mercredi 29 mai 2019

FanTOMeS DaNS La BRuMe


Le monde étant obnubilé par les morts, j'ai opté pour les zombies. Métal a-gogo, nuance noire sur ton noir. Je m'injecte des symphonies de saturation, flux et reflux sur ma peau brulée qu'un océan de limailles dépèce avec joie. Ghost Bath, Gaahls Wyrd, ces mecs sont les Pharoah Sanders d'aujourd'hui, même goût pour les imprécations zarbies, les litanies païennes. Et Burzum fait déjà partie de l'histoire.

Moonlover est l'album le plus abordable du lot, pas facile pour autant, il offre néanmoins des repères. Ghost Bath est un groupe américain, d'où une esthétique presque classique. Les guitares sont claires, la batterie alterne différentes fondations, le disque est construit en partant du tumulte jusqu'à atteindre une pureté ascétique. Moonlover pourrait être une impeccable musique de film, pas d'horreur, non, aucun de ces trois là n'utilise les clichés, pas de grosses voix gutturale. D'ailleurs, l'album de Ghost Bath est à quelques hurlements près quasiment instrumental, c'est de guitare qu'il est question ici. Mais là encore, pas de cliché, pas de branlette virtuose, d’acrobaties tape à l’œil, ici tout est au bénéfice de l'ambiance. En fait, ce n'est pas tant une parfaite musique de film qu'un film en lui-même. Moonlover date de 2015, le groupe n'a jamais fait mieux et aucun autre n'a approché une telle perfection dans ce registre. Parfait pour une initiation en douceur.


L'album de Gaahls Wyrd sort lui à la fin de ce mois, en guise de promotion il a été publié sur youtube, ce qui nous change des Tidal à abonnement tarifé, des Spotify à publicités intrusives et autres rackets dont le web se fait spécialiste. GastiR/Ghost Invited n'est pas une sinécure, autant le disque de Ghost Bath est limpide, autant celui ci est austère. Gaahl est un personnage hors norme dans le monde du Black Métal norvégien, homosexuel assumé, réfractaire aux préjugés sectaires, il flingue ses différentes formations sans laisser aucune chance à la routine. Après des débuts avec Trelldom, un album ravageur (et ravagé) avec Gaahlskagg (Eternal Funeral), un putsch chez Gorgoroth, une collaboration avec Wardruna, quelques séjours en prison et un excellent album avec God Seed (I Begin), GastiR/Ghost Invited est son projet le plus personnel, ainsi que le disque le plus excitant du moment, le plus créatif aussi, satellite de deux mondes, cold wave et métal extrême. On est ici à des années lumières de la simple collection de chansons. On est ailleurs.


GastiR/Ghost Invited est une odyssée qui n'invite pas au voyage, il faut s'accrocher au crin de la bête, son galop vers la falaise est solitaire et déterminé. La première écoute est semblable à celle du premier Motörhead, du premier Clash ou du Kill 'em All de Metallica en leurs temps, on est rejeté par la furie, sidéré par l'intention, on s'agrippe à l'émergence d'une mélodie qui s'extirpe du magma et nous projette vers une autre qu'un riff dessine dans la brume. Puis comme sur un dessin du Conan de John Buscema, la citadelle s'impose, glaciale et écrasante dans l'ombre mouvante, elle ne ressemble à aucune autre.
Écouter Gaahls Wyrd remémore ce qui nous a attiré vers la musique, bien avant d'accepter l'idée de la consommer entre les pâtes et le riz. Son disque ne cible personne, il est une expression personnelle qui peut être concernera quelques défricheurs de ronces, serpe en main, acceptant l'idée que la musique se mérite, que non, définitivement non, elle ne se limite pas aux saveurs fades des plats réchauffés affichés au menu des magazines. Carving the voices, Veiztu hve, The speech and the self, From the spear, Within the voice of existence délimitent un disque aux contours flous, de ceux dont on ne sait pas trop pourquoi on s'y frotte, avant d'en devenir addict.



De ces trois là, Burzum est la base, créateur du genre il en est aussi celui qui en a exprimé la vision la plus extrême, je ne parle pas de décibels, ni de déluge de distorsion, pas seulement du moins. Burzum est le plus cru, le plus dépouillé de tous, le plus taré aussi. Et sans doute le seul authentique génie. Varg Vikernes, membre unique de Burzum, grave les fondements de son œuvre au noir, sidérant de radicalité, entre ses 18 ans et ses 20 ans, multi-instrumentiste imaginatif aux claviers, furieux à la guitare, c'est encore à la batterie qu'il m'éclate le plus, son travail tout en nuances sur le titre Det som engang var, qui bien entendu ne se trouve pas sur l'album du même nom mais sur Hvis Lyset Tar Oss, est à hurler de bonheur (ce qui peut, certes, paraître déplacé). En quatre albums, chacun meilleur que le précédent, Burzum/Aske, Det Som Engang Var, Hvis Lyset Tar Oss, Filisofem, tous enregistrés avant son incarcération, Varg Vikernes fait cohabiter agressivité lépreuse et apaisement post-mortem avec un sens de l'épopée lyrique associé à un minimalisme gangréné. Il semble ne recevoir l'influence de rien, ni personne. Sa musique, mille fois dupliquée depuis, est alors un territoire vierge qu'il modèle à son humeur. Les voix sont hurlées avec un casque en guise de micro, les guitares sont amplifiées par ce qui se fait de pire en matière d'ampli et le résultat est magnifique, des mélodies cristallines sur fond de tronçonneuse. Au milieu des déflagrations, il impose des fleuves d'apesanteur synthétique sur des albums qu'aucune étiquette ne saurait définir. Disons que Burzum est au Métal ce que les Cramps de Songs The Lord Taugh Us furent au Rockabilly. La fascination morbide passe à l'étape supérieure, celle de l'implication, le jeu reste le même, perturber les sens, dérégler la perception du réel, faire chier le monde.
Décrire l'ensemble demanderait des mots qui desserviraient le sujet, trop souvent la musique sert de prétexte à intellectualiser ce qui n'est que manifestation primaire d'instincts qui le sont tout autant. Vous posez Dunkelheit sous le diamant ou restez dans vos certitudes, après tout qu'est ce que ça change ? Qui en a quelque chose à foutre ? Depuis trop longtemps le Rock vise le consensus, aligne les disques prévisibles comme des plans d'épargne, en voila quelques uns qui n'ont pas peur de renverser la poubelle, vivre leur marginalité sans se soucier de convertir les foules. Après tout, les lois n'existent que pour ceux qui s'y soumettent.


Hugo Spanky


jeudi 2 mai 2019

RaNX SauCe SaMOuRaï


Je Hais le printemps, la faute aux pollens ? Ouais y'ad'ça, la connerie humaine, surtout !!
"C'est beau, c'est le renouveau de la vie", renouveau mon cul ouais !!


En moins de deux mois, Ranking Roger, Chef Toaster de The English Beat, un sourire, une énergie, une envie d'vivre, un type qu'était aussi généreux qu'souriant. Certain'ment c'que Birmingham a offert de mieux à l'humanité. Didier "Beubeu" Banon, batteur infernal des non moins infernaux OTH, avec Trust ce qui se rapproche le plus pour moi d'un groupe de Rock, made in france, pas de Punk, Rockab ou quoi qu'ce soit non, un groupe de Rock, desperados pétillants, cracheurs de décibels, gouffre d'énergie et en plus la preuve qu'on peut très bien faire de la zizic loin de Paris. Avec juste quelques flyers posés là, à la boulangerie du coin, une salle entière et surchauffée était de suite prête à sauter partout. Même si je me régale de nombre de groupe d’ici, de La Souris à IAM, OTH avait une tite place, bien à eux, sûr’ment accrochée à l’histoire qui va avec. 

Dick Rivers, pas vraiment écouté, jamais été fan, juste rencontré une fois sur un p’tit marché dans une p’tite ville pas loin de Montauban, On d’vrait jamais quitter Montauban, charmant bonhomme qui prenait l’temps d’faire son marché, papoter avec ses commerçants, échanger quelques bon mots avé les papés du coin, météo ou prix des c’rises au kilo. En tout cas un type qu’a fait sa vie et sa carrière en homme tranquille, sans chercher à s’faire plus que ça remarquer, un Artisan du Rock’n’Roll, j’ai du respect pour ça. 


Jean Pierre Marielle, Monsieur Jean Pierre Marielle, une voix, une élégance, un des rares loulous qui pouvait s’enorgueillir de porter la moustache sans passer pour un cave ! Une tranche d’histoire, du cinéma, de la vie, de l’art de vivre, partager avec les copains tous ces bons moments, sans se prendre au sérieux lui non plus. Ce qu’on fait est sérieux, important, nous, v’là l’histoire, on fait qu’passer ! 


Et là, Anémone, Madame, elle aussi essuyée du tableau, une des trop rares à sauver de cette troupe du Splendid, pour moi en tout cas. Personne entière et elle aussi, pas trop embarrassée de fausses manières, semblant, aimez-moi, aimez-moi !
Voyez, pour l’côté renouveau d’la vie, y’aurait comme à r’dire !! 



Chaque semaine n’est qu’une réédite de la précédente, tu t’lèves et va bosser pour des cons qui pigent que dalle à c’que tu fais. Nid d’cons qui pestent en lousdé et rigolent à pleine bouche avec leur chef cinq minutes après, surtout êt’ bien avec sa hiérarchie, gentils clébards ! Ça peste et ça révolutionne au rythme de BFM, ça gilet jaunise aux ronds-points en siglant les arrhes pour leurs prochains congés, hiver comme été.
Comble de l’horreur, j’apprends que là-bas, côté espagnol, des vox qui ne feront jamais parti de la Ranks Team, se sont vu offrir une tranche du pouvoir. 
D’où qu’y s’croivent ?
V’là pas qu’le nom du Ranx ze Vox devrait s’voir accolé à ces cons d’nazis, Jamais !

Le résultat de plusieurs décennies à s’tripoter la nouille entre « gens biens », ceux qui ne parlent qu’avec ceux qui s’ront toujours d’accord avec, les faiseurs de phrases qui pensent « que ceux qui votent populiste, ne sont rien », bien assis dans leurs certitudes que  tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont forcément des cons, vois la gueule de l’élite, un banc d’taupe qu’est jamais monté au casse-pipe !
C’est à cette bande de mou du truc qu’on doit de voir, et à travers toute l’europe, les nazis grappigner, doucement mais surement, le pouvoir. Sans faire trop de bruit, utilisant le vide que laissent tous ces grands penseurs, utilisant la misère, la peur, pour arriver à leur but. Moi-même je trouvais plutôt pas mal tout ce populo qui d’un pet se levait, se réunissait. Mon seul doute c’est d’où s’à v’nait, qui le premier a proposer de se réunir et de manifester ? J’aime pas quand j’sais pas ! Au fil des images, des déclarations, des manipulations, j’suis vach’ment moins sûr, ou plutôt si, à qui rapporte l’action ? Certain’ment pas aux types moyens qu’essayent de vivre, juste mener sa vie.

 

Le printemps c’est aussi la saison des élections, et quand tu t’intéresses un tant soit peu à toutes ces vilainies, c’est pas trop compliqué de voir ce qui s’trame. De là à se permettre d’utiliser une partie du nom d’un des trésors de l’information la plus tintamarre que le net propose, je dis Non ! De toutes ces années d’élucubrations et aut’ délires en tout genre, on a toujours glorieus’ment assumés not’ image de réac gaucho, anarcho bordéliques vieille école, on est même d’accord pour ne pas l’être plus souvent qu’c’est nécessaire mais jamais, comme dans l’verbe jamais, aucune merdouille de nazi n’utilisera tout ou partie du glorieux nom de Ranx Ze Vox pour faire leur propagande de merde.  


Au nom des Hieramentegi, Yallah, Barahoud, Grunjawoët et l’intégrale de la piraterie à marée basse et des fouteurs de boucan musicophages aux oreilles sensib’, tant qu’on s’ra là, et au nom de ceux qui sont partis, ceux cités plus haut comme ceux dont on a jamais causés, jamais la vermine nazi n’aura de place, on peut en faire le serment, jusqu’au dernier bonhomme, la dernière note, la furie et la foi, on écrira, net comme le tranchant du katana, Ranks Team en mode Samouraï ! On cause musique, on cause bonne bouffe, on cause ciné comme football ou rugby, on cause Famille. On est capable d’aligner des monceaux de conneries. On cause partage, engueulos et repartage, la vie. Jamais aucune idées d’élites, de j’ai plus de droits que toi, tant en musique qu’en vidange de carafons, n’ont et n’auront jamais de place sur cette page, c’est pour ça qu’c’est Ranx ze Vox et pas une chronique de sport, musique ou façonnage de cannellonis ou de d’appâts pour la pêche aux coquillettes.
La Musique, les Cannellonis et les grands Crus, on les partage, et avec un putain d’plaisir, et comme le dit l’proverb, en Mai ne fais que c’qui t’plait, comme le reste de l’année quoi !! 

7red 


lundi 15 avril 2019

HuGe iN FRaNCe


Depuis quelques années maintenant, Gad Elmaleh tente patiemment de vivre son rêve américain. On l'a ainsi vu adapter avec réussite le Saturday Night Live sur M6, puis apparaître dans la série de Woody Allen, Crisis in six scenes, le tout dans une logique d'intégration du milieu de l'humour juif new-yorkais, notamment chaperonné par Jerry Seinfeld. Mal connu par ici, Seinfeld est pourtant le mètre-étalon du comique à la française tel qu'il a été façonné par le Jamel Comedy Club. Les diffusions en France du Tonight Show de Jimmy Fallon, qui se conclut régulièrement par un stand up, et du SNL ont bâti un pont avec New York que Gad Elmaleh nous propose dorénavant de franchir en sens inverse.

Avec sa série de huit épisodes réalisée en Amérique avec des moyens et un cahier des charges correspondants aux critères de là bas et diffusée sur Netflix depuis quelques jours, Gad (c'est son blaze ricain) tente la grande aventure sans trimballer de complexes, utilisant les nuances pas toujours subtiles qui séparent notre continent de celui de nos rêves de mômes pour nous raconter une histoire qui ressemble beaucoup à la sienne.


Petit résumé de l'affaire, Gad énorme vedette en France (grosso merdo le titre de la série) débarque en conquérant sur le sol de L.A bien décidé à renouer avec son fils, dont il ne connait que la pension alimentaire qu'il lui coûte depuis 15 ans. Le môme est l'archétype du petit californien tête à claques biberonné au mythe du surhomme, obsédé par son physique qu'il compte utiliser sans tolérer d'obstacle pour réussir dans le monde merveilleux de la mode. Dans sa quête de succès, il est coaché par son beau-père, un acteur raté que sa mère utilise à sa guise pour satisfaire ses envies sans trop se soucier de l'un comme de l'autre. 
Planquez-vous, le grain de sable vient d’atterrir à l'aéroport international de Los Angeles.

Pour faire simple, le casting se partage en deux clans, Gad d'un côté, le fils, sa mère et son beau-père de l'autre. Entre le marteau et l'enclume se situe Brian, l'assistant de Gad, lien à tension variable entre deux cultures finalement pas si jumelles que ça.



On peut s'en douter pour si peu que l'on soit disposé à jouer franc jeu, Gad Elmaleh est au niveau, il parvient à faire oublier les rôles parfois outranciers qui le caractérise en France (Chouchou, au hasard) au profit d'un salutaire second degré dont il est aisé de comprendre qu'il est la raison principale de sa volonté d'exil outre Atlantique. La révélation de la série reste malgré tout l'impeccable Matthew Del Negro dans son rôle de beau-père vénéré tombant inexorablement en disgrâce. De cet acteur, je n'avais que le vague souvenir de l'avoir aperçu dans Les Soprano, il a depuis cachetonné dans pas mal de séries U.S sans jamais connaître la consécration. Ce qui ne m'étonne finalement pas, vu la récurrente médiocrité lisse des têtes d'affiches de block busters (quelqu'un peut me dire si l'interprète de Jon Snow connait une expression autre que celle de St Bernard sous Xanax qu'il affiche invariablement ?).



Outre la réussite de la distribution, la réalisation est une autre bonne surprise et l'écriture est chiadée. Sans chercher à trop en faire, sans user des stéréotypes les plus convenus, Huge in France déride les lèvres gercées et parvient à faire passer beaucoup de choses sans être inutilement bavard. On ne sombre ni dans le brave con de français qui débarque chez big boss, ni dans l'humilité complexée. Gad Elmaleh réussi ce petit miracle d'être quasiment omniprésent sans devenir indigeste, ni tirer la couverture à lui -d'où l'importance d'un casting béton- et renouvèle complétement son personnage sans s'éloigner de qui il est véritablement. Je veux dire par là que j'apprécie plus souvent les humoristes français lorsqu'ils sont invités pour leur promo dans des émissions de télé, plutôt que dans les rôles qu'ils incarnent au cinéma. Si c'est également votre cas, Huge in France est pour vous. Ce qui risque d'être coton c'est de le savoir, vu l'accueil pour le moins tiède que la série devrait recueillir chez nous de la part des professionnels de la profession. Netflix est devenu la nouvelle bête noire du conglomérat télévisuel français (et par conséquence du cinéma) depuis sa réussite dans un domaine auquel personne par ici n'avait jugé bon de croire. Gad Elmaleh se fait doucement rôtir le cul par les médias depuis qu'il s’investit autrement qu'en lubrifiant les rouages de la machine à intermittents et d'afficher aussi clairement son ambition ne devrait pas lui éviter une nouvelle volée de rumeurs nauséabondes. 
On peut choisir de n'en avoir rien à foutre, seul compte le plaisir que l'on retire de ce qui se présente, sans génie mais très concrètement, comme la première étape d'une nouvelle ère.


Hugo Spanky


vendredi 22 mars 2019

LoRDs oF CHaoS



Bières, pétards et Rock'n'Roll à haut voltage, la philosophie bonnasse du Hard Rock se célèbrait avec complaisance, et si il a toujours eu dans ses rangs un lot non négligeable d'esprits ombrageux, le genre n'en demeurait pas moins plus propice à la rigolade que, au hasard, la Cold Wave ou les gothiques. Le hardos avait la rébellion badine. Les cuirs bardés de badges, les vestes en jean couvertes de patchs faisaient de solides armures pour le cap agité de l'adolescence, la sensation d'appartenance à un groupe, pour ne pas dire à un gang, canalisait le spleen des headbangers.   
Jusque là tolérant -le hardos standard écoutait aussi bien Thiéfaine que Bob Marley tant qu'il avait sous la main une petite amie pour lui servir de prétexte- l'unité se fissura une première fois au milieu des années 80 avec l'apparition du Kill 'Em All de Metallica. Le monde du métal se scinda alors en deux catégories, les adeptes du speed, puristes en quête de marginalité, issus des tribus Motörhead, Judas Priest, Iron Maiden et autre Accept, et ceux des mélodies chatoyantes, amateurs de Def Leppard, Scorpions ou Foreigner, enclins à l'intégration sociale, au bonheur et au mariage à la sortie du service militaire. Néanmoins, tout ce beau monde cohabitait sans accro, tout juste distinguait-on les adeptes de la Heineken citron bien fraiche avec Rothman et ceux de la Pelforth brune tiédasse accompagnée d'une Goldo Caporal.


Puis vint Armageddon (MTV en langage d'ignorant). L'immonde synthétiseur, tel le migrant envahissant nos rives le couteau entre ses dents cariées, fit se dresser les extrêmes face aux sympathisants de la chose. Le propos se durcit, les accusations de trahison frappèrent Judas Priest, puis Motörhead -Lemmy, dorénavant blond, enregistrait des ballades mièvres et vivait en Californie- et bientôt il ne resta plus rien de l'utopie du métal éternel. Les concerts des uns furent désertés par les autres jusqu'à ne plus remplir les salles, jusqu'à ne plus exister, l'extinction de la race était proche.

La Scandinavie avait de tous temps servi de rampe de lancement aux formations anglaises, c'est en ses terres que les New Yardbirds avaient muté en Led Zeppelin, là aussi que Black Sabbath affutait son répertoire avant d'en présenter une version moins abrupte à ses concitoyens. Les scandinaves, les premiers, avaient dégainé les compilations de groupes débutants, sauvages et sans concession, Scandinavian Metal Attack frappa les esprits dès 1984 en faisant subir aux oreilles sinistrées d'un monde apeuré des formations aussi intransigeantes que Bathory. Et c'est en Suède que Metallica vint mourir, un triste matin de septembre 1986, lorsque son bus de tournée fit une embardée fatale à son élément le plus essentiel, Cliff Burton, l'incarnation même du fan de métal devenu légende. L'histoire des Lords Of Chaos pourrait bien avoir commencé ici.


Un chanteur suicidé en mode gore extrême, des églises incendiées, un homosexuel assassiné, un guitariste poignardé à mort, on pensait avoir tout vu avec Mercyful Fate et Venom, voila que la vague émergente du Black Metal du grand nord européen ridiculisait tout ce grand guignol en faisant preuve d'un premier degré pour le moins radical.
Dégoutés par la transition grand public de leur musique fétiche, ne voyant plus rien venir de satisfaisant des rives d'Albion, les hardos scandinaves, repliés sur eux-mêmes en rangs serrés, se mirent en traque de sensations déviantes. Ils les trouvèrent dans le sous sol d'un disquaire norvégien, drôle d'endroit pour la rencontre de ressentiments millénaires, de frustrations nées de l'ennui et de la désolation d'un avenir en cul de sac. Les discours firent frissonner les chairs, l'heure des actes venait de sonner d'un sinistre glas. Courroucés par des siècles de domination chrétienne, ils furent quelques uns à juger vital de débarrasser le sol d'Odin des symboles de l'oppresseur monothéiste. Les photos d'églises calcinées devinrent quotidiennes dans la presse, le Black Metal norvégien venait d'entrer avec fracas dans l'histoire culturelle de son pays. 



Le livre Lords Of Chaos a une première fois documenté l'affaire en 1998, quelques années seulement après les faits. Du suicide du chanteur de Mayhem au meurtre d'Euronymous, guitariste et leader du même groupe, le livre tentait de définir les motivations des uns et des autres, leurs croyances et le désœuvrement qui mena un troupeau de jeunes hardos, guère différent du nôtre, à commettre l'invraisemblable. Le livre avait recueilli les fanfaronnades des témoins, éveillé l’intérêt, mais le sensationnalisme prenait le pas sur les ténèbres.



 
En 2009, l'excellent documentaire Until The Light Takes Us prit la relève avec plus de conviction en allant se frotter aux protagonistes des faits jusque dans leurs cellules, mentales ou bien réelles. Cru et sans parti pris, le documentaire met en parallèle l'actualité d'un mouvement qui s'expose dorénavant dans les galeries d'art, se décline en happenings sanglants, sans rien avoir perdu de son odeur de souffre. La contamination n'en est devenue que plus insidieuse.



Et nous voila au temps de l'acceptation. Le film Lords Of Chaos sorti tout récemment en Amérique, et qui devrait arriver dans les mois à venir sur nos écrans, annonce la couleur dès ses premières images en indiquant qu'il est inspiré par la vérité, le mensonge et les faits. Je peux vous dire qu'il n'y va pas de main morte. Intelligemment, le film aborde la question sans chercher, comme trop souvent hélas, à ériger les protagonistes en êtres différents du commun des mortels. On est entre nous, jeunes adultes turbulents flirtant avec des flammes dont on ne sait rien, sinon qu'on aimerait bien qu'elles ne nous dévorent pas. Les gueules de bois succèdent aux soirées d'excès, le sexe défouloir camoufle tant bien que mal les sentiments pudiques, le volume des amplis masque les fêlures affichées par le plus fragile de tous. Le suicide de Dead, filmé sans rien épargner à notre curiosité morbide, est le point de jonction avec la réalité, cet instant où l'irréversible empoisonne le fantasme. Le jeu va dépasser celui qui croyait en avoir défini les règles, Euronymous va apprendre de la plus inéluctable des façons que la perception de l’auditoire pervertie le propos. La masse ne connait aucune nuance. 



Ce sont des sentiments, tout ce qu'il y a de plus banals chez l'humain, qui vont foutre en l'air un mouvement qui avait mené jusque là une poignée de jeunes passionnés de leur chambre d'ado à la création d'un label de disques sulfureux. La jalousie, l'envie, la peur et leur expression la plus connue; la haine.


Lords Of Chaos
est un bon film, vraiment. Sans doute parmi ce que j'ai vu de meilleur en matière de biopics. Les acteurs sont nickels, et Jonas Âkerlund, connu pour être l'auteur du clip controversé du Smack my bitch up de Prodigy au moins autant que pour avoir été un pionnier du Black Metal au sein de Bathory, puis le réalisateur de l'excellent Spun avec Mickey Rourke en chimiste de méthamphétamines, ne cherche pas à nous refourguer les constructions alambiquées à la mode d'aujourd'hui. Tant mieux. J'en suis à ne plus supporter le moindre flashback. L'histoire que conte Lords Of Chaos est suffisamment forte pour que le film n'ait pas à sombrer dans les effets de manches. Ce qui ne veut pas dire qu'il manque de fantaisie, loin de là. Il use des codes des slashers, des teen movies et du biopic rock tel que l'on est maintenant habitué à le voir, tout cela transgressé par la noirceur du sujet. L'intelligence de
Jonas Âkerlund est d'utiliser la naïveté des protagonistes en effet miroir de leurs actes violents. En cela Lords Of Chaos se distingue du tronc commun des possessions par l'esprit du mal justifiant tout et n'importe quoi. Ici tout n'est que rapports humains. L'histoire d'un petit dictateur en manque d'assurance qui épate ses amis en leur faisant croire qu'il n'en a aucun, un romantique obligé de choisir son camp après avoir désigné avec trop de désinvolture celui qui sera son âme damnée.


Dépourvu de temps mort, Lords Of Chaos ne nécessite aucune connaissance préalable de son sujet ou de son environnement pour capter l'attention, il est simplement conseillé d'avoir l'estomac bien accroché. Son propos est ailleurs. Au delà du décorum, il saisit avec pertinence cet instant, souvent inconscient, où le destin est scellé par un mot de trop. 

Hugo Spanky