vendredi 25 septembre 2026

CaDRaGe TemPoReL De L'eFFeT De ReCuL

Je parcourais hier matin une chronique Pitchwork à propos de The Eagles, l'auteur y démontre que, malgré les inepties qu'on ne peut éviter de lire à leur sujet, la compilation Their Greatest Hits est un disque essentiel au bien-être de l'individu. Pour justifier la futilité des textes du duo Don Henley/Glenn Frey, il extrapole sur leur vision toute masculine de la libération sexuelle et cite le livre La Femme du Voisin de Gay Talese comme étude de référence en la matière. Gay Talese est une tête de gondole du nouveau journalisme américain des 70's, son livre est de 1981. 

Une recherche sur La chasse aux livres me fait découvrir une première de couverture typique de ces années, une blonde aux seins nus, robe déchirée, affichant un regard consentant. Je n'en ai pas encore lu la moindre ligne, car évidemment je l'ai acheté, mais je ne serais pas surpris le moins du monde si Steve McQueen y était désigné comme le nec plus ultra de l'espèce humaine. Cette évidence me fit soudain revenir quelques mois auparavant.

Les temps changent et je ne suis pas en reste, j'en avais pris conscience en m'ennuyant ferme au fil des chapitres du Cinéma Spéculations de Quentin Tarantino. Tandis qu'il énumérait à longueur de pages le nom des acteurs dont l'apparition à l'écran lui est restée mémorable, un constat s'était imposé à moi : je n'en avais plus rien à foutre de Steve McQueen, Burt Reynolds ou Clint Eastwood. 

Le flux de transactions et de requêtes informatiques causé par ma commande n'avait pas encore eu le temps de participer à la sècheresse dans le monde que j'étais déjà blasé par la perspective de me fader le bouquin de Gay Talese, qui m'apparaissait désormais comme le témoin d'une époque à laquelle j'avais fini par tordre le cou. Je me devais de trouver un antidote. Quelques gouttes d'eau dans le Sahara en moins et Gemini m'apprenait l'existence de Trois Femmes, un ouvrage de Lisa Taddeo rédigé en réaction au machisme affiché par La Femme Du Voisin. Car évidemment si Gay Talese se concentre sur la femme, c'est exclusivement du point de vue du voisin. Or il se trouve que j'écoute Rosalia en rédigeant ceci, c'est dire si je suis un homme moderne. 

Lisa Taddeo a donc œuvré pour rétablir une forme d'équilibre, en tombant dans l'excès inverse. Son immersion au sein du mouvement de libération sexuelle a été exclusivement réalisée auprès de trois femmes (d'où l'originalité du titre). La première souffre d'avoir été abusée par un professeur de lycée, une autre est frustrée par le désintérêt de son mari, la troisième est épanouie dans le libertinage de couple. Je n'en ai pas encore lu la moindre de ligne, car évidemment je l'ai acheté, mais je sais déjà que je ne vais pas me marrer autant qu'avec Gay Talese. Je frissonne d'effroi en reniant Michael Douglas au profit de Lorena Bobbitt. 

Confronté à ces tourments, je m'égarais un peu plus encore en misant sur la saison trois de Euphoria pour alléger mes pensées, hélas le personnage de Rue y est encore plus prédominant que lors des précédentes. Il se trouve que je ne peux pas la blairer. Doublement, triplement pas la blairer. L'actrice est insupportable, elle surjoue en permanence un rôle, lui-même largement caricatural, auquel son physique confère autant de mystère qu'en contient une scène de cul dans La vie d'Adèle. J'ai fait abstraction de ce repoussoir en me concentrant sur la présence de Sydney Sweeney, pour finalement n'être captivé que par les seules péripéties de Maddy Perez. Magistralement incarnée par la sublime Alexa Demie. 


Euphoria abuse d'un procédé proche de celui utilisé par Larry Clark, sous prétexte d'évoquer les mœurs d'adolescents abandonnés de tous, l'auteur met en scène ses propres fantasmes d'adulte désœuvré. Les protagonistes n'ont pas la moindre consistance, leurs attitudes, leurs tenues, leurs codes, rien de tout ce qui dessine leur environnement n'a la moindre crédibilité, ce ne sont que des projections de vieux schnocks. 
On se retrouve embourbés jusqu'aux genoux dans un méli-mélo qui nous sert les évangiles comme si c'étaient les aventures de Conan Le Barbare revisitées par David Hamilton. La dernière demi-heure, et en sous texte la seconde moitié de la saison, donne dans un prosélytisme pas aussi soft qu'on s'efforce de le croire. Le rôle de Ali interprété par Colman Domingo, pourtant le personnage le plus subtil, ne fait pas dans le détail lorsqu'il exprime que l'existence se résume à choisir entre le bien et le mal, qu'il n'y a plus de place en ce monde pour l'empathie. Les nuances n'ont qu'à bien se tenir. Au cas où ça ne suffirait pas, il trouve le bonheur quelques minutes plus tard au sein d'une famille de mormons. Je vous épargne le miracle de la vache et l'apparition de la défunte lors du bénédicité. Tout ceci sans la moindre trace de second degré.

Hugo Spanky

mardi 8 septembre 2026

HiéRoGLYPHeS URBaiNs


Si la rentrée annonce les cadeaux du Noël à venir, il ne faudra pas s'attendre à autre chose qu'une nouvelle ration de nostalgie. Outre les superbes rééditions des albums de Yoko Ono -Félicitations à Sean et Charlotte, au passage- les sorties majeures concernent Jimi Hendrix et un album de Phil Lynott, Fatalistic Attitude, resté inédit car jugé trop déprimant par Polygram. De nouveaux arrangements et un mixage plus avenant des chansons avait abouti à The Philip Lynott Album qui fut un bide commercial. On va donc avoir l'occasion de vérifier le flaire du label grace à cette touchante attention, nous sortir un disque d'humeur suicidaire à écouter en partageant la dinde avec son miroir.
Rubber Soul en édition ultra extended est sur les rails pour animer l'inévitable rayon Beatles, peut-être même qu'il est déjà en boutique, je m'y perds un peu. On sait à quoi s'attendre du nouveau mixage effectué par Paul McCartney Giles Martin ; basse à fond les gamelles et gimmicks qui font jolis. J'écouterai ce lifting 2026 une fois ou deux sur Apple Music, manière de rigoler. Je ne vois pas ce qu'on peut améliorer à l'original, sinon populariser le mixage mono et peut être supprimer Michelle. Quoiqu'il en soit, il faut être taré pour débourser le prix du coffret. 
Dans ce registre révisionniste, fuyez comme la peste l'album Timeless attribué à Prince, c'est une infamie constituée de morceaux de série Z surgonflés en studio par les assistants du mal.

De mon côté je vais mettre le grapin sur Fatalistic Attitude de Phil Lynott, c'est une évidence. On ne se refait pas, j'aime les albums cagneux qui tentent des choses, quitte à se ramasser la gueule par terre. Ce qui est un jugement à l'emporte-pièce, les albums solo de l'irlandais méritent une attention dont les classiques de Thin Lizzy les avaient privés. Le coffret The Story Of My Life qui doit sortir en parallèle à Fatalistic Attitude contiendra l'intégralité des enregistrements de Phil Lynott réalisés en dehors de son groupe phare. Un total gargantuesque de 98 titres incluant les trois albums parus sous son nom, le maxi Nineteen avec tous les remixes, ainsi que ceux de Yellow pearl enregistré avec Midge Ure de Visage, les collaborations avec Gary Moore (Parisienne walkways, Out in the fields, Military man), des démos de toutes sortes et les répétitions de la désastreuse tournée de 1982 durant laquelle Phil Lynott joua au Palace devant un public parisien largement clairsemé, avant de jeter l'éponge entre crise de manque et surenchères chimiques. De quoi ajouter du sinistre à la sinistrose.

Malgré son titre à coucher dehors, Magic Boy de Jimi Hendrix est calé pour livraison fin octobre. Un live de Jimi Hendrix, encore. Le premier show à Berkeley, enfin. Jimi Hendrix en 1970 avec la seconde mouture de l'Experience ; Mitch Mitchell à la batterie et Billy Cox à la basse. Ma formation hendrixienne préférée. La mutation d'un groupe de pop agressive avec à la basse Noel Redding en guitariste frustré qui riff et canarde en rafale (Lemmy est au bord de la scène, il prend des notes) à une entité dont le groove lourd comme un bombardier de Billy Cox cogne au plexus (Lemmy est au bord de la scène, il prend des notes). Comment passer d'un son anglais à un son américain en une leçon.

Il est 18h30 lorsque le trio (Lemmy est....) prend place pour le premier des deux concerts de la soirée. La setlist est resserrée, le temps presse, il faudra vider la salle, puis la remplir à nouveau, avant le second spectacle. Hendrix a un peu plus d'une heure devant lui, il n'en perdra pas une seconde. Fire, bam, d'emblée une ration de rock fiévreux comme pouvaient en offrir les concerts barbares de cette insouciante époque où les watts accumulés n'étaient limités par aucune norme. 

Vous avez vu Rod Stewart sur youtube ? Le Rod Stewart de 2026. C'est entre le drame et la farce. Le mec titube sur scène jusqu'au défibrillateur en se tenant au décor et ce n'est pas à cause de la dose d'alcool absorbée dans les coulisses. Les Faces sont loin et les poses sexy un brumeux souvenir. Je m'épargne les concerts des vieilles loques qu'il est de bon ton de vénérer de nos jours, quand je lis les commentaires qui parlent de meilleurs concerts jamais donnés par les Who à propos d'un de leurs karaokés de semi paralytiques, certains allant jusqu'à affirmer que Daltrey n'a jamais aussi bien chanté, je philosophe dans mon coin sur la difficulté de quitter l'adolescence. Les fans tuent leurs idoles. D'abord leurs talents en se montrant incapables de distinguer le génial de l'alimentaire, ensuite leurs enveloppes terrestres en remplissant des salles que la décence voudrait vides depuis longtemps.

Pendant que j'élucubre, Jimi Hendrix enchaine Johnny B.Goode à Fire, vous devez absolument avoir vu la désastreuse et pourtant exceptionnelle captation vidéo de cette reprise de Chuck Berry. Reprise...le mot est réducteur. Johnny B.Goode par Hendrix, c'est la matérialisation de la foudre. Tempo pied au plancher, solo guitare derrière la tête, solo dents qui raclent les cordes, solo ondulations du corps. La foule hurle, danse, rit aux éclats, se tripote sans retenue, extase, orgasme, conception. Il va maintenant la tétaniser avec une version de Hear my train comin' qui fait entrer le concert dans la légende. On la trouvait à l'origine sur l'album posthume Rainbow Bridge, deux décennies plus tard elle réapparut, telle la vierge à Bernadette Soubirous, sur l'indispensable compilation Blues. Elle retrouve ici son écrin naturel et lorsque le solo s'élève en rugissant, tandis que les esprits dévoyés cherchent encore l'oxygène dont Johnny B.Goode les a privés, on mesure l'intensité de l'instant aux frissons qui nous parcourent. Foxey lady relance le tempo avant que Machine gun ne nous propulse dans la terreur moite du Vietnam. Les sangsues qui gangrènent la peau, l'odeur de putréfaction, les hurlements des mères, des bébés et des hommes, les impacts de balles, la démence, le napalm, la peur, tout y est. Jimi Hendrix ne faisait pas de discours, il imprégnait les esprits comme un peintre imprègne la toile. Machine gun et Star spangled banner (qu'il joue en fin de set avant le grand final Purple haze/Voodoo child) dresse le portrait laid à pleurer de l'Amérique. Eternelle, serais-je tenté d'ajouter. 

J'entends la même rage sourde dans l'album I Am Music (ou juste Music selon les éditions) de Playboi Carti. Un disque sombre, étouffant, vaudou, qui se construit sur une oppressante ambiance electro, avant d'offrir quelques salutaires respirations au milieu du trauma. Playboi Carti multiplie les voix lugubres, un vrai caméléon, les sons rampent, poisseux, dégoulinent le long des murs capitonnés. Ces gars d'Atlanta ont retrouvé la pulsation des litanies chamaniques du blues. Les 7 premiers titres, de Pop out à Radar, tous regroupés sur la première face du double vinyl, sont ce que l'actualité offre de plus impactant avec Utopia, le chef d'œuvre de Travis Scott que l'on retrouve ici sur plusieurs titres, ainsi que Young Thug, Future, Lil Uzi Vert... 

Depuis que Kanye West a envoyé le gangsta rap à la cave, la musique noire a repris la marche en avant que la mode tupacbiggiesnooppuff avait trop longtemps entravée. Faire l'historique de cette résurrection serait passionnant, mais vous ne le méritez pas.

Hugo Spanky

Clique Travis Scott