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vendredi 21 juin 2024

SuBWaY To HeaVeN : DaViD BoWiE

 David Bowie


Avec quel disque de David Bowie voulez-vous passer l'éternité ? Une simple formalité sur ce coup là, j'allais bille en tête étaler mes certitudes sur une cinquantaine de lignes, habiller l'ensemble d'une poignée de photos et publier dans la foulée. Il ne me restait plus qu'à réviser les oeuvres majeures du rouquin, manière d'aborder tout ça avec une fraicheur renouvelée. Je suis tombé de haut. Le constat est navrant, plus grand chose ne tient debout. Je ne me faisais pas tellement d'illusions sur la période post Let's Dance, sinon quelques titres éparpillés que je savais trouver sur mon chemin. Absolute beginners, This is not America, Under pressure, Cat people, Jump they say. Guère plus pour ce qui est des singles imparables. Quant aux albums, ils sont insupportables à écouter dans leur intégralité. Et ceux qui ne l'étaient pas le sont devenus. J'avais accroché sur Outside à sa sortie et longtemps ensuite. Ce retour en catimini vers quelque chose de plus artistique amorcé avec Black Tie White Noise avait de quoi séduire. David Bowie s'amusait à nouveau à des jeux dont il inventait les règles. C'est finalement ce qui flingue Earthling, toutes ces règles qui cadenassent ce qui n'avait de charme que sauvage. Bowie uniformise son propos en usant d'un Drum'n'Bass trop systématique pour ne pas devenir pénible. Reeves Gabrels n'arrange rien à l'affaire, l'omnipréssence de son jeu tape à l'oeil m'a filé des envies de meurtres. Au final, cette autre trilogie ne vaut plus un clou. Pour invoquer la nostalgie des années 90, les disques de Prodigy font mieux l'affaire. Ou une compilation de hits Dance. 

Ceci réglé, je me suis penché sur l'avant, inévitable avant, fièrement campé sur ses fondations, dressé en pyramide de vinyl noir. Du haut de ces névroses, dix années de génie nous contemplent. C'est pas Napoléon qui le dit, c'est le service promotion de RCA. Dix années largement rééditées et augmentées, remasterisées et remixées pour des raisons diverses avec des résultats discutables. A moins que ce ne soit l'inverse. Autant le dire d'emblée, deux albums se distinguent, parfaits chacun dans leur style. The Rise and Fall Of Ziggy Stardust, d'abord et encore. J'aimerais pouvoir le déboulonner ne serait-ce qu'un peu, par vice plus que par plaisir, mais y a pas moyen. Rock'n'roll suicide n'a certes plus la définitive beauté du baiser de la mort, mais Five years prend du volume au fur et à mesure que grandit la distance qui nous sépare de sa création. On peut déblatérer de tout notre soûl, prendre des positions idéologiques, rien n'y fera, poser ce disque sur une platine réduit à néant les objections. Et tant mieux parce qu'on ne peut pas en dire autant de la fameuse trilogie pseudo Berlinoise (en fait majoritairement Franco-Suisse) dont le vernis de façade craque de toute part. Même condensé sur la B.O de Christiane F, c'est devenu imbitable. Lodger, déjà bassine d'eau tiède à sa parution, conserve son charme pastel. Je pourrais encore le défendre celui ci, par contre Low et Heroes ont basculé cul par dessus tête. Les sonorités prétendument avant gardistes agacent, encombrent parfois de bonnes chansons, masquent souvent un vide intersidéral. 


Du coup, le second album qui se distingue est celui qui balaie devant sa porte. Lassé d'Iggy Pop, débarrassé d'Eno, Bowie revient aux fondamentaux avec Scary Monsters (and Super Creeps). Terminé les branlettes pour alimenter la prose d'Yves Adrien. Scary Monsters est une boucherie. David Bowie refait enfin ce qu'il fait de mieux, transformer de bonnes chansons en un rock moderne, nerveux et provocateur. Créer des titres qui alimentent les radios, consolent les peines de coeur, donnent envie de danser le samedi soir et de pleurer le dimanche matin. De quoi occuper le terrain des médias et garder le rock en vie. Autant dire tout ce dont on aurait bien besoin. Scary Monsters est une version kärcherisée de Station To Station que l'on a accueilli en faisant un triomphe à Ashes to ashes. Et puisse que j'en parle, allons-y pour le duo plastic-soul du coeur des seventies. Young Americans et Station To Station restent de bons disques, des candidats sérieux au titre suprême seulement disqualifiés par trop d'emprunts, même sublimés. Le premier suce la moëlle du Philadelphie sound, fait ses courses chez Luther Vandross et doit son hit single pour moitié à John Lennon, le second brille intensément par la reprise de Wild is the wind, sans laquelle il ne serait qu'une jam entre musiciens au pinacle de leur génie. Mais je l'ai dit, ce sont de bons disques. Que Scary Monsters et ses super creeps annihile d'une pichenette, fa fa fashion.


Et donc reste la période Glam, celle du rouquin maigrichon qui ne sait pas s'il est homme ou femme, terrien ou extraterrestre. J'ai évoqué le cas Ziggy Stardust et le moins qu'on puisse dire, c'est que lui pondre un successeur n'était pas une mince affaire, à tel point que Bowie va s'y reprendre à deux fois. D'abord avec Aladdin Sane, que j'ai beaucoup écouté sans jamais trop savoir pourquoi. A l'exception de Time, Lady grinning soul et du morceau Aladdin sane, illuminés par les audaces de Mike Garson, l'album est une vulgarisation de Ziggy Stardust conçue pour capter le marché américain. De sa semence naitront le Rocky Horror Show, Phantom of the Paradise et Kiss. Marketé dans une pochette iconique aussitôt déclinée en une invasion de merchandising, Aladdin Sane est un produit savamment pensé. Les chansons, vidées de toute fioriture, soutenues par une énergie communicative et des refrains minimalistes instantanément mémorisables, défilent comme à la parade en revendiquant leurs gros sabots. A coup de suck, baby, suck et de Jean Genie loves chimney stacks, les garces nous couchent dans leurs draps tachés. Bizarrement, Aladdin Sane pourrait être le meilleur album 70's des Rolling Stones. 

Ensuite il sort Pin Ups. Celui là démerdez vous avec, je n'en dirais aucun mal. Ken Scott, Hérouville, un groupe soudé par une énorme tournée, une poignée de hits des sixties intelligemment sélectionnés, que peut-on reprocher ? Dire que toutes les reprises ici présentes surpassent les originaux serait excessif, pourtant je le dis. Ce I can't explain ralenti à l'extrême est chargé d'un groove sexuel menaçant qui viole la niaiserie adolescente de l'original. See Emily play, roulé dans la boue, se révèle un rock puissant sans ses oripeaux pédants, et il en va ainsi de tous les autres morceaux. Dynamique, frais et vicieux, Pin Ups est un album brillant emballé dans une pochette divine. Seule Sorrow casse un peu les bonbons au milieu de la mitraille, mais il fallait bien un single.


Ce qui m'amène tout naturellement à Diamond Dogs, album crucial qui permit à son auteur de transcender le phénomène de mode. Devenir autre chose que Taylor Swift. Allez demander à Marc Bolan si c'est chose facile. David Bowie vise la postérité, zigouille Ziggy Stardust devenu trop réducteur et tant qu'à y être dégomme les Spiders From Mars pour engager, enfin, un groupe de mercenaires qu'il dirige en occupant le poste de guitariste doublé de celui de producteur. Le résultat est inoxydable, simple dans ses riffs, mais ambitieux dans ses mélodies échevelées et sa construction labyrinthique. Disque vampire, Diamond Dogs fait la synthèse du glam rock mortifère et se revitalise par l'apport d'un souffle disco. Ainsi en équilibre entre les éléments de son succès européen et ceux de son opération séduction, Diamond Dogs est un disque de transition. C'est une pile dans laquelle on cherche rarement les chef d'oeuvres. David Bowie n'aura pas été à une excentricité près.

Tout ceci est bien joli, mais la gifle qui m'a retourné le cerveau n'est pas tant venue de Diamond Dogs que de Space Oddity. Celle là, je ne l'avais pas vu venir. Parmi mes certitudes, une me semblait indéboulonnable : La discographie de David Bowie commence à Hunky Dory. Et c'est en dégainant du fourreau cet album là que je pensais conclure mes révisions. The Man Who Sold The World étant une daube infâme, je ne reviendrai pas là dessus, j'ai vérifié. Surprise, pour la première fois Hunky Dory ne m'a pas collé une poussée d'urticaire, preuve s'il en est que si les temps ne changent pas tant que ça, les hommes eux vieillissent. Johnny Hallyday plus visionnaire que Bob Dylan, ça non plus je ne l'avais pas vu venir. 


De quoi éveiller un doute en moi, si Hunky Dory n'est pas aussi naze que je le pensais, Space Oddity ne vaut-il pas mieux que l'indifférence que je lui porte ? J'avais chopé mon exemplaire au temps de l'adolescence, séduit par sa pochette et conservé depuis pour le hit qui lui fait office d'étendard. Sans aller plus loin dans la découverte. J'aime bien ça, le disque qui végète dans son coin et qui me pète à la gueule 40 piges après la bagarre. Intrigué, j'ai soudain abordé son cas dans les grandes largeurs, allant tel un geek sous Temesta jusqu'à traquer les démos et autres BBC sessions et surtout comparer la version originale avec le remix de 2019 réalisé par Tony Visconti. L'objectif d'adapter un enregistrement bringuebalant de 1969 en produit calibré pour Spotify a été atteint. Visconti a sorti les muscles et discipliné la stéréo farfelue du mixage d'époque, couteaux et fourchettes sont dorénavant du bon côté de l'assiette. Les trois guitares qui virevoltent dans le spectre sur l'excellent God knows I'm good bombardent comme des B52. Je ne dénigre pas, ça fonctionne. On sait que les chaines hifi sont une espèce en voie de disparition et que l'écoute sur ordinateur fait du son caractéristique des sixties l'équivalent d'une fraise de dentiste. L'avenir n'est plus aux disques play it loud. Par contre, on peut appeler un morceau Janine sans que ça gène personne. 



Entre les prénoms à la con et cette fichue guitare folk, je vous accorde que Space Oddity a des allures de ménestrel qu'il faut savoir outrepasser. Plus encore lorsque Tony Visconti débarque avec sa flute sur An occasional dream, sans toutefois parvenir à flinguer le morceau. Ne me demandez pas d'où je sors tant d'indulgence. Bien plus réussi est l'arrangement de cordes réalisé pour Wild eyed boy from Freecloud qui habille le morceau d'une séduisante emphase dramatique. Et puisque je rode sur la face B, Memory of a free festival, qui s'étire sur sept minutes, s'avère être un drôle de trip. D'abord recueil harmonium et voix, puis chorale défroquée sur fond de rock bastringue, avant que la coda ne ramène tout le monde au point de départ. Est-ce que la qualité de la composition supporte un tel méli-mélo ? A vrai dire, c'est sur ce titre que j'ai pigé que l'intelligence de Bowie turbinait déjà plein gaz, car il faut évidemment prendre le problème à l'envers. 

Avec la délicate mission de succéder au hit interstellaire qui ouvre l'album, Unwashed and somewhat slighty dazed prend le contre-pied de la sophistication qui le précède. Six minutes de folk rock hargneux pour nous ramener les pieds sur terre, un matraquage en rogne qui aurait pu trouver sa place chez Led Zeppelin, si Robert Plant n'était pas si angélique. Après quoi Letter to Hermione passe comme à La Poste et nous mène tout droit à Cygnet commitee. Je ne pige pas comment j'ai pu rater un tel morceau. Neuf minutes qui s'inscrivent dans un registre que Bowie affinera bientôt avec Five years, Rock'n'roll suicide ou Wild is the wind. Brouillon ou pas, on est à ce niveau là dès 1969. Parlez d'une révélation, je me l'injecte trois fois par jour depuis une semaine. 

Hugo Spanky

dimanche 26 septembre 2021

SuBWaY To heaVeN : IggY PoP



Subway to heaven, toujours le même principe, choisir un album et un seul dans une discographie richement fournie. Peu importe ce qui motive ce choix, raisons personnelles ou musicales, irréfutables ou discutables, bonnes ou mauvaises. Parfois une seule raison suffit. Dans le cas Iggy Pop, elle seront mauvaises aussi nombreuses soient-elles, parce qu'Iggy Pop est mauvais. C'est même son fond de commerce. D'où l'erreur souvent commise en cherchant le meilleur de son œuvre de désigner ses disques les plus barbants. J'en ai connu qui défendaient mordicus des machins comme American Caesar. Je vous jure que c'est vrai. 


Une fois n'est pas coutume, je vais tacher de commencer par le début, ça ne prendra pas trois plombes vu que sa discographie ne m'a plus intéressé le moindre du monde au delà de Zombie Birdhouse en 1982. Le début, j'ai dit, et voila que je disgresse. Les Stooges, donc. Fun House, celui par qui le désastre m'a atteint. J'y ai aiguisé mes crocs de jeunes hardos sur celui là. Je dois reconnaître qu'il m'avait fait forte impression en ces temps éculés où la fougue adolescente confond aisément fantasme et réalité. J'en ai aimé le son massif, la basse qui se contorsionne dans les interstices, le groove poisseux et la guitare qui colle des coups de boule. Faut dire que je pratiquais le coup de boule moi-même, ça crée des liens. Sauf que tout lasse, même le plaisir de voir tituber les caïds de terrain vague. Fun House m'a bien fait dix ans, remarquez, ça mérite les honneurs, alors que 1969 n'a guère passé le cap du premier hiver. Je l'ai ressorti plus tard, lorsque les psychotropes sont entrés dans ma vie et que We will fall a eu ma prédilection pour exorciser les psychoses des premiers trips. Là encore, ça n'a fait qu'un temps. Raw Power s'est lui avéré plus résistant, je vénère le mixage sublimement foutraque de Bowie, cette guitare qui sort des limbes, vous crache à la gueule et disparait aussi sec en ricanant comme une hyène. La solitude de la caisse claire, le misérabilisme des fûts, cette grosse voix très en avant, la guitare acoustique qui racle dans un coin, la basse qui tient le tout pas exactement debout, mais à peu près en équilibre, c'est parfait. Si j'avais dû enregistrer un disque, c'est le son que j'aurais voulu. Search and destroy, Gimme danger (Gimme danger!!!), I need somebody (ma préférée de toutes), Your pretty face is going to hell, Penetration et...et voila. Cinq titres démentiels, outrageux, terribles. Inégalables. Cinq titres sur huit, une excellente moyenne pour Iggy Pop. Shake appeal est sympathique, et de fait hors propos, Raw power fait illusion, mais n'est jamais qu'une formule, aucune des deux ne me donne le grand frisson. Je vous épargne mon avis sur Death trip, je sais qu'il pourrait froisser les suicidaires d'opérette qui se cachent parmi vous. 




Tant qu'à taper dans la période James Williamson, New Values est finalement plus consistant. A tout dire, les quatre albums alignés entre 1979 et 1982 sont ceux que j'ai le plus consommé. New Values est l'indispensable du lot, principalement parce que les compositions sont toutes potables. Five foot one, Tell me a story, I'm bored, New values sont mêmes mieux que ça, des petits classiques d'un certain rock. Le format est moderne, ça ne s'étale pas indéfiniment, l'interprétation suffisamment sobre pour être gratifiée de new wave, la production est claire et de fait indémodable. En prime Endless sea est un vrai bijou et Angel une chouette surprise, la première est une relecture novo de Dirt, la seconde une sorte de Johanna de gala. Les secondes gâchettes que sont Girls, Don't look down, Curiosity, How do you fix a broken part ne mordent pas la poussière, tandis qu'African man amuse la galerie. Et comme Iggy Pop en fait toujours trop, on a droit à un Billy is a runaway dont on se serait volontiers passé.





Soldier est plus inégal, les titres composés par Glen Matlock dominent l'ensemble de la tête et des épaules. Bowie supervise vaguement l'enregistrement et glisse un alléchant Play it safe qui ne tient pas toutes ses promesses. Après New Values enregistré à Hollywood, Soldier, enregistré aux studios Rockfield en pleine campagne galloise, tient lieu d'album anglais. Un disque en transit plus que de transition, bâclé mais également doté de bonnes idées (Ambition, Dog food) avec en point culminant ce Mr Dynamite sur lequel la patte du pygmalion vairon se fait nettement sentir. Supérieur aux deux autres dans ses temps forts, mais aussi plus quelconque par moments, Soldier a développé son pouvoir d'attraction au fil des ans sans doute parce que Bowie en a viré la plupart des guitares après une sévère altercation avec Steve New à propos d'une Patti Palladin trop girondine pour qu'on ne lui résiste. Ainsi partiellement soulagé de la caution punk, le disque s'en retrouve plus intemporel que bon nombre de ses contemporains, même s'il y subsiste de sévères cagades (I'm a conservative, I snub you) qui gâchent quelque peu l'écoute de l'ensemble. Cap sur New York pour Party, le favori de ma chérie. Je peux la comprendre. On est dans le registre Patti Smith période Easter. Un gros son, Thom Panunzio est à la console, des interprétations carrées, le disque porte bien son nom, on n'est plus en pleine orgie, on vomit aux toilettes et on se rince la bouche avant d'en sortir. Rayon chansons, je défendrai Pumpin' for Jill jusque sous la torture, je suis dingue de la version de Sea of love et, ma foi, Bang bang n'est pas si mal branlé. Rock'n'roll party est indéniablement cucul sur les bords, mais Houston is hot tonight pourrait encore faire son effet si une radio avait la bonne idée de diffuser de la musique digne de ce nom. Pour faire simple, il n'y a rien de déshonorant sur Party, si ce n'est qu'on pique du nez avant la fin. Autant dire que pour passer l'éternité avec, ça fait court.


Zombie Birdhouse conclut ce qu'il faut bien se résigner à désigner comme la période la plus consistante d'Iggy Pop. Enregistré à quatre avec la partie branchée de Blondie, Chris Stein à la basse, Clem Burke à la batterie (avec un minimalisme bienvenu aux antipodes du registre panoramique qui le caractérise derrière Debbie) et Rob DuPrey à la guitare, aux claviers et aux compos. Pas totalement un inconnu ce DuPrey, puisqu'il figurait au menu de Party, mais presque. N'empêche qu'en déplaçant le centre de gravité vers les claviers plutôt que la guitare, il pige un truc que Bowie avait pigé avant lui, et qu'on pourra largement vérifier par la suite; poser la voix d'Iggy Pop sur un mur de guitares est d'un chiant intersidéral. Alors que si vous la laissez dominer son monde avec des bidules et des bricoles qui dissonent en arrière plan, elle vous fait prendre l'Angélus pour les trompettes de l'apocalypse. Si aucune des chansons qui le composent ne se distingue vraiment, Zombie Birdhouse à l'intelligence de proposer une musique qui prend la tangente vers des horizons différents et donne à l'album une fraicheur dont son auteur n'est guère coutumier. Hélas, ce que j'ai pris à sa sortie pour le début prometteur d'une ère qui verrait Iggy Pop évoluer loin des poncifs édictés par des journalistes qui ne voient en lui que le sempiternel parrain du punk se révéla être le point final de sa créativité.




Avec tout ça, on n'est guère plus avancé. Je le reconnais. Dans mon chapeau ne reste plus que The Idiot et Lust For Life. The Idiot capte le chanteur mieux qu'aucun autre album. En lui faisant poser sa voix sur une bande son faussement monocorde, mais réellement envoutante, David Bowie a permis à Iggy Pop de se révéler autrement qu'en clown camisole. Sister midnight, Funtime, China girlNightclubbing, Dum dum boys, Mass production, The Idiot affiche le potentiel d'Iggy Pop au delà, bien au delà, des clichés réducteurs. Ne serait-ce qu'avec Tiny girls on pige ce à quoi on aurait pu avoir droit s'il avait été assez humble, par la suite, pour admettre son besoin d'être sans cesse aussi solidement encadré qu'il le fut pour ce disque où la prédominance du beat surclasse la barbarie des guitares d'antan. 

Lust For Life, je peux vous le résumer en un mot, bof. Après que The Idiot ait fait flipper les crétins, Bowie expédie l'affaire, ressort les gimmicks des Stooges (Lust for life) avant de nous livrer successivement du Iggy Pop pour fillettes encanaillées (Sixteen), pour ménagères engrossées (The passenger), pour romantiques névrosés (Tonight) le tout entremêlé avec ce qui pourrait être une chute de Diamond Dogs (Some weird sin) et un tas de merdier qu'il aurait jugé indigne d'utiliser sous son nom comme face B de singles. Il apparait clair à l'écoute de Lust For Life que Bowie avait tout misé sur The Idiot dont l'échec auprès des critiques et du public a réduit à néant l'intérêt qu'il portait à l'entreprise de rénovation du mythe. 




Alors, on dit quoi ? J'embarque The Idiot en exil et on n'en parle plus ? Non. Aussi essentiel soit-il, il lui manque l'ultime composante pour faire mon bonheur. Le zinzin style. The Idiot, désaxé mais capitonné, engendra quantité de Rita Mitsouko de par le monde, ce que Sparks aurait fait de toute façon. Par contre, personne, ni Catherine Ringer, ni les frères Mael ne surent rendre dingues leurs musiciens au point de leur faire cracher l'enfer. Oh, ça n'a pas duré longtemps, dès le milieu des années 80 Iggy Pop se mit à tourner en compagnie d'une ribambelle de pseudo metalleux dont Ozzy Osbourne n'aurait pas voulu pour massacrer Paranoid. N'empêche que le temps d'une tournée en 1977 pour accompagner la sortie de ce disque venu du froid, Bowie lui concocta un groupe dont lui-même ferait bientôt partiellement usage. A la furieuse rythmique des stricts mais déjantés frères Tony et Hunt Sales, il ajoute Ricky Gardiner, guitariste dont on n'attend rien sinon qu'il envoie du riff de la plus tranchante des manières, et s'attribue chœurs et claviers futurisco-cheap afin de servir sur un plateau les ingrédients pour qu'Iggy Pop s'immole en public, se fissure le crane à coups de larsens, s'ouvre les veines pour soulager sa tension de ce sang bouillonnant qui calcine sa chair. Cette formation ne dure que l'espace d'un mois, suffisamment pour couvrir la moitié du disque qui contamine cette folie, celui qui apaise mon appétit lorsque l'envie me prend d'écouter de la musique qui roule sur les jantes. TV Eye 77 est son nom de code, pochette rouge, Iggy Pop en contorsionniste non domestiqué, plus Nijinski que Noureev. Il est là mon nirvana. Il n'est pas enregistré à Detroit, pas plus qu'à New York ou Los Angeles, assurément pas à Paris, Tokyo, ni Berlin, mais à Chicago et Cleveland en mars 77 puis Kansas City en octobre de la même année. Chez les authentiques de l'Amérique frappadingue. C'est ce qu'il faut pour qu'Iggy Pop délivre la version définitive de I got a right, celle que gratifie d'un solo qu'on est en droit de qualifier de killer sans risquer le ridicule cet illustre inconnu de Stacey Heydon, qui prend la place de Ricky Gardiner sur la seconde partie de la tournée illustrée ici par quatre morceaux du concert à Kansas City, tandis que Scott Thurston, déjà présent au sein des Stooges de Metallic K.O, prend celle de Bowie aux claviers. Une boucherie cette version repiquée, comme l'ensemble du disque, directement à la table de mixage. Dans la foulée, les gonzes rendent justice à Lust for life avec Scott Thurston qui alterne harmonica et bastringue pour mieux vous scier les nerfs. Avant ça, le triptyque d'ouverture avait allumé toutes les mèches en salopant comme il se doit TV eye, Funtime et Sixteen. Le brouillard s'épaissit, Nightclubbing fait suite à Dirt pour un lancinant passage peuplé de synthétiseurs maladifs et de déchirures de slide. Devenu blues neuroleptique, avec ce son divinement pourri, devant un public qui siffle et éructe, Nightclubbing retrouve son underground originel, loin du coup de polish que Le Palace et Paris Première lui refileront pour émoustiller la Jet set. La version est shuntée de la pire des façons, qu'importe, I wanna be your dog prend la relève, sévèrement étranglé par la laisse le clébard ne vous lâche pas la guibole, c'est dégueulasse, ça dégouline sur votre bluejean et faudra faire avec.

Hugo Spanky



Note pour les acharnés : Un coffret de 7 cd titré Iggy Pop : The Bowie Years est paru en 2020, en plus de The Idiot, Lust For Life et un cd de version alternatives, il propose le fameux TV Eye 77 dans son jus originel ainsi que l'intégralité du concert de Cleveland avec un son impeccable, ce qui est loin d'être le cas des deux autres concerts captés à Londres et Chicago en ce même mois de mars 1977.


samedi 24 mai 2014

SPaRKs, éVoCaTiON PouR aMNésiQUeS


Sparks, comme une marque déposée, comme un sigle de reconnaissance pour ceux qui n’aiment rien de plus que les coulisses de l’extrême, les épopées où l’aventure se mêle au quotidien. Sparks comme une estampe sur une palanquée de hits, d'albums qui ne ressemblent à aucun autre. Même contemporains de mouvements aussi éclectiques et haut en couleurs que le Glam Rock, la Disco, la New Wave, Cold Wave, la Dance, que sais-je encore, la Tectonic, même parmi la faune des excentriques en tous genres des arts les plus divers, les Sparks sont...différents. 


Ron, le clone de Hitler, surdoué des claviers, compositeur d’une originalité rare. Avec lui, les mélodies les plus échevelées se heurtent, s’affrontent, s’épousent dans des chansons aux constructions tarabiscotées, entre ruptures et relances incessantes, sans jamais pour autant en perdre concision et énergie.
Russell, la ballerine qui fait craquer les filles, l’ange à la voix qui virevolte, unissant avec aisance et inventivité virulence Rock et ascension des octaves. Russell avec ses textes et son chant en numéro d'équilibriste ne tombe jamais dans le pompeux, le prétentieux, il a cette capacité d’inclure un soupçon de dérision dans une perfection vocale que bon nombre auraient porté comme un trophée. 
Vraiment, les deux frangins natifs de Los Angeles ont une vision des choses que je qualifierais sans trop me mouiller de foutrement personnelle. Raffinés, élégants, satiriques, désopilants ces deux là mènent depuis quarante ans une carrière qui n’a jamais sombré dans la routine.  

Les albums du duo, que ce soit les plus connus, ceux enregistrés à Londres dans les 70‘s, les plus aventureux, ceux qu’ils alignent depuis une quinzaine d’années, ou les cartons plein de l’ère Giorgio Moroder, sont tous un ravissement pour les esgourdes et un délirant voyage au pays du bizarre. Même pour les esprits les plus ouverts.




Les frangins ont mieux que personne su créer un melting pot alliant des contraires tel que le minimalisme et le symphonique. Bizarre que, malgré le succès des Rita Mitsouko, qui leur doivent bien plus que le fantastique Singing in the shower, le public Rock de notre pays soit si enclin à citer Bowie et si peu Sparks. C’est pourtant bien chez eux qu’il faut chercher la parfaite synthèse, quand ce n’est pas l’origine, de ce qui fait le charme de Roxy Music, Queen, Bowie, aussi bien que de Clash, T.Rex ou d’une grande partie de la New Wave des 80‘s, Dépêche Mode en tête. Ceux qui s’étonneraient de voir Clash dans la liste peuvent toujours aller repérer la trame de Straight to hell dans N°1 song in heaven ou écouter le riff d’Everybody’s stupid sur l’album Big Beat.






Loin de moi l’idée de faire dans l’érudit en racontant dans le détail l’existence du duo fraternel, encore moins me lancer dans un interminable passage en revue de leur discographie. Donner l’envie de se (re)pencher sur leur cas me comblerait davantage, ensuite à chacun de préférer les cerises rouges écarlates et craquantes ou de favoriser celles pourpres et gonflées de jus. Avec Sparks, il y a de quoi ravir chacun.
 



Les amateurs de beaux objets ne désirant que la partie immergée de l'iceberg peuvent se procurer le tout récent coffret rétrospectif  New music for amnesiacs, le titre le plus génial que je connaisse pour une compilation, parfaite illustration de l’esprit Sparks. Ceci dit ça reste un résumé, une bande annonce, un dépliant pour agence touristique, ça ne remplacera jamais la pension complète, petit déjeuner inclus.


Pour les autres, la visite continue avec la trilogie dites anglaise Kimono my house, Propaganda, Indiscreet. De ces trois là, je ne saurais lequel mettre en exergue tellement ces disques font partie de ce qui s’est enregistré de meilleur dans les années 70. Follement énergique, la musique de Sparks se démarque par des envolées d’un lyrisme sublimé par des mélodies indéfinissables portées par une voix reconnaissable entre mille. Chaque chanson est une ritournelle diabolique, un univers en soi. Quelque part entre le Berlin de Cabaret, le Los Angeles des Beach Boys, le New York des Dolls, le Paris de l'Opéra, existe Sparks. Accrochez vous à la rampe, le Roller Coaster est violent.



Big Beat et Introducing Sparks marquent le retour du duo aux USA, si le premier est ce qu’ils ont gravé de plus Rock, ce qui avec eux n’est pas synonyme de plus ordinaire, le second témoigne de l’essoufflement de la formule.

Retour en Europe pour les frangins qui s’acoquinent avec Giorgio Moroder le temps de deux albums Number 1 in heaven et Terminal Jive. Ceux là faut être né hier pour ne pas les connaître. Deux grosses gifles, deux épures du son Sparks, avec synthés cinglants, rythmes assassins et toujours ces structures à faire tourner la tête. Et un hit, énorme, un classique, un machin qui met instantanément le sourire aux lèvres, When I’m with you


Aussi faux jumeaux que le sont les frangins, les deux albums de 1979 et 1980 sont à classer au sommet de la pile, l’énergie est là, le grain de folie plus encore qu’à l’habitude, le mixage de Moroder, les tourneries synthétiques, les mélodies entêtantes, tout concorde dès Tryouts for human race (qui évoque la course folle vers l'existence des spermatozoïdes lancés vers l'ovule) placé en ouverture des débats sur le prodigieux N°1 in heaven et qui résume à la perfection les nouvelles ambitions du duo. De l’incalculable nombre de groupes qui tentèrent l’aventure Electro/EuropeanDisco/Dance aucun ne réussira l’osmose comme les Sparks le firent. Dans le registre, je ne vois que Klaus Nomi qui a été aussi impeccable de justesse dans le dosage. N°1 in heaven et Terminal Jive serviront de modèles pour la New Wave en gestation et rien de ce qui figure au programme n’a pris une ride.




Dix ans après leur premier disque, les Sparks sont toujours au sommet de leur créativité et pour fêter ça s’offrent un nouveau hit avec Funny face sur Whomp that sucker. On est en 1981 et la gueule de bois pointe son nez. Sans être mauvais, les disques suivants vont principalement surfer sur la vague Pop Dance sans trop se casser la gnognotte. Il y aura encore quelques tubes, Cool places en duo avec la délicieuse Jane Wiedlin des Go-Go’s et bien sur l’irrésistible Singing in the shower avec Les Rita Mitsouko mais globalement le duo est en roue libre tout au long des années 80. Et quasiment silencieux toute la décennie suivante. Rideau.



Puis, allez savoir pourquoi, voila qu’en 2002 parait Lil’ Beethoven, un drôle de disque,  austère, dépouillé mais chiadé. Un truc à vous coller trois tonnes de Blues sur les épaules mais vers lequel on revient sans trop comprendre pourquoi. Les frangins ont laissé au vestiaire les rythmes Dance, d’ailleurs il n’y a plus aucune rythmique, tout n’est que piano, violons, harmonies vocales. Tout ou presque, puisqu’au détour de Ugly guys with beautiful girls on retrouve nos Sparks de Propaganda. Étrange. Comme ce Wunderbra, alambiqué et cintré mais fabuleux à s’en cogner le crane contre le mur capitonné. Faites moi plaisir, téléchargez ce morceau et foutez le à fond les manettes. C’est plus de la musique c’est du terrorisme.


  
Depuis Terminal Jive, jamais plus Les Sparks n’avaient enregistré quoique ce soit d’aussi essentiel. Seul Plagiarism en 1997, pour lequel ils avaient réenregistré leurs propres classiques dans des versions démentes, m’avait fait tendre l’oreille, mais le fait est que ce Lil’Beethoven donnait à espérer. 


Ce n’est que quatre ans plus tard, en 2006, qu’ils refirent parler d’eux et cette fois plus de doute, ils avaient retrouvé leur muse. Hello Young Lovers est un sommet, moins autiste que Lil’ Beethoven, bien que dans la même veine, le disque est un ravissement de bout en bout. Ben merde alors, c’est quoi ce bordel ? Deux ans plus tard, l’affaire est entendue, Exotic creatures of the deep est leur meilleur album depuis des lustres, tout y est, le single qui tue en ouverture, Good morning (et son emprunt  au Miss Broadway de Belle Époque), la démesure, l’énergie, la créativité, l’originalité. Sparks éternel et inégalé.


Depuis, le duo a enregistré une comédie musicale pour une radio suédoise, The seduction of Ingmar Bergman, pas le genre de truc par lequel faire connaissance avec le sujet, je vous l’accorde. On est clairement plus proche de la démarche d’un Lou Reed avec The Raven que d’une collection de hits singles. La musique de deux mecs dont l’ambition n’est plus de garnir leurs comptes en banques, plutôt de prolonger une aventure commencée il y a maintenant un sacré bail et que quelques uns encore dans le public prennent plaisir à poursuivre avec eux. La tournée piano/voix Two hands One mouth a démontré si besoin que Russell chante toujours aussi juste et l’impeccable live qui vient d’en être tiré confirme tout cela. Sparks ne vise pas les stades. 


On en est là, avant les fêtes est paru le coffret, 5 cd bien fourni en Nouvelles musiques pour amnésiques, célébrant quelques quarante années de carrière et visiblement l’envie d’y mettre un terme ne pointe toujours pas à l’horizon. Quoi dire ? Les bonnes nouvelles sont rares, apprécions celle ci, vieillir avec élégance peut aussi s’appliquer aux excentriques.

Hugo Spanky


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