vendredi 30 juillet 2021

2 TiMe LoSeR


Dusty Hill n'est pas sitôt mort que deux jours plus tard Prince revient du royaume des ombres. Comment voulez-vous tenir un blog crédible dans un monde pareil ? L'agonisante actualité vient tout droit des années 80, quand ZZ Top et le Kid tenaient la dragée haute aux niaiseux. Les uns en osant l'électronique dans le moteur bien avant la mode de l'hybride, l'autre en balançant du Jazz dans son électro. 

Au rayon des similitudes, je ne serais pas surpris d'apprendre que Dusty Hill est mort d'une absorption trop massive de painkillers, comme Prince, Tom Petty et d'autres encore qui semblent vouloir répondre à l'appel de la scène, alors même que leurs corps lâchent la rampe. ZZ Top venait de rempiler pour un tour américain lorsqu'une énième douleur à la hanche a renvoyé le bassiste dans ses pénates, laissant ses vieux acolytes de route poursuivre sans lui. Il a été retrouvé inanimé dans son lit, sans doute que Dusty n'avait pas d’ascenseur.

Qu'est ce que vous voulez que je vous dises de plus ? Que j'aime ZZ Top depuis un temps considérable ? Depuis qu'une vendeuse de chez Boyé, Carcassonne, m'avait refilé en douce un lot d'invendus pour étayer une collection de disques en pleine croissance. Tres Hombres en faisait partie, le Grand Funk Hits aussi et Pin Ups de Bowie. Les années 70 s'apprêtaient à faire le grand saut, Grand Funk avait splitté, l'actualité de Bowie se nommait Lodger alors j'ai embrayé dessus et comme ZZ Top venaient de sortir Degüello, je suis devenu accro.

Dusty Hill, je ne vais pas vous faire sa nécrologie en profondeur. Le gars était un collectionneur fanatique d'Elvis Presley, ça devrait suffire pour l'aimer. Il était aussi économe en notes jouées, une sorte d'anti-thèse de John Entwistle. Avec qui il avait quand même quelques points communs au delà d'un son énorme et distordu au possible. Celui d'avoir une poignée de classiques, et pas des moindres, à défendre à chaque concert, Tush, Heard it on the X, Beer drinkers and hell raisers, Hi Fi mama, I got the 6 (gimme your 9, Prince n'aurait rien trouver à y redire), Party on the patio, et aussi de participer au spectacle avec un sens du décalé dont l'humour manque cruellement aux poseurs. Son truc à plumes à Dusty, c'était de recouvrir ses basses de fourrures, manière de finir de ressembler à un gremlins. 

 


ZZ Top va continuer sa tournée, en fera surement une ou deux autres avant qu'une mauvaise nouvelle de plus ne fasse définitivement de nous tous un ramassis de gothiques et de ce blog un repaire de nécrologues. Et là dessus voila qu'on nous ressuscite Prince. Welcome 2 America, vient d’atterrir sur ma platine. Trois faces vinyliques de titres qu'il avait renoncé à sortir en 2010, alors que le projet était finalisé. On ne saura jamais pourquoi, peut être parce que rarement les influences auront été aussi évidentes. Curtis Mayfield, Marvin Gaye, Isaac Hayes nous font de gros clin d’œil, mais c'est Norman Whitfield qui est porté en référence le temps d'un premier morceau qui, en plus de donner son nom à l'album, le sublime totalement. Groove lent, ton grave, l'Amérique de Prince n'est pas un décor de carte postale.

Je vais être aussi honnête que possible, le disque ne se remet pas de cette fantastique ouverture. Aussi bons soient-ils, et ils le sont, les autres morceaux souffrent de l'écrasante présence de Welcome 2 America. Comme ceux de Sign O' The Times avaient peine à s'imposer, après la fracassante entrée en matière du morceau titre. La comparaison s'arrête là, aucun If I was your girlfriend ne se révèle à l'usage en levant le voile sur mille trésors. Welcome 2 America n'est pas le chef d’œuvre égaré qu'on ne manquera pas de nous vanter. C'est du Prince en creux, plus consistant que Planet Earth qu'il évoque à l'occasion (Hot summer faisant figure de The one U wanna C) et supérieur à 20Ten qui pris sa place sur le calendrier des parutions. On y croise When she comes dans une version en deçà de celle qu'il enregistrera plus tard et l'ensemble est loin d'être déplaisant, même si rien ici, hormis Welcome 2 America, Check the record et Hot summer, ne hisse l'album au niveau de 3121, LotusFlower ou du sprint final que composent Art Official Age et les Phase One & Two de Hitnrun.

En conclusion, le moment est surement venu de passer un deal avec la faucheuse, on cesse d'exploiter ses troupes et en échange elle nous laisse de quoi finir le voyage en bonne compagnie.

 

Hugo Spanky


 

vendredi 16 juillet 2021

TeCHNicaL ecSTaSy





L'Italie m'a régalé. Leur victoire m'a redonné le goût des célébrations. Et comme je fonctionne par association d'idées, je me suis mis à cogiter, me demander pourquoi je supporte l'Italie plutôt que l'Angleterre, alors que ma culture est largement anglo-saxonne. Ok, c'est territorial, l'Italie, les racines, l'enfance, le sud, mais quand même, j'ai  braillé Oh yeah I tell you somethin' I think you'll understand plus souvent que Lasciatemi cantare con la chitarra in mano...Quoique. Bah, si, quand même.

De fil en anguille, je me suis aussi demandé à quel point je n'avais pas tout faux depuis le début. Je veux dire Adriano Celentano, hein ? Depuis 1959 qu'il est là. Et les boots en cuir, c'est pas les pékino-chinois qui les ont pondu. Le plat préféré des Ramones ? Vous l'avez ? On est bien d'accord qu'on les a pas vu souvent se goinfrer de cassoulet. Pas plus que de fish'n'chips. On peut en aligner des similaires jusqu'à ce que fonde le dernier glacier. J'ai dit glacier ? Elles sont quoi les meilleures glaces de l'univers ? Ha! Vanille/Fraise, Pistache/Chocolat, certes, mais italiennes avant tout. Suffit que je dise ça pour que me vienne de douces hallucinations d'actrices à la croque-sel. Sans chichi, ni artifice. Du temps où le grand écran aimait les femmes. Ornella, Claudia, Silvia, Sophia, Gina, Silvana, Valeria.. Si Lou Bega cherche des rimes riches, il a de quoi faire.






La célébration, disais-je. Figurez-vous que j'accompagnais la conquête italienne de l'Europe au son d'un fantastique double cd de Yoko Ono entièrement remixé par des DJ's Techno, tendance extrémiste. Triple gifle avec effet rétroactif. Onomix. Je ne vais pas vous bassiner avec, vous pouvez pas piger à quel stade d'addiction j'en suis. Aussi sec, j'ai dégainé l'artillerie lourde, en commençant par le coffret The History of the House Sound of Chicago, une bestiole en 15 volumes qui part d'un Disco légèrement dévarié pour aboutir au mariage d'Edgar Varèse et Giorgio Moroder. Moroder comment ? Giorgio ? Giovanni Giorgio Moroder pour être exact. Ben merde alors, un rital. Tout se tient. Le subconscient fait des miracles. Cette foutue vague Techno qu'on croyait venue de l'underground américain, Chicago, Detroit, New York avec résonnance via le Go-Go Funk de Washington et son Drop the bomb (Trouble Funk) qui fournira bon nombre de cartouches aux samplers. Cette Techno que les anglais vont rendre comestible pour les masses en la parant d'attributs Pop, comme ils le font pour domestiquer chaque vague barbare abordant leurs rivages. La même Techno à laquelle, nous, hexagonaux que nous sommes, avons administré une sérieuse dose d'anesthésiant, dont on se vante au nom d'une French Touch qui ne fit que populariser nos pires tendances. De Sexy boy à L'été indien, il y a moins de distance qu'entre Prodigy et Public Enemy. On est comme ça, on ne passe pas les 8eme de finale, j'invente rien.


La Techno, première musique mondialiste sans appellation d'origine contrôlée, sorte de web d'avant gafa, trouverait donc sa source dans les alpes transalpines chères à nos cœurs de footballeurs sur canapé. Vous avez souvenir de l'ItaloDisco ? Ce genre qui déborda si peu loin de Vintimille qu'il fallut quelques croisés béatifiés pour l'expatrier en Germanie, afin de convertir le vaste monde à son minimalisme synthétique. Donna Summer, I feel love, pour une première éjaculation chimique, avant que le Cardinal Moroder ne contamine à profusion, sans qu'aucune distanciation sociale ne puisse lui barrer la route. Dès lors, le genre ne fera que renaître encore et toujours, cheap et entêtant, ritournelle Bontempi à 3 notes sur tempo samba martelé à coups de massue. Blackbox Ride on time, Double You Please don't go ou Boys boys boys de Sabrina indiqueront ponctuellement le chemin de Rome, mais c'est bien du monde entier que pleuvront les hits. Belgique Make my day (Pump up the jam) de Technotronic, Suède Crucified de Army Of Lovers, Deee Lite et leur Groove is in the heart new-yorkais, Angleterre, of course, mise sur orbite par le Pump up the volume de MAARS, Espagne Chimo Bayo Asi me gusta a mi (Extasy extano) mémorable dans le Jamon Jamon de Bigas Luna, Allemagne avec le surpuissant The power de Snap! Des centaines d'autres, plus éphémères, viendront nourrir les radios, les nuits de M6 et les magasins de sape. Sous estampilles Dance, Tecktonik, House, Jungle, Ambient, Makina, Trip Hop, Drum'n Bass, la Techno s'affiche, se proclame. Seuls les snobs useront de nuances, distinguant avec dédain les teintes jazzy ambient de Ian O'Brien des riffs cradingues de Prodigy, feront la fine bouche devant la Dance tellement Pop d'Army Of Lovers, dont l'album Massive Luxury Overdose n'a pourtant pas pris une ride. Perso, comme souvent, je me suis roulé dans la fange comme dans la soie. Merde alors, il se passait un truc rigolo et c'était diffusé en boucle à la télé. Il suffisait d'allumer le poste à n'importe quelle heure de la nuit pour achever la fête devant une ribambelle de clips tous plus outranciers et dingos les uns que les autres. Spin spin sugar de Sneaker Pimps, Elektrobank des Chemical Brothers -réalisé par Spike Jonze avec Sofia Coppola en vedette- Breathe, PoisonFirestarter, No good, Smack my bitch up, tous ceux de Prodigy faisaient des ravages, celui du Bentley's gonna sort you out de Bentley Rhythm Ace, What is love de Haddaway, les impayables Army Of Lovers ou I'm too sexy de Right Said Fred, je sais plus quoi encore, mais j'en ai fait des redescentes devant M6.




Derrière tout ce tapage, un mouvement prend forme. La New Wave anglaise se radicalise et se scinde, les poppeux d'un côté, qui continuent de l'être, et ceux qui, en regardant par dessus l'épaule de Big Audio Dynamite, découvrent Eric B & Rakim, Public Enemy, Beastie Boys, et à travers eux les techniques de production des Dust Brothers, du Bomb Squad, de Mario Caldato Jr. Prince, aussi, Controversy et 1999 marquent fortement les esprits, Something in the water (does not compute) faisant office de proue. Tout un univers auquel s'ajoute l'émancipation des DJ's qui, sous l'influence de Tom Moulton, imposent leurs griffes sur les disques qu'ils diffusent, modifiant à l'infini la structure des morceaux. Bentley Rhythm Ace, Prodigy, Ian O'Brien, Tricky, Propellerheads, Goldie, Chemical Brothers, tous anglais, réussissent la transition sur 33 tours, tandis qu'américains et canadiens préfèrent inonder les dancefloors de maxis semi anonymes sous patronymes codifiés pour initiés. Le DJ sert de tête de gondoles, le logo du label fait office de garantie. Les remix, club, dub, électro, radio edit, extended maestro master mix, font le bonheur des traqueurs de mixtapes, sur K7 puis CDr, les promotional only circulent de mains en mains. Les albums sont rares, souvent expérimentaux (Plastikman Sheet One), et il faut en passer par les compilations de mixes pour dénicher les tueries de chez Tribal, en commençant par la série Don't Techno For An Answer. Paradoxalement, mais peut être pas tant que ça, c'est aux States que le genre perdure. En restant dans une forme d'underground (tout est relatif dans un pays où la moindre niche musicale à ses propres charts), la musique électronique y a conservée sa spécificité marginale, loin de la récupération tout azimut qu'elle a connu en Europe en étant mise à toutes les sauces pour essorer un public de fanatiques. Les gosses, bien sur, mais dans leur cas c'est resté funky. Dance Machine 6 faisait moins de dégâts que le gaz hilarant, et j'ai adoré les voir se trimballer à la mode Tecktonik, ce mélange de Two-Tone et de fluo sortait le métro de sa grisaille. Là où ça a été moche, c'est quand Bjork, après un Violently happy bon à s'en arracher les poils du nez à la tenaille, a commencé à nous prendre pour des vaches à lait à coup de tirages limités, d'édition deluxe et autres vulgarités. Avec son petit doigt en l'air, l'islandaise a fait passer le genre de M6 à Arte et tout est devenu tellement guindé que ça en a été fini de la partie de rigolade. Lars Van Trier lui a collé une paire de double foyer, Vanity Fair a rappliqué, et on s'est fait mettre à la lourde.


Entre les playlists pour carré VIP d'un côté et les zadistes qui se récurent le cerveau dans les hangars de Bretagne de l'autre, j'ai eu vite fait de ne pas choisir. N'empêche que depuis, j'attends toujours qu'un autre mouvement vienne secouer le cocotier. Il parait que la Britpop c'était épatant, je ne devais pas être là.

Aujourd'hui les gays rêvent d'une vie dont les hétéros ne veulent plus, avec ça on n'est pas près de revoir l'exubérance des Techno-Parade traverser nos villes. Les temps changent, la marginalité ne se revendique plus. On a grandi en apprenant à être tolérant envers le copain qui aime les licornes roses, on nous demande maintenant de l'être envers ceux qui voudraient le passer à la Kalach. C'est quand même un drôle de concept le 21eme siècle. 


Hugo Spanky


samedi 19 juin 2021

FRee DoGMe



Ainsi donc, me voila libre. A nouveau. Libre de marcher sans masque dans la rue, libre de rouler à 80km/h, libre de me faire entrogner dans des bistroquets dont les tauliers ne savent plus rien du plaisir de la kemia. Libre de prendre la même direction que tout le monde, de faire des choses qui ne me concernent pas, auxquelles je n'aurais même pas pensé, si on ne m'avait soumis l'idée qu'elles me feraient sentir libre. Très bien. J'ai donc profité de ma liberté retrouvée pour aller chiner. En toute liberté.
Au fil de mes pérégrinations, je suis tombé sur une pile de compilations Soul Jazz que je me suis empressé de faire défiler sitôt mes pénates retrouvées. Quelle tristesse. Sitôt libre, me revoilà formaté sur l'autoroute de l'ennui. Les sélections des mecs de Soul Jazz suivent des thématiques tellement étroites qu'elles ne permettent aucune respiration, rien que pour Studio One il doit exister 30 références aussi uniformes que cette musique est débraillée. Sacré coup de marteau à côté du clou. Studio One Ska, Studio One Rocksteady, Studio One Classics, Studio One Soul, Studio One Women, Roots, Scorcher, Rocker, Funk, Disco, ShowCase, Jump-Up... N'en jetez plus ma platine a des nausées. 
 
Soul Jazz c'est la fiche anthropométrique du son. Les mecs ont pigé le topo pour ne pas se fouler la rate, payer les droits d'éditions de Look-ka-py-py, Funky stuff, No no no, Melting pot ou Funky Kingston et les décliner sur autant de volumes que possible. Allons-y pour Look-ka-py-py New Orleans (The Meters) puis Look-ka-py-py Kingston (Lloyd Charmers), celui  ci tantôt sous estampille Trojan, tantôt sous estampille Reggae Dance Floor Grooves, qui partage le Funky Kingston de Toots avec le volume 200% Dynamite sur lequel le No no no de Dawn Penn du volume Studio One Rockers passe entre les mains de K.C White. Ailleurs, Funky stuff devient Reggae stuff. Malheur, le gonze qui collectionne les productions du label écoute en boucle les mêmes morceaux, une anti-chambre de l'enfer. 

 

 

Soul Jazz a clairement choisi de faire les fouilles des gogos atteint de collectionnite aigüe, pour ce qui est de convertir les âmes égarées faudra s'adresser ailleurs. Malgré quoi, ça ne serait pas totalement déplaisant si on y retrouvait la vitalité craspec des pressages jamaïcains, connus pour être à peu près tout sauf aseptisés. Et c'est là le coup de grâce ultime asséné par les tristes sirs de Soul Jazz, que ce soit Jackie Mittoo, Ken Boothe ou John Holt, tout sonne pareil ! Propre, la raie bien plaquée sur le côté, le pantalon amidonné. On se croirait sur une B.O de Tarantino, l'aventure pour les nuls, de la musique qui vous tient la main pour traverser la rue. Je me suis pris à rêver d'un son qui crépite, qui siffle, sature un brin en tremblotant comme un alcoolique parkinsonien. Une ambiance baloche, quoi, un machin qui transpire. Qui ressemble à ce que son menu affiche, tout bêtement. Chopez-vous les singles ! En prime vous aurez les dubs en face B. Et n'allez pas imaginer que le désastre se limite au Reggae et ses variants, non, ils appliquent roublardise et pingrerie à tous les genres qu'ils abordent, trois ou quatre merveilles par volume et du remplissage insipide tout autour, manière de pouvoir décliner chaque thématique à l'infini. Mylène Farmer et Bjork font figure de modérées à côté de ces zigotos. Vous savez quoi ? J'ai balancé tout ça sur Vinted, c'est parti comme des hosties un dimanche de communion.

 


Bon, j'ai quand même eu du bol à deux reprises lors de ma récolte. Dans ma main droite le King Tubbys Meets Rockers Uptown, sommet du dub poisseux s'il en est, concocté par les plus tranchants musiciens de l'ile associés à Augustus Pablo pour la touche loufdingue. Dans ma main gauche, Mickey Dread Best Sellers, une compilation des hit singles de celui qui coche le plus de cases au royaume de la bass culture. Ok, ce Best Sellers reste une compilation relativement mal branlée, si elle permet de découvrir (ou se remémorer) quelques pépites, parmi lesquelles le redoutable Roots & Culture, mais aussi Break down the walls, Enjoy yourself, Quest for oneness, Warrior stylee ou Barber saloon, ses nombreux oublis font qu'elle ne dispense absolument pas de l'acquisition d'albums originaux tel que Pave The Way, World War III, Dread At The Control ou SWALK. Hélas principalement connu par ici pour ses collaborations avec Clash, Mikey Dread vaut bien mieux que d'être cantonné dans l'ombre des quatre de Shepherd's Bush. Vous êtes libres de me croire.


Hugo Spanky

 

 

dimanche 30 mai 2021

HiLLBiLLY SuR SeiNe * THéO LaWReNCe * TOeRaG SeSsioNs


Waylon Jennings disait que Sinatra était un chanteur country. J'imagine qu'il parlait du feeling. Probablement, faisait-il allusion à des chansons comme "One for my baby" ou "It was a very good year" qui n'ont rien de country sur la forme, mais qui expriment profondément la même chose que la plupart des chansons réussies dans ce style, une mélancolie typiquement américaine. Je suis sûr qu'un jeune homme originaire de Gentilly en banlieue parisienne, lui l'a parfaitement compris. Théo Lawrence n'a pas vraiment besoin de se déguiser en cow-boy pour transmettre la sincérité de cette musique. L'air de rien, il trace sa route depuis quelques années. Et c'est avec bonheur que je l'ai découvert voici deux ou trois ans, très impressionné par sa capacité à reprendre quelques standards folks en évitant l'écueil des clichés d'un côté et de l'autre celui de l'americana (concept assez fumeux pour décrire la version indie et progressiste d'une musique qui est précisément le contraire). 

 

 

En 2016, Théo a fait un tube "Heaven to me" avec son groupe les Hearts, que j'ai entendu dans une pub mac do. Un morceau qui aurait pu avoir été écrit par Bob Marley (sans le côté reggae) et calibré pour la clique France inter/fip/rolling stone/arte ou finalement rien ne dépasse. Un album de soul un peu sirupeuse, "Homemade Lemonade" et quelques singles pour se faire la main. Un son ouaté produit au millimètre sans grande surprise. J'ai un peu lâché l'affaire, mais récemment, je suis retombé sur lui au hasard de mes pérégrinations youtubesques. C'est désormais sous son nom qu'il évolue avec un changement de direction notable vers la country, accompagné d'un groupe franchement impeccable.




Un album sort en 2019 "Sauce Piquante" qui tombe un peu dans le piège qui guette cette génération de musiciens élevés à youtube : l'échantillonnage de style. On pioche dans tous les artistes qu'on aime et on cherche à imiter leur son. Ce qui donne souvent un manque d'unité dans certains albums quand le procédé se voit trop. Ici, "Come On Back To My Lover" rappelle Marty Robbins, "Petit cœur" et "Baby Let's Go Down to Bordeaux" (quelle idée de descendre à Bordeaux ? continue ta route jusqu'à Toulouse mon gars) Sir Douglas Quintet ou Freddy Fender. "N.O.I.S.E" a tout du bakerfield sound et on y entend Buck Owens, "The Worst In Me", les Everly Brothers etc... Jusqu'à la pochette qui me rappelle étrangement le label Arhoolie, spécialisé dans les disques "roots". Malgré tout cela, le disque passe comme une lettre à la poste. Le niveau est suffisamment bon nous faire oublier la recette... Mais ce n'est pas par ce bout qu'il faut prendre le bonhomme : en cherchant "Working On the Building" d'Elvis, je suis tombé par hasard sur ses sessions studio Toerag. Un studio anglais complètement analogique dirigé par Liam Watson qui a notamment travaillé sur "Elephant" des "White Stripes". Il est bien possible que Théo Lawrence y ait trouvé la formule qui tue. 

 

 

Les morceaux enfin débarrassés de leur production sucrée sonnent bruts et solides. Les versions d' "Adelita", "N.O.I.S.E" et "The Worth in me" rendent caduques celles de l'album. Sur "N.O.I.S.E", la diction a le froid détachement des chanteurs country et la telecaster déchire l'espace sonore comme le faisait celle de Don Rich en son temps. Sur "Working On The Building", c'est le merveilleux vibrato des Staples Singers qu'on entend. "The Worst In Me" se révèle être une magnifique composition... 

 


 

En parcourant youtube, j'ai vite compris que ces gars étaient mortels en session live. A Bordeaux, c'est «Ain’t The Reapin’ Ever Done" d'Eddie Noack qu'ils reprennent divinement. Le guitariste y égraine des licks scintillants comme les perles d'un collier féminin, sur le phrasé hautain de la voix de Théo. Dans les Cardinals sessions, il interprète un titre de son album "Prairie Fire", un folk près de l'os qu'il a le bon goût de chanter sobrement, seul à la guitare. Ces jeunes gens ont commencé très tôt et en ont encore beaucoup sous le pied. Le potentiel est énorme et les aléas de la vie ne peuvent que rendre leur musique plus authentique. Depuis peu, ils ont un fan de plus qui parie sur leur succès et de bons disques à venir.


Serge Fabre

Theo Lawrence Adelita Live at Toerag