les albums cagneux qui tentent des choses, quitte à se ramasser la gueule par terre. Ce qui est un jugement à l'emporte-pièce, les deux albums de l'irlandais méritent une attention dont les classiques de Thin Lizzy les avaient privés à leurs sorties. Le coffret The Story Of My Life qui doit sortir en parallèle à Fatalistic Attitude contiendra l'intégralité des enregistrements de Phil Lynott réalisés en dehors de son groupe phare. Les dorénavant trois albums solos, mais aussi le maxi Nineteen dont les remixes sont encadrés par ceux de Yellow pearl avec Midge Ure de Visage. Au total 98 titres avec démos et collaborations, notamment avec Gary Moore sur Parisienne walkways, Out in the field et Military man et les répétitions de la très chimique tournée de 1982 durant laquelle Phil Lynott joua au Palace devant un public parisien largement clairsemé, avant de jeter l'éponge entre crise de manque et surenchères chimiques avec Jimmy Bain qui l'accompagnait à la basse, à la poudre et aux claviers. De quoi ajouter du sinistre à la sinistrose.

J'écouterai une fois ou deux Rubber Soul sur Apple Music, par curiosité. Je ne vois pas ce qu'on peut améliorer à l'original, sinon populariser le mixage mono et peut être supprimer Michelle. Quoiqu'il en soit, il faut être taré pour débourser le prix du coffret. 

Le disque de Jimi Hendrix, Magic Boy, est en pré-commande, calé pour livraison fin octobre, malgré son titre bien pourri. Un live de Jimi Hendrix, encore. Le premier show à Berkeley, enfin. Un concert de Jimi Hendrix en 1970 avec la seconde mouture de l'Experience ; Mitch Mitchell à la batterie et Billy Cox à la basse. Ma formation hendrixienne préférée, on passe d'un groupe de pop agressive avec à la basse Noel Redding en guitariste frustré qui riff et canarde en rafale (Lemmy est au bord de la scène, il prend des notes) à Billy Cox qui groove lourd comme un bombardier, envoie des infra basses dans les plexus (Lemmy est au bord de la scène, il prend des notes).

Il est 18h30 lorsque le trio (Lemmy est....) prend place pour le premier des deux concerts de la soirée. La setlist est resserrée, le temps presse, il faudra vider la salle, puis la remplir à nouveau, avant le second spectacle. Hendrix a un peu plus d'une heure devant lui, il n'en perdra pas une seconde. Fire, bam, d'emblée une ration de rock fiévreux comme pouvaient en offrir les concerts barbares de cette insouciante époque où les watts accumulés n'étaient limités par aucune norme.
Je m'épargne les concerts des vieilles loques qu'il est de bon ton de vénérer de nos jours, quand je lis les commentaires qui parlent de meilleurs concerts jamais donnés par les Who à propos d'un de leurs karaokés de semi paralytiques, certains allant jusqu'à affirmer que Daltrey n'a jamais aussi bien chanté, je suis conforté dans l'idée que ce cirque ne me concerne pas. Vous avez vu Rod Stewart ? Sérieux, le mec titube sur scène jusqu'au défibrillateur en se tenant au décor et ce n'est pas à cause de la dose d'alcool absorbée dans les coulisses. Les Faces sont loin et les poses sexy un brumeux souvenir. Les fans tuent leurs idoles. D'abord leurs talents en se montrant incapables de distinguer le génial de l'alimentaire, ensuite leurs enveloppes terrestres en remplissant des salles que la décence voudrait vides depuis longtemps.

Pendant que j'élucubre, Jimi Hendrix enchaine Johnny B.Goode à Fire, vous devez absolument avoir vu la désastreuse et pourtant exceptionnelle captation vidéo de cette reprise de Chuck Berry. Reprise...le mot est réducteur. Johnny B.Goode par Hendrix, c'est la matérialisation de la foudre. Tempo pied au plancher, solo guitare derrière la tête, solo dents qui raclent les cordes, solo ondulations du corps. La foule hurle, danse, rit aux éclats, se tripote sans retenue, extase, orgasme, conception. Il va maintenant la tétaniser avec une version de Hear my train comin' qui fait entrer le concert dans la légende. On la trouvait à l'origine sur l'album posthume Rainbow Bridge, deux décennies plus tard elle réapparut, telle la vierge à Bernadette Soubirous, sur l'indispensable compilation Blues. Elle retrouve ici son écrin naturel et lorsque le solo s'élève en rugissant, tandis que les esprits dévoyés cherchent encore l'oxygène dont Johnny B.Goode les a privés, on mesure l'intensité de l'instant aux frissons qui nous parcourent. Foxey lady relance le tempo avant que Machine gun ne nous propulse dans la terreur moite du Vietnam. Les sangsues qui gangrènent la peau, l'odeur de putréfaction, les hurlements des mères, des bébés et des hommes, les impacts de balles, la démence, le napalm, la peur, tout y est. Jimi Hendrix ne faisait pas de discours, il imprégnait les esprits comme un peintre imprègne la toile. Machine gun et Star spangled banner (qu'il joue en fin de set avant le grand final Purple haze/Voodoo child) dresse le portrait laid à pleurer de l'Amérique. Eternelle, serais-je tenté d'ajouter. 

J'entends la même rage sourde dans l'album I Am Music (ou juste Music selon les éditions) de Paperboi Carti. Un disque sombre, étouffant, vaudou, qui se construit sur une oppressante ambiance electro, avant d'offrir quelques salutaires respirations au milieu du trauma. Paperboi Carti multiplie les voix lugubres, un vrai caméléon, les sons rampent, poisseux, dégoulinent le long des murs capitonnés. Les 7 premiers titres, de Pop out à Radar, tous regroupés sur la première face du double vinyl, sont ce que l'actualité offre de plus impactant avec Utopia, le chef d'œuvre de Travis Scott que l'on retrouve ici sur plusieurs titres, ainsi que Young Thug, Future, Lil Uzi Vert... 

Depuis que Kanye West a envoyé le gangsta rap à la cave, la musique noire a repris la marche en avant que la mode tupacbiggiesnooppuff avait trop longtemps entravée. Faire l'historique de cette résurrection serait passionnant, mais vous ne le méritez pas.

Hugo Spanky


samedi 15 août 2026

OPeRcuLe déGOuPillé


Le black metal, peut être plus que n'importe quel autre style, ne tolère pas d'alternative à l'excellence. Sitôt qu'il ne se transcende pas, il devient insupportable. Tout au moins négligeable comme c'est tristement le cas pour le récent By the word de Trelldom pour lequel Gaahl s'est contenté de faire ce qu'il sait faire (et dont il abuse avec ses multiples formations indistinctes). Aucun risque de tomber dans l'ordinaire avec Ashenspire, on se situe ici dans le très haut du panier, là où règne Dodheimsgard et Oranssi Pazuzu, là où de Fleurety à Mayhem ne sont acceptés qu'une vingtaine d'albums définitifs.


Hostile Architecture s'y impose en 8 titres et 43 minutes en s'armant de cuivres, de violon, d'un chant clair, d'énergie, d'originalité et d'un propos. Le second disque du groupe écossais n'est rien de moins qu'un chef d'oeuvre d'un genre qu'il contribue à rendre substantiel. On déambule de la violence catégorique jusqu'au flirt froid avec le free jazz. Dès l'intro du premier morceau (the law of Asbestos) le ton est donné et son développement labyrinthique inaugure un disque sans baisse d'intensité qui évite la facilité des clichés et se conclut de façon magistralement fracassante
Ashenspire aura du mal à faire mieux, mais je suis foutrement curieux de découvrir comment ils vont aborder l'avenir. 

Je ne vais pas me fouler à en faire des tonnes, il fait canicule et l'écho du black metal, comme du hip hop, ne franchit pas le sas d'étanchéïté que s'impose l'auditeur de pop. Chacun son périmètre de compétence.

Ceux qui iront jusque là auront malgré tout à se farcir une liste (Antoine, c'est pour toi) des disques ravageurs et de tous bords que j'ai privilégié ces derniers temps. Se détachent de par leurs audaces : Quaranta de Danny Brown, Utopia de Travis Scott et Bottomless Pitt des tarés de Death Grips que je pourrais tenter de définir comme un mélange dopé au hip hop hardcore de Suicide et des Bad Brains. On est là dans la même échelle d'expérimentations que Ashenspire pour le black metal. La notion de recettes est abolie. On tente de franchir l'obstacle, on remonte sur la bête et on recommence jusqu'à atteindre l'acmé. Ces disques sont l'équivalent de ce que le post punk était aux années 80. 

Je me suis aussi plongé dans la production de Tyler The Creator, depuis l'album Goblin, ultra lent, doom, hanté, il a évolué en usant de toute la gamme de nuances, ses albums sont parfois soft, influencés par le reggae, la salsa, le jazz cool et Stevie Wonder à travers eux, Flower Boy en est un parfait exemple, d'autres fois ils sont destinés aux clubs comme le plus récent et très Dance Don't Tap On The Glass, Cherry Bomb est virulent et clivant, tandis qu'Igor est celui qui a réussi le consensuel crossover. Attention à ne pas passer à côté d'un immense talent. 

Tyler The Creator incarne la révolution des mœurs qui a cours dans le milieu du rap et dont on peut faire un parallèle supplémentaire avec ce qui se passe dans le black metal ; le coming out de ses protagonistes.



Le mouvement LGBT est dorénavant non seulement toléré, mais revendiqué par un nombre significatif d'artistes de ces deux styles qui n'ont pourtant pas manqué d'incarner la misogynie et l'homophobie à travers une, certes fort suspecte, hétérosexualité poussée à l'extrème du machisme primaire. Quelles que soient leurs préférences Tyler The Creator (j'aime les filles, mais je finis toujours par coucher avec leurs frères), JPEGMAFIA, Kalifa, ILoveMakonnen, Gaahl, peu importe, nombreux se sont engagés à la suite des prises de position initiales de Frank Ocean, Kanye West, Macklemore, Rob Halford, Corey Taylor ou A$AP Rocky pour que la pluralité des codes puisse continuer d'engrainer plutôt que d'essaimer.

Hugo Spanky

lundi 3 août 2026

AbsTRaCTioNS, foRMuLaTioNs & LièGe BRuLé


Le blackface a quelque chose d'effrayant. Physiquement effrayant. Ces visages aux traits caricaturaux noircis au liège brulé me font l'effet du maquillage de clown revisité par John Wayne Gacy.
Le blackface symbolise une large partie des contradictions qui servent de fondement à l'Amérique. Des blancs qui se griment en noirs pour les caricaturer de la pire des façons en une succession de blagues stupides sur la fainéantise, l'assistanat, l'incapacité à s'intégrer dans une société idéalisée. Le tout agrémenté d'une poignée de chansons interprétées du point de vue supposé du noir, au singulier puisque tous étaient désignés semblables, uniformisés dans l'incompétence et les mauvaises intentions. Au dessus de tout ceci planait une atmosphère de mépris, d'humiliation, de haine, de toute puissance et de mort.
Imaginons les rires de satisfaction, les exclamations et les applaudissements nourris. Imaginons la foule regagner sa maison avec la satisfaction d'avoir passé une bonne soirée dans une vie de cons. Imaginons quelques excités que le spectacle a mis en émoi, de ceux qui en veulent toujours plus. Imaginons, un corps qui se balance mollement au bout d'une corde. 
Le blackface anime une part encore bien vivace de chacun pour si peu qu'on l'attise. L'humain est ainsi, l'exécution du plus faible l'excite.

Spike Lee a réalisé un film autour du sujet, Bamboozled, il est en partie raté. Comme souvent avec Spike Lee le sujet est pertinent jusqu'à ce qu'il le dénature. Dans le dernier tiers du film il use de ficelles si grosses qu'elles amoindrissent la portée de son message, jusque-là suffisamment impactant pour mener à la réflexion. L'esprit d'analyse se gare sur le bas-côté sitôt que l'absurdité des scènes d'actions supplante la pluralité du débat d'idées. 

Déterminé à en savoir plus sur les méandres des spectacles de ménestrels, j'ai mis la main sur le bouquin de Nick Tosches, Blackface, Au confluent des voix mortes. J'y suis allé à reculons, Nick Tosches souffre du même symptôme que Spike Lee, l'un et l'autre sont incapables de s'en tenir à leur sujet de base, ils disgressent. Et quand Tosches disgresse, malheur, ça part jusqu'aux évangiles. Il va jusqu'à écrire en langue. Autant vous dire que la lecture fut ardue pour un résultat proche du néant, si ce n'est, et c'est primordial, qu'il laisse matière à l'introspection.
Nick Tosches part du préambule que la distinction entre blancs et noirs est une vue de l'esprit, qu'en Amérique il n'existe qu'une seule et même culture et qu'elle est mixte. Personne ne doit rien à personne, sinon à tout le monde depuis l'antiquité. A partir de là, 
Il fait feu de tout bois pour entrer des carrés dans des ronds. Et il y parvient.

Le racisme du blackface, si racisme il y a, est dans l'esprit de celui qui regarde. Pour Tosches l'acteur de blackface, le ménestrel, permet de braver l'interdit en incarnant sur scène une population qui n'a pas le droit de s'y produire. Ce serait un service rendu à la minorité invisible. Il pose aussi la question du racisme bienveillant, celui qui au nom de l'art, de l'ouverture d'esprit et des droits de l'être invite Bessie Smith à se produire chez lui, comme on invite une curiosité pour épater son entourage. Une forme de bonne conscience qui autorise tous les compromis. Il va sans dire que l'anecdote tourne vinaigre et ça n'a aucune espèce d'importance. Le germe est déposé. Le racisme n'est pas une idéologie, c'est une attitude.
Des noirs maquillés en blackface ont interprétés des caricatures "d'eux-mêmes" et ce fut pour la plupart la seule occasion de prendre le train en marche, celui des medecine shows, des cabarets, de Broadway puis du cinéma. L'histoire est complexe et Tosches refuse d'aller jusqu'au nauséabond, jusqu'à l'effet libérateur que l'exhibition de la médiocrité de la race noire, son piétinement sous couvert de rires, a pu produire comme conséquences. Ne lynche t'on pas plus aisément lorsqu'on déconsidère celui ce que l'on lynche ? Chuck D a exprimé son avis avec Hazy shade of criminal, Billie Holiday l'a exprimé avec Strange fruits, l'un et l'autre l'ont en vérité exprimé chaque fois qu'ils ont ouvert la bouche. Des milliers d'autres l'expriment sur des albums siglés d'un avertissement pour prévenir de leur nocivité.

Nick Tosches est un rock-critique américain, comme l'essentiel de ses collègues, il ne s'est posé qu'une seule question : qui est à l'origine du rock'n'roll ?  C'est leur pierre philosophale. Leur immortalité. Alors, ils creusent le sujet. 

Pour Greil Marcus c'est Harmonica Frank qui est à l'origine du désordre. Personne ne le connait et pas grand monde ne souhaite faire le moindre effort pour le connaître mieux. Emmett Miller est le candidat désigné par Nick Tosches. Flanqué de son masque noir, ce type a fait du folk, du jazz, de la country et du blues, une seule et même entité : le rock'n'roll. Emmett Miller n'a enregistré que très peu de disques, des 78 tours, et encore moins se sont vendus. Nick Tosches nous apprend que malgré cette absence de reconnaissance Emmett Miller a influencé Jimmie Rodgers qui lui-même devait ensuite influencer Hank Williams qui est, comme chacun sait, la dernière étape avant l'éruption. Selon Tosches le Blues de Robert Johnson n'est pas de source noire, parce que le Blues est l'interprétation noire d'une musique blanche que les noirs ont appris au contact des blancs qui se grimaient en noirs. Que voulez-vous que je vous dise ? Il fait 300 pages comme ça et le doute s'instille.

Je ne suis pas du genre à renoncer à une polémique facile, on n'a pas tous les jours l'occasion de rigoler, un blanc bec aurait très bien pu écrire un morceau glauque et dépressif en tapant du pied sur chaque temps. Les Bee Gees ont collé une telle praline à la musique noire avec Stayin' alive que la communauté a été obligée d'inventer le Hip Hop pour ne pas perdre la face. C'est bien la preuve que rien n'est impossible. L'unique détail qui rend une telle probabilité caduque est que les meilleurs albums de blues blanc ayant jamais été enregistrés sont ceux de la Jimi Hendrix Experience. On voit bien que ça accroche au fond du plat, comme théorie. 

A la moitié du livre, j'ai commencé à me demander ce que j'en avais à foutre. Que les chansons popularisées par le Blues puisent toutes leurs origines dans des chansons folk venues d'Europe, transmises par les religions depuis l'antiquité, grand bien leur fasse. John Lennon allait s'occuper de leur cas. Que d'Afrique ne soit venu que le rythme, très bien. Là où ça me défrise c'est qu'à aucun moment Tosches ne considère l'hypothèse Geronimo. Wouuuh Awopbabeloobamalambimboom ça ressemble quand même plus à un cri apache qu'à Marie-Madeleine qui appelle pour le souper. A mon avis, Jim Morrison aurait volontiers collé un coup de tronche à Nick Tosches pour lui apprendre à danser sur un pied autour du feu de camp. 

Se grimer en noir, prendre un accent mongoloïde pour se marrer un bon coup sur l'absence d'éducation, les enfants café au lait issus de la sexualité débordante d'un propriétaire d'esclaves qui s'intègre dans l'utérus ; est-ce un problème quand sous son maquillage Emmett Miller invente le Blues et peut être même le Rock'n'roll ? Est-ce que tous ces gens ne pourraient pas y mettre un peu du leur ? Est-ce parce que les Native Americans n'ont aucune importance dans cette affaire que Muddy Waters, Howlin' Wolf et toute la clique portent des noms qui ne sont pas dans le calendrier ?

Mais attention, faudrait pas que le ton ne monte de trop. Nick Tosches a ses défauts, j'en conviens, mais il a de la ressource. Faut sauter des paragraphes entiers pour ne pas piquer du nez, n'empêche qu'un petit coup de mauvaise foi, une déclaration bien sentie glanée à une bonne source et hop on remet une pièce dans la machine. Alors que de se farcir Greil Marcus qui raconte à quel point The Band était un groupe génial donne envie d'en finir avec le peu d'air sain qu'on a dans les poumons. Dans son Mystery Train, que j'ai dans un élan suicidaire décidé de relire juste après Blackface, Greil Marcus ânonne des lieux communs comme un paroissien abandonné par la foi. Ce que j'en retiens c'est que les mecs de The Band se sont trouvés une place là où plus personne ne souhaitait plus poser son cul et que ça leur a paru être une foutue bonne affaire. Loin de moi l'idée qu'ils aient pu être mauvais, j'en sais rien, leurs albums ne m'ont jamais donné envie de les poser une seconde fois sur la platine, mais de la façon dont Greil Marcus en parle, c'est Creedence Clearwater, Them et les Rolling Stones réunis en un seul groupe. En mieux ! 

Nick Tosches et Greil Marcus veulent faire de leurs fantasmes une réalité universelle. A les lire le Rock'n'Roll a inversé le sens de rotation de la terre. 5000 ans de civilisation pour en arriver là. Dommage que Kim Jong-Un n'ait pas un Teppaz, Tchaikovski aurait pu lui apporter la bonne nouvelle. Hélas ni Billie Holiday, ni Bob Dylan, ni Elvis Presley, Jesse Owens ou Joe Louis n'ont eu la moindre influence sur le cours de l'histoire. L'Amérique, c'est Bruce Springsteen qui manifeste contre la politique de Trump avec des tickets de concert à 3000$. L'Amérique serait à pisser de rire, si elle ne donnait pas si souvent l'envie d'hurler.
La musique n'a même jamais changé le destin de ses propres activistes. Vedette du hit-parade ou pas, Sam Cooke s'est fait abattre comme le noir qu'il était, et pas dans l'Alabama ou le Tennessee, à Los Angeles. Excusez du peu. Qu'il se soit fait plomber pendant que Dylan chantait Blowin' in the wind, j'imagine que ça a dû lui faire une belle jambe. Il ne s'en est pas fallu de longtemps pour que Bobby lui-même ne lâche l'affaire et se mette à chanter l'amour, la poisse et les évangiles sans autre ambition que d'arriver à la fin du mois pour vivre le suivant. 

Lorsque Nick Tosches expose sa thèse sur le blackface comme facteur d'intégration, le sud semble presque accueillant. Tout juste un peu bas du front et soupe au lait. A New York, creuset de la tolérance nordiste, Billie Holiday meurt menottée à son lit d'hopital, sevrée de morphine et méthadone par Harry Anslinger en personne, grand sorcier du Bureau Fédéral des Narcotiques. Tandis que le manque et la cirrhose lui boulotent le corps et l'esprit, infirmières et médecins la regardent agoniser dans la douleur sur décision judiciaire. Elle avait refusé de retirer Strange fruits de son répertoire. Le blackface est-il raciste ? Le sud est-il pire que le nord ? La belle affaire.
Aujourd'hui encore, des rappeurs sont jugés et condamnés sur simple lecture de leurs textes, chaque crime qu'ils mettent en scène à valeur d'aveu, je ne rigole pas, c'est juridiquement accepté, ce qui n'empêche pas Cocaine blues d'être une fierté nationale et Johnny Cash un héros de biopic. Et puis, merde, sans le KKK à ses trousses Robert Johnson n'aurait jamais eu l'inspiration nécessaire à Hellbound on my trail, pour un peu il faudrait partager le droit d'auteur.

Résultat, je n'en sais pas plus sur le Blackface, ses liens avec le Klan, le comment de sa gloire, les horreurs qu'il a véhiculées, le genre d'after qu'il a initié. Je reste avec mes propres images d'Amérique. Aucune n'a changé quoi que ce soit au jour suivant, mais en creusant ce sillon, je suis tombé sur la série Netflix Dear White People dont la première saison aborde le sujet du blackface dans le cadre universitaire au 21eme siècle. Les personnages sont présentés comme ayant autant de personnalités différentes que possible. C'est une différence notable avec la façon dont la critique rock a eu pour principe de représenter les artistes noirs. Greil Marcus dans son essai sur Stagger Lee et le parallèle qu'il fait avec Sly Stone, au demeurant fort bien rédigé, nous explique en long, en large et en travers que tous les rôles incarnés par la multitude d'artistes noirs ayant touchée terre depuis Robert Johnson jusqu'à Frank Ocean se résument au seul Stagger Lee. En voilà une idée qui simplifie les raisonnements. Là où il ne viendrait à aucun plumitif l'envie de mettre, disons, Gary Glitter et Bob Dylan dans le même sac, Greil Marcus ne s'embarrasse d'aucune gêne. Après avoir exposé à raison tout ce que There's A Riot Goin' On de Sly Stone véhicule comme profondeur et sous textes, il le compare à Exile On Main Street qui est une sensationnelle collection de chansons dépourvue d'un quelconque message. La déférence dont il a fait montre pour évoquer The Band est bien loin lorsqu'il conclut en passant au lance-flammes toute la blaxploitation et son public, noir, trop crétin pour saisir les nuances que Curtis Mayfield apporte à Superfly et tout juste bon à reproduire dans les rues ce qu'ils ont vu les malfrats faire à l'écran. 

Il est évident que ni lui, ni Tosches ne sont des imbéciles, encore moins des racistes assumés, il est tout aussi évident qu'ils auraient dû se relire en se plaçant du point de vue de ceux qu'ils s'autorisent à prendre comme sujets. Ils auraient aussi beaucoup gagné à être moins indulgents envers eux-mêmes. Mystery Train de Greil Marcus se noie dans la même bouillie masturbatoire qui plombe une grande partie de la filmographie de Spike Lee et dont Nick Tosches s'est fait le champion. Leur problème commun étant qu'ils s'expriment sur des sujets bipolaires dont ils ne maitrisent qu'une seule facette. Dans Summer of Sam Spike Lee tape sur son clou pour ce qui est des rôles blancs les plus caricaturaux, les petites frappes ritales qui peinent à baiser leurs femmes, mais sitôt qu'il s'agit d'épaissir le personnage incarné par Adrien Brody Spike Lee devient aussi minable et incapable que ceux qu'il vient de montrer du doigt. L'unique blanc de tout le casting à échapper aux stéréotypes suffit pour que le réalisateur se prenne les pieds dans le tapis.
Adrien Brody interprète un guitariste punk qui se prostitue pour échapper à un destin en forme d'impasse. On est en 1977 à New York, on pourrait supposer que Dee Dee Ramone ferait une bonne source d'inspiration, hélas on pige vite que Spike Lee n'a pas la moindre idée de qui peut bien être ce foutu Dee Dee Ramone. Alors il y va gaiement, il colle une crète de 30cm sur le crâne de ce pauvre Brody (faut le voir pour le croire), la même qu'Exploited popularisera quelques trois ou quatre ans plus tard, l'habille comme un sac et lui colle Won't get fooled again comme hymne de rebellion punk ! Je vous épargne la scène de strip tease homosexuel, vous pouvez me croire sur parole, elle ne doit rien à 53rd & 3rd.
Comment en est-on arrivé là ? Comment des gens de la même génération se targuant d'être ouverts d'esprit, se voulant l'incarnation d'un nouvel idéal où chacun serait traité avec le respect qui lui est dû, se positionnant en porte-voix d'une culture américaine acceptée dans sa diversité, mettant à mal toute ségrégation ; comment ces mecs-là peuvent être aussi incultes ? Aussi misérablement ridicules sitôt qu'ils s'éloignent de leur bac à sable ?

Le temps passe et Spike Lee en est à singer Quentin Tarantino pour décrocher une bonne note sur Rotten Tomatoes avec un film dont le pitch ferait un tabac auprès du producteur de Police Academy (un flic noir infiltre le KKK, rien que ça), Nick Tosches est mort en nous laissant des listes de disques introuvables parus sur des labels inconnus. Il a référencé le passé avec acharnement, mais n'aura jamais décelé la moindre possibilité d'avenir. Greil Marcus s'est parfois rendu plaisant à lire, mais il reste un universitaire coincé à qui il manque le panache et l'impertinence qui rendent finalement Nick Tosches plus attachant. 
Il va sans dire que l'importance de tout ceci est balayé à la seconde où Billie Holiday entame Time on my hands. 

Je vous conseille vivement de lire leurs livres, de voir leurs films.
On apprend des erreurs des autres.

Hugo Spanky

vendredi 24 juillet 2026

TRaVaiL aU cORPs


The Weeknd a occupé mon esprit toute la semaine. Je ne suis pas particulièrement friand de R&B, la plupart du temps une mélasse à base de samples rebattus sur lesquels se greffe une voix en manque de personnalité. De la musique de choristes en quête de reconnaissance. Pourtant je dois reconnaître être régulièrement séduit par un clip ou un autre. Il se trouve que j’aime les clips. J’étais de ceux qui lançaient une vhs 240 sur M6, le samedi soir avant de sortir. Le clip est un média mal considéré, coincé entre son rôle d’outil promotionnel et ses ambitions comme support de créativité. Mal diffusé, vite oublié, les chaines musicales n'ont jamais trouvé le format idéal, ni le ton adéquat, pour le mettre en valeur, l'associer à des documentaires de qualités, des films dans le thème. Souvent infantilisantes, encombrées de remplissage plus con que nature, mal fagotées, mal défendues par des potiches, toutes ont mordu la poussière. N'empêche que le clip tient bon, il s’immisce sur les touches de la télécommande et YouTube semble parti pour durer encore quelques années, même si le sort réservé à Daily Motion n’a rien d'optimiste. Qu'importe, le clip de Where is my husband! de Raye est un petit bijou nerveux, The fate of Ophelia de Taylor Swift un vivifiant exemple de manipulation des codes et La fama de Rosalia et The Weeknd refuse de quitter ma mémoire, malgré sa date de péremption généreusement dépassée. 

La fama, la gloire, le clinquant, la vanité, le revers de la médaille, la poisse. La fama est l'incarnation du hit dans ce qu'il a de meilleur, son et images. Un double-sens, un gimmick, une dramaturgie criminelle, de la tension sexuelle, une mélodie, un rythme, tout ceci additionné à l'air du temps et saupoudré d'un zeste de mythologie. Vous n'avez vraiment jamais vu ce clip ? 


Le temps est passé, des hits ont succédé à d'autres, comme autant de journées caniculaires, mais j’ai gardé un oeil sur le duo. Rosalia est revenue en compagnie de Bjork sur un déroutant morceau qui m'a amené vers un album plus déroutant encore. Elle aurait pu débiter du reggaeton, elle a choisi un virage en épingle. Interprété par l'Orchestre Symphonique de Londres dirigé par Daniel Bjarnason sur des arrangements d'une ribambelle de pointures dont je ne sais que les noms, son disque, Lux, flirte avec le Classique et déchaine la passion. Le geste mérite attention, Rosalia est une merveilleuse chanteuse. On vit une drôle d'époque où sous le make-up des Lolita se cachent les Prima donna. J'en ai les méninges en ébullition. 
The Weeknd est lui revenu par la fenêtre. Attiré par l'odeur alléché, j'ai croqué dans la pomme une bouchée de ses albums et suis tombé, à la renverse, sur une addictive version de Dirty Diana. Que je me suis empressé de partager avec Milady qui s'est empressée de commander l'album qu'on s'est empressé d'écouter en boucle. La vie est une perpétuelle redécouverte.
♪ I hate sleeping alone, why don't you come with me?

Le ver était dans le fruit. L'étincelle dans mon esprit devint un embrasement, un irrépressible besoin, là, de suite et maintenant ; écoutez Diana Ross ou périr. Je m'en fous pas mal de savoir si elle était la cible de Michael, elle est la mienne. Dirty Diana, ça lui va tellement comme un gant. Elle est si dirty, Diana, qu'elle ne s'est même pas foulée à enregistrer un chef d'oeuvre facile à désigner du doigt, manière qu'on puisse sortir l'apéritif en se félicitant d'avoir tous le même album. Par contre, des singles qui méritent le panthéon, elle en a fait de quoi expulser tous les locataires du lieu pour usurpation. Dans cent ans encore, un type devant son clavier vantera la saveur de My world is empty without you avec des tremblements dans les membres. Et s'il n'existe plus de clavier, peut-être même plus de type pour s'en servir, il restera My world is empty without you sur un morceau de vinyl échappé des flammes, une usb, un cloud, un coin de mémoire artificielle, Diana sera là, tapie dans l'ombre, prête à mordre au sang.



Le parcours de Diana Ross est connu de tous, la racaille qui déboule sur Central Park au soir de son jubilé, la laissant en larmes, rincée par l'orage. De la misère à la gloire et la misère qui piétine la gloire. La fama. Malédiction peau de vache qui vient salir tout ce qui brille, interdire à ceux qui vivent le rêve de s'imaginer capables d'en faire partager le goût. 

Diana Ross. Quelle Diana Ross ? La gamine aux dents longues des no hit Supremes, la reine du Copacabana, la croqueuse de Muscles, l'égérie du Studio 54, l’ambassadrice LGBT qui s’ignore.. Diana badass en Billie Holiday shootée dans Lady Sings The Blues ou Diana ridicule en Dorothy d’Oz ?

Ok, ses albums peuvent s'avérer de périlleux exercices de style, on peut préférer la disco Chic à la sophistication d'Ashford et Simpson, les singles street aux sirops à plumes, on peut ceci et cela, pinailler tant qu'on veut. En un claquement de langue, on rentre dans le rang, on fait le canard, on révérence. Diana Ross maitrise l'art des contraires. I'll settle for you menace votre taux de diabète ? I'm a winner déboule juste après pour vous tirer du canapé. Quelqu'un veut vérifier ? C'est sur Surrender, de 1971, déjà son troisième album solo. En un an. On ne chôme pas dans les 70's, elle sort 14 albums dont 3 accompagnent des films dont elle tient le premier rôle et un quatrième immortalise un show TV.
Dans les décennies suivantes ses disques deviennent des friandises énergisantes aux pochettes électriques. Je ne vous ai parlé des pochettes de disque de Diana Ross ? Non ? Ce n'est sans doute pas necessaire.
diana, 1980, production Chic, est l'album préféré de ceux qui ne veulent pas se fouler, mais son éponyme premier album solo est une pierre angulaire de la Soul sophistiquée qui va régner sur les deux tiers de la décennie 70 qu'il inaugure. Baby It's Me, produit par Richard Perry en 1977, est celui qui la définit au plus juste et c'est sur Silk Electric que Michael Jackson, plus camp que jamais, envoie Muscles en offrande. Ailleurs, dans son monde parallèle, la trilogie Lady Sings The Blues, Blue, Stolen Moments la voit briller avec classe sur le Great American Songbook, un répertoire qui en fit couler plus d'une que l'on croyait insubmersible.

        

Et puis il y a les inqualifiables à l'image de Everything Is Everything, son deuxième album solo, dont je ne sais toujours pas quoi penser, si ce n'est qu'il contient la plus incroyable version de Come together. Incroyable parce qu'elle surpasse toutes les autres versions, dont celle des Beatles, ce qui n'est déjà pas une mince affaire. Incroyable parce que sept minutes durant, Diana Ross aborde Come together comme si c'était We love you des Rolling Stones, elle déplace son centre de gravité de la basse vers la guitare, lui colle des violons des mille et une nuits et déchire le final d'un break psychédélique monté sur des percussions rococos échappées de l'enfer du Copacabana. Plus sidérant que tout le reste, elle est parfaitement à son aise dans ce délire. Elle monte au front, sort les griffes, pousse des cris de chatte étranglée, drive sa troupe à coup de right now drogués, refuse de laisser le tempo s'éteindre, relance la machine, harangue et s'esclaffe, satisfaite. Après quoi, elle lâche du leste et donne à Berry Gordy ce qu'il attend d'une reprise des Beatles, un amas de clichés kitsch, avec The long and winding road qui n'a jamais mérité mieux. 


Ce baratin pourrait n'être évidemment qu'un prétexte pour caser un maximum de photos de la dame. Une façon d'améliorer l'esthétique déplorable de ce blog. Après tout, Diana Ross n'a besoin de personne pour la définir, dix mille mots n'en diront jamais autant que la simple liste de ses faits d'armes. Dès Where did our love go, la messe était dite, sa voix unique, agaçante et charmeuse, qui nous entraine irrésistiblement vers elle. L'art de la diction, Diana Ross matraque le beat, elle y pose ses syllabes comme autant de coups de marteau. Diana éclipse les braillardes du Rhythm & Blues en impulsant chaque intonation comme si sa vie en dépendait. De Motown, elle fait son vaisseau, se place en proue, cette femme-là ne rigole pas. Diana Ross n'a reçu aucun don de Dieu, elle n'a pas un souffle de la puissance d'Aretha, rien de l'aisance de Tina, juste un filet de voix acidulé et un corps trop maigre qu'elle plante, raide comme un i, derrière son pied de micro. Ce qu'elle sait, elle l'apprend, elle l'arrache à l'impossible, Diana Ross n'est pas une michetonneuse. Son passeport pour quitter Detroit, elle ne fait pas qu'en rêver, elle le rédige ligne par ligne sans s'autoriser de limite.


Where did our love go, Baby Love, Stop! In the name of love, You can't hurry love, Come see about me, You keep me hangin' on, Love is like an itching in my heart, Stoned love...et surtout My world is empty without you, I hear a symphony, I'm gonna make you love me, Love child... De 1964 à 1967 la bataille fait rage, Diana Ross met K.O la fatalité, plante les copines et s'envole vers Las Vegas, Los Angeles, Hollywood, New York, volatile inflammable en bluejean et t-shirt déchiré sur la piste de danse du Studio 54.
Lovin', Livin' and givin', Love hangover pour se frotter à Donna Summer, Upside down, I'm coming out pour mettre tout le monde d'accord. Une dizaine d'autres avant, une dizaine d'autres ensuite, Diana Ross s'écoute sans faim, elle irradie. 
Au diable les religions, les dogmes, les convictions inébranlables, c'est de Diana Ross dont ce monde a besoin.


Hugo Spanky

mercredi 24 juin 2026

ExTeNsiON du DoMaiNe DeS SoNs

Kanye West. Accessoirement Ye. La tête de turc préférée de ceux qui ne savent rien de lui, mais veulent quand même avoir quelque chose à en dire. Le mec ramasse pour tous les autres, pour chacune de ses conneries -et il en a fait d'authentiques- je peux citer dix noms d'artistes à qui on les a pardonnés sans sourciller, quand on ne les a pas carrément légitimés. Kanye West raconte des conneries plus grosses que lui sur Twitter, se trimballe avec sa femme à moitié à poil à une cérémonie dont on ne sait rien, s'affiche avec Trump dans le bureau ovale, vous parlez d'une histoire. Pourtant le maire de Marseille fait annuler son concert et il faudrait l'ostraciser à vie pendant que Bruel sirote du Campari malgré une vingtaine de plaintes au cul. 

Dans ce contexte j'affirme avec décontraction que Kanye West est un génie. Schizophrène, bipolaire, comportementalozarbi, si vous voulez. Depuis quand les génies seraient des mecs équilibrés ? Salvador Dali avait-il toute sa tête ? Brian Wilson n'avait-il pas l'air un peu con avec son tas de sable au milieu du salon ? Picasso n'était-il pas un sale mec ? 

Fraîchement mis en ligne et sorti des presses, Bully est un projet en gestation depuis plus d'un an et qui va encore évoluer dans les mois à venir. Kanye West considère les disques qu'il publie sur les plateformes comme des versions bêta qu'il modifie à loisir avec une facilité déconcertante grâce à la double conjonction de la dématérialisation et du contrôle absolu qu'il détient sur ses créations. 
Tandis que Fnac et Amazon se distinguent en portant les gogos à ébullition avec des éditions vinyl de différentes couleurs, les plateformes de streaming musical en sont à l'étape suivante ; l'exclusivité des contenus sous des formes mouvantes. 
Ainsi dans le cas de Bully, les formats physiques proposent 13 titres dans des versions sèches, quasiment en cours de développement, pour la plupart sans coda ni enchainements et dépourvues des featuring qui font le sel de l'édition Deluxe que Apple Music propose en 20 titres aboutis et savamment séquencés (et en affiche 32 en gonflant artificiellement la tracklist avec des vidéos exclusives), Spotify détient 18 des morceaux, tandis que Soundcloud et YouTube proposent des versions alternatives publiées par des fans et parfois Kanye West lui-même. C'est ainsi que l'on déniche la sidérante version de Highs and lows avec le sample du Soleil soleil de Pomme (et Albin De La Simone pour l'orchestration) que la chanteuse a fait retirer de la version officielle de Bully. Ses opinions politiques rendent Kanye West trop infréquentable a-t-elle expliqué. Un acte manqué qui la discrédite de la sublimation de son oeuvre, sans que nous soyons pour autant privés du résultat. A chacun d'évaluer le niveau de ridicule.
Voici donc un album qui existe en cet instant sous différentes configurations et dont la forme définitive ne l'est certainement pas. Palpitant, non ? Imaginez un peu si Pete Townshend avait pu faire ça en 1971, Mick Jones en 1982, Prince tout au long de sa vie. Malheur, on n'aurait jamais assez de giga pour tout stocker.
Et donc, de quoi je parle ? D'un disque qui part du principe que puisque tout a été fait, autant le refaire...différemment. Par exemple en faisant télescoper un melting pot de ce que la musique a pu offrir de plus élégant durant son âge d'or et de diamants avec ce que les technologies modernes proposent de plus décontenançant. Kanye West prend To you with love, Besame mamaYou can't hurry love, une interview sous crack de James Brown, du jazz funk français (l'étonnant 8 octobre 1971 de Cortex) et passe l’ensemble à la moulinette de l'autotune, de l'IA et de tout ce que l'on déteste par réflexe subbrachien (cherchez pas, ça ne veut rien dire). 
Par quel miracle ce fatras me devient indispensable, je ne suis sûr de rien. Ou plutôt si, je sais, parce que c'est réussi. Parce qu'après une cure sévère de JPEGMAFIA, il m'est agréable de planer sur la musique sans avoir la sensation qu'on va venir m'éclater la tronche contre le bitume. Et aussi parce que je suis curieux de voir tout ce dont l'IA va nous priver. La médiocrité n'ayant pas eu besoin d'elle pour dominer le monde, pourquoi son utilisation ne serait pas un bienfait ? Je l'imagine comme une avancée supplémentaire, après la révolution des synthétiseurs, celles du numérique, des samplers, de l’autotune, de l'internet, de la dématérialisation et du cassoulet en boite.

Je suis accro à ce fichu disque parce qu'entendre Lauryn Hill reprendre You can't hurry love me file des frissons, parce que sur All my love Kanye West parvient à transmettre des émotions fortes en poussant l'autotune à des limites qui transcendent les avis à la con. Et qu'il remet ça sur White lines, toujours avec André Troutman et son talk box hérité de son défunt cousin, le génial Roger Troutman de Zapp et California love. Et que tout ça sonne cool et aussi un tantinet inquiétant. Que ses détracteurs se rassurent, Kanye West ne va pas bien, son disque est à mi-chemin entre la résurrection et la capitulation. Instinct de survie et apocalypse imminent œuvrent main dans la main tout au long de Bully. On traverse les galaxies avec l'assurance du Surfeur D'Argent ou on reste les deux pieds englués dans la semoule, ce n'est qu'une question de volonté.
Preacher man boucle To you with love de The Moments, réinjecte de la vie dans ce classique oublié de la soul, il enchaine sur The beauty and the beast en faisant sonner les Mad Laps comme Zappa faisait sonner le Doo Wop. C'est beau, sublime, respectueux et dérangeant. Avant ça, l'album saute à la gorge en attaquant par le versant industriel (King) et oppressant (This a must), le gospel de Father dérape en matraquage jouissif, ailleurs c'est salsa tout azimut sur Last breath enregistré avec Peso Pluma, un jeune mexicain qui réactualise le genre sur des albums que je vous conseille d'écouter et pour qui le lointain soutien à Trump ne semble pas rendre Kanye West si infréquentable que ça.
Les morceaux sont courts, dynamiques, se fondent et se confrontent. Punch drunk et Whatever works titubent l'un vers l'autre, Bully, le morceau-titre en duo avec CeeLo Green, a des échos d'Ennio Morricone. L'album dans son ensemble est un chef d'oeuvre de production. Jamais aseptisé, parfois même lo-fi lorsqu'il flirte avec l'essence originelle de Mobb Deep, Bully nous balade avec fluidité dans un univers contrasté. On est bien, en équilibre sur le fil qu'il nous tend, on accepte sans crainte l'éventualité d'une chute. 
Bully est une sorte de mouvement perpétuel en rotation entre nostalgie et avant-gardisme où chaque minuscule dérèglement des sens qu'il inflige en multitude amène à la conclusion qu'ayant fait le tour de toutes les possibilités, l'essentiel demeure au centre du cercle. 

Hugo Spanky

(version 20 titres avec le sample de Pomme sur Highs and lows)