La bédé c'est comme le
reste, il y en a pour tous les goûts. Épopée science fiction pour
les autres, réalisme historique pour les uns et barbarie pour moi.
Les neuf albums de Conan parut aux éditions LUG entre 1976 et 1979
sont les pièces fondatrices d'un édifice qui depuis s'est étendu
de Chaland à Blueberry sans jamais s'éloigner de la base.
Maintenant que les héros
des cases à bulles passent leur temps à Hollywood, Conan reste
d'autant plus précieux qu'il est inadaptable. Deux films en
témoignent. Au delà des sorcelleries, des monstres hideux, des
courtisanes dévêtues, c'est le personnage même de Conan qui ne
saurait trouver d'incarnation qui lui rendrait justice. Trop de
chair, des yeux trop noirs, une tignasse qui l'est encore plus, un
corps comme la civilisation n'en permet pas, pire, une morale à
faire pâlir de jalousie une Carmélite.
Conan c'est un brin
d'humanité dans un univers dépourvu de sens commun, un gentleman
qui tranche les têtes comme on gobe une olive à l'heure de l'apéro.
Le scénariste Roy Thomas
et le dessinateur John Buscema l'ont défini ainsi, donnant corps et
visage à l'impulsion littéraire de Robert Howard, dont je n'ai
jamais lu la moindre ligne. Tout comme je fuis Conan dans ses
versions les plus récentes. Pas envie. L’œuvre à l'encre noir
dessinée par le maître Buscema me suffit. Même si, évidemment, la
plus poignante saga du barbare n'est parue qu'en couleurs et en
(brève) partie dessinée par un autre. Rien de rationnel là dedans
mais comment ne pas s'enflammer pour les aventures d'un Conan devenu
pirate pour l'amour de Bêlit, tigresse de la côte noire. Seule
parmi les femmes à s'affirmer l'égale de celui à qui les astres
ont promis un royaume. Bêlit, âme sombre rongée par le désir de
richesse, Conan, cœur lumineux n'accordant valeur qu'à la vie.
Ces
deux là vont s'aimer jusqu'à la mort au fil d'une aventure commune
que je rêve de voir enfin éditer dans sa virginité de traits
noirs. L’Espagne y a eu droit et les éditions Panini comics font
des merveilles en rééditant sous l’emblème Les chroniques de
Conan l'intégralité, regroupée par années de parution, des
magnifiques Savage sword of Conan, alors patience portera peut être
ses fruits. Jusque là, tachez de mettre la main sur la dizaine
d'albums Artima du début des années 80 qui, de manière anarchique
mais toujours jouissive, regroupe l'épopée du couple.
Mais je pinaille, joue
les exigeants, j'en oublie les heures marécageuses, le sel du sang
parfumant mes papilles, à vadrouiller aux côtés du barbare, à
frissonner devant les révélations des plus tourmentées malices à
s'être extirpées d'un esprit parfois encore partiellement humain.
Dans le monde de Conan, les saints n'existent pas mais les démons
sont nombreux. Au rythme d'un album par trimestre, chaque page éditée des Chroniques de Conan vous le fera savourer pour si peu que vous en ayez le goût.






