Il y a eu ce message sur Reddit : si vous aviez pu empêcher la mort d'un artiste, ce serait lequel ? Le type avait accolé à sa question une photo de Kurt Cobain, ça n'engage que lui et j'étais bien luné. D'abord, j'ai pensé à corriger cette horreur que fut l'assassinat de John Lennon. Cette affaire a collé un karma dégueulasse à l'humanité toute entière. Ce n'est pas tant que tout allait bien avant, mais c'est clairement devenu pire depuis. Ensuite, j'ai réfléchi artistiquement et Jimi Hendrix m'a instantanément percuté l'esprit. Pensez donc, ce fichu 4eme album studio de Jimi Hendrix, cent fois édité dans autant de configurations et toujours resté aussi mystérieux. En deux battements de cils, Jimi Hendrix a créé un schisme entre l'avant et l'après. Puis, aussi soudainement qu'il était apparu, il disparut. Combien de temps ça a duré ? Trois ans, quatre ans durant lesquels une farandole de couleurs, de tissus rares, de bijoux étincelants se sont infiltrés au sein des regards lobotomisés par les aiguilles de leurs montres.
Après quoi, je me suis allongé et j'ai chopé la fièvre, sueur et tout le tremblement. Le généraliste était à dix jours, la boite à pharmacie à portée de main, j'ai avalé une aspirine et trois xanax. La guérison par le sommeil. Milady regardait L'amour est dans le pré en scrollant sur Vinted, le vent soufflait dans les platanes, Yoko Ono me regardait d'un air confiant. J'ai fermé les yeux et les ai réouverts au cœur de la nuit, la maison était calme, le vent s'était posé, j'étais une bonne quinzaine de centimètres au dessus du lit. Tout me semblait aller parfaitement bien.
Jimi se tenait assis sur l'étagère de bande dessinées, je lui ai dit cent fois que je n'aime pas le voir là-dessus. Jimi, comment faire comprendre au peuple que Peggy est ton descendant, alors que ces blaireaux continuent à le chercher parmi les guitaristes ? Tu l'as compris comment, toi ? qu'il me répond avec ce petit ton agaçant qu'il prend quand j'insinue que son public est un ramassis de crétins. Ne me parle pas comme ça Jimi, je ne suis pas un de tes disciples à la con, et descend de mes bédés avant de foutre l'étagère par terre. Il a regardé les fesses de Milady qui dormait innocemment, j'ai remonté le drap pour la couvrir. Assez raconté de conneries, file-moi la liste des titres de ce 4ème album une bonne fois pour toutes, qu'on en finisse. Je n'la connais pas. Merde si tu ne la connais pas, qui peut bien la connaître ? J'suis mort avant d'avoir décidé de ce que j'allais mettre sur le disque, je ne voulais plus faire de disque, ni de concert, j'voulais partir nager dans un lac de montagne. Ecoute Jimi, tu sais bien que je t'aime, j'ai tous ces vinyl qui tournent et retournent depuis 50 ans et j'en achète encore, mais ta soeur fait n'importe quoi avec les bandes..Ce n'est pas ma soeur...Ouais ben va lui dire, en attendant, elle les file à tout un tas de producteurs qui compressent, masterisent, ajoutent un titre, en virent d'autres, plument les gogos. C'est pas ma soeur, j'l'ai jamais vu. Ok Jimi, c'est pas ta soeur, mais je fais comment moi ? J'ai ce blog à alimenter, j'écris sur Peggy comme tu me l'as demandé, mais personne n'y pige rien, y en a même un qui se radine pour parler d'Elvis Costello à la moindre occasion ! Hey, j'ai connu un Costello, il tenait une charcuterie italienne à Harlem. T'occupe pas de ça Jimi, je gère, donne-moi juste de quoi reconstituer ce disque une bonne fois pour toute. Et qu'est-ce que tu racontes d'abord ? Un italien à Harlem ? Putain Jimi, t'as tapé dans le Fentanyl de qui cette fois ? Ça ne t'a pas suffi de voir ce que cette merde à fait à Prince et Michael ? Je ne prends pas d'cette saloperie et j'te rappelle que j'suis déjà mort. Ouais, ben qu'est-ce que tu fous au milieu de ma turne, si t'es si mort que ça ? Bordel file moi cette liste et après je t'amène nager dans la haute vallée de l'Aude, il y a des lacs magnifiques et c'est la saison des psilos. Tu me files la liste, je publie l'album sur mon blog et on se barre. C'est pas compliqué. Il s'est déplié en oriole, a haussé les épaules, m'a tendu un papier mauve pastel gribouillé d'encre noir. Ok, la v'là la liste, fais le taf, je vais mettre mon maillot de bain. Les yeux rivés sur son écriture de chat, je m'aperçois de ce dont je n'osais pas rêver ; Jimi n'a jamais voulu que son quatrième album soit double. Il est triple !
J'ai profité d'être en lévitation pour faire claquer ma colonne et soulager mon arthrose, puis je m'y suis collé. Le premier titre n'était pas Freedom comme je m'y serais attendu, ça a été le premier trait de génie du disque. Jimi attaque par In from the storm, ce qui après coup apparait comme une évidence, I just came back today, I just came from the storm...La gifle ! Ce morceau saute à la gorge avec plus de détermination qu'un cobra. Izabella arrive en suivant, Jimi a conservé la version du single avec Buddy Miles à la batterie, plutôt que la piste overdubbée par Mitch Mitchell en 71 pour The Cry Of Love. Je ne sais pas si c'est une décision d'époque ou si ça l'a gonflé que Mitch refasse des pistes dans son dos. Perso, ça me va, la version est mixée à l'arrache, mais elle fonctionne mieux toute débraillée comme ça. Le positionnement mouvant des chœurs rend complètement zinzin. Look over yonder appuie sur l'accélérateur, c'est la revanche de Jimmy James, du rhythm & blues ultra speedé, comme il le jouait au Café Wah? doté d'un solo d'une agressivité insensée, je suis sur le cul.
Night bird flying est une composition d'une sophistication extrême tressée de mille guitares psychédéliques. On est où là, bordel ? Je vacille comme un boxeur cueilli à froid. Ezy rider déboule toutes percussions dehors, c'est le son de Woodstock qui groove dans ma hifi. Cette première face est dédiée au funk, au rock le plus noir, Jimi avait entendu l'appel des panthers, Londres pouvait bien aller se faire foutre. J'approuve sans retenue, je n'ai jamais pu saquer Noel Redding. Ce crétin salopait les albums en imposant ses compositions pourries. Qui aime Little miss strange et She's so fine ? Sérieux.
Alors que Billy Cox, ouais, voilà un vrai bassiste. Et la face B donne matière à mesurer son apport. On baigne en plein funk, accrochez-vous : Message to love, Power to soul, Dolly Dagger, trois titres qui pulsent comme les nuits chaudes de Harlem. La version rapide de Bleeding heart avec la batterie de Buddy Miles nous ratatine la tronche et c'est encore Buddy qui tamponne sur Stepping stone. Jimi a conservé la version de 1969, putain de bon choix pour terminer la face en y injectant une corrosive dose d'acide. L'accélération finale, le matraquage continuel de Miles, la fin abrupte, l'overdose de guitares, tout contribue à faire monter l'adrénaline. Waouh, mes amis, quelle fiesta !
Freedom ouvre le deuxième des trois disques en faisant un effet dévastateur. Merde, après un tel alignement de scores, Jimi parvient encore à hausser le niveau. On assiste au big bang fondateur autour duquel Clinton, Sly et Prince vont jouer les satellites durant toute leurs vies sans parvenir à le transcender de la sorte. Les chœurs des Ronettes donnent à Earth blues un air de gospel défroqué, c'est le pied ! Ce disque est une tuerie. Jimi a réussi à se réinventer sans rien renier. Astro man enregistré à l'Electric Lady peut paraître redondant de prime abords, c'est pourtant l'axe sur lequel le disque pivote du carnaval de rue à l'envol vers la stratosphère. Les deux solos simultanés qui s'ignorent crânement signifient à l'auditeur que Jimi n'a rien abandonné de sa combinaison d'aventurier de l'espace. Mélodie accrocheuse, feeling laidback, la pop ciselée de Valley of the Neptunes annonce en toute décomplexion un angle de tir qu'Axis Bold As Love n'avait fait qu'évoquer. Je me suis mis à imaginer Jimi venant défier Ziggy Stardust dans un duel glam rock. Room full of mirrors confirme de façon nerveuse qu'il savait bâtir des cathédrales autrement que sur la seule puissance.
On en arrive maintenant au cœur de l'album. La face B du second disque et la face A du troisième forment un album dans l'album, celui des explorateurs, des illuminés du ciboulot, le disque qui embrasse tous mes fantasmes. Je comprends pourquoi il insiste autant sur Peggy, c'est son frère d'âme. Son reflet en ce jour. Comment peut-on se prétendre amateur des Beatles et rejeter des procédés comme l'autotune que Lucy in the sky with diamonds ou Strawberry fields forever ont largement anticipé ? Pensez-vous vraiment que si un tel outil avait été à leur disposition, McCartney se serait retenu de le pousser à fond ? Comment écouter Jimi Hendrix sans comprendre qu'il était de ceux, nombreux, qui considèrent le studio comme un instrument à part entière ? Qu'importe l'outil qui la façonne, c'est l'oeuvre qui s'évalue. Le monde bouge à chaque instant, les météorites sont une réalité, le mouvement des mers en est une autre. Accompagnons le mouvement, celui qui pisse contre le vent finit avec le pantalon trempé.
Beginnings, Tax free, Midnight et Cherokee mist forment une face entièrement instrumentale sidérante. John Frusciante a littéralement pompé le riff de Beginnings pour composer Can't stop, le parallèle s'arrête là, la conception de ce morceau échappe à toute comparaison avec quiconque. Il y a là des choses qui dépassent l'imagination de tous les musiciens. Qu'ensuite Jimi sélectionne Tax free est un choix épatant qui n'a pas manqué de me surprendre. Cette monumentale reprise du duo suédois Hansson & Karlsson fut enregistrée avec l'Experience originale en 1968, autant dire une éternité. Sa présence ici se justifie car Jimi n'a plus eu l'occasion par la suite, malgré la session avec Larry Young, de concrétiser une réussite aussi absolue dans un registre qui s'apparente au jazz-rock.
Midnight est un autre temps fort du disque, injustement méconnu, ce morceau enragé gravé durant les derniers mois de sa vie est du même niveau que Machine gun avec, richesse supplémentaire, toute la complexité d'une composition affinée par des nuits de travail en studio. Tandis que les ultimes feedbacks s'évaporent en fumée, Cherokee mist apparait serti d'une aura fantomatique. Les peintures sur les visages des hommes, la flamme dans les yeux des femmes, les herbes brulées, l'esprit trouve son chemin. C'est le chef d'oeuvre de l'album et l'un des 4 ou 5 titres les plus essentiels de son auteur. Jimi branche un sitar électrique sur fuzz et wah wah et envoie le signal à son Marshall poussé à volume blanc. Cherokee mist est une prière pour les suppliciés, les peuples génocidés, la mère nature violée. L'aigle plane au-dessus du charnier des sacrifiés.
Hey baby (New rising sun) tente, non pas d'apaisé -nul ne peut l'être dès lors qu'il sait- mais de réconforter dans l'attente d'une aube salvatrice. Avec Jimi, désespérance et espoir s'épousent au soleil levant pour s'annihiler mutuellement au bénéfice du sentiment de paix universelle. Hey baby (New rising sun) est une amulette de bonheur cosmique dont Public Enemy a samplé le riff.
Pali gap est elle d'une élégance nerveuse que Carlos Santana n'aurait pas reniée. Également enregistrée avec le percussionniste Juma Sultan, Billy Cox et Mitch Mitchell, c'est l'esprit de la formation qui occupa la scène de Woodstock que l'on a ici l'occasion, rare, d'entendre en studio. Quel dommage que cette formule Gypsy Sun & Rainbows n'ait pas perduré, elle proposait un infini de possibilités. Drifting prolonge ce sentiment de plénitude. Cette face 3 est assurément ma préférée de toute l'oeuvre de Jimi, je dois absolument penser à le lui dire. Les guitares passées à l'envers sont une poésie sans égale, tout ici est délicatesse. J'ai la gorge nouée lorsque l'intro d'Angel fait vibrer mes cellules. Angel est la continuité du tissage qui fait chemin à travers The wind cries Mary et Little wing. Une musique poésie, un chromatisme sonique. Le sauvage avait la sagesse, la domestication rend fou.
Après un necessaire temps de respiration spirituelle, je lance Straight ahead que Jimi a placé en ouverture de l'ultime face. Le funk du début d'album résonne ici de façon troublante, il ne célèbre plus la fulgurance, l'insouciance ou la lutte, il s'inquiète des soins à prodiguer pour de meilleurs lendemains "You got to tell the children the truth, they don't need a whole lot of lies. Because one of these days, baby, they'll be running things...."
Somewhere. Je ne m'y attendais pas à celle-ci. Jimi a pioché ce titre, enregistré avec Buddy Miles et Stephen Stills à la basse, dans les sessions d'Electric Ladyland. Je savais qu'il avait tenté de le réenregistrer avec Mitch Mitchell et Billy Cox, avant d'abandonner devant les difficultés de la rythmique à retrouver la nonchalante rigueur de l'enregistrement original. Ce n'est pas une mince affaire que de jouer cool et discipliné à la fois. Somewhere est l'ultime recherche d'une balise sanitaire astrale avant la déflagration finale. Car lorsque s'élève Hear my train a-comin' c'est la terre toute entière qui se fissure sous nos pieds. La version sélectionnée fut captée lors de la première session studio du Band of Gypsys. Le son s'est encore durci depuis Voodoo child auquel le morceau fait inévitablement penser. A ceci près qu'il n'y a plus aucune naissance à célébrer, l'enfant vaudou est vaincu, laminé, il est devenu cet homme écorché par l'existence qui entend dans le lointain venir son train pour l'au-delà. Hear my train a-comin' est une fatalité, celle de l'homme noir en Amérique à qui les guenilles de la gloire ont donné l'illusion qu'il pouvait échapper à sa condition d'esclave du système. Mais les chaînes sont dans la tête et il n'existe qu'une seule issue pour les rompre. Too bad, too bad répète le mantra, dommage, oui, que la mort rende docile aux yeux des marchands du temple. Jimi ! Quoi ? Qu'est ce que t'as branlé, putain ? Rien, j'mettais mon maillot. Non, pas maintenant, pourquoi t'as pas levé le pied lorsqu'il était encore temps ? Pourquoi tu n'as pas reposer ton corps au lieu d'aligner tous ces concerts ? Pourquoi tu es mort ? La meute était à mes trousses. Les managers brandissaient les contrats signés, les banquiers réclamaient les échéances, les dealers me faisaient les poches, le public me prostituait, où aurais-je trouvé le repos ? Le temps de lire ? D'apprécier la solitude ? Où ? Sinon dans le train où les oppressés rendent les armes. C'est beau ce que tu dis, Jimi.
Et comme tout ce qui meurt, renait un jour, le disque se conclut par Belly button blues et son texte écrit du point de vue improbable d'un fœtus pas franchement désiré. Jimi chante ça tout seul avec sa pelle qui piaf comme un nouveau-né et c'est désarmant d'évidence. On peut y aller maintenant ? Oui Jimi, je viens de finir ma prose. Ça aurait fait un foutu disque, si tu veux mon avis. J'sais bien mais c'était plus possible pour moi de rester là, trop de business et plus assez de plaisir. T'avais un public de cons, mon pote, faut le dire aussi, des mecs qui ne viennent que pour entendre les 4 chansons qu'ils connaissent et rien n'a changé depuis. Le public sclérose l'art. Ils sont loin les lacs ? Non, juste à quelques vies d'ici...
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