Il y a des
jours où on est une feignasse de première et la simple perspective
de devoir se farcir un roman au long cours nous donne des envies de
fuites au bras de sa douce à Hawaï.
Heureusement
les écrivains sont des sacrés petits malins et ils arrivent tout de
même à nous ferrer avec leurs recueils de nouvelles.
Écrire une
nouvelle n'est pas donné au premier venu, c'est un art difficile qui
nécessite une juste maîtrise de ses mots afin de parvenir à nous
conter une histoire qui nous tienne en haleine en quelques pages
seulement. Tout le contraire donc des ces auteurs de romans à
rallonge qui s'emportent à longueurs de feuilles dans des
digressions qui n'en finissent plus de nous soûler ( Stieg
Larsson, l'auteur du largement surestimé «Millénium»
en est un parfait exemple notamment).

T.C.
Boyle justement est un de ces rares écrivains qui excellent
aussi bien en tant que romancier et que nouvelliste. A ce titre son
recueil «25 histoires bizarres» vous le montrera sous son
meilleur jour. Au détour de ses nouvelles il dépeint des
personnages borderline qui se dépatouillent du mieux qu'ils le
peuvent de leur angoisse et de la pesanteur de leur vie. Tantôt nous
avons affaire à un barman d’hôtel de luxe qui tente de combler sa
solitude grâce à un nouveau concept de télé réalité, tantôt
nous assistons à l'effroi qui saisit un groupe de personnes se
retrouvant coincé dans une demeure alors qu'une pluie de sang se
déverse sur notre monde et tantôt nous partageons l'effarement
d'une pauvre hère en panne de voiture qui se voit séquestré dans
un garage kafkaïen. A d'autres moments ce sont deux frappadingues
qui s’affrontent dans un absurde tournoi de goinfrerie sans limite
ou bien encore trois survivants d'une apocalypse qui ont le plus
grand mal à s'entendre. Adepte d'un changement de ton et de style
radical selon la teneur son sujet (ses parodies de récits
d'aventures ou -mieux encore- de littérature Beat détonnent et sont
des joyaux de cocasseries) , Boyle avec ces histoires, aussi
loufoques que terrifiantes, nous procurent un plaisir ambivalent qui
entremêle gêne et jubilation.


Autre
romancier talentueux le méconnu Elwood Reid fait très fort
d'emblée avec son tout premier recueil de nouvelles: «Ce que
savent les saumons» qui, je vous rassure tout de suite, n'est
pas un manuel sur l'art de la pêche. A travers ses personnages qui
survivent en accomplissant les plus rudes des boulots, il nous décrit
l'existence des laissés pour compte du rêve Américain. Qu'ils
soient homme à tout faire pour une famille aisée bouffie de
suffisance; professeur de méthode de self défense trop entreprenant
envers une de ses élèves; alcoolique en quête d'une illusoire
repentance; contremaître malheureux d'une équipe d'ouvriers à la
chaîne ou bien simples amateurs de pêche à la ligne qui
s'emportent dans un dérisoire règlement de compte, ils ont tous en
commun de devoir lutter pour affronter au mieux une vie qui les
malmène. Au moyen d'une narration limpide dégraissée jusqu'à l'os
mais non dénuée d'images fulgurantes, Reid nous cogne direct
au cœur avec ses losers si proche de nous.

Découvert
avec son vertigineux roman «Le Diable, tout le temps», qui
nous narrait les péripéties hallucinantes d'une galerie de
personnages inquiétants d'une perversité sans commune mesure dans
une magistrale épopée redneck jusqu’au-boutiste, Donald Ray
Pollock a débuté sa carrière d'écrivain avec un remarquable
livre de nouvelles qu'il ne faudrait surtout pas oublier:
«Knonkemstiff».
Aucune
échappatoire nous est offerte dans ces histoires dérangeantes dans
lesquelles les pires travers de l'humanité nous sont jetés en plein
poire sans le moindre ménagement. Certaines d'entre elles ont des
personnages en commun et elles forment un corpus qui nous présente
un cheptel d’antihéros qui tente vainement de se sortir d'une
misère autant morale que sociale.
Nous avons
là un déserteur de l'armée qui finit demeuré et meurtrier à
force de se réfugier dans les bois en solitaire; un fils mal aimé
confronté à un père à moitié mourant qui continue à le
charrier; un enfant craintif qui fait l'expérience de la violence
avec son père rongé par une hargne inextinguible; un malheureux
employé de station service qui voit l'amour de sa vie – la pire
catin du bourg- se faire la malle avec un abruti; un paumé malmené
par son paternel qui décampe de la piaule familiale pour se
retrouver dans une situation ô combien malsaine avec un routier;
deux speedfreaks pathétiques qui s'enfoncent à vitesse grand v dans
le sordide le plus glauque; un jeune homosexuel qui s'accoquine avec
une vermine malveillante; un adolescent déboussolé qui tente
de prouver sa virilité à son entourage; un couple mal assorti et
fauché à la recherche désespérée de flouze; un bodybuilder qui
causera la perte de son fils ou bien encore un père qui pète une
durite suite à une insulte de trop faite à son fils attardé.

Pas un de
ces protagonistes ne trouvera de rédemption au terme des ces récits
âpres: ils sont condamnés à vivre dans leur minable bourgade au
milieu de leurs congénères vicieux. Point de salut pour ces lâches
qui se trouvent toujours une mauvaise excuse pour ne pas sortir de
leur marasme. Quant à ceux qui parviennent à s'en échapper, c'est
la fatalité qui les empêchera d'avoir droit à une vie meilleure.
Admirablement
traduites par le trop rare Philippe Garnier, ces courtes
nouvelles nous marquent au fer rouge et nous laissent un goût de
cendres dans la bouche.
Avec ces
trois recueils, vous êtes assuré de plonger dans des récits à
l'écriture sèche et aussi percutante qu'une tournée de shots de
Jack Daniel's pour Donald
Ray Pollock, dans des histoires
imagées et foutrement inventives à forte teneur addictive
pour T.C. Boyle et dans des chroniques finement ciselées
d'une saisissante justesse pour Elwood Reid.
Bref, des
bouquins qui, contrairement aux fausses valeurs sans cesse encensées
( Amélie Nothomb, Marie Darrieussecq, Thomas
Pynchon, Don Delillo ce genre d'institutions horrifiantes
quoi ), sauront vous éclairer autant sur vous que sur vos
contemporains et qui vous secourront le ciboulot mieux qu'en faisant
un tour dans les montagnes russes. Des œuvres en somme qui feront
raisonner en vous les plus violentes émotions; ce que tout livre
d'envergure se doit d'avoir pour ambition ultime.