samedi 22 janvier 2022

PosT RéFleXioN




J'ai fini par piger ce qui me bloquait avec les bd post années 80. D'abord, j'ai collé la cause de ma désaffection sur le numérique, l'absence de grain, le vide intersidéral des scénarii. Remarquez bien que tout ça n'est pas exactement faux. Sauf que Manara ou Kebra, c'était pas vraiment tellement moins creux, simplement ça me parlait.
Puis je suis tombé sur un blog qui en publiant des ebooks tout azimut m'a permis de me plonger dans les productions récentes, disons de moins de 10 ans en arrière. Et c'est là que j'ai pigé. Le soucis, c'était ma pomme. Je reprochais à la bd de ne plus être celle que je connaissais sur le bout des doigts. Elle avait poursuivi sans moi son évolution, la bd avait fait ce que je reproche au rock de ne pas faire, et je trouvais encore moyen de me plaindre ! j'étais vexe, on était passé à l'ère du roman graphique et j'en savais rien. les salauds ne m'avaient pas prévenu.
Mieux encore, la bd s'est féminisée, ce qui est mon souhait le plus immuable dans à peu près tous les domaines. Le salut viendra de la femme, ça sera pas pour de suite dans la mesure où sitôt qu'elles sont en position de changer quoi que ce soit la plupart commencent par se masculiniser. Ce qui est le comble de la connerie. Mais j'ai espoir, ça viendra. Fini le temps où Chantal Montellier et Claire Bretcher faisaient figure d'exception, au dessin, au scénario, les femmes sont en place et d'ici demain plus personne ne les cantonnera à ne parler que d'elles-mêmes. 


Devant l'ampleur de mon retard, j'ai, pour aborder mes recherches, commencé par trier dans le nombre en éliminant tout ce qui est nanas avec des flingues sur la couverture, idem pour les mecs d'ailleurs. Les polars, j'ai donné, pas question de rechercher ce dont j'avais déjà fait le tour. J'ai aussi ignoré les biographies, plus encore celles consacrées aux groupes de rock. Et ça fait du vide ! Putain, c'est devenu un vrai business cette affaire, ramones, velvet underground, motörhead, bowie, nick cave...ils y sont tous passés, réduit à leurs propres clichés en 50 pages. Dans la foulée, j'ai dit non aux machins pseudo historiques, c'est prétexte à n'importe quelle connerie. Vu que j'ai jamais trippé science fiction, vaisseau spatial, golgoth et compagnie, là aussi ça a fait du vide. Faut voir ce qu'on se trimballe comme angoisse pour nos lendemains à venir. Sans moi, j'en ai assez avec celles du jour. Je biaise en piochant dans le registre anticipation, quand c'est bien fichu, ça me va. Avec parcimonie, mais ça me va. Le trop plein de texte, critère de renoncement également, let the dessin do the talking ! Une bd qui nécessite des paragraphes entiers de rédaction est synonyme d'auteur qui s'est gouré de métier. Alan Moore ou pas, quand c'est trop bavard c'est qu'y a maldonne.

Fallait s'y attendre, je me suis retrouvé avec une jolie collection de couvertures roses et bleues, des bd girlie à conscience émotionnelle perturbée. L'équivalent sur papier blanc des disques de T.Rex, Roxy Music, de Katy Perry aussi, des clips de Miley Cyrus lorsqu'elle fait des pirouettes avec sa voiture. Un univers entre True Blood, les films de Sofia Coppola et ceux de Gregg Araki. A ce petit jeu, deux talents se distinguent, atteignant tous deux leur pleine maturité avec leurs plus récentes publications, après quelques encourageant tirs d'essais.

L'espagnole Maria Llovet en premier lieu avec son Faithless en trois tomes (le troisième est pour 2022). Son trait d'inspiration manga trouve une assurance pleine de sensualité soulignée d'une touche de fantaisie haute en couleurs qui manquait un brin à Heartbeat, son précédent ouvrage. Avec un scénario fignolé par l'américain Brian Azzarello, qui s'est imposé avec le machiavélique 100 bullets comme une signature phare, Faithless a tous les ingrédients pour faire des ravages. En combinant les points forts de la bd européenne, sexy et pertinente, avec ceux des comics, efficacité et noirceur, cette série est la salutaire bouffée d'air frais dont le genre avait sérieusement besoin. Difficile d'en dire plus sans être réducteur tant les auteurs s'amusent avec les thèmes les plus classiques du romantisme gothique, sorcellerie, sexualité, épouvante, si ce n'est que tout cela fonctionne miraculeusement par la grâce des personnages qui en contrechamp nous racontent tout autre chose et parviennent à nous questionner sur la valeur que l'on donne à ce qui n'a d'importance que si on lui en accorde. Parfois au point de tout sacrifier pour entretenir une illusion.






Avec 47 cordes, Timothé Le Boucher s'est affirmé en 2021 comme l'autre talent à ne pas manquer. D'une délicatesse inversement proportionnelle à son nom, son trait trouve ici sa plus parfaite épure et se hisse enfin à la hauteur de ses intrigues. Après deux albums en constante progression, Ces jours qui disparaissent, aux dessins un chouia trop juvéniles pour une histoire qui justifie toutefois d'y prêter intérêt et surtout l'impeccablement ficelé Le patient publié en 2019, 47 cordes est la confirmation attendue. Le môme sera taillé pour la cour des grands s'il ne se perd pas dans la démesure d'un scénario dont le second tome à venir pourrait bien se révéler casse-gueule à maitriser. Car si il y a un truc qu'il ne m'a pas fallu mille ans à piger, c'est bien la difficulté qu'ont les auteurs à conclure des histoires dont l'ambition dépasse le one shot. 



En parlant de one shot, Karmen de Guillem March atteste, comme Maria Llovet, de la bonne santé de la bd espagnole. Quelques albums en demi-teintes au scénario parfois confus (Souvenirs) et des collaborations pas franchement convaincantes, dont une avec Jean Dufaux qui peine à se renouveler après avoir trop essoré le filon Djinn, m'avaient fait classer Guillem March au rayon des espoirs déçus, d'autant plus facilement que son expérience américaine au sein de l'usine à comics semblait l'avoir définitivement dénaturé. Karmen démontre avec insolence que j'avais été un peu vite en besogne. Le décor est planté dès les premières pages, on arrive trop tard. Une histoire toute simple traitée avec une ingéniosité vertigineuse, des rebondissements placés avec un impeccable sens du timing et des illustrations tout ce qu'il y a de charmantes m'ont transporté d'une émotion à l'autre avec une béatitude complice. Karmen est une gifle en forme de caresse, ou l'inverse. On aime ce qu'on a perdu, faute d'avoir su l'aimer à temps. Pour ne rien gâcher l'album, paru chez Dupuis, est absolument magnifique.





Retour en France avec l'excellent ouvrage de Lucas Harari La dernière rose de l'été. Splendide résurrection de l'école ligne claire toute de couleurs méditerranéennes, le livre est un plaisir renouvelé à chaque case. Un personnage central au ton pastel traine sa nonchalance sans trop savoir ce qu'il fout là, en ce bord de mer trop bleu pour être honnête. Un peu Brian De Palma, un peu Freddy Lombard, il regarde côté voisine et se laisse happer. Je n'ai pas lu L'aimant qui le précède, mais ce deuxième livre place Harari parmi les noms à suivre de près. Il y a de la personnalité dans ce trait qui peut être, enfin, amène l'héritage de Chaland vers un nouvel éden. L'ambiance mouve au fil du récit, d'abord aérée et lumineuse, les angles, le découpage, Harari utilise toutes les techniques, se positionne en réalisateur, donne à ses dessins des perspectives qui accentuent le propos sans utiliser le texte au delà du strict nécessaire. Du beau boulot, assurément.










Autre nom à surveiller, Lucrèce Andreae, cette jeune touche à tout déjà responsable de quelques court-métrages d'animation signe avec Flipette et Vénère un premier album doté d'une intelligence dans les multiples nuances de son propos à laquelle notre époque de fanatiques ne nous a pas habituée. Encore moins sur un  sujet aussi casse-gueule que celui de la conscience sociale et de l'implication de chacun dans son contexte de vie. De loin l'album le plus bavard du lot, sans qu'il n'en souffre grace à des dialogues toujours bien sentis.









Le ton juste également au fil des trois tomes de la série Le bel âge signée Merwan. Très chouette évocation du passage à l'âge adulte à travers les hésitations, les faux pas et les coups de cœur, et de griffes, de trois petites nanas croquées avec tendresse et bienveillance. Les adeptes de la colocation et des randonnées dans les Pyrénées y seront comme chez eux, sans que les autres ne se sentent exclus. Si ça c'est pas une critique limpide, je ne sais pas quoi vous dire de mieux.









Hémoglobine à gaga avec Lady Killer de Joëlle Jones et Jamie S. Rich, comics en deux tomes aux faux airs de Serial mother (A couteaux tirés et Les vices de Miami) qui m'ont régalé avec leur esthétique 50's, traitée avec la modernité nécessaire, autant que par la nervosité d'un récit qui ne sacrifie pas à la facilité. Les allergiques au fleur bleue, c'est pour vous. Je chicane pas sur ma règle pas de nana avec des flingues, elle préfère les couteaux ! Ok, elle préfère tout ce qui lui tombe sous la main, ça charcle sévère dans cette affaire. Un vrai bonheur. Je ne sais pas si la série dont la dernière parution date de 2016 sera réactivée par l'annonce de son adaptation Netflix, mais je n'y verrais aucune objection.

Hugo Spanky



jeudi 16 décembre 2021

La SéQueNCe du SPecTateuR

 


De film pour le cinéma, le projet Get Back a finalement muté sous la forme de trois épisodes diffusés sur Disney Channel (et ailleurs, pour ceux qui savent). Ce qui n'est pas plus mal, pour ne pas dire carrément mieux. Alors, certes, l'idée de se farcir quasiment huit heures de répétitions d'un groupe de rock mal embouché peut rebuter quiconque a déjà assisté à une répétition de groupe de rock, même bien embouché. A vrai dire, une bonne moitié du premier épisode confirme ces craintes, regroupé dans les studios de Twickenham sans adhérer au projet, flou, du réalisateur, le groupe, ou plutôt la somme de ses individualités, peine à trouver motivation. Et c'est rien de le dire. Lennon, allergique aux horaires imposés par le chef scout McCartney, ne se pointe que lorsque ça lui chante, le plus souvent vers midi pour annoncer qu'avant toute autre chose, il va aller becter. C'est là que l'affaire a commencé à me plaire. C'est là aussi que chacun va en faire sa tambouille, les pros McCartney trouveront scandaleux de le faire poireauter depuis 9 heures du matin dans le froid d'un hangar inhospitalier avec Linda et ses cancans comme seule compagnie. Les pros Lennon argueront qu'un rocker n'obéit à aucune sorte d'horloge. 




Il ne s'est écoulée qu'une petite heure qu'on rigole déjà devant les mines déconfites. Michael Lindsay-Hogg initiateur du projet peine à convaincre, son idée de filmer le groupe de la première répétition jusqu'à leur pharaonique retour sur scène au pied des pyramides d'Egypte (celle du Louvre n'existait pas encore en ces temps immémoriaux) amène plus d'interrogations que de certitudes. Ringo est catégorique, ça se fera en Angleterre ou ça ne se fera pas. Quelqu'un évoque la possibilité de le faire sur un bateau de croisière, même ça on leur doit ! Et puis un concert, mais pour jouer quoi ? Love me do ? Help ? Et comment ? Comme hier ? Quel autre choix ont-ils ? Aucun des morceaux les plus récents du groupe n'est jouable sur scène sans être réarrangé de fond en comble. Revisiter Strawberry fields forever... Vous la sentez monter la mayonnaise ? Le plus raisonnable est encore de composer une setlist toute neuve et de profiter du concert pour en faire un nouvel album. En avant toute! Sauf qu'il est déjà tard et qu'on verra ça demain. 



La faim ouvrant l'appétit, on a dévoré la suite en se retenant de ne pas tout s'enfiler d'un trait. Au bout du compte, ça aurait pu durer huit heures de plus, on serait toujours collé à l'écran! Oh la, ne croyez pas qu'il se passe quoi que ce soit. Loin de là. Tout juste si les boys s'amusent du malaise ambiant pour prendre Peter Sellers à son propre jeu. Je vous le dis tout net, si vous êtes friands de l'acteur faudra vous y faire, sa carrière n'y survit pas. L'hydre trouve là son premier terrain d'entente. Fin du round d'indifférence. Harrison va en faire les frais. Si une chose est claire, c'est bien que Lennon et McCartney ne sont là que pour se torturer mutuellement, démontrer à qui le veut qui est le leader. Exacerbés par la présence des caméras les égos enflent en silence, malheur à celui qui perdra son self-control. Il est fascinant de voir comment ces deux là vont réussir à se reconnecter en se poussant à bout sans jamais s'attaquer frontalement, avant de se ressaisir lorsque Harrison refuse de remplir plus longtemps le rôle de dommage collatéral, qui avait été celui de Ringo lors des sessions du White album.



La suite est fascinante, la façon dont ils parviennent à construire les chansons laisse rêveur. A aucun moment, ces mecs là ne travaillent avec bon sens, sitôt que le feeling est bon, qu'ils sont à deux doigts d'aboutir, Lennon se lance dans des pitreries, sitôt qu'un consensus pointe le bout de son nez sur l'endroit où donner ce foutu concert sans cesse ajourné, McCartney affiche ses doutes, tergiverse, ne sait pas, ne sait plus s'il existe encore. On connait la fin, je spolie pas grand chose en révélant à quel point ils sont bons lorsqu'ils se branchent enfin sur le toit d'Apple. Ce que Get Back nous fait découvrir, c'est à quel point ça tient du miracle. Tout comme ça tient du miracle qu'aucun des trois n'ait étranglé McCartney lorsqu'il attaque Let it be pour la centième fois. Surement qu'il devait y avoir de l'amour dans l'air. Bien plus qu'ils ne voulaient le montrer.


Hugo Spanky





vendredi 26 novembre 2021

ZNoRT !

 


Mal distribués, isolés sur leur marché national, sombres dans le ton, les italiens étaient les plus créatifs. En mal de renouvellement malgré une domination sans conteste depuis le milieu du vingtième siècle, les belges déclinaient lentement dans un respect des ainés teinté de lassitude. Enferrés dans les comics, les américains ne parlaient qu'à eux-mêmes lorsqu'ils se risquaient à autre chose, Crumb, Shelton, les provocations satiriques de l'underground US paraissaient bien inoffensives envers Nixon et ses sbires, vu d'un pays où la mort du Général De Gaulle se trouvait brocardée en une d'un journal autrement plus corrosif. 

Les années soixante-dix prennent l'affiche, Tintin, Astérix, Gaston Lagaffe, Blake et Mortimer ronronnent en albums, tandis que le reste se fréquente avec désinvolture sous forme de brèves disséminées dans les dernières pages des journaux. Le temps de la révolte a sonné ! La mutation de Jean Giraud en Moebius anticipe le mouvement, la création des Editions du Fromage fondées par Claire Bretécher, Gotlib et Mandryka pose la première pierre d'un édifice vite renforcé par Les Humanoïdes Associés de Jean-Pierre Dionnet, Moebius, Philippe Druillet et Bernard Farkas, plus tard remplacé par Philippe Manoeuvre pour la partie relation publique. 

Ces deux éditeurs au professionnalisme tout relatif vont propager une nouvelle forme de récits plus en accord avec la culture rock que leurs ainés de Pilote, dont ils furent membres dissidents, ne surent l'être. A travers les magazines Metal Hurlant pour les Humanos et L'Echo Des Savanes pour les Fromagers, une ribambelle de nouveaux auteurs et dessinateurs va déferler en bousculant les conventions, forgeant une alliance avec leurs homologues transalpins. Et lorsque Gotlib claque la porte des Editions du Fromage pour fonder Fluide Glacial en s'inspirant des satires de l'underground américain, ce sont toutes les formes de la bédé universelle qui converge vers une France enfin à la pointe d'une culture en phase avec son époque. 


Dix ans durant, de 1975 à 1985 date à laquelle Dionnet quitte le navire, notre pays va rayonner dans le domaine des cases à bulles, triomphant au delà du raisonnable jusqu'à se faire dévorer tout cru par les investisseurs de tous crins. La vente du titre Metal Hurlant aux américains en 1977 sera le premier écueil, Heavy Metal connaîtra un tel succès que dès lors il ne sera plus question que de chiffres et rentabilité. Bye bye les ambitions artistiques commercialement casse-gueule, adieu les Editions Speed 17, émanation en littérature des Humanoïdes Associés qui permis de découvrir Charles Bukowski, Hunter S.Thompson, Hubert Selby et pas mal d'autres sans parvenir à s'installer durablement dans le paysage. Too much, too soon. A l'orée des années 80, les Humanos s'offrent une renaissance sous forme d'albums aux allures cheap puisant leur inspiration dans un quotidien de sales gosses aussi inoffensifs qu'attachants, Margerin (Lucien), Tramber et Jano (l'inégalable Kebra) puis Tramber seul (William Vaurien), Dodo et Ben Radis (Les Closh), Charlie Schlingo (Trip Slip), Peter Pluut (Richard Crève-Cœur), Pierre Ouin (Bloodi) rencontrent un large succès populaire, tardivement accompagné par la brève existence du magazine Rigolo, là où les précurseurs, Druillet (La Nuit), Moebius (La Folle Du Sacré-Cœur, L'Incal), Chantal Montellier (Andy Gang), Dick Matena (La Fille du Prêcheur), Serge Clerc (Rocker!), Loustal (Cœurs de sable) ou Denis Sire (Bois Willys) n'avaient conquis que la frange la plus élitiste du public rock.


Les Editions du Fromage devenues Echo Des Savanes sous le contrôle d'Albin Michel prennent la tête du peloton en optant pour des albums affriolants aux allures luxueuses, l'érotisme gothique d'Alex Varenne (Erma Jaguar), Martin Veyron (L'Amour Propre) et son arrogant Bernard Lermite, La Survivante de Paul Gillon, Torpedo de Berthet, Le Déclic de Manara qui vire phénomène de société tout comme Vuillemin et ses sales blagues récupérées par canal plus, Les 110 Pillules de Magnus (mais aussi Necron), Pauvres mais Fiers de Didier Tronchet, Léon La Terreur de Theo Van Den Boogaard, 
Squeak the mouse de Mattioli... Bizarrement, c'est le moment que le magazine choisit pour réduire sa part de bédé à la portion congrue au bénéfice de reportages potaches parfumés de  nudité aseptisée. Le crash suivra rapidement.





Les Editions Glenat font illusion un temps avec quelques séries particulièrement réussies, Eva Medusa d'Ana Mirallès qui préfigure Djinn avec bien plus de mordant, la mise en abyme Raoul Fulgurex de Tronchet, le sommet étant sans doute atteint par Les Passagers du Vent de François Bourgeon dont les six premiers volumes, parus entre 1979 et 1984, nous plongent dans le contexte colonial des dernières années de la royauté et l'esclavagisme qui va avec. Autre grosse claque avec Les Eaux de Mortelune de Patrick Cothias et Philippe Adamov même si rien ne suffit plus pour éviter l'inévitable. Comme la musique, la bande dessinée se convertit au numérique, perd son grain, l'anarchie de ses cases, se découpe en niches artistico-mes-couilles. Les éditeurs indépendants plient boutique, quelques uns sont intégrés par les institutionnels. Je me raccroche aux séries Dinosaur Bop et Je suis une Sorcière de Jean-Marie Arnon, inspirées des Cramps autant que de Jack Kirby, mais aussi excellentes soient-elles, c'est bel et bien la queue de la comète. Chacun y va de son format bien ordonné, de son génie régional subventionné, le ton (re)devient bêta, au nom de l'épure les dessins s'émancipent du détail. Une case blanche, deux coups de crayon et on s'ébahit devant tant d'audace. Et je parle même pas des scénarii nombrilistes où neuneu y va de sa petite névrose dans l'air du temps. Bouffonnerie que tout cela.


Mais, mais, attendez un peu, on ne va pas se quitter là dessus. On s'en fout de ces glaires, il reste les inamovibles, ceux que le temps n'effleure même pas. A traquer aux puces, à l'ancienne, LES INDISPENSABLES !



Qui ? Dis nous qui ! me hurlent les voix en panique sans se rendre compte que la première des réponses trône depuis plus de 15 ans en proue de ce blog : RanXerox, bordel ! Créé de toutes pièces, scénario et dessins, par l'italien Stefano Tamburini en 1978 Rank Xerox et sa dulcinée Lubna font leurs premiers carnages dans les pages des magazines transalpins Cannibale puis Frigidaire avant que la collaboration avec le dessinateur Tanino Liberatore ne leur donne l'allure définitive qu'on leur connait (et qu'une menace de procès du fabricant de photocopieur ne modifie le Rank Xerox originel en RanXerox définitif). En deux albums, Ranx à New York (1981) et Bon anniversaire Lubna (1983), le duo va retourner cul par dessus tête tout ce qui a pu se faire jusque là en matière d'outrage et d'ultra violence. Le cinéma va s'en inspirer, l'univers du rock en général (Zappa en tête qui leur fera réaliser la pochette de The Man from Utopia), Ranx sera l'aboutissement d'une logique enclenchée avec Orange Mécanique, ainsi que l'acte de naissance d'un underground gore joyeusement décérébré. Le plus incroyable étant que tout cela ait pu exister, profitant d'une faille spatio-temporelle entre la fin de la censure de Mad Max et avant celle du Déclic de Manara. Avec Ranx tout est permis, l'âge indécent de Lubna et ses copines, le lynchage en règle d'handicapé, le sexe affiché énorme et dressé de l'androïde, les shooteuses ensanglantées, rien n'est glissé sous le tapis. L'aventure prend hélas fin trop vite avec la mort par overdose de Stefano Tamburini en 1986, véritable moteur transgressif de l'affaire. Un troisième album poussif, Amen, finalisé par Alain Chabat à partir d'un scénario inabouti de Tamburini confirmera qu'il vaut mieux en rester là.
En plus de réunir les trois albums, une Intégrale (encore merci Harry Max pour le cadeau) publiée en 2010 par Glenat permet de retrouver les premiers strips dessinés par Stefano Tamburini longtemps inédits en France.






Restons au chapitre lacrymal pour évoquer Chaland, Yves de son prénom. Celui dont la disparition en 1990 d'un accident de voiture à 33 ans laisse le plus d'interrogations sur ce qu'il aurait pu devenir tant, dans son cas, le talent se mesurait à l'intelligence. Dès sa découverte par Dionnet à la fin des années 70, Chaland apparait d'un antagonisme acharné. Pensez donc, au milieu des aliens bubonneux aux couleurs fusionnelles, des tripes et du sang, de la chair opulente, du néo-réalisme plus vrai que vrai (au point de flirter avec la photo dans le cas de Claeys) voila t-y pas qu'un drôle de zigoto se met à pondre des Spirou. Adepte de la ligne claire, style que l'on croyait alors aussi enterré que les tapisseries à fleurs, Chaland va ressusciter un univers qui n'avait finalement jamais connu l'âge adulte. Car si son style graphique est d'un classique estampillé, sans ambiguïté, par la maison mère Bruxelles, l'irrévérence de son ton n'en demeure pas moins incroyablement peu consensuel. Et c'est rien de le dire. Chaland, c'est Blondin et Cirage de Jijé, le Hergé de Tintin au Congo première édition dans le texte, non content d'en retrouver le trait, il exploite à fond les manettes tout ce qui, au fil des ans, sera décrété d'un mauvais goût inacceptable. Je m'explique. Âmes sensibles s'abstenir, il faut ici autant de second degré que de bon goût. L'univers de Chaland, celui de Freddy lombard, Captivant, Adolphus Claar, Bob Fish et, plus sardonique encore, du Jeune Albert, est celui des années du racisme banalisé, des réflexions impitoyables, des mesquineries meurtrières. On meurt enfant chez Chaland, on triomphe salaud, on apothéose la crasse derrière l'élégance du trait. Le pire étant que dire tout ça est terriblement réducteur. Il faut lire Chaland, se goinfrer de ses dessins, s'esclaffer de ses dialogues. Son intégrale tient en quatre volumes dont on ressort l'esprit affuté et virevoltant, révolté aussi, un peu plus encore, par l'ineptie de nos censeurs. Chaland éveille une part de nous qu'on ne cesse de vouloir mettre sous cloche, l'impertinence.

En hommage à Jijé et Franquin Chaland aura l'occasion de signer une aventure de Spirou, Cœur d'acier, qui, trop clivante, fera reculer Dupuis qui envisagea un temps de lui confier le personnage. Cette ultime aventure sera interrompue en plein cours par l'éditeur, avant de connaître de nombreuses péripéties aboutissant en 2013 par la parution de l'intégralité des planches, enfin, chez Dupuis. A ce moment là, Chaland sera mort depuis longtemps et c'est à nous, maintenant que c'est essentiel, d'user et d'abuser de notre liberté de ton. Et laisser les cons, les bêtes et les ignares pour ce qu'ils sont. 






Toute passion à son déclic et c'est par le biais de quelques planches publiées dans le magazine Phenix que Crepax me déniaisa. Pour la première fois je voyais la bédé autrement que comme une sorte de tradition dont on hérite en même temps que des albums d'Astérix de son grand frère, et qu'on poursuit sans trop se sentir concerné. Mon oncle Hubert avait éveillé un début d'intérêt en me refilant ses Tanguy et Laverdure, mais rien de comparable au choc que je reçus en découvrant Anita.  Tantôt tendue, tantôt défaite, traits d'encre noir aux mouvances psychédéliques, violée par son écran télé l'espace d'un récit que je mettrais des années à compléter, faute d'en connaître l'auteur. Ainsi allait l'enfance avant l'encyclopédique internet, en quête d'un vague souvenir on découvrait en chemin mille autres merveilles.



Je pourrais ici tartiner cent lignes sur la bédé friponne, vous réciter tout un paragraphe sur les seins de Blanche Epiphanie, l'orpheline tourmentée de George Pichard, j'en suis fana. Mais Crepax reste à part, souvent sans grand sens autre que celui qu'on veut bien donner à des histoires cousues de motos longilignes, de cuirs, de fouet, de mini-jupes juchées tout en haut d'interminables paires de jambesson style demeure unique. Anita, Valentina, Bianca, Crepax a des perspectives lysergiques. Ailleurs, il donne trait à des classiques de la littérature et soudain Emmanuelle n'est plus un film, Histoire d'O, Dr Jekyll et Mr Hyde, La Venus à la fourrure, Justine...de quoi s'évader sans désir de retour.


Et parce que c'est jamais fini, tant que c'est pas fini, il y a Blueberry. Une trentaine d'albums (si on inclut La Jeunesse) pour une vie entière depuis la guerre de secession jusqu'aux prémices du vingtième siècle. Celle d'un déserteur, un opportuniste qui s'endurcit au fil des coups durs, demeure pacifiste dans l'âme, traverse l'agonie d'un monde, tandis qu'un autre s'éveille. Entre spaghetti et John Ford, La prisonnière du désert et Il était une fois dans l'ouest, Blueberry ouvre une voie. Devenue licence à la mort de Jean Giraud, fuyez les albums qui ne portent pas sa signature, mais ne négliger aucun des autres. Pour en saisir toute la portée, il convient de commencer par le début, Blueberry ayant la particularité de vieillir au fil de ses aventures. Ce qui en fait le personnage qui nous ressemble le plus.






L'intégrale de Blueberry se justifie, comme celle de Corto Maltesse pour d'autres que moi, mais la bédé c'est aussi des coups de cœur. Parmi ceux là, La Comtesse Rouge fantasmagorique adaptation par George Pichard du sanguinaire parcours de la Comtesse Bathory, La Femme du Magicien dessiné par Boucq sur un scénario de Charyn édité par Casterman dans la collection (A Suivre), un pur moment de grâce sublimé par des traits d'une finesse qui confine à l'irréel. Battaglia raconte Guy De Maupassant dans un registre totalement différent et tout aussi captivant, et pour en citer un de récent, parce que c'est mérité autant que rare, Little Odyssée de Fred Bernard chouette histoire crayonnée de mobylettes, d'ennui et de mauvais choix qu'on n'a pas le temps de regretter. Puis il y a le cas Loustal, pour lequel j'ai pas les mots, sinon ceux que vous avez déjà lu ailleurs. Démerdez-vous avec ça. Côté ricain, il faudra y revenir pour causer comme il se doit du Conan de John Buscema et de son Surfer d'Argent, du Iron Man de John Romita Jr (Le diable en bouteille), glorifier le trait révolutionnaire de Jack Kirby, en glisser une sur les démentiels scenarii d'Alan Moore, étonnamment le seul anglais du lot, et ses séries V pour Vendetta, Watchmen, son épatant From Hell, sans oublier The Killing Joke peut être son chef d'oeuvre et sans doute le meilleur des Batman.

Plus j'en ajoute, plus j'en oublie.


Hugo Spanky