lundi 10 octobre 2022

SuBWaY To heaVeN : LoU ReeD



Ne garder qu'un seul album de Lou Reed parmi la flanquée qu'il a pu enregistrer, seul ou en groupe, n'est pas un jeu aisé. Non pas qu'il soit si difficile d'en éliminer certains, on peut à tous trouver une raison de s'en passer, il est plus ardu d'en trouver un qui soit essentiel du début à la fin, dans sa forme et son fond. Lou Reed a l'art de l'imperfection, n'est ce pas là son principal sujet de réflexion ? Ses personnages sont immanquablement des ratés, de bonne fortune ou du trottoir, pas un n'est à meilleure enseigne. Femme à bite ou homme émasculé, objet masturbatoire ou outil de sévices, qu'importe pour Lou Reed, il y a ce qu'ils voudraient être et ce qu'ils sont. Et aussi ce qu'ils font pour oublier ce qu'ils sont, ce qui, au passage, les éloigne un peu plus encore de ce qu'ils voudraient être.

Que sait-on de Lou Reed ? Que sa discographie s'ouvre sur une collaboration (Nico) et se ferme de la même façon (Metallica). Avec ça, on est bien. On sait aussi combien il affectionnait les phrases assassines, les vacheries et coups bas. "Je donnais un concert à Londres et en jouant je pensais à Frank Zappa qui quelques mois plus tôt était tombé de cette même scène, haute de 5 mètres, il s'est complétement bousillé et j'étais heureux de penser à ça. Je le déteste tant". Oui, bon, Lou Reed n'était pas corporate.


Et donc, choisir un album. Ceux du Velvet Underground ne me seraient d'aucune utilité, un coup d'œil à leurs pochettes suffit à me dispenser de l'écoute. Je ne les conserve que par fétichisme. Longtemps, mon favori a été le troisième, celui sans titre. Des deux mixages qui le distingue, je préfère celui utilisé sur la réédition des années 80 par laquelle la plupart d'entre nous ont découvert le disque jusque là rarissime. Réalisé et validé par le groupe au complet ce mixage fut refait au dernier moment par Lou Reed et remplacé sur les premiers pressages par ce closet mix qui met la voix plus en avant et change la position des instruments dans le spectre, confiant à l'ensemble un aspect plus commun. Je ne sais pas pourquoi le closet mix a été prisé pour le, par ailleurs superbe, coffret Peel slowly and see, je le trouve impersonnel. Tant qu'à pinailler, je précise que le nec plus ultra est de dénicher les versions mono. Dorénavant j'opte plus volontiers pour White light/White heat, sans doute parce que de manière générale j'opte de plus en plus souvent pour tout ce qui s'apparente à du bruit, du moins à des sons dérangeants, voire pénibles à supporter. Pour autant, je ne vais pas vous conseiller de ne garder que Metal Machine Music, même si ce serait surement le choix de Lou Reed lui même (bien qu'il refuserait plus vraisemblablement de choisir tant il considérait le moindre de ses morceaux comme étant incontestablement génial)Il ne surprendra personne que le disque le plus satisfaisant d'un groupe aussi peu conventionnel soit un recueil de titres inédits paru dans les années 80, V.U. Leur premier album Velvet Underground with Nico est si maniéré qu'il en est daté, tandis que Loaded, le bon élève venu trop tardivement -Lou Reed aura quitté le groupe à sa sortie- est trop appliqué pour ne pas agacer. Tous ont bien sûr un charme fou, il y a des choses qui ne se discutent pas.


Souvent méprisé par plus méprisable que lui, son album homonyme de 1972, premier en solo, tient encore bien la route à ce jour, un disque attachant, un brin anonyme, un peu comme Loaded finalement et Growing up in public avec lequel il inaugurera la décennie suivante sans démériter. Transformer qui lui succède contient de fort belles choses, pourtant, hormis perfect day -et satellite of love- il n'est pas une adresse que je fréquente lorsque compiler l'œuvre devient nécessaire. Berlin est plus généreux, mais la production de Bob Ezrin tire la couverture. Il faudrait dans une discothèque bien ordonnée ranger ses productions ensembles, et non avec ceux qui lui ont servi de prétextes. Alice Cooper, Kiss, Pink Floyd, Lou Reed, une production Bob Ezrin ressemble avant tout à une autre production Bob Ezrin. De fait, choisir Berlin pour seul compagnon d'exil ne comblerait qu'artificiellement un irrépressible besoin d'écouter Lou Reed. Idem pour Rock'n'Roll Animal, même si en le couplant avec Lou Reed Live, qui en est le second versant enregistré le même soir de décembre 73 à New York, on obtient la parfaite restitution d'un incroyable concert. Bref, c'est bien beau tout ça, mais on n'est pas plus avancé.


Si j'étais en quête d'unité, de cohésion, du meilleur album possible, du moins d'une possibilité de meilleur album, le maitre mot étant incertitude à l'évocation de Lou Reed, je piocherais sans trembler New York. Les compositions sont mémorables, le son est à peu près intemporel et le livret du vinyl avait pris soin de traduire les textes. Avec ça il faudrait être mal embouché pour trouver à redire. D'ailleurs dès sa sortie, je n'ai rien trouvé à redire, busload of faith, Romeo had Juliet, last great american whale...on n'avait pas vu venir un tel afflux de nouvelles sensations fortes. Après dix ans de disques anecdotiques que je prenais tout juste la peine d'écouter, The blue mask comme les autres, Lou Reed nous torchait un machin qui ferait date, un vrai disque comme, comme...comme aucun, en fait. New York est le disque de Lou Reed sans équivalent, et pourtant c'est du pur Lou Reed comme on avait toujours cru l'entendre. Une perfection qui dirige mon choix vers Street Hassle, un bon disque de Lou Reed ne répond pas aux critères qui s'appliquent à d'autres. D'abord, il faut qu'il soit bordélique, inégal tant au niveau des compositions qu'à celui de l'enregistrement, le volume fluctuant ne doit offrir aucun confort d'écoute. Hors de question que les interprétations soient autrement que mal assurées. Sur New York, Lou Reed est autoritaire, bras croisés, bardé de cuir, arrimé à ses bottes de moto, sa voix domine, imperturbable, pour peu il lèverait le poing et tout un stade chanterait avec lui. Franchement, qui veut se contenter de ça ? Alors que Street Hassle, ça a de la gueule, c'est cradingue, ça chahute, titube, ça cherche des crosses, il y en a encore pour se pincer le nez en prenant I wanna be black au premier degré, c'est vous dire. Mais ce n'est pas seulement ça. Le morceau qui donne son titre au disque est carrément une sorte de chef d'œuvre, avec des violons et même Bruce Springsteen qui fait un speech comateux avec plein de mots dedans. Street Hassle est tellement bon que je préfère The Bells.


The Bells est celui que je garde précieusement, celui que j'écoute quand je veux ma dose de Lou Reed. Et je vous conseille d'en faire autant. The Bells c'est Lou Reed qui se toque des cuivres, du coup il vire les guitares, il a Don Cherry sous la main, il n'est pas plus con qu'un autre, il s'en sert. Evidemment la notion de cuivres pour Lou Reed est sensiblement différente de la moyenne, on n'est pas chez Bruce Springsteen, l'inviter à marmonner c'est une chose, utiliser les cuivres comme l'affirmation d'une virilité d'Appolon en est une autre. Pas de sax qui rugit sur The Bells, des boucles de trompette qui couinent dans un coin bas de l'enceinte font bien mieux l'affaire. Deux titres sont composés avec Nils Lofgren, stupid man qui ouvre le disque d'une façon qui signe l'affaire, bancale comme il se doit, et with you sur lequel Lou s'esquinte avec des accents à la Johnny Rotten sur une mélodie échevelée qui me régale immanquablement. Disco mystic est un de mes classiques personnel, pas moins. Le genre de truc qui rend une soirée mémorable, du disco smoking, comme miss you est du disco jogging. On y entend les prémices du Lodger de Bowie, on y entend beaucoup de choses pour un morceau aussi basique et répétitif. Du grand art. 



All through the night aurait pu se caser sur Street Hassle, globalement les deux disques ne sont guère différents. Enregistrés l'un et l'autre en binaural, un système qui leur confère un son particulier dont je ne sais toujours pas quoi penser concrètement, ils alternent morceaux ambitieux et courts titres racés que l'on peut percevoir comme influencés par le punk. D'où le jeu de miroir de la pochette ? C'est possible, je ne me risquerais pas à psychanalyser Lou Reed. Là où The Bells surplante Street Hassle, c'est dans sa pièce maitresse, The bells, la chanson condense tout ce que j'affectionne chez Lou Reed, élégant jusque dans la fange. Il ressort de ce titre un feeling qui pourrait me faire supporter l'absence de coney island baby et je préfère sa sobriété mortifère à sa trop distinguée consœur street hassle. Si Bob Ezrin est remercié sur la pochette c'est assurément à the bells qu'il a participé, en filigrane Berlin se devine. Ne serait-ce pas Jim qui se jette dans le vide ? Un envol ultime pour rejoindre Caroline dans l'au-delà et émanciper son créateur des errances du Lou Reed junkie homosexuel, survivant miraculeux d'une fin de décennie incurable pour tant d'autres que luiAinsi va The Bells, jamais nostalgique et pourtant hanté.

Hugo Spanky

jeudi 29 septembre 2022

cRasH teSt


Qu'est-il arrivé à la black music ? Elle qui, toujours, a su se réinventer sitôt récupérée. Gospel, jazz, bebop, blues, rythm & blues, doo wop, 
rock'n'roll, freejazz, soul, ska, rocksteady, reggae, funk, hip hop, house, on pensait que jamais ça ne s'arrêterait, que l'on boirait à sa source pour l'éternité. Personne pour imaginer qu'un jour il ne suffirait plus de limer ses crocs, élimer son âme, couvrir son sexe pour se l'attribuer plus blanche que blanche. Et soudain, plus rien. Comme si transformer la House de Chicago en gadget pour traine-savates friands de weekends à la campagne avait été le sale coup de trop. Comme si les brothers avaient envoyé Pharell Williams pour qu'on comprenne bien qu'il était temps d'aller se faire empapaouter ailleurs. 
Au point qu'on en vient à s'en vouloir d'avoir ri de Living Colour. 

A force de ne jamais citer ne serait-ce qu'une vingtaine d'albums, là où il en faudrait cent, dans les classements que nos génies de la presse ne manquent jamais de dresser, voila que la frange la plus créative de notre culture disparait inexorablement de la mémoire collective. Vous avez vu ce qu'on voudrait nous faire avaler ? Amy Winehouse déesse de la Soul, plus grande voix du siècle. A croire qu'on a que ce qu'on mérite. Rien. Le vide. Pire, le silence.
Ici même, dans ce blog dont je fais ce que je veux, la black music ne tient le sommaire que trop rarement. Bande d'ingrats que je suis.


Alors on fait quoi ? J'aligne les piges funky pour soigner ma conscience ? J'évoque Otis Redding chaque fois qu'il le mérite ? Qui pourrait me le reprocher ? On n'écoute jamais trop Otis, y a fort à parier qu'on ne l'écoute même carrément pas assez. Un type formidable qui n'a jamais enregistré un seul titre qui ne mérite pas d'être entendu mille fois. Otis rythm c'est le coup de fouet matinal, Otis blue c'est le compagnon du spleen nocturne. On arrive à l'automne, pensez à vous le prescrire. Et du coup, je n'aurais plus qu'à rappeler ce qu'il doit à Sam Cooke. Tout ce que tout le monde doit à Sam Cooke. Source d'inspiration pour Motown et Atlantic autant que pour les jamaïcains, ce qui représente une bonne moitié des racines du funk, du hip hop et de la house. Sam Cooke is in the house, faut bien dire ce qui est. 




Pour garnir l'autre moitié des racines, ils s'y sont mis en nombre.
George Clinton est celui dont la vitalité du lègue est la plus contemporaine, base absolue, et quasi unique, du gangsta rap, fournisseur de samples pour Dr Dre. On ressent encore son influence dans le visuel de bon nombre de clips, mais musicalement, faut pas rêver, son savoir a été enterré en même temps que Prince.
Pour qui voudrait ne pas se tromper dans la direction à suivre, tant l'œuvre est labyrinthe, il convient de citer quelques disques qui tracent la voie pour embarquer sur le vertigineux rollercoaster du P.Funk. Pour commencer, vous êtes dispensés de Parliament, non pas que grand chose distingue ce groupe de son petit frère, c'est juste que durant leur phase la plus créative Clinton et sa clique n'étaient juridiquement plus en droit d'utiliser ce nom. En quatre petites années terrestres, c'est sous emblème Funkadelic qu'ils vont enregistrer six albums tous aussi déjantés qu'indispensables à qui voudrait ne pas mourir totalement idiot. Entre 1970 et 1974, prenez de quoi noter, funkadelic, free your mind and your ass will follow, maggot brain, america eats it's young (avec Catfish et Bootsy Collins en provenance directe des JB's), cosmic slop et standing on the verge on getting it on font le joint entre l'héritage de Jimi Hendrix et l'avenir du futur. funkadelic est le plus hendrixien, america eats it's young le plus jazz (au sens où Zappa est jazz), les autres sont des monuments de funk éclaté. Ne me remerciez pas de suite, je vais ouvrir une cagnotte leetchi.



(Après les avoir vu sur scène) on se demandait comment ils feraient pour tenir encore six ans...sur cette interrogation Michel Bourre concluait son compte rendu des concerts des Rolling Stones aux abattoirs de Paris en 1976. Quarante-six ans plus tard la question est plus d'actualité que jamais et pour une fois la réponse est réellement incertaine. Aucune incertitude ne plane par contre sur ce qu'il reste de la musique noire de 1976. Rien. Du jazz funk maquillé d'électronique kraut, rien, du disco chic boule à facette, rien, de la philly soul pour emballer les rombières, pas plus. Et déjà, en 1976, il ne restait pas grand chose de l'édifice qui surplomba tous les autres entre 1968 (hard to handle) et 1972 (wattstax). Pourtant les fondations étaient solides, semblaient inébranlables. Le blues de Chicago, les envolées mélodiques du New York doo wop, le groove d'Atlanta. Avoir autant d'atouts et ne jamais parvenir à conquérir Los Angeles, seule garante d'éternité, parlez d'une connerie. Il faudra les Bee Gees pour que le disco fasse le crossover.

C'est pas faute d'avoir essayé. Motown d'abord, sacrifiant inutilement son art. Tous les autres ensuite, usant de sacrilèges, se ridiculisant à Hollywood pour au final s'achever au crack sur quelques parkings maudits. C'est ici qu'il convient de citer Sly Stone, Ike Turner, Bobby Womack, encore que ce soit parfaitement injuste tant rares furent les héros a échapper à ce péril, Clinton lui-même, James Brown, Marvin Gaye, autant de destinées saccagées par le cailloux et 400 ans de frustrations, sans qu'aucun scribouillard ne prennent la peine d'en faire des légendes. Et ma foi tant mieux, ceux là ont eu la vie si rudement attachée au corps que la déchéance n'en fut que plus longue, laide et cruelle. Je ne vais pas tartiner sur Sly, tout le monde sait ce qu'il faut savoir, mais plutôt signaler l'existence de Strange fruit, Confined to soul et Bad dreams trois albums de Ike Turner enregistrés dans la première moitié des 70's. Les deux premiers avec Family Vibes, groupe plus ou moins fantoche, mais, surtout, sans Tina pour nous les briser. D'ailleurs en grande partie sans voix du tout. Ike joue avec son studio, en tire des sons parfois farfelus sans que ça ait une importance quelconque. On est là les deux pieds dans une des grandes qualités de la black music, le rien à foutre des convenances. Tant que ça fait tourner le chalice, on publie les bandes. Et putain, heureusement qu'ils ont été là pour le faire. Ces disques contiennent de la musique qui aspire à plein poumons, loin des prises de tête qui accompagnaient la moindre sortie millimétrée des culs pincés du rock calibré. Ike n'a clairement pas passer des mois à peaufiner, c'est du pousse toi de là que je m'y pose et Bad dreams est presque trop bien fichu pour que je ne lui préfère pas les deux autres machins aussi loufoques soient-ils.



J'allais embrayer facile sur Isaac Hayes, Hot buttered soul, And to be continued, Black Moses, trois indiscutables splendeurs, si l'aiguille ne s'était pas posée sur le Solid Rock des Temptations de 1972. En pleine déliquescence après la résurrection inespérée de Cloud nine, la formation tangue comme jamais, les tensions internes sont légions. Les uns veulent revenir au style lover, chanter de la romance, la recette a fait ses preuves, qu'est ce qu'on va s'emmerder à confesser que papa était bon rien. Les autres se trouvent une mine d'enfer avec les capes en fleur de cuir que Berry Gordy leur a payé pour coller avec leur nouveau son. Ça claque des portes à tout va, des membres historiques ne sont plus là au moment d'enregistrer l'album, et on s'en fout, Norman Whitfield tient l'affaire d'une main de fer. Grand homme que voilà, forgeron d'un son qui rétame d'une pichenette. Il inocule aux Temptations le vaccin Undisputed Truth mitonné dans le laboratoire qui lui sert de studio. Une dose de psychédélique, une rasade d'énergie brute et des voix qui planent au dessus d'un beat titanesque. Selon les moments, je préfère les versions de Undisputed Truth, plus risquées, dirty, à d'autres celles des Temptations, immaculées, mind. En vérité elles sont toutes démentielles. Il y a là l'essence, au sens incendiaire du terme, de ce qui porte la black music au firmament. 
Pour ce qui est des disques à sélectionner, c'est simple : tout ce qui porte la signature de Norman Whitfield depuis le mirifique needle in a haystack des Velvelettes en 1964 jusqu'au car wash de Rose Royce en 1976. 


Et là, je vous cause de Earth, wind and fire et on fait tous des cochonneries zen en se touchant le zizi au beau milieu de la galaxie, je sais que vous en rêvez, mais va falloir attendre parce que j'ai mis la main sur un dossier qui risque fort de vous la mettre en bandoulière. Sonny Sharrock et sa femme Linda, malheur, voila un couple à qui les expérimentations ne faisaient pas peur. Influencée par l'avant garde en général et Yoko Ono en particulier, Linda Sharrock va sur Black woman de 1969 porter la fièvre noire à un paroxysme que Sun Ra n'avait pas vu venir. Un album siglé au nom de son époux, Sonny Sharrock, qu'elle vampirise dans les grandes largeurs sitôt qu'elle approche du micro. Si elle semble alors sortir de nulle part, son guitariste de mari a lui un beau parcours initiatique au fil duquel il croise la route de Herbie Mann qu'il accompagne sur l'album The inspiration I feel, Steve Marcus spécialiste d'adaptations de standards pop à la sauce free-psychedelic-jazz et surtout Pharoah Sanders pour l'album Tauhid, première œuvre de l'ancien discipline de John Coltrane sur le label Impulse qui le verra atteindre d'inaccessibles étoiles. Tenter de décrire Black woman dépasse un tantinet mes compétences. Du gospel sous acide, du sexe vaudou, que sais-je, disons que c'est très free, mais sans les sempiternels affrontements de solo à qui mieux mieux. Les musiciens ne se confrontent pas, ils s'empilent, font des galipettes et parfois s'ignorent. A tel point que Sonny plante un blues acoustique au milieu du fatras, blind Willie, qui à mon avis n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd lorsque Mick Jagger a composé moonlight miles.
Un second disque du couple, Monkey-Pockie-Boo, enregistré à Paris au studio Saravah, et avec une rythmique française, voit le jour l'année suivante. Moins réussi, quoiqu'encore plus perché, Sonny Sharrock délaisse sa guitare sur toute la première face au profit d'un sifflet à coulisse ! A partir de là on peut supposer de tout et imaginer maintes raisons à leur disparition de la scène jusqu'en 1975 et l'album Paradise, nettement plus domestiqué, bien que pas totalement inintéressant. 



Et puisqu'on est dans le jazz le plus éloigné de la berge, et qu'il vient tout juste de nous quitter, je saisis l'occasion pour en placer deux sur Pharoah Sanders. Sans doute le dernier représentant d'une certaine idée de la liberté musicale. J'ai déjà évoqué tout le bien que je pense de Karma, contemplatif chef d'œuvre à la spiritualité polyforme, je vais ajouter Village of the pharoahs à la liste des albums qui peuvent faire de vous un homme meilleur. Et peut être même qu'ingérer les 37 minutes de Black unity à plein volume pourrait s'apparenter à une affirmation de soi. Du haut de sa pyramide, Pharoah nous contemple, faites lui un beau sourire. Et allez en paix.

Hugo Spanky


mardi 2 août 2022

BLoNDe oN BLoNDe



Incarner Marilyn Monroe, le défi peut sembler un brin insurmontable, tant la fiction se heurtera inévitablement aux millions de photos, aux centaines de clins d'oeil, de sourires, de poupoupidou, de happy birthday mister président, de regards qui en disent plus longs que des chapîtres entiers. Marilyn, image famillière, jusque pour ceux qui n'ont jamais vu le moindre de ses films, pour ceux, même, qui ne savent pas qu'elle en a fait. Marilyn, icone sous verre, peinte aux murs de nos cités, imprimée sur t.shirt, poster de restaurants, figure de tasse à café. Marilyn, à la vie, à la mort, intime, un peu, à chacun de nous et pourtant éternellement inssaisissable. Voilà que Netflix voudrait nous la raconter sous les traits d'une autre. Un projet de plus bien parti pour se fracasser sur l'autel de la blonde ultime. Surprise, dans la bande annonce du moins, Ana De Armas, l'inconsciente qui a accepté de jouer sa carrière sur ce coup de dés, s'en sort pas mal du tout.

Le réalisateur, en revanche, en fait un peu trop : le film sera diffusé avec une interdiction aux moins de 17 ans. Une décision pleinement justifiée selon le réalisateur de Killing Them Softly, qui confirme à Vulture avoir tourné un film qui ne va pas plaire à tout le monde.

Andrew Dominik a déjà prévenu que Blonde, le biopic de Marilyn Monroe inspiré du livre éponyme de Joyce Carol Oates, serait comme si Citizen Kane avait une fille avec Raging BullCet ouvrage choc, qui dépeint le mal-être de la star hollywoodienne et raconte en détails ses déboires personnels et sexuels, a visiblement inspiré un film tout aussi frappant. 

"Je trouve qu'on a respecté le projet, qu'on a colorié entre les lignes, explique-t-il. Si vous mettez un groupe d'hommes et de femmes dans une pièce pour parler de leurs comportements sexuels, peut-être que les hommes s'inquièteront de ce que pensent les femmes. C'est juste une période bizarre. Le film ne dépeint pas une sexualité heureuse. Il dépeint des situations ambiguës. Pour faire simple, ça parle d'une enfant qui n'était pas voulue, puis qui est devenue la personne la plus désirée au monde. Elle n'arrivait pas à gérer tout cela." 


A propos de l'interdiction NC-17, il ajoute : “C'est difficile de choisir pour les gens. Qui sait ? D'un côté, je pense que si on me donnait le choix, je préférerais voir la version NC-17 de l'histoire de Marilyn Monroe. Parce qu'on sait que sa vie était borderline, clairement, vu comment elle s'est terminée... Vous préférez voir la version qui montre tout ou plutôt celle qui est lissée ?”

Il fut un temps envisagé de montrer Blonde dans le cadre du festival de Cannes 2022, mais il sera finalement projeté à la Mostra de Venise, à la rentrée prochaine. Où il risque de faire beaucoup de bruit, reconnaît son créateur, même si pour l'instant, il n'a pas de date de diffusion officielle. Aucune image n'a d'ailleurs été dévoilée. "Netflix, c'est un gros business et ils ont des projets bien plus énormes que Blonde, dans lesquels ils investissent plus d'argent, détaille-t-il. Ils sont capables de débourser 400 millions de dollars pour certains films, donc en sortir 22 millions pour celui-ci, ça ne va pas faire exploser la banque pour eux. Je crois qu'ils veulent simplement mettre en place leur plan marketing avant de montrer quoi que ce soit. Puis on verra avec eux comment ils veulent faire connaître ce film au monde. Mais je crois que quand il sera enfin montré, tout le monde en aura marre d'entendre parler de Blonde."



Andrew Dominik considère enfin que 2022 est une période intéressante pour sortir Blonde. Selon lui, le fait de le proposer au public après le mouvement #MeToo lui donne un sens particulier, “car avant cela, personne ne s'intéressait à ces trucs, à ce que ça faisait d'être une fille mal-aimée et d'être broyée dans l'énorme mixeur de viande qu'est Hollywood. S'il était sorti un peu plus tôt, juste après #MeToo, il aurait été compris comme une expression de tout cela, mais à présent, je crois que les gens sont un peu perdus à ce propos, ils ne savent plus où sont les lignes. C'est un film qui a définitivement une certaine moralité, mais il nage en même temps dans des eaux troubles. Je ne crois pas qu'il sera aussi clair et net que ce que le public voudra bien y voir. Il contient des choses qui vont offenser tout le monde.”

Reste à vérifier si cette fois, enfin, le mythe laissera entrevoir la femme.


Harry Max



samedi 23 juillet 2022

E.stReet BaNK

 


Tandis qu'il converse avec Barack Obama sur la pauvreté de la classe ouvrière (et comment l'exploiter, sans doute), les tickets pour la nouvelle tournée de Bruce Springsteen atteignent les 5000$ pièce sur le site Ticketmaster qui en détient l'exclusivité. Tout ceci étant rendu possible par leur nouveau, et visiblement performant, système de tarification automatique qui modifie le prix selon l'offre et la demande, afin de garantir un maximum de rentabilité. Les fanatiques (qui n'ont jamais aussi bien honoré ce titre) en se jetant sur leurs claviers dès la mise en vente des places contribuent ainsi à se mettre de la vaseline sur les fesses pour mieux faciliter le transit vers leurs portefeuilles. Autant dire que par son aveuglante cupidité, Springsteen enrichit un système qu'il dénonce par ailleurs.

Rarement j'avais autant ri qu'en lisant s'écharper ceux qui, courroucés par de telles pratiques, en appellent au boss en personne, et ceux qui sont prêt à hypothéquer leur maison et vendre leur femme pour vivre pour la centième fois un show à peu près aussi chargé en surprise que la setlist des Rolling Stones. Un journal du New Jersey s'est même permis une charge frontale en soulignant que Springsteen semble bien éloigné des valeurs qu'il affiche dans les textes de ses chansons, autant que de ses pseudo engagements socio-politique, tandis qu'un lecteur, non sans malice, souligne qu'après s'être acquitté du prix du billet, les dingues pourront toujours aller manger au restaurant bénévole de Bon Jovi où chacun paye selon ses moyens, afin de nourrir gratuitement ceux qui n'en n'ont plus aucun. Quant on pense qu'il fait tout ça sans nous bassiner avec des chansons en forme d'appel au meurtre des banquiers et autres boursicoteurs, on se dit qu'il aurait mieux valu que ce soit lui qui prenne séance auprès des grands de ce monde. 



Au milieu de tout ça, Little Steven, guitariste du E.Street Band pour ceux qui débarquent, se défile en précisant qu'il n'a rien à voir avec le prix des tickets. On est là aussi bien loin de l'activiste des années 80 qui prônait la révolution dans ses albums solo. Manquerait plus que Bono nous donne son avis sur la question pour que l'affaire tourne au bidonnage complet.
Pendant ce temps là, le silence de Springsteen tape sur les nerfs de tout le monde. C'est qu'il a autre chose à foutre, faut le comprendre, ça se gère un patrimoine de ce calibre. Ce ne sont pas des adorateurs incapables de se payer un ticket sans en faire tout un pataquès sur twitter qui vont l'aider à choisir un nouvel étalon pour que sa fille brille dans les concours hippiques. Et de toutes façons rien n'empêchera les stades d'être pleins. Il se pourrait même que Springsteen contribue à la relance du tourisme en Europe, ses plus assidus supporters américains en étant à calculer qu'il leur reviendrait moins couteux d'acheter un billet d'avion et de venir le voir œuvrer sur le vieux continent. D'ici à ce que le fan club affrète des Boeing exprès, il n'y a qu'un pas. Après quoi ce sera au tour des écolos de lui tomber dessus. 

L'avenir parait radieux pour les vingt ou trente futures générations de Springsteen -après quoi la planète sera fichue et ils n'auront qu'à se démerder- si on ajoute à ce pactole, les live à venir (il est un spécialiste de la vente en ligne de chacun de ses concerts à coup d'1$ par chanson -sachant qu'il en joue une trentaine par soir), le Blu-ray commémoratif, le livre photo, l'album à colorier, le merchandising -trop imaginatif dans sa diversité pour que je me risque à en faire ici l'inventaire- et les 500 millions qu'il a amassé l'an passé en vendant ses droits d'auteur, pour lesquels il avait fait un procès à son ancien manager au nom de l'attachement sentimental indéfectible qu'un artiste ressent envers ses chansons qui sont pour lui, refrain bien connu, comme ses propres enfants (qui du coup feraient bien de se méfier qu'il ne les mette pas aux enchères sur ebay un jour de mauvais vent sur Wallstreet).

On en est là dans le monde merveilleux du rock'n'roll.

Hugo Spanky