Un crime qui fait se mélanger des éléments et des personnes aussi disparates que la haute bourgeoisie hollywoodienne, Le Marquis de Sade, John Houston, Mickey Cohen (et par extension la Mafia), Le boucher de Cleveland, le LAPD, des filles à soldats, les Mama's and Papa's, qui trouve son origine dans des photos de Man Ray et offre en héritage le sourire du Joker, un roman de James Ellroy, un film de Brian DePalma, des centaines de livres d'enquêtes et des dizaines d'aveux souvent farfelus, ne peut qu’attiser ma curiosité morbide pour les tueurs sadiques et l'insondable détresse de leurs victimes. Raison de plus, lorsque la victime est dotée d'un immarcescible charme, auréolée d'un mystère qui hante, dans les nuits sans sommeil, ceux dont l'irrépressible besoin de justice voudrait en déchirer le voile, laver, de l'immonde affront qu'elle a subi, l'âme violée d'Elizabeth Short. Faute d'avoir pu la protéger dans ses abominables moments de supplice.
Le sinistre massacre d'Elizabeth Short donna naissance au mythe du Dahlia Noir. Par sa noirceur, son abomination, il y a fort à parier qu'il sera plus tenace encore que celui voué à Marilyn Monroe. Même si le visage ravagé par les coups d'Elizabeth Short parait peu destiné à finir imprimé sur des mugs, ce serait mal connaître notre époque que de dire que ça n'arrivera jamais.
Il faut remonter aux années 30 et contempler les créations photographiques de Man Ray pour trouver le premier germe de l'esthétique toute particulière de ce meurtre qui peut être perçu comme une œuvre artistique conçue avec un matériau humain non consentant.
Il faut remonter plus loin encore, jusqu'au Marquis de Sade, pour découvrir l'inspiration des tortures subies, des heures durant -peut être des jours- par la jeune femme, vraisemblablement attachée, bras et jambes écartés, le corps en partie dans une baignoire, dans une position si peu naturelle qu'elle laissera à son bassin une déformation post-mortem. Brûlures de cigarettes, lacérations du visage, coups de couteau au pubis, plaies béantes, incision des chairs, amputation d'un sein, ingestion d'excréments, rien -et plus encore- de ce qui fascina Pasolini pour son adaptation des 120 journées de Sodome ne fut épargné à Elizabeth Short, avant que son visage ne soit réduit à un amas d'os brisés. Ultime souffrance qui lui apporta la délivrance. Mourir, enfin.
Autres similitudes avec des réalisations de Man Ray, les lacérations sur le visage d'Elizabeth Short, qui prolongent sa bouche en incisant ses joues, ne manquent pas d'évoquer ce que suggère le cliché Noire et Blanche et que sur-multiplie l'immense bouche qui obstrue le ciel des Amoureux. Quant à la série de 1929 Les fantaisies de Monsieur Seabrook, elle fait froid dans le dos tant elle semble proche de ce qu'a dû être la scène de la mise à mort.
Parmi les innombrables livres de toutes sortes consacrés au sujet, il convient d'en écarter l'immense majorité. Beaucoup ne sont qu'appâts au sensationnalisme de pacotille, ouvrages dépourvus de fond, basés sur ragots, commérages et balivernes de témoins en mal de reconnaissance. Délaissant galéjades et légendes urbaines, trois ouvrages se distinguent du lot. Le plus célèbre, et aussi le plus passionnant à lire, est le chef d’œuvre de James Ellroy, titré sans surprise : Le Dahlia Noir. Bien que qualifié de roman, il est le fruit d'une enquête minutieuse sur l'affaire en elle-même et sur les années dont elle est contemporaine. Véritable plongée au cœur du plus noir des hommes et d'une ville alors territoire de choix pour les esprits pervertis, libres de donner cours à toutes leurs déviances pour si peu qu'ils aient de quoi soudoyer une police ne demandant qu'à croquer avec un appétit féroce dans les fruits les plus défendus.
Le roman de James Ellroy est glaçant, implacable dans son cynisme et nourrit par une rage intérieure qui ne fait aucun quartier. La véracité et la fiction se tutoyant tellement dans cette histoire déformée par le prisme des preuves détruites, des témoignages sciemment perdus, que l'on peut penser que le livre d'Ellroy égraine plus de vérités que l'enquête menée en son temps par le LAPD.
Plus troublant encore est l'ouvrage signé par Steve Hodel : L'affaire du Dahlia Noir. Ancien flic du LAPD, l'auteur démontre avec une implacable assiduité que le tueur n'est autre que son propre père, George Hodel. Et c'est plausible. Homme trouble s'il en est, fréquentant les milieux les plus extrêmes de la cité des anges, mafieux dans une main, nantis dans l'autre, le docteur chirurgien Hodel invite tout ce qui se fait comme âmes damnées à venir consommer au sein de son enfer personnel, la Franklin House, les délices interdits du sexe outrancier sublimés par les vapeurs d'opium, de marijuana, d'alcool chic et de drogues pharmaceutiques. George Hodel, autoritaire, maniaque et tortionnaire de ses enfants comme de ses multiples femmes, ira jusqu'à offrir, et s'offrir, sa propre fille Tamar Hodel. Celle par qui le scandale faillit arriver.Elle a moins d'une quinzaine d'années lorsque Tamar tombe enceinte de son père. Avortée illégalement et sans grand ménagement, la jeune fille fugue et se fait arrêter par une patrouille de police à laquelle elle s'empresse de raconter son calvaire. George Hodel se retrouve devant le juge pour une accusation d'inceste seulement deux ans après avoir été suspecté dans l'affaire du Dahlia Noir et cinq ans après l'avoir été pour le meurtre par overdose de sa secrétaire. Cultivé, arrogant, fasciné par le roman de Ben Hecht Fantazius Mallare (et sa suite The Kingdom of evil), ami de Man Ray, d'Orson Welles, marié à la première femme de John Houston, avec tous ceux là il entretient des rapports dépassant la simple camaraderie et partage la même fascination pour les écrits de Sade. Le Docteur George Hodel est aussi fascinant que dangereux. Il tient à jour ses dossiers, soigne les maladies vénériennes du décadent who's who hollywoodien, supervise un réseau d'avortements clandestins, recrute dans les bars borgnes, puis fait disparaître, jeunes fugueuses, filles-mères, droguées et autres paumées qu'il utilise comme chair à plaisir dans les soirées mondaines organisées dans les dédales et pièces aveugles de la Franklin House. Les secrets qu'abritent les nuits blanches de sa sépulcrale demeure ne sont pas de ceux qui doivent connaître les lueurs du jour.

A charge envers George Hodel, dressant le portrait d'un homme envieux, vivant dans l'ombre des plus audacieux créateurs de son époque, sans jamais les égaler malgré son ambition, proposant une démonstration et une somme de preuves peu discutables sur sa culpabilité dans le meurtre de Elizabeth Short, le livre de Steve Hodel commence par une prise de conscience dont je réfute toutefois la pertinence. Les doutes de l'auteur prennent naissance à la mort de son père (à 91 ans à Hawaï), lorsque son ultime belle-mère lui remet un carnet de photos auquel son mari semblait particulièrement attaché. Il découvre ainsi deux clichés d'une femme, jeune, belle, dont le visage lui rappelle celui d'Elizabeth Short, au point qu'il se convainc que c'est bien elle. Ce sera l'élément de départ de son enquête et de la série de découvertes qui vont forger ses certitudes. Je ne remets en cause aucune d'elles, sinon qu'il ne s'agit pas, selon moi, d'Elizabeth Short sur les photos, mais de Meret Oppenheim, l'androgyne plasticienne affiliée aux surréalistes français, celle là même qui posa sur la photo Noire et Blanche de Man Ray et plus largement sur toute sa série Érotique Voilée. J'en arrive à la conclusion que c'est la ressemblance entre les deux femmes qui amena George Hodel à utiliser Elizabeth Short pour, dans son esprit malade, donner corps et réalité à l’œuvre fantasmatique des photographies de Man Ray.Voila pour ma part de suggestions.

Autre auteur, autre ouvrage, autre conclusion avec le spécialiste français des tueurs en séries Stephane Bourgoin, dont la compagne fut victime de l'un d'eux en 1976 à Los Angeles. De ce malheur, naitra chez lui un irrépressible besoin de comprendre le mécanisme de ces hommes chez lesquels toutes les notions d'humanité semblent abolies. Stephane Bourgoin consacra deux ouvrages à l'affaire du Dahlia Noir. Dans le premier, il se questionne pertinemment sur plusieurs possibilités, dans le second, paru après celui de Steve Hodel, il s'inscrit en faux face à la théorie George Hodel et désigne coupable le mystérieux Boucher de Cleveland dont il affirme avoir découvert l'identité. Le redoutable tueur en série auquel on imputa le massacre d'une quinzaine de victimes, serait un dénommé Jack Wilson, décédé en 1982 dans l'incendie de sa chambre d’hôtel, alors que la police s’apprêtait à l'interpeller, après qu'il se soit confessé au journaliste John Gilmore en donnant des détails jusque là gardés confidentiels par les autorités. Une théorie qui en vaut une autre, même si comme à chaque nouvel ouvrage, le nombre de questions soulevées dépasse celui des réponses concrètes. La première qui me chagrine étant de savoir pourquoi il s'est écoulé plus de dix ans entre ses confidences et son éventuelle, mais probable, arrestation ? La seconde de connaître la motivation de Stephane Bourgoin à soudainement accuser l'un de ceux dont il avait lui-même écarté la piste dans son précédent ouvrage. Il y aurait-il une part de jalousie possessive dans le cœur de chacun de ceux qui enquêtent sur l'implacable destinée de la troublante Elizabeth ?
Hugo Spanky
































































