Insidieusement la dématérialisation s'impose à moi. J'accepte la fatalité et, puisque l'avenir sera abstrait, que les problèmes de place et de finance ne seront qu'une vision de l'esprit, j'occupe mes nuits sans sommeil en traquant les mp3, 320kbps. Et de constater que mes recherches me ramènent sans cesse aux années 90, moment négligé de l'histoire où les parutions de qualité étaient pourtant aussi nombreuses qu'elles sont faméliques aujourd'hui. Moment, aussi, où la musique devient couteuse. Les pressages vinyl se raréfient, le CD flambe, le marché de l'occasion ne concerne que les décennies précédentes et il sort dix disques géniaux par semaine ! Le rock mainstream est déjà lessivé, mais le hip hop se réinvente, le trip hop, la dance, la techno fusionnent et rivalisent de créativité. Les DJ, les producteurs, les remixeurs, souvent ce sont les mêmes, ne dorment jamais. Le flot vers les bacs des disquaires est continu, sous forme de mixtapes, de maxi singles, de mini CD, de white label, de vinyl en édition limitée. Sous les voutes des caves, dans les rues blafardes, aux stations de métro, les magasins apparaissent en une nuit, ils disparaîtront de la même façon. On vivait enfin le truc en prise directe, les nouveautés rivalisaient avec les classiques qui jusque-là nous alimentaient par procuration. De là à trébucher sur Bjork, il n'y avait qu'un pas, que j'avais franchi au-delà du raisonnable. J'avais été contaminé par le clip de violently happy, comme par celui de spin spin sugar, sauf que Sneaker Pimps a foiré instantanément, là où Bjork avait tout prévu pour durer. Son album était conçu pour être débité en tranche, human behaviour, big time sensuality, venus as a boy, violently happy, des singles comme s'il en pleuvait, tous plus captivants les uns que les autres, des clips charmeurs, de l'entourloupe en veux-tu, en voilà. Le plus beau c'est que son deuxième album m'a fait le même coup et que pour patienter jusqu'au troisième, je raflais tous les bootlegs que je trouvais. J'étais fini, foutu, échec et mat, elle m'a traité comme un blanc bec, mais, quoi moi, l'aimer encore ? Des clous. Après Homogenic, j'ai mis les voiles.
Je pensais son cas réglé une bonne fois pour toute, c'était une erreur. Elle est revenue me titiller les méninges sournoisement, après trente ans de mépris réciproque. Je me suis laissé tenter, manière de faire le bilan de ce qui a collé entre nous et de ce qui nous a éloigné indiciblement. Une sorte de thérapie de couple par fichiers interposés. Debut est toujours mon favori, rien de nouveau, les remixes qui l'accompagnent sont eux-mêmes fabuleux et sans doute plus indispensables encore que l'album pour comprendre l'émulsion musicale de l'environnement qui l'a vu éclore. Là où j'ai débordé de mon cadre habituel, c'est lorsque j'ai donné sa chance à Vespertine, jusqu'ici impeccablement snobé. L'album est sorti en 2001, une époque où Bjork était devenu un gadget pour les paumés encore abonnés à canal+ dix ans après la fête. Elle était alors devenue experte pour faire les poches de son public en multipliant les parutions collectors comme une vulgaire Mylène Farmer. Je ne pouvais plus la blairer.
Les sentiments d'amoureux trahi étant de l'histoire ancienne, j'ai enfin pigé que Vespertine est un foutu bon disque. Et comme je suis de nature gloutonne en matière de discographie, j'ai téléchargé la totale, 9 giga de Bjork. Mieux, j'ai tout écouté. Les albums, les remixes, les live, les face B. C'est pas de la tarte. Globalement, j'en suis ressorti avec ce que je savais déjà, on a toujours trop attendu d'elle. D'autant que l'identité de ses collaborateurs fut d'une indéniable importance et qu'elle a rarement fait les bons choix. Une affaire d'egos ? Possibly maybe. Je me demanderai toujours ce qu'une collaboration avec Mick Jones aurait donné et pourquoi elle n'a poursuivi avec RZA ce qui avait été timidement entamé sur un EP, plutôt que de s'acoquiner avec Arca. Au lieu de quoi, Medulla me rend claustrophobe, Volta est en large partie foiré, bien que earth intruders et declare independance soient des tueries. La plupart du reste de sa production est aussi intéressant que le cours de la bourse pour un smicard. Biophilia se distingue nettement du lot et c'est à peu près tout.
Par rebond, tel Mario, j'ai atterri, si je puis dire, sur Tori Amos. Je voudrais dire ici à quel point cette nana là à un parcours qui mérite attention. Boys For Pele reste son indéboulonnable chef-d'œuvre, un disque primordial à tous les niveaux, qui ne m'a jamais lâché d'une semelle. Sauf qu'il écrase tellement tout qu'il tient à l'écart pas mal d'autres albums qui, selon les affinités de chacun tant ils sont diversement inspirés, dévarient sacrément la routine. À commencer par Night Of Hunters de 2011, un drôle de projet qui adapte au format pop des compositions de Satie, Schubert, Moussorgy, Bach, Chopin et autres joyeux drilles de la même espèce. Le résultat est si incroyable que je l'ai écouté en boucle de minuit à trois plombes du matin, jusqu'à être abasourdi par le volume assourdissant qui sortait de mon casque. Tori Amos est puissante. Ses expérimentations sur From A Choirgirl ou Silent All This Years étaient pertinentes, elles ont vieilli sans dépérir. Dans la foulée, j'ai dépoussiéré Scarlet's Walk, malgré la longueur du format CD, qui a flingué un nombre inqualifiable de disques par son remplissage imposé, il tient merveilleusement la route. Je ne sais pas ce qui pourrait pousser quiconque à écouter Tori Amos en 2026, mais si l'idée vous traverse, cédez à la tentation.
Lancé sans aucun contrôle sur la destination, je me suis enfilé du costaud en revisitant la discographie solo de John Frusciante avant de faire coup double avec les trois albums de Black Knights, son projet de producteur hip hop. Dire que la soudure fusionne est en dessous de la vérité, Frusciante a réussi à marier ses sons, ses chœurs, sa guitare, toutes ses caractéristiques avec le flow nerveux du duo de rappeurs que RZA lui avait confié. Leurs albums Medieval Chamber de 2014, The Almighty, l'année suivante, puis Excalibur en 2017 déboulonnent la casbah avec inventivité. La seule question qui me reste sur les bras est pourquoi les Red Hot Chili Peppers laissent Rick Rubin aux manettes ? Les prods de John Frusciante leur feraient cracher un album bord de falaise.
En épilogue, parce que mes insomnies ont une fin, j'ai fait turbiner les giga sur des productions RZA, fallait bien que j'en arrive à lui. Les 90's ont tourné sur le bout de son doigt comme un ballon sur celui de Magic Johnson. Les sept albums du Wu Tang Clan, la B.O de Ghost Dog (Ghost Dog!!!), ses productions pour GZA, ODB, Method Man et tout le toutim, l'oeuvre est trop fournie que je l'évoque en catimini. Je vais me contenter d'indiquer deux musiques de films, chacune en deux parties, péché de gourmandise.
D'abord Afro Samurai et Afro Samurai Resurrection qui habillent respectivement la série et le film inspiré par le manga du même nom. Les deux B.O sont des offrandes aux amateurs de RZA, il y retrouve toute la verve et la passion qui animent le meilleur de son travail. Celle du film est à se taper le cul par terre. Pour situer la chose à d'éventuels novices, le son RZA c'est l'union de Raw Power et de The Wall. Sale, mais ambitieux, luxueux, mais fracassant. Fascinant comme toute la culture qui perce à travers. Quand j'écoute RZA, je mesure à quel point New York me manque. Pas la ville en tant que telle, je n'y ai jamais foutu les pieds, je parle de l'esprit de New York, ce qu'aucun effondrement de tour, aucune saloperie de politicien ne pourra jamais abattre, parce que c'est déjà mort et enterré. Le cinéma de Tom DiCillo, les premiers films de Jim Jarmusch, ceux d'Amos Poe, les fellations de Lydia Lunch dans les pornos de Richard Kern et le son du Wu Tang Clan.
Ensuite, The Man With The Iron Fists I & II, deux films de série B réalisé par le RZA en personne. C'est le concept autour du premier film qui est le sujet du jour, le second est plus anecdotique, même si les scores de sa B.O valent largement le temps qu'on passe à les écouter. Comme rien n'est jamais simple avec le maitre du Wu Tang, je vais tacher d'être clair pour les trois qui lisent encore. Comme ça avait été le cas pour la B.O de Ghost Dog (Ghost Dog!!!!) celle de The Man With The Iron Fists existe en deux éditions distinctes, une première avec les scores et une seconde avec le Wu Tang qui pose ses flows. Le projet est maous et l'ensemble, ainsi qu'une sélection de classiques soul, a été réuni sur une édition Ultra Pak limitée à quelque chose comme 1000 exemplaires, ce qui n'est pas si mal vu que le Wu Tang a commercialisé son ultime album à un seul exemplaire ! Heureusement tout ceci se dégotte sur soulseek, sinon c'était la panade. D'autant plus que l'album est maléfique, ça cogne de partout, le son écrase les synapses et la richesse des arrangements, l'intelligence de la production, tout ce que vous voulez, est du RZA au firmament de sa grandeur. Il a même rameuté Kanye West pour le sublime white dress.
Et je vais conclure là, parce qu'arrive un moment de la nuit où le corps ne suit plus l'esprit, où les conversations de tarés sur Reddit, les engueulades avec Gemini, le martèlement de caisse claire de RZA dans les tympans, l'agressivité des flows, les synthés empoisonnés de Frusciante, le piano de Tori Amos qui rythme des violoncelles débauchés, les hurlements de Bjork, tout converge vers la zone dangereuse de la sanité d'esprit. Je vais juste ajouter que Kanye West est sans aucun doute complètement à la masse, mais il faudrait que je le sois plus encore pour ne pas revenir un de ces quatre sur sa collaboration avec Kid Cudi pour l'album Kid See Ghosts.
Hugo Spanky
The Black Knights - The Almighty produced by John Frusciante





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