lundi 25 mai 2020

PuRPLe PRoFoND


Crise du disque ou pas, rien n'empêche la commercialisation d'obscures références sur des labels dont on se demande d'où ils sortent, qui ils sont. Façade au blanchiment d'argent ? Investissements à pertes programmés pour abattements d'impôts ? Caprice de fils à papa ? Allez savoir. Peut être que les maisons d'éditions raclent tout simplement les fonds de tiroirs. En tout cas des cd cagneux, souvent live, il en sort toujours autant. Champion toutes catégories depuis 40 ans, Deep Purple. Le mec qui collectionne les versions de Smoke on the water doit avoir une sacrée piaule. Parfois, moi-même je m'y colle, pas tant pour smoke on the water que pour la déverse d'outrances saturées que Jon Lord ne manque jamais d'offrir. 



1976, Deep Purple est pire que jamais, bedonnant d'alcool, bouffi de coke, semelles archi compensées, t.shirt au nombril, moustaches baveuses, cheveux jusqu'au cul, bagouzes émeraude du diamètre d'une pièce de cinq francs, futal pattes d'éléphant moule bite. Les gars sont rétamés, sur la brèche depuis des années, des bars de Londres aux stades du monde sans transition, sans sommeil. Ils font même peur à la jeunesse, qui va rapidement décréter que s'en est trop, qu'il faut impérativement se ratiboiser les tifs et imposer une tenue codifiée. Musicalement c'est la même, ils misent tout sur le forcing, le volume est assourdissant, les titres dégueulent sur des improvisations hors piste, le chanteur peut aller se repoudrer, renverser de la binouse sur son bide et se faire sucer dans les coulisses, il a 20 bonnes minutes devant lui. C'est l'orgie. 



Phoenix Rising documente tout ça dans les grandes largeurs. Un cd plus un dvd. Sur le cd un concert à Long Beach, 8 titres en 70 minutes, ça pousse des cris de hyènes affamées à tout bout de chant, ça tabasse tant que ça peut, ça se perd dans des riffs qui sortent d'on ne sait pas où, puis ça retombe sur un qu'on connait par cœur et c'est le bonheur. C'est fabuleux, c'est fabulon. Y a même plus Blackmore, c'est l'ultime formation cheap avec le guitariste surdoué tellement ravagé par la poudre qu'il laisse les soli au clavier, lui se contente de faire du bruit en frottant ses cordes suramplifiées contre tout ce qu'il croise dans sa déambulation de funambule, son Marshall ou le pied de micro, va savoir quoi. Ça change rien, c'est du génie. La puissance sonore est démente, rien d'autre ne compte. Le dvd ajoute l'image au son sur 5 titres captés au Japon et propose surtout un documentaire comme on en rêve. Jon Lord et Glenn Hughes ont que dalle à vendre, ils sont là à confesse, façon Tony Soprano chez le Docteur Melfi. Avec une étonnante lucidité, vu le contexte. Faut pas trop leur en demander non plus, ils ont des trous dans la tête malgré toute leur bonne volonté. On voit bien qu'ils n'ont pas fait semblant de charger la mule. Le roadie qui meurt en tombant dans la cage d'ascenseur pour une histoire de dope ou de bakchich, ils n'en savent plus trop rien. C'était à Jakarta en 1975. Qui peut raconter ce qui est arrivé à une bande d'anglais dépravés, livrés à la junte d'une dictature indonésienne ? Quelques mois plus tard la nouvelle vague décrètera que vivre dangereusement c'est dire fuck à la télé anglaise... 



Dans l'ordinaire de la vie de Deep Purple, les concerts se font narines chargées de pure devant une rangée de dobermans démuselés tournée vers un public de miséreux hystériques tentés de profiter de l'occasion pour saigner à blanc du tortionnaire corrompu. Deep Purple attaque le show par Burn et advienne que pourra. Dans les coulisses des toubibs prévoyant leur collent des shoots de cortisone dans la bite, les putes s’agrippent à eux, se tapent dessus, ils en consommeront autant que possible avant le salutaire coma du petit matin. Et le jour d'après sera semblable à la veille. Bien content de tenir encore debout. Le reportage est sous titré en français pour qu'on ne rate rien, le message est simple; on savait bien qu'on faisait n'importe quoi, mais c'était une chouette façon de crever.

Hugo Spanky




vendredi 8 mai 2020

DaViD GoODiS



Il ne se passe rien dans un livre de David Goodis, ou alors pas grand chose. Surtout pas d'intrigues sinueuses, arithmétiquement irréprochables, comme sait en forger Raymond Chandler. Pas plus que l'on ne trouve dans ses pages l'american way of life de vices, d'adultères et de haine au sein duquel Jim Thompson nous accueille. David Goodis n'a ni la violence de Chester Himes, ni le sens du héros de Dashiell Hammett.
A vrai dire, David Goodis n'a même pas un sidérant talent d'écriture, il n'est pas de ceux qui épatent, il ne transcende ni le style, ni la trame, tout juste s'il se distingue par les allusions au Jazz qu'il glisse au détour d'un dialogue.
On sort d'un livre de Goodis de la même manière qu'on y est entré, hésitant,
incapable d'en faire un résumé convaincant, de savoir dans quelle combine il nous a ballotté. Illusionniste du verbe, ce sont les mots qu'il n'a pas écrit qui racontent l'histoire.

Ses personnages sont des taiseux qui parlent trop. Au mauvais moment. Invariablement aux mauvaises personnes. Doués pour se foutre dans la merde et s'y enfoncer plus encore. David Goodis n'avance aucune justification à la médiocrité de ses personnages, pas l'ombre d'une vengeance ancestrale, d'un racisme assassin, même les cocus s'en accommodent. On est témoin, un instant, de solitudes qui s'entrechoquent, profitant d'une faille dans le continuum, embarrassé d'être là, dans une intimité qui s'exprime sèchement, toute blafarde d'impudeur. Comme la cavalerie, on arrive trop tard, les corps sont froids, la passion asphyxiée. Les protagonistes errent dans l'après, titubent en attendant que sonne le glas. Ramasser les morceaux ne fait pas partie de leurs compétences. S'il ne s'encombre pas pour choisir ses mots, David Goodis sait en faire un bitume épais qu'il nous ingurgite. Il se fout de la noblesse du geste, survivre est une peine bien assez conséquente pour avoir à se soucier de dignité. 



Le casse, La lune dans le caniveau, Cauchemar, Descente aux enfers, Tirez sur le pianiste, Rue barbare pour ceux qui ont imprimé la pellicule, de bien différentes manières. Vendredi 13, La pêche aux avaros édités chez Folio en traduction Gavroche, Obsession, La blonde au coin de la rue, Retour à la vie, Cassidy's girl, référencés Rivages/Noir, envoutante collection aux couvertures hollywoodiennes à gros grains, couleurs pastel. Découvrir David Goodis à l'âge où Stephen King ne suffit plus, le relire une pile de décennies plus tard, constater que rien n'a comblé le vide. Les héros s'esquintent, la violence s'use, les vices évoluent, lui reste, avec ses histoires cagneuses, ses romances avortées, ses casses minables. Méandre pour méninges avides, Lucky Strike, gin, bourbon, Dizzy Gillespie à la radio, Lauren Bacall à l'écran, cartes postales de blondes obsessionnelles, quel foutoir ! Paumé dans une époque fictive aux repères filoutés par plus malin que soi pour fourguer du frisson à l'ennui, comme autant d'étapes vers le grand nulle part. David Goodis ne parle jamais que de nos errances.


David Goodis, dont on ne sait rien. Sinon ce qu'il livre de lui-même, soigneusement dissimulé au détour d'un chapitre. Ce fratricide dans Vendredi 13, l'a t-il envisagé ? Lui au-dessus de qui plane le frère interné pour maladie mentale, sournoise angoisse d'être pareillement frappé de schizophrénie. Rien, sinon ce que Philippe Garnier nous a ramené de Philadelphie avec son Goodis, La vie en noir et blanc, finalement pas grand chose, un bon livre dont l'auteur ne se remettra pas, auréolé qu'il fut pour une écriture qui empruntait à son modèle plus qu'il ne le voulut. De sa tombe creusée en 1967, David Goodis avait vampirisé son biographe. Ce qui est au final tout ce que l'on a besoin de savoir avant d'ouvrir un de ses bouquins ; il va nous bouloter la caboche. Ainsi va David Goodis dont on se demande aux premières pages ce qui peut bien nous avoir attiré là. 

Hugo Spanky


vendredi 1 mai 2020

HaBLa AfRica


Pour les américains, l'Afrique est un fantasme, pour les européens, elle est une voisine, pour d'autres, elle est une source. Mais aucun ne sait trop quoi en foutre. On aime l'idée de l'Afrique. On aime surtout l'idée d'aimer l'Afrique. Tout le monde est d'accord pour dire que Blues, Funk, Jazz lui sont redevables, et par extension la plupart des musiques qui en découlent. Le groove, la transe, le feeling, vous trouverez toujours un expert pour vous signer l'attestation, ça vient de Mama Africa et de personne d'autre. Et que les indiens d’Amérique aillent se faire voir ailleurs, ils ne sont pas à un pillage près. 

Et puis, attention, le rythme, la cadence, ça nous connait, y a qu'à voir bouger un chanteur de rock pour s'en assurer. Vautré dans le canapé, on sait reconnaître si c'est de la musique de danse ou pas. C'est important, la danse. Get on the good foot, malheur, avec qui voulez-vous lutter ? Le murder on the dancefloor, c'est surtout quand j'y atterris pour exposer mon déhanché. C'est quoi le disque africain qui s'est le mieux écoulé dans les rayons de nos supermarchés ? C'est lequel de nos rockers qui a utilisé des musiciens africains ? Et pour en faire quoi ? Damon Albarn ? Tony Allen vient de calancher, paix à son âme, le gugusse de Blur l'avait replacé sur l'échiquier avec The Good, the Bad & the Queen, sauf que ma grand mère aurait pu jouer les percussions sur ce disque. 


Tout ça pour en arriver à Carlos Santana et Rick Rubin dans un studio avec l'Afrique pour concept. Rick Rubin, c'est pas difficile à constater, quand il fraie avec les anciens, il se fait bouffer tout cru par ses fantasmes d'adolescent. Avec AC/DC, il tente de refaire Whole lotta rosie, War pigs avec Black Sabbath, sauf que ces braves gens ne savent plus comment ils s'y étaient pris la première fois. On s'emmerde à l'autre bout de la chaine. Alors il allait faire quoi avec Carlos Santana ? D'autant que notre homme ne l'avait pas attendu pour réveiller la foudre en regroupant sa troupe originelle pour l'incandescent Santana IV paru en 2016. Ben, merde alors, voila que Rick Rubin allait devoir se coltiner une idée originale ou périr. Va pour l'Afrique. Et le dépaysement est réel, non pas que Carlos ait changé quoi que ce soit à son jeu, pas plus qu'il n'a sacrifié sa moustache. Le défi étant de sonner un minimum de la brousse, il a rameuté Buika. Et vous allez me dire, c'est qui celui là ? Le frère de King Sunny Ade ? Un Fela de contrebande ? Ok, on y verra plus clair quand je vous aurais dit que son blase complet est Maria Conception Buika. Il est comme ça Carlos, pour faire cainfre, il prend une espagnole, chanteuse de flamenco. Le plus beau, c'est que ça marche plein pot.
La nana a un timbre à coller de l'urticaire à n'importe quel afrikaner nostalgique du temps béni des colonies, Africa Speaks est son disque à elle aussi. Elle a du corps, de l'âme, elle ne retient aucun coups, elle signe les textes, compose ses mélodies, vous serez charmés ou révulsés. Concha Buika, je peux chambrer tant que je veux, même si à une exception près tout le disque est chanté en espagnol, elle incarne l'idée qu'on se fait d'une chanteuse africaine, et pour cause. Si elle est née à Palma de Majorque, c'est de parents équato-guinéens ayant fui la dictature et le génocide qui va avec. Ce qu'elle a enregistré avant ce disque, j'en sais rien, il se peut que ça soit bien, j'irai sans doute vérifier.




Là où souvent le bât blesse avec nos braves héros des lointaines sixties, c'est au rayon compositions. Il suffit de se pencher sur ce que des cadors comme Pete Townshend ou la paire Jagger/Richards en sont réduit à enregistrer pour s'en convaincre, torcher un bon morceau est un savoir qui se perd. C'est la seconde surprise d'Africa Speaks, Santana a mis la main à la pâte en s'appuyant sur du solide. En faisant tourner en boucle dans le studio une playlist puisée dans ses disques africains de référence, Carlos a pioché ici un tempo, une tournerie hypnotique, là un changement d'accords, ailleurs une ligne de basse et le groupe imprégné de ce feeling s'est mis à jouer, live. Barra barra de Rachid Taha et Steve Hillage sert de base à Los invisibles, le flagrant single du disque, pour le coup je ne pige pas qu'il n'ait pas cartonné plus que ça celui ci, c'est une tuerie. Breaking down the door avec son accordéon et son trombone puise dans le Abatina de Calypso Rose et Manu Chao, Luna hechicera est une collaboration avec le sénégalais Ismaël Lo, Candombe cumbele s'appuie sur le Agboho du nigérien Easy Kabaka Brown, figure méconnue de l'AfroBeat des 70's. Tout ceci plane à haute altitude et atteint l'hyper espace avec deux titres, un quart d'heure de musique à eux deux, Yo me lo merezco inspiré de Jay U Xperience, AfroBeat nigérien là aussi, et le sidérant Blue skies cosigné par Mike Odumosu, ancien bassiste d'Osibisa, sur lequel Laura Mvula vient mêler sa voix à celle de Buika sans parvenir à arracher la part du lion à Carlos lui-même. Deux titres mouvants, jouant sur les nuances de teinte, sur les atmosphères, la tension et la relâche. Africa Speaks est un fichu disque. 


Et Carlos Santana dans tout ça ? Pfff, oubliez la question. Il sonne sale et puissant comme on l'aime, camouflé dans le mix, en embuscade derrière le Hammond, en rafale entre les percussions, Carlos est inspiré. Rick Rubin a épuré la donne, deux guitares, basse, batterie, le Hammond et un percu, et c'est marre, pas de synthé, pas de section de cuivres, pas d'électronique, ni flute, ni tapis volant, blam, ça tranche dans le lard. Bernie Grundman a réalisé le mastering, du coup on est exempt de cette foutue compression dont le producteur s'était fait le triste champion. Pas de ça ici. On ne compresse pas Carlos Santana. Faut pas déconner.

Hugo Spanky


dimanche 12 avril 2020

DaDa diDoOda



Collages, montages, découpages, détournements, écriture automatique, faisant feu de tous les absurdes, Dada à cent ans. Dans un monde entre deux guerres, pensé, organisé, où chacun marche au pas. Dans une atmosphère d'industrialisation galopante qui trace les contours de ses méfaits à venir, Dada leva le voile sur notre part de folie, cet impossible dont s'abreuvent les libertés. Opprimé sitôt exprimé, premier mouvement à recycler l'existant au mépris de son sens originel. 


Peut être parce qu'il n'a pas produit d’œuvres emblématiques, Dada s'est vu partiellement occulté par les mouvements qui s'en sont inspirés, surréaliste, situationniste, punk. L’opacité de ses textes fondateurs, dont on trouve trace dans Courrier Dada, livre de Raoul Haussmann édité chez nous par Allia, n'arrange surement rien à ses difficultés de transmission.
Dada demande un effort, il ne se contemple pas, il se devine, il ne dicte pas, il suggère. En cet instant même je trahis Dada, puisque écrire sur Dada n'est pas Dada si ce n'est pas écrit en Dada. J'utilise des règles de logique, d'association de mots, de grammaire, de conjugaison, autant de choses auxquelles mon esprit a été soumis par assimilation. Je devrais découper ce foutu texte en morceaux, laisser la lame trancher au cœur des mots, jeter tout le bordel en l'air et que le hasard lui donne forme. Cela n'aurait peut être ni queue ni tête, peut être même que ce qui en sortirait serait le contraire de ce que je voulais dire, nous serions face à des idées venues de nulle part, déconcertés par des pensées qui ne sont pas les nôtres, qui n'auront, allez savoir, jamais été exprimées jusque là. Nous serions dans l'incompréhension. Obligés d'inventer de nouveaux chemins pour des dialectes hors gps. Le vertige de celui qui s'est perdu. Nous serions complétement Dada.


Dada est un mouvement par accident. Aucun de ses protagonistes ne souhaitant en partager le mérite, il est conflit d'égo. Chacun d'eux se proclame seul et unique Dada, désigne les autres, qui en font autant, comme étant au mieux des surréalistes, au pire des charlatans. Dada rend Dada. Et de se proclamer anti-Dada ceux qui se veulent les vrais Dada, puisque ainsi seulement ils se distinguent des Dada qui ne le sont que parce qu'ils le proclament. On le voit, l'affaire n'est pas mince. 


De Suisse, d'Allemagne, de France, de New York, Dada observe avec un esprit anarchique la mise en place du nouvel ordre mondial, il se veut grain de sable zinzin dans le rouage. Coup de ciseaux dans le discours. Fenêtre sur le désordre. Dada n'a pas de principe, ne se projette pas dans un hypothétique avenir, ne cherche pas à bâtir une enclave, une pensée, une église. Dada n'est pas franc maçon. Dada veut détruire par overdose de négativité, il rejette l'idéal commun, vomit la pensée unique.



Depuis le Cabaret Voltaire à Zurich, Hugo Ball, Emmy Hennings, Marcel Janco, Tristan Tzara, depuis New York, Berlin et Paris, Man Ray, MarceL Duchamp, Hannah Höch, Max Ernst, Francis Picabia, Richard Huelsenbeck, André Breton, Raoul Haussmann, d'autres encore, fuient la postérité, revendiquent l'éphémère. Demain n'est pas. L'art est mort. Le scandale est vie. Dada est un souffle perfide. Une étincelle sans oxygène. Plus tard, on proclamera no future, do it yourself, destroy, slogans derrière lesquels vont se ranger tout ceux qui n'en comprendront ni le sens, ni la portée, ni l'origine. La nécessité lâche qui caractérise l'humain et son besoin d'ordre, d'uniformité, de simultanéité est le pire ennemi de Dada. C'est hélas ainsi qu'il sera transmis, l'insaisissable mis en bocal, l'éphémère momifié en musée. Pour que le con contemple, oublie d'inventer, de prendre part. D'être Dada.


Hugo Spanky





lundi 23 mars 2020

FRaNCis FoRD CoPPoLa ► The GoDFaTHeR



Par chance, j'ai passé nos dernières semaines d'insouciance à rafler avec un intarissable appétit tout ce qui passait à ma portée en matière de coffrets d'opéra. Madame Butterfly, Lulu, l'incomparable Turandot, Rigoletto, Don Giovanni, Pagliacci et son double Cavalleria Rusticana. Et d'autres, plein d'autres. Qui depuis le début du confinement occupent une grande partie de mes journées. Mes autres occupations étant la lecture d'une biographie minutieuse consacrée à Maria Callas et la publication de mes pensées les plus hautement philosophiques sur les réseaux sociaux, tout en tachant d'éviter la sinistrose des complotistes, le défaitisme des vains. A ce seuil de l'humanité, ce n'est pas une mince affaire de garder son cool intact.


Et puis, il y a des moments où l'avenir de l'espèce me désintéresse. Il est temps alors de rejoindre Milady et de nous plonger dans cet isolement que seul peut conférer un film qui nous happe, substitue une émotion commune à celles divergentes qui nous animent d'ordinaire au grès des humeurs. Un film qui prend possession de nos sens jusqu'à nous faire oublier nous-mêmes. Aux grands moments, les grands hommes, Francis Ford Coppola ne pouvait qu'être désigné en pareil instant. On a commencé vendredi par Le Parrain, premier du nom. Classique instantané, lien intangible entre l'ancien monde et le nouvel hollywood. Coppola file une gifle au cinéma, sublime tout ce qui a été filmé jusqu'alors, cumule des qualités que l'on estimait insurpassables chez l'un et l'autre. Beauté des tableaux, perfection des cadrages, sobriété, scénario inattaquable, quoi dire sur ce film qui n'a déjà été dit ? Signons pour un chef d’œuvre et redoutons la suite, puisque suite il y a.


Samedi, au réveil, à sec, à froid, Le Parrain 2, en VO comme il se doit. Là encore je ne vais pas en faire des caisses, il surpasse le premier volet. Chaque centimètre de pellicule est source d'éblouissement. Montage de haute voltige, Coppola maitrise son sujet jusqu'au plus infime détail. C'est bien simple il parvient à retenir Robert De Niro de cabotiner, jamais il n'a aussi bien joué. Al Pacino tient son rang, crâne et imperturbable. Robert Duvall est impérial. Robert Duvall est toujours impérial. Putain d'acteur celui là, surement pas reconnu à sa juste valeur, contemporain d'une époque qui primait la surenchère d'expressivité, se pâmait devant Jack Nicholson, Joe Pesci, alors que lui interprètait du coin du cil, n'usant que de subtilité et d'aisance. Démerdez vous pour mettre la main sur Assassination Tango, l'une de ses rares réalisations. Un tueur new-yorkais en fin de parcours, amateur de tango et désillusionné, embarqué dans une ultime danse quelque part en Argentine. Robert Duvall est grand.


Dimanche, fin d'après midi, dans une apesanteur de silence, j'enclenche Le Parrain 3. Le Vatican, la finance, la famille. Dieu, l'argent et les hommes. Cocktail nitroglycérine. Embrouille in spiritum sanctum. Qui baise qui ? La construction de l'intrigue est infernale, là où les deux premiers volets reposaient sur la force des protagonistes, celui ci fonctionne sur leurs faiblesses. Miracle d'intelligence. Al Pacino est transcendé par ce rôle à bout de souffle, à bout de vie, d'homme saccagé par des choix qu'il n'a jamais eu, écrasé par la fonction, le devoir. Un soldat. Sans joie, qui ne sait plus qui il est, qui a commencé, quelle est la mission. Depuis longtemps déjà, l'amour lui a faussé compagnie. On connait la chanson, Coppola en fait une danse macabre, une partition de mort.


Le nœud coulant se fait plus présent tandis que l'on oublie la nuit qui tombe derrière la fenêtre, si loin de notre canapé nos esprits ont rejoint l'écran. On tremble, on vibre. D'où viendra le coup fatal ? De cette sœur, âme sombre qui proclame son pardon avec des yeux à vous glacer le sang ? De ce neveu qui semble sa chose et que l'amour qu'il porte à sa cousine trouble comme une eau marécageuse ? L'amour comme une malédiction, interdit suprême dans un univers dépourvu de sentiment. Incestueux, adultère, éternel, l'amour rend faible les puissants. Perce le cœur des survivants. 


La dernière heure du film est irrespirable tandis que se met en place l'au delà. Au delà de la confession, au delà l'impossible rédemption, le néant. Absolu néant. Les images sont des peintures de maitre, des tarots. Un pendu. Le mouvement de la caméra est imperceptible, son œil triche, ment, ne dévoile rien. Le drame s'immisce dans l'esprit par suggestivité subliminale. La musique s'installe sans que le rideau ne se lève. Le sort n'a pas encore désigné ses choix. Cavalleria Rusticana, l'opéra encore. Sur scène se joue la même tragédie, amour, trahison, lame de couteau, vengeance. Le bruit sourd des corps qui tombent à terre. La Sicile. Des larmes, du vin et des croix. Eli Wallach, la gourmandise, Al Pacino, l'orgueil, Andy Garcia, la colère, Talia Shire, l'envie, le Vatican, l'avarice. Quelle pureté pourrait résister à cet étau de damnés ?


Le Parrain 3 nous a laissé exsangues et en pleurs, charcutés comme à l’abattoir, témoin de la tragédie humaine portée à son expression la plus dévastatrice. Francis Ford Coppola use de la beauté pour décrire l'indicible horreur et il y parvient avec maestria. Sans tape à l’œil, sans bruit, presque sans cri. Sans aucune forme de pitié.

Hugo Spanky


vendredi 28 février 2020

VaSlav NiJiNSKi



Le parcours de Nijinski en tant qu'homme est un labyrinthe, là où sa démarche artistique fut au contraire d'épurer la danse jusqu'à ce que du mouvement, il ne reste qu'une ligne. Nijinski travailla sur la fluidité de l'expression, ne conservant que l'essence du geste. Quand il apparait dans le paysage, la danse est cadenassée, le hasard n'a pas lieu d'être, l'improvisation est un crime. Le plaisir un péché. Les ballerines  règnent sur le corps de ballet d'où aucune individualité ne doit dépasser. Les hommes y sont au mieux des porteurs, au pire d'inexpressifs faire-valoir. Nijinski révolutionne son art, pulvérise des siècles de traditions, il trace une connexion directe entre l'émotion et le corps. Ensuite, il devient fou.
Traumatisé par la guerre, qu'il passe en Hongrie, prisonnier à demeure, son esprit fertile et incontrôlé, bâti sur un terrain familial instable, l'assène d'images du front. Charniers, corps engraissant les rats dans les tranchées. Cut, rembobine et recommence. Nijinski culpabilise d'avoir été homosexuel, c'est contre la volonté de Dieu. Nijinski ne culpabilise pas d'avoir été homosexuel, c'est Dieu qui l'a fait ainsi. Nijinski aime les hommes. Il aime aussi les femmes. Nijinski aime parce qu'il aime l'amour. Il est amour. Faut pas le faire chier pour autant. Nijinski balance sa femme dans les escaliers. Ce n'était pas méchant, la preuve elle n'a rien eu.


Nijinski invente la danse. Pas juste la danse moderne, la danse. Les dos qui se brisent, les nuques à l'équerre, la symétrie des mains, s'affranchir du tempo, que sais-je ? C'est lui. Il se fait virer des ballets russes pour s'être produit devant la haute bourgeoisie sans cache sexe sous son collant. Nijinski n'a pas honte de son corps. Sa bite fait partie de son corps. Il refuse de porter un cache sexe, il est sur scène pour se montrer. A nu. Il est le faune. Il bondit, traverse la scène dans les airs, la foule crie sorcellerie ! L'intimité des femmes s'ouvre en corolle. Nijinski danse.


Cocteau lui écrit Le dieu bleu, Picasso peint ses décors, Rodin le sculpte, Debussy, Strauss, Ravel brodent les partitions, Michel Fokine imagine les figures les plus folles des ballets russes, Nijinski les sublime toutes. Il rencontre Stravinsky ; L'oiseau de feu, Petrouchka, Le sacre du printemps. Huées, scandale, rejet. Il danse l'impossible à danser, devient son propre chorégraphe. Paris, Londres, New York, Buenos Aires, Nijinski superstar bouscule les mentalités, dézingue les barrières de la bienséance. De spectacle que l'on admire avec retenue, la danse devient vecteur de sentiments partagés. 
La violence qu'il impose à son corps, la vérité crue qu'il expose aux spectateurs, de tout cela il ne reste rien. La musique survit par les partitions, l'écriture par le livre, la danse ne dure que l'espace d'un mouvement. Nijinski est né en 1889, mort en 1950, enterré à Montmartre. Il danse en public pour la dernière fois en 1919, devant un parterre de quelques dizaines de personnes, venues dans un hall d’hôtel participer à une œuvre de charité. Nijinski s'assied face à eux, sur une chaise retournée, les mains sur le dossier, ses yeux dans les leurs, il scrute l'invisible durant de longues minutes. Une demi heure de longues minutes. Immobile. Seconde compte triple. Puis il se lance, dans le vide. Il improvise la guerre, incarne les corps qui souffrent, meurent, pire, se mutilent et survivent. Il contorsionne ses muscles, pousse ses articulations à la limite de la rupture. Il incarne. Matérialise l'indicible. Nijinski épouse Dieu. Dieu est mouvement. Certains voudraient se lever, outrés par le désordre furieux de son corps, partir. N'avoir jamais vu ça. La guerre. Les rats rassasiés dans les tranchées. Les seuls a n'avoir jamais connu la faim. De 14 à 18.
Personne ne parviendra à bouger le moindre muscle. Tétanisés de corps et d'esprit. Nijinski descend de scène et se rend au sanatorium, il passera les trente dernières années de sa vie interné.



Quelques jours avant son ultime danse, des jours longs comme des semaines, Nijinski écrit un journal. 4 cahiers. Vie. Mort. Des titres simples, comme rien d'autre ne l'est. Autopsie d'un schizophrène par lui-même. Le 4éme cahier est fait d'annotations, de chorégraphies, de dessins et poèmes. Nijinski dessine des cercles. Les trois autres sont édités en intégralité pour la première fois en 1995, après n'avoir été jusque là disponibles qu'en version expurgée, remodelés par Romola, sa femme, effrayée par le violent désordre des mots qui traduit celui de la raison. Par l'absence totale de filtre. Personne ne sortira d'ici indemne. Lire Nijinski est fascinant, tout autant éprouvant. En contradiction permanente ses associations d'idées nouent des phrases vertigineuses, le raffut des mots sur le papier trouble et impacte le lecteur, témoin des derniers soubresauts d'une pensée qui se désagrège. 
En 1939, Serge Lifar, qui lui succéda au sein des ballets russes, rend visite à son maitre à danser, animé du mince espoir d'éclaircir les limbes en exécutant pour lui les mouvements du Spectre de la rose, vestiges du temps de la splendeur. Engoncé dans son costard, Nijinski observe, se meut mal assuré en miroir des gestes du danseur. Soudain foudroyé, il échappe à sa torpeur, se cabre, bondit dans les airs. Le faune reste indompté. Jean Manzon, photographe de Paris Match, immortalise l'éclair.




Bronislava Nijinska, sœur de Nijinski, a perpétué le mouvement. Elle a dansé pour ce frère en camisole. A transmis ses innovations aux prétendants. Elle est belle Bronia, pose pour Man Ray. Ses mémoires seront peut être un jour rééditées. Celles de Romola se trouvent en papiers jaunies. Cahiers de Nijinski, version intégrale, Actes Sud, est toujours distribué et se déniche sans trop de péripéties sur le marché de l'occasion. Les livres sont tout ce qui peut encore nous relier à Nijinski. Il existe quelques secondes de pellicule détraquée, des gravures, des photos, rares, équivoques. Il existe des costumes de scènes désespérément vides. Nijinski s'est volatilisé.
Nombreux se sont irrigués à sa radicalité désaxée pour nous épater d'audaces dont on ignorait la source. Mais plus personne ne vit, parmi ceux qui ont vu danser Nijinski. Il les a tous tué. Ensuite il est devenu fou.


Hugo Spanky