mercredi 22 mai 2024

eNTRe LeS DeNTs

 


Dans la foulée du papier précédent, j'ai traqué sur la toile tout ce qui pouvait assouvir ma soif de Blues. On trouve un paquet de concerts tardifs, tenues correctes exigées dans des clubs où touristes et gloires locales se partagent les tables. C'est extra pour des artistes qui échappent aux bouibouis à l'automne de leurs vies. Je ne sais pas si on peut dire qu'ils obtiennent ainsi le respect tellement ça ressemble à un numéro de cirque. 

Je suis aussi tombé sur les rescapés du Blues Boom anglais et autres texans nés du bon côté de la couleur de peau. Je vais faire vite, l'authenticité du Blues blanc je n'y crois pas. Johnny Winter, Stevie Ray Vaughan, Eric Clapton sont dignes d'interêt, leur virtuosité, leur feeling, leurs facultés d'assimilation les ont fait briller et je ne crache pas dessus. J'aime leurs albums, il m'arrive même de les écouter. Je n'attends pas d'eux qu'ils inventent quoique ce soit, juste qu'ils reproduisent à leur sauce un état d'esprit qu'ils ne font qu'effleurer. 

Il suffit des quelques minutes pré-générique du long métrage Le Blues Entre Les Dents pour piger ce qui leur manquera toujours. Et tant mieux pour eux. On ne s'attribue pas les souffrances de l'esclavage, l'humiliation des viols dont on est témoins silencieux sous peine de finir au bout d'une corde. Le Blues Entre Les Dents mélange film et documentaire, je dis bien film, pas fiction. La partie romancée du métrage tisse le contexte, au cas où la scène initiale captée parmi les pensionnaires d'un pénitencier n'aurait pas suffit à nous mettre au parfum. On suit donc un couple bringuebalant, l'homme traine sa misère en vivant aux crochets de sa mère comme le morpion de base, la femme s'ennuie ferme et occupe son temps libre en écoutant le Blues dans le bar du quartier. Et c'est là qu'on a du bol.


Sur des scènes sans lustre, grandes comme des timbres postes defilent au pinacle de leur forme Sonny Terry & Brownie Mc Ghee (le Toots Sweet d'Angel Heart), Roosevelt Sykes, Junior Wells, Bukka White, Buddy Guy. Et BB King aussi. Ça c'est pour les noms ronflants, ceux qui mènent la danse de bien redoutable façon. Faut voir (et entendre surtout) Buddy Guy qui prend son envol sur les ailes de Junior Wells. Ils sont quoi ? Quatre ou cinq gars emboités comme des Légo sur l'équivalent d'une table de jardin, pas besoin de superflu, ils commencent par faire chauffer l'harmonica, derrière ça se met en place par quelques licks et cris sauvages. Les gars viennent de choper le groove, ils ne vont plus le lacher. Le morceau se met à monter comme une chantilly, juste avant de vous éclater à la gueule en une bordée de notes furibardes. Junior Wells fait un pas en arrière (pas deux sinon il tombe de scène), Buddy Guy fait un pas de côté et c'est un Boeing qui vous transperce le crane pile entre les deux yeux. Faut voir ça une fois dans sa vie. Après quoi, on relativise avant de parler d'efficacité pour le moindre Angus Young qui passe.



Tout ça c'est bien joli, pourtant l'essentiel est ailleurs. L'acmé du film ce sont les anonymes, les anciens dont on voit bien que l'entourage se demande jusqu'à quand papi, tonton ou maman va faire son numéro. Dans un salon exigu, dans une cuisine basse de plafond, dans un coin de bistrot entre billard et percolateur, démonstration est faite de ce qui ne s'apprend pas. Le Blues prend corps au fil des mots, les notes égrainées à coups d'ongles, de pulpes et de coudes font rougir les mamies, mouiller les gamines. Le Blues est un langage, cru, prophète, roublard. Tout ce qui vient l'enjoliver le dénature. 

Le Blues Entre Les Dents de 1972, production française, réalisateur grec, des protagonistes qui de l'Afrique à l'Amérique ne sont chez eux nulle part. Faites leur une place dans votre lucarne, le lien est juste là. 

Hugo Spanky

Le Blues Entre Les Dents

Warning Zone

jeudi 9 mai 2024

RuSH HoUR



Marre d'attendre le nouveau messie, les anciens me feront l'affaire. C'est armé de cette résolution que je m'en suis allé, tel Ulysse, naviguer vers des rivages depuis trop longtemps ignorés. J'ai alpagué le Blues ! 

Halte aux fous ! Oubliez de suite vos espoirs de lire ici une communion avec les mijorés. BB King était tout ce qu'on voudra et nombre de blanc-becs vous le serviront en référence. Ce n'est que parce qu'il a eu la malice de les flatter. En ce qui me concerne, il a les défauts de Ray Charles (ce qui ma foi vaut bien des qualités), ce sont des passeurs. Plus important pour conquérir le public que pour la musique. L'un et l'autre sont gorgés de talent, et je peux comprendre que les excessifs parlent de génie concernant Ray Charles sur Atlantic. BB King a même enregistré de bons disques, alors qu'il portait encore des shorts sur scène. Ils furent aussi le vers dans le fruit. 


Par contre, je peux faire l'éloge de John Lee Hooker. Mais qui ne l'a pas déjà fait ? Je peux tout aussi bien faire l'apologie de Howlin' Wolf et Muddy Waters. Chopez-vous les volumes qui leur sont consacrés dans la série jamais surpassée des Chicago Golden Years de Chess Records. Des double albums garnis jusqu'à la gueule de blues inusables. Que dis-je, de blues historiques ! Et au delà.


Tant qu'à brandir d'emblée la botte secrète, faites vous du bien en ratissant dans la même séries les volumes mettant en exergue Sonny Boy Williamson III et Little Walter. Vous m'en direz des nouvelles. Les amateurs de Blues & Rhythm peuvent aussi se purifier le conduit en se penchant sur Little Milton. Pas une seule baisse de régime sur aucun de ceux là. Des tranches d'Histoire, croyez moi.






Et puis il y a ceux qui m'ont fait prendre le clavier en ce jeudi d'Ascension, d'embouteillage au Perthus, d'outrances gastroéconomiques, d'éthylisme immodéré. Rien de tout celà ne me concerne. J'ai mangé des endives, de la brandande de morue et arrosé l'ensemble de vinaigre et d'huile d'olives. Otis Rush suffit à mon plaisir et JB Lenoir en convient. De l'un comme de l'autre nul ne s'est donné la peine de conter le destin. A moins que ce ne soit inutile, tant il se conjugue avec celui que le 20eme siècle a infligé à leurs semblables. Nés noirs au Mississippi, morts à Chicago. Et basta, pierre tombale, rideau. Qui en a à foutre du Blues en nos temps spotifyisés, clic clac, dacodak ? J'en prédis le retour, pourtant. Le Blues d'Otis Rush sur Cobra Records, de JB Lenoir sur Chess. Le premier, pillé sans crédit par des anglais. Entre parenthèse, une question, pourquoi n'y a-t-il jamais eu de bluesman noir et anglais ? Fermer la parenthèse. Le second, trop impliqué socialement pour être soigné, lorsqu'un accident de la route le tue à petit feu. Chanter Vietnam Blues, Eisenhower Blues, I'm in Korea, Korea Blues, Alabama Blues, Move This Rope, Shot on James Meredith, Born dead se paye cash dans l'Amérique d'Easy Rider. 1967, je sors de l'oeuf, JB Lenoir décroche l'éternité et attend patiemment l'heure de venir me hanter.



Ecoutez la guitare d'Otis Rush qui racle et renâcle, le falsetto de JB Lenoir qui commente et dézingue. Il en fallait une grosse paire pour ramener sa gueule sur des sujets aussi bouillants que la conscription des noirs, envoyés au front sur les rives du Mékong, manière de leur fait passer l'envie d'avoir des droits civiques. Faut garder ça à l'esprit. Deux intransigeants, dont la flamme vacille mais tient bon. Et s'abandonner à la vibration, aussi. Laisser le feeling parcourir les sens. Mettre en éveil. Important ça, l'éveil.

Hugo Spanky

Blues flux mp3 (Drop)

Blues flux mp3 (Mega)

JB Lenoir & Fred Below TV 1965

vendredi 22 mars 2024

TicKeT chOC


Les productions françaises progressent indéniablement niveau séries et téléfilms, ça c'est dit. France Télé et TF1 se refilent un bourbier d'acteurs et actrices impeccables, de seconde zone, on ne fera cracher le prix d'un ticket de cinéma à personne pour aucun d'eux, mais ils sont impeccables. J'ai même mes préférences. Dans le même temps, le cinéma devient pathétique. Les castings sont soit flagorneurs envers de vieille peau lessivée (Isabelle Adjani) que des producteurs essorent en les acoquinant avec de jeune raté (Pierre Niney) pour un résultat ridicule (Mascarade), soit révolutionnaires de salon en tentant de relancer des formules qui ont fait leurs preuves il y a 30 ans. Les succès de conneries monumentales comme Anatomie d'une chute ou Yannick en sont de bons exemples. Acteur tête à claques, contexte post-branchouille, scénario branlette. On m'explique que c'est voulu pour favoriser l'improvisation. Au final, un réalisateur de kermesse pique la trame d'Un Après Midi de Chien, colle ça dans un théatre et affuble l'ensemble d'acteurs dont j'ai vu défiler toute la carrière en l'espace de 5mns. Je vous le dis tout net, Raphaël Quenard est, au mieux, le nouveau Paul Préboist.

Quelques noms m'ont, un temps lointain, donné à espérer, tous se sont vautrés. Hazanavicius consacre tellement d'énergie à faire oublier OSS117 et The Artist qu'il perd tout ce pour quoi il était doué. Une cure de modestie lui serait profitable. Quant à Jean Dujardin, il semble que personne ne sâche quoi en faire. Yvan Attal persiste à réaliser des Super 8 familliaux qui n'interessent que lui et Guillaume Canet s'est fait laminer par le système. Son cas est d'autant plus regrettable qu'il avait du potentiel des deux côtés de la caméra. Ok, c'était pas le Cassavetes français, mais il y travaillait. Devenu en deux films girondins la coqueluche du métier, au point d'en être un brin agaçant, Rock'n'Roll l'a balancé cul par dessus tête. En mettant de la sorte un miroir face à ceux là même qui l'avaient créé, Guillaume Canet dressa le portrait peu flatteur d'une machine à fabriquer des monstres. Mordre la main nourricière impose un succès commercial sans contexte, seule façon de rendre l'insulte désinvolte. Pas de bol, tout en étant son meilleur film, Rock'n'Roll s'est mangé le mur. Humour acide, sujet provocateur, interprétations décapantes et longueur excessive ont dérouté un public qui, jusque là, aimait à se reconnaitre dans les tranches de vie niaises et nostalgiques dont il s'était fait le spécialiste. Comme disait l'autre, c'est dur d'être aimé par des cons. Après quoi se voir offrir le renouvellement de la franchise Astérix était le baiser de la mort. 


Au milieu de ce marasme se dresse un sémaphore, Benoit Magimel est son nom. Tel Attila, tel Othello, le Marlon Brando français contemple l'immensité du vide. De la médiocrité ambiante, il fait son affaire. Benoit Magimel est de ceux dont la prestance éclipse les réalisations hasardeuses, les scénarios creux, rares sont les acteurs dont la carrière perdure après autant de mauvais films. La sienne ne s'en porte que mieux, les navets le bonifient. A l'instar de Sandrine Kiberlain (qui aura l'idée de les réunir ?), Magimel l'esquinté, Magimel le Alain Prost des boulevards, Magimel le drogué! suffit pour qu'un film soit sublimé. Qu'on me le fasse avaler en gastronome du 19eme siècle (!!!) ou en mari cocu, je prends. Même en Louis XIV, je prends. Benoit Magimel tourne trois films par an, la plupart n'ont ni queue, ni tête, qu'importe, lui s'y balade en toute décontraction. Défoncé jusqu'aux yeux, rafistolé par la chirurgie, enflé par les abus, on ne sait jamais dans quel état on va le trouver. Du coup, ça fait sujet de discussion. Avec Milady, on constate, on commente, et quand on a fini la première demi heure du film est déjà passée. La plupart du temps, Benoit Magimel n'a pas changé une seule fois d'expression. Parfois, il tient deux heures durant sans bouger d'un cil. Marlon Brando, je vous dis. Vous le posez là, vous plantez une caméra en face, vous avez un film. Un génie. Si seulement il se trouvait une Elizabeth Taylor, il serait Richard Burton. Un prince. Faute de quoi, il est Benoit Magimel. Et ça suffit à notre bonheur.


Récemment, on l'a regardé dans Pacifiction : Tourment sur les îles. Dites moi quel autre acteur ouvre un scénario avec un titre pareil ? Je suis certain que lui non plus ne l'a pas ouvert. J'avais vu Amants quelques jours plus tôt, je suis incapable de vous dire la moindre nuance de jeu entre les deux films. Millionnaire cocu ou haut dignitaire de l'Etat, c'est kif kif bourricot. Je suis tout aussi incapable de vous dire lequel des deux films est pire que l'autre. Il se peut que les deux soient bons. Démerdez-vous, en ce qui me concerne un film avec Benoit Magimel est au delà de toute évaluation. L'important est ailleurs. Pour vous donner une idée, Pacifiction : Tourment sur les îles, c'est Coup de Torchon revisité par un réalisateur espagnol à la ramasse, ça dure trois plombes, j'ai fait une sieste au milieu, à mon réveil j'étais toujours dans le coup. Un chef d'oeuvre, à mon avis. Le cadrage met Benoit Magimel en valeur, les décors lui vont bien au teint, c'est parfait. Il est droit comme un i, se vautre dans la saloperie, met à l'amende ceux qui débordent de trop, il règne sur son île comme sur le film. A tel point que les seconds rôles sont inexistants, il a fallu que je vois son nom au générique pour m'apercevoir que Sergi Lopez était du lot. Benoit Magimel est éblouissant à ce point là.

Hugo Spanky



dimanche 3 mars 2024

CaRBoN/SiLicON


Une envie de faire dans l'utile me prend. Balancer à qui en voudra une vingtaine de titres des méconnus Carbon/Silicon. Du rock moderne élevé dans la tradition. Comprendre un groupe qui sample le riff de Street fighting man, colle le refrain de Mama we're all crazee now par dessus et parvient à un résultat qui ne ressemble en rien aux Rolling Stones, encore moins à Slade. Ailleurs, ils flanquent une secousse à You really got me. Je vous laisse le plaisir de découvrir les autres samples, ces types ont du bagage. Tenez-vous bien, ils font aussi des morceaux qui ne doivent rien à quiconque. 

Carbon/Silicon décroche le pompon dans la catégorie des groupes injustement passés inaperçus, ce qui est plutôt con dans la mesure où pas grand chose d'autre de bandant n'a émergé durant leurs dix années d'existence, de 2003 à 2013. Et pas moyen d'invoquer le prix du disque pour excuser le public, les leurs étaient gratuits !

Toqué d'internet, motivé par l'association des mp3 et du P2P, le duo ne s'est pas emmerdé à démarcher des labels, ils ont créé un site alimenté par leurs enregistrements. Au fil du temps une quinzaine de EP et six LP (dont un live) vont ainsi être mis à disposition avec tout ce qu'il faut pour assembler sa propre copie, la pochette recto/verso aux dimensions qui vont bien et même le label à coller sur le cd. Sans spam, sans inscription à un compte à la con, sans donation à verser, on n'est pas chez Bruce Springsteen. Les EP font office de laboratoire, bordéliques à souhait, usant de samples frauduleux défigurés par la mise en boucle, calés sur des morceaux dont le rock anglais à perdu la recette. C'est souvent cradingue comme une démo et parfois impeccablement abouti, on suit l'évolution de certains morceaux en clandestin planqué dans un coin du studio. J'adore ça. Pour situer, le son global est celui que Mick Jones a collé au premier album des Libertines, associé à un fatras d'électronique à deux balles. 

D'abord simple duo, Tony James/Mick Jones, deux guitares à fond les ballons, un sampler et une boite à rythme, la formation s'étoffe pour les concerts avec bassistes et batteurs intérimaires recrutés parmi les potes disponibles (dont Topper Headon le temps de quelques dates) sans que ça crée de grands chabardements dans le processus. Carbon/Silicon fait dans le basique, deux mélodies, un riff et ça creuse le morceau. Il leur arrive de partir en vrille en cours de route, le riff devient boucle, des effets se fracassent sur le beat inamovible, on flotte dans une bulle ecstatique.


Leur premier morceau se nomme MPfree manière de bien situer (MPfree, vous l'avez ? MP3 prononcé à l'anglaise. On est bon, je continue). MPfree est une démo qui désosse My generation façon tribal. Quand je dis tribal, je ne parle pas du genre musical, mais des tribus qui vous réduisent le crâne, avant de faire rotir vos cuissots. Le titre a été publié en 2002 dans un élan de générosité censé ralier les masses populaires à leur cause. En avant toute vers une panacée de musiques libérées des contraintes mercantiles. Quand ils ne sont pas dans leur studio, les Carbon/Silicon sont sur la route, ils ont repiqué au truc, incitent le public à filmer et diffuser leurs concerts sur la toile. Le coeur des clubs bat encore, sans nostalgie, Mick Jones n'est pas du genre à rabacher, quant à Tony James c'est un ancien de Sigue Sigue Sputnik, il en sait plus long sur l'avenir que sur ce qu'il a fait la veille. Sans manager, sans soutien, sinon le bouche à oreille, le groupe donne une quarantaine de concerts qu'on ne diffusera pas dans les écoles de musique. En 2005, un premier album, A.T.O.M (A Twist Of Modern) est mis en ligne. Les samples sont abandonnés, le son devient moins fourre-tout, une cohésion s'affirme. Quelque soit l'assemblage, les compositions de Carbon/Silicon ont en commun une solidité mélodique typique de Mick Jones à laquelle s'additionne quantité de surprises dans la mise en place. On connait le bonhomme, fragile niveau justesse, si ce n'est qu'il déverse tellement d'émotion et de conviction qu'on se fout pas mal du reste. D'autant que c'est pas avec sa guitare qu'il va faire plus propre. Tony James se charge de l'électronique et accessoirement en rajoute une couche dans l'approximatif. L'année suivante Western Front prend la relève avec la même arrogance.



En 2007, ils se cotisent et montent leur label pour commercialiser deux EP (The news et The magic suitcase) en préambule à un album distribué en circuit traditionnel. The Last Post présente de nouvelles versions de titres auparavant parus sur le net. Bouillonant et nerveux, le disque capte l'essence du groupe, tout en lui appliquant une production dopaminée. Ils en profitent pour faire de la promo en France, séance de dédicaces, showcase, concert à Paris. Les seuls qui se sont bougés pour en parler sont les mecs de Médiapart, dont la démarche est similaire à celle du groupe, utiliser internet comme l'espace de créations et de liberté qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. On est beau avec notre supermarché virtuel. Il en reste un reportage qui traine encore sur youtube. Le duo de base en goguette à Paname, avec leurs sourires à flanquer des syncopes aux dentistes.


The Last Post file tout droit dans les bacs de soldes, malgré une belle édition française en double cd, avec l'apport d'un live, sur l'éphémère label Archambault. A ce rythme là, c'est retour au système D pour l'ultime album du groupe, et aussi le plus finement ciselé, The Carbon Bubble mis en ligne en 2009 après une tournée des clubs anglais, une autre en Amérique et quelques participations à des festivals, SXSW au Texas et Coachella en plein après midi. C'est un truc auquel je me suis habitué en regardant youtube, la plupart de ceux qui m'interessent suffisament pour que je traque les publications des allumés qui filment les concerts avec leur téléphone, jouent à l'heure de l'apéro du midi. Remarquez que ça doit être cool, à 14h t'es peinard, tu peux te faire une bonne bouffe et écluser au soleil en tirant sur des spliffs. C'est pas comme si Tony James et Mick Jones s'étaient connus la veille. Ils étaient déjà complices à l'époque des London SS, avant que l'un forme Clash et l'autre Generation X, ça remonte à l'acné juvénile, doivent avoir des sujets de conversations. Ils ont évolué en parallèle, branchés sur l'actualité des clubs, l'esprit grand ouvert sur les possibilités d'évolution. Sigue Sigue Sputnik les a réuni une première fois lorsque Mick Jones mettait leur son au point, avant de fonder Big Audio Dynamite. Ces deux là doivent avoir de quoi remplir des carnets, si la skunk leur a laissé des souvenirs, je ne cracherais pas sur une autobiographie commune. 




En attendant, je suis en mission d'utilité publique, sans guitare mais avec des mp3. Je vous ai sélectionnné vingt morceaux de Carbon/Silicon, parmi la cinquantaine qu'ils ont publié. Leur site a été vidé en 2010, après la mise en ligne du titre Big surprise, une merveille de  pop anglaise. La révolution internet a du plomb dans l'aile, l'illusion fut belle. On a bien le droit de rêver. 

Pour ne pas se quitter sur une fausse note, je ressuscite l'esprit du groupe, ne les ratez pas une seconde fois. Vous ne serez pas volés sur la marchandise. 

Hugo Spanky

CarbonSilicon mp3 (box)

CarbonSilicon mp3 


mercredi 31 janvier 2024

En sTuDiO aVec BaSHuNG



On ne peut pas se tromper à tous les coups, l'oeuvre posthume d'Alain Bashung jusqu'ici malmenée par une série de publications navrantes vient de se dôter d'un album de haut vol, En Studio avec Bashung. Un document cohérent dont la parution est totalement justifiée par sa sidérante qualité musicale. Et historique, aussi, mais on s'en fout. De l'historique, on en avait déjà eu avec le composite De Baschung à Bashung en majorité constitué d'enregistrements des années soixante, portraits d'un artiste qui se cherche, n'ayant rien à apporter au mouvement dominant de son époque et dépourvu des aptitudes nécessaires pour évoluer dans sa marge. La principale qualité de cette compilation, par ailleurs généreuse, reste de proposer une sélection de titres parmi ceux gravés la décennie suivante avec Dick Rivers sous l'estampille du Rock Band Revival. Une série de reprises de classiques du rock'n'roll par un groupe fictif destiné à alimenter anonymement le marché du disque discount, vendu 15 francs dans les rayons des mousquetaires de la distribution aux côtés des Testament du Rock et autres merveilles hautement éducatives. C'était sympa, ça swinguait dur.





J'en arrive au plat du jour. En Studio avec BashungSi ce disque est aussi satisfaisant, c'est qu'il apporte un éclairage différent, faute de nouveau, sur la période la plus fascinante et créative de Bashung, celle d'où émergent les albums Play Blessures et Figure Imposée. Le contexte, Bashung le plante lui-même en quelques mots au début du disque. Fernando Arrabal lui offre un rôle dans son téléfilm Le Cimetière des Voitures et le sollicite pour en composer la bande originale. En échange d'un sourire. A ce moment de sa vie, Bashung est dans un état d'esprit typique des claudicantes années 80. Créateurs et créatures fantasment un trip apocalypstico-post-punk peuplé de craintes illusoires. Les enfants de la nuit ont soudain peur de leurs ombres. Le fumeux romantisme de la lose bat son plein, abandon à tous les étages de toute notion de bonheur. Il faut, pour être dans le coup, afficher Khôl épais, dents cariées, teint jaunâtre et, sublime du sublime, anorexie et depression chronique. Avoir de l'énergie à revendre et un optimisme à tout rompre était au mieux suspect, au pire condamnable. 

Cette mentalité de zombies consentants à principalement donné matière à rire. Elle a aussi engendré quelques instants superbes. Au milieu du carnaval, une maigre poignée d'artistes avait autre chose à soumettre qu'une attitude affectée. Un talent. Bashung en fit partie. Soudainement devenu star des variétés, le compte en banque alimenté par Gaby Oh! Gaby et Vertiges de l'amour, il a tout loisir de se lamenter sur son sort. Notre homme se voit artiste maudit, limite incompris. Lui le rocker, l'amateur de cold wave et de rockabilly, adepte de Manset et Christophe, se voit étiqueté article pour ménagères entre JJ Goldman et Francis Cabrel. Il le vit mal. Se triture l'objet. Trouve prétexte à révolte. 



Le soucis c'est qu'un téléfilm de Fernando Arrabal produit par Antenne 2 dans la France de Mitterand est à peu près aussi révolutionnaire que Toucher la chatte à la voisine. Ce qui n'a ici aucune importance. En Studio avec Bashung est une tuerie et c'est marre. On y trouve l'influence conjuguée de Bruce Springsteen et Mink DeVille sur 'Cause I want you, celle d'Alan Vega sur Rock be me, tandis que le tempo ultra lent de The Hébrides évoque les Cramps de Psychedelic Jungle. Autant dire l'underground vu de l'Hexagone, dans les faits le rock contemporain du moment. Une intense minute de blues en fin de parcours, I don't know, et partout ailleurs des classiques en devenir du répertoire de l'alsacien. Strip now, Bistouri scalpel et Imbécile, pour les nommer, ici dans des versions différentes. Assurément pas moins bonnes, différentes. Elles dégagent une langueur en pente douce, se développent sur toute la durée necessaire à l'émergence d'un climat. Le travail de retape effectué par Michel Olivier, déjà ingénieur du son lors des sessions d'enregistrements, respecte à la lettre cet esprit si particulier oscillant entre analogique et électronique émergeante. On nage en plein rétro-futurisme, tempi mécanos, guitares surf, groupe soudé et chambre d'écho. Bistouri scalpel vampirise le crâne plus qu'elle ne l'incise et la découverte de la version avec voix de Procession est une autre bonne surprise, 'Cause I want you me colle à la peau. Strip now en sort grandie à deux reprises. Sophie refourgue la formule gagnante de  Vertiges de l'amour pour un follow up avorté qui aurait eu de la gueule. En ne forçant pas le trait comme il aura tendance à le faire ensuite, Bashung se révèle chanteur instinctivement crédible dans un anglais imaginaire, assemblage de mots clés finalement similaire à ce qu'il faisait du français, avec lequel il illumine des mélodies dont on retrouve l'écho jusque sur l'album Osez Joséphine que The Hébrides et I don't know évoquent par ce feeling indéfinissable de blues crypto moderne qui fait regretter le virage pris avec Chatterton. Il y avait chez Bashung une tendresse mélancholique que sa pudeur a sacrifié aux pirouettes de l'esthète branché. Si Johnny Hallyday dans ce qu'il a eu de meilleur avait un héritier, c'était sans hésitation Bashung. Capable de planter pile entre les deux yeux ce que le coeur n'exprime d'ordinaire qu'en silence.

En un mot comme en un roman, ce disque est une saloperie. Il me donne un plaisir dont j'apprenais à me sevrer, celui de découvrir, non pas un tire-larmes nostalgique, mais un authentique disque de rock à écouter en boucle.

Hugo Spanky


vendredi 29 décembre 2023

SuBWaY To HeaVeN : THe RoLLiNG sToNeS

 


Ladies et Gentlemen, les fantastiques Rolling Stones ! Mouais, ils ont connu des jours meilleurs, mais ils sont toujours là, aussi incroyable que cela puisse sembler. Steve Jordan remplace Charlie Watts, ça n'a rien de nouveau, il officie depuis des lustres lors des interminables séances de mise en place des morceaux et sans doute sur les albums quoiqu'en disent les crédits. Je n'ai aucun avis sur Hackney Diamonds, pas plus que sur ses plus proches prédecesseurs. Selon Harry Max, Devant Hantoss et Keith Michards, il est très bien, ça me suffit de le savoir. Même si j'ai des doutes quant à l'objectivité de Keith Michards... Anyway, ce n'est pas le propos du jour. Si je rapplique par ici, c'est pour m'imposer un petit jeu bien tordu, choisir un album parmi la discographie des Rolling Stones à emporter le jour où tutoyer l'éternité sera d'actualité. Pas plus, pas moins.


Une précision avant le bain de sang, il existe deux périodes chez les Rolling Stones, pas trois, pas quatre, deux. Avec et après Brian Jones. Let It Bleed fait la transition avec Keith Richards symboliquement seul aux guitares. Un disque que j'exclus d'emblée. Il a ses fans, je sais, nul n'est parfait. Les seules raisons qui me le font poser sur la platine sont Gimme shelter, Love in vain et Live with me, c'est maigre et de fait ça n'arrive pas souvent. D'autant que Get Yer Ya-Ya's Out offre de meilleures versions de deux des titres, que Gimme shelter lasse vite une fois passée la sidération des premières écoutes et que je n'ai jamais pu piffrer You can't always get what you want

A partir de Sticky Fingers il est clair que la simplicité radicalisée qui sert de menu depuis Beggar's Banquet est devenue la norme, on mise tout sur les guitares, terminé les fioritures, mellotron, marimba, trompette, accordéon ont disparu avec Brian Jones. L'efficacité prime et la production est en adéquation. Mais c'est déjà de la redite. A-t-on vraiment besoin de Wild horses quand on a No expectations ? Pour la première fois le single figure sur l'album. Là où Jumpin' Jack flash servait de satellite et Sympathy for the devil de pièce forte du 30cm, ici Brown sugar se dispute les casquettes. Le groupe sauve la mise grace à des compositions d'exceptions et Ry Cooder qui, sur Sister morphine, occupe le rôle du grain de sable qui humanise la machine. Exile On Main Street exploite une formule qui commence à dater, ce qui était une forme d'épure devient ici un simple jeu de nuances sur des teintes de moins en moins tranchées et l'idée de prendre perpétiuté avec Tumbling dice m'est insupportable. Goat's Head Soup, sans doute mon favori de la décennie, bénéficie de l'apport de Billy Preston qui le dôte d'un groove implacable, rampant dès Dancing with Mr D, explosif sur le feu d'artifice final de Starfucker. Entre les deux les Rolling Stones revisitent le fond de commerce avec bonheur. Un brin psychédéliques sur Can you hear the music, irrépressibles sur Silver train, romantiques à souhait sur Angie. La délocalisation en Jamaïque et la variété des genres abordés donnent des couleurs aux menaces de routine. Ils ont presque fait aussi bien dès l'album suivant, mais les temps forts de It's Only Rock'n'Roll sont tous un cran en dessous. Il faut sauter à Emotional Rescue, au tout début de la décennie suivante, pour trouver un album équivalent, bien que la palette des styles soit moindre. La splendide face B de Tattoo You, issue des sessions jamaïcaines de 1972 et de celles de 1975 à Rotterdam, le complète à merveille. Après quoi, les disques m'ont plus ou moins laissé indifférent sur le long terme. Undercover à ses moments d'excellence, mais manque sérieusement de cohérence. On sent que ça commence à se friter sévère au niveau des têtes pensantes. Quand Mick Jagger prend le dessus et modernise l'ambiance ça tourne à plein régime, puis Keith Richards aligne rocks pantouflards et slow débilisants et ça devient prévisible comme une bordure d'autoroute. Vous l'avez pigé, c'est pas ici que je vais piocher de quoi m'exiler pour l'éternité. 


Pour faire simple, en terme de compositions, d'arrangements, d'inventivité et de quantité rien n'égale la période Brian Jones. Sauf qu'aucun 30cm ne sort du lot. Pas un ne s'impose comme définitif. Out Of Our Heads tape sur le bon clou, mais c'est un mic-mac pas possible entre les éditions anglaises et américaines. The spider and the fly figure sur l'américaine, mais Heart of stone est sur l'anglaise ! Qui se distingue en affichant I'm free, sauf que Play with fire passe à la trappe en traversant l'Atlantique. Un coup du triangle des Bermudes, sans doute. Aftermath édition anglaise est franchement bon, comment pourrait-il en être autrement d'un album qui regroupe Mother's little helpers, Under my thumb, Lady Jane et Out of time (Out of time!!!). Mais les singles sont si bons qu'il devient absurde d'avoir exclu Paint it black et Have you seen your mother baby standing in the shadow au profit des 11 minutes bien inutiles de Goin' home, sinon pour établir un record. Ce sera pire l'année suivante, rien que pour 1967 We love you, Child of the moon, Dandelion et Ruby tuesday passent à la trappe. 

Malgré un manque de consistance dû à l'influence de Bob Dylan, que le groupe peine à digérer, Between The Buttons tient le haut du pavé pour si peu qu'on le localise en Mono, comme Their Satanic Majesties Request qui souffre également d'effets stéréo farfelus. En voila un de bien injustement catégorisé, trop souvent réduit à sa pochette 3D il est loin d'être aussi mauvais que beaucoup le prétendent et si les Rolling Stones avaient eu la lumineuse idée de remplacer quelques fadaises par Dandelion et We love you mes élucubrations auraient pu s'arrêter là. 

Au milieu d'un pataquès pareil, vous l'aurez pigé, la solution viendra d'une compilation. Je sais, c'est pas du jeu, faut choisir un album original, et patati et patata, c'est de la triche. C'est vrai, je biaise. Je fais ce que je veux, remarquez, c'est Noël, bientôt Nouvel An, c'est mon blog aussi, merde. Et puis, n'allez pas croire que choisir une compilation est une solution de facilité. Decca en a publié un nombre incalculable, six rien qu'entre 1971 et 1972, et toutes ont la déroutante particularité d'être INDISPENSABLES! Les configurations sont infinies, celle ci propose Time is on my side et Route 66, telle autre aligne My girl, Paint it black et The spider and the fly. Pas facile de trancher.


Milestone est tout bonnement incroyable, pas un titre faible, mieux, que des putains de tueries ! Pour le plaisir je vous dresse la liste (Antoine, prend note). Face A : (I can't get no) Satisfaction, She's a rainbow, Under my thumb, I just want to make love to you, Yesterday's papers et I wanna be your man. C'est pas de la gnognotte. Et c'est pas fini. Face B : Time is on my side, Get off my cloud, Not fade away, Out of time (Out of time!!!!), She said yeah et Stray cat blues ! Pffff, quand on arrive au bout, on signe des deux mains pour leur accorder tous les honneurs. Pourtant, je ne partirais pas avec Milestone dans ma besace, aussi génial soit-il, l'album ne contient que des chansons que je connais archi par coeur. Il me suffit de lire le titre pour entendre le morceau en entier dans mon juke box mémoriel. A ce petit jeu autant prendre Through The Past Darkly avec sa pochette hexagonale. Ou carrément le bien nommé Rock'n'Rolling Stones

Le soucis des compilations reste constant, elles alignent des hits, des hits, des hits. Dans le cas des Rolling Stones, on parle de chansons qu'on a usé jusqu'à la corde. Vous ne me ferez pas avaler une bouchée supplémentaire de Honky tonk women, Street fighting man ou Jumping Jack flash. Prenez le double Hot Rocks paru en 1971, le premier disque est splendide. Il se paye le luxe d'un démarrage en douceur comme j'en raffole, Time is on my side, Heart of stone, Play with fire. Qui dit mieux ? D'autant que la face A se poursuit avec (I can't get no) Satisfaction et se conclut par As tears go by et Get off my cloud. On confine au génie. La face B est nerveuse et quasiment aussi bonne. Le second disque fout tout en l'air. Du rabaché, archi rabaché. Ils y sont tous. Oui, celui là aussi. Aussi dingue que ça puisse paraître, c'est pourtant de ce disque que vient mon salut. Il contient tellement de classiques que lorsque Decca a voulu lui donner une suite, ils étaient débarassés des cartouches les plus encombrantes. La voie était libre pour les mal aimées, les mal notées, les mal fringuées, celles à qui le top ten n'a pas jugé bon de faire la révérence. Child of the moon, Tell me, I'm free, Sittin' on a fence, Money, Fortune teller, Poison Ivy, il y en a 25 du même calibre et Long long while ferme la marche. Long long while, face B anglaise du single Paint it black, inédite en Amérique ! On parle là d'un des plus fantastiques morceaux des sixties. Un bijou de slow qui vous prend les tripes et les malaxe avec les ongles, le genre de romance dont sont faites les histoires qui finissent avec du plomb dans la cervelle. Probablement enregistrée à Hollywood, tenue à l'écart des albums de façon incompréhensible.


More Hot Rocks (Big Hits & Fazed Cookies) le voilà mon choix. Aucune autre compilation ne lui arrive à la cheville. Elle éclipse le Meaty Beaty Big & Bouncy des Who ! More Hot Rocks (Big Hits & Fazed Cookies) est un double album de 1972 assemblé par Andrew Oldham, pressé uniquement pour le marché américain, ce qui signifie que la gravure est monstrueuse, la pochette en carton épais. Il est indestructible. Avec ça, je suis paré pour mille ans de purgatoire. L'agencement des morceaux est tel que l'on baigne dans la période la plus impitoyable du groupe, leur son est alors plus acéré que jamais, acide, rampant, lourd. Noir. Souvent psychédélique, voire satanique. Mick Jagger est méprisant à souhait, misogyne, dédaigneux. Il irradie d'arrogance. Les guitares sont inventives, mordantes, vicieuses. A des kilomètres des riffs téléphonés dont nous assaisonne Keith Richards depuis, depuis...Depuis qu'il n'a plus Brian Jones pour hausser le niveau d'exigences. Tell me ouvre le festival, tout est là, le tambourin, les choeurs débraillés, la propulsion mécanique de Charlie Watts dans toute sa splendeur. C'est la version courte, la plus rare, celle sans le piano de Ian Stewart. Pas le temps de chialer qu'elle est déjà finie et c'est Not fade away qui déboule pied au plancher, l'affaire est torchée en moins de deux minutes, voici The last time ! Riff hypnotique, section rythmique monolitique, pas de prisoniers, un carnage gravé à Hollywood en février 1965. La basse même le drive, c'est It's all over now enregistré à Chicago dans les studios Chess lors de la première tournée américaine en 1964. Une tranche d'histoire. Dommage que ce soit la version stéréo, on y perd un peu en barbarie. Good times, bad times est un blues en mono flanqué à l'origine en face b du single It's all over now, probablement enregistré à Chicago lors de la même session, bien que le son et le manque de soin me donne à penser le contraire. I'm free termine la face avec toute la morgue necessaire. Les Soup Dragons en feront un tube dans les années 90, les Rolling Stones l'avaient collé en face B du single Get off my cloud. Voila qui en dit plus long qu'une thèse.

Out of time ouvre la seconde face du double album, version plus courte, différente et bien meilleure que celle d'Aftermath. La basse atomise le voisinage, Brian Jones est au marimba (comme sur Under my thumb qui date des mêmes sessions hollywoodiennes de 1966), Mick Jagger est impérial. Out of time est tout bonnement monumentale, le son est énorme, Jack Nitzsche est à la console, Phil Spector surement pas loin. On parle là d'une chanson intemporelle, un chef d'oeuvre, que sais-je ? Faut vous en convaincre ? Vraiment ?


Après quoi, la tension ne peut que retomber, ça en est même carrément salutaire. Et elle retombe de la pire des façons pour notre santé mentale avec Lady Jane. Brian Jones tient les rènes sur cette ballade typiquement anglaise, bien que gravée là encore à Hollywood, qu'il domine au clavecin et arrange avec une sublime élégance. C'est encore en face B d'un single que sera d'abord commercialisé ce titre qui au fil du temps s'est imposé comme un indéboulonnable classique.

Autre ballade, Sittin' on a fence donne à ce milieu de seconde face une teinte unplugged avant l'heure. C'est l'époque des chemises à jabot, des guitares acoustiques et du clavecin. Les Rolling Stones s'éloignent du blues, manquent encore de confiance en leur talent de compositeurs et refilent ce titre à qui en voudra. Leur version sortira sur le fantastique Flowers qui aurait pu être mon choix si More Hot Rocks (Big Hits & Fazed Cookies) n'avait pas été aussi généreux.

Have you seen your mother, baby, standing in the shadow relance la machine. Version mono qui déchire, choeurs anarchiques, riff de cuivres, basse caverneuse, de l'écho à s'y noyer. C'est sale à faire passer les Troggs pour des enfants de choeur. Du garage sound à l'anglaise au mixage si bordélique qu'on peut se demander à quoi ils carburaient. La différence entre les résultats obtenus d'un titre à l'autre lors des sessions de 1966 à Hollywood est hallucinante. 

La face se conclut avec Dandelion et We love you, deux titres enregistrés en plein marasme et réunit sur un même single à l'été 1967, après les arrestations pour possession de drogue qui ont failli envoyer les trois leaders du groupe en prison pour de longs mois sans le soutien d'une partie de l'intelligentsia britannique. John Lennon et Paul McCartney s'affichent en studio à leurs côtés pour l'enregistrement des deux faces du single et participent à rendre We love you poisseux, lourd et addictif, tandis que Dandelion semble échappé de Sgt Pepper's Lonely Heart Club Band avec son ambiance  Beach Boys en descente de LSD. Leur présence sur More Hot Rocks (Big Hits & Fazed Cookies) est une des raisons de mon choix tant j'adore ces chansons aux constructions aussi folles que le jeu complètement barré de Charlie Watts. Le mariage incestueux des Rolling Stones et des Beatles donne à penser que si Their Satanic Majesties Request avait ressembler à ça, c'eût été l'apogée de l'ère du verseau.



Et de Their Satanic Majesties Request il est encore question sur la face 3 puisqu'elle s'ouvre sur trois titres issus des sessions mouvementées de 1967. She's a rainbow, 2000 years from home et Child of the moon qui ne sortira que plus tard en face B de Jumpin' Jack flash tandis que les deux autres titres constitueront les temps forts de l'album mal aimé. On nage dans des eaux lysergiques à souhait, je m'y sens heureux comme un cochon dans sa merde. Les Rolling Stones de cette période là tiennent en équilibre précaire, mais parfait, énergie brute, groove puissant, folie assumée et délicatesse des arrangements, aidés pour cela par John Paul Jones qui bientôt contribuera à former Led Zeppelin. Une alchimie aussi difficilement définissable que diablement efficace dont ils perdront la recette durant les sessions de Beggar's Banquet, représenté ici par l'impeccable No expectations avant que Let it bleed ne conclut cette troisième face representative d'une transition qui sacrifia le génie déglingué pour un professionnalisme strict qui sera fatal à Brian Jones. Les premières consonances country et l'évolution du groupe au fil des années soixante-dix donnent à penser qu'arrivé à ce stade les Rolling Stones devinrent un groupe typiquement américain.


Et c'est là que More Hot Rocks (Big Hits & Fazed Cookies) est grand. Plutôt que de poursuivre avec les sempiternels même classiques qui constitueront encore en 2024 les rappels de chaque concert du groupe, la face 4 chamboule tout et nous ramène en 1963 en assenant coup sur coup Money, Come on, Fortune teller, Poison Ivy et Bye bye Johnnie, après What to do, pioché sur Aftermath, en ouverture des hostilités ! Et revoilà les Rolling Stones nerveux des origines. Sans conteste le groupe le plus doué en terme d'adptations sulfureuses. Come on, Bye bye Johnnie et Money sont ici dans leurs rageuses versions singles, Fortune teller et Poison Ivy sont restées longtemps autrement plus rares puisque jusque là uniquement présentes sur une compilation de divers groupes du catalogue Decca édité en 1964. Après une version dopaminée du I can't be satisfied de Muddy Waters issue des sessions Chess de 1964 avec Brian Jones à la slide, le mirifique panorama se referme avec Long long while, la plus brillante perle parmi les perles dont je vous ai déjà dit toute l'affection que je lui porte.

Alors, c'est vrai, il en manque. Des indispensables pas tant que ça. Il manque Yesterday's papers et You better move on, c'est pas rien. Il manque surtout The spider and the fly. Mais si on va par là, le cassoulet aussi va me manquer.


Hugo Spanky

Their Satanic Majesties Request Revisited