dimanche 14 décembre 2025

ONe, TWo, III, IV & THe sTRaNGe BaND



Mes récentes élucubrations autour des albums extrêmes de Hank III m’ont amené à ausculter, pour la première fois, les fameux trois albums que le label Curb avait fait paraître sans son accord, après leur rupture mouvementée. Le fondateur du label, Mike Curb, est le genre de gentleman sudiste passé un peu partout, même chez Motown pour faire ses classes, avant de bâtir une solide success story à la californienne. Mike Curb est un républicain bon teint, élu californien dans les baskets du gouverneur démocrate Jerry Brown, le fameux fasciste zen de Jello Biafra. Tout ça est un peu cryptique, faudrait un débat pour y voir clair tellement les notions américaines de démocrates et républicains diffèrent de notre conception droite/gauche de la politique. Ce que l'on considère vu d'ici comme démocrates cool sont ceux qui ont voulu censurer le rock et le rap pour aboutir au fameux sticker sur les pochettes de disque. Mike Curb est du bord inverse, tout en leur ressemblant comme deux gouttes. Le mec est un prestidigitateur, il soutient Reagan tout en défendant les droits des homosexuels, il signe la descendance d'Hank Williams sur son label tout en étant farouchement anti-drogues. Voyez le topo ? Il finira président du monde, Mike Curb. Avec sa raie sur le côté, sa bonne mine et ses accointances avec les mormons. Mike Curb c'est le mec qui déboule dans les partouzes avec sa poupée gonflable.

En 1996, il flaire la bonne aubaine en sortant Three Hanks, un album dans la tendance du moment avec des duos virtuels venus d'outre-tombe. Son concept est balèze, faire chanter le légendaire Hank Williams, à ce moment-là mort depuis 40 ans d’une overdose, avec son fils Hank Williams Jr, défiguré après une chute de 150m de hauteur qui le laissa au pied de la falaise avec un trou dans le crâne si gros qu’on lui voyait le cerveau, un oeil exorbité et le nez arraché, la mâchoire en miettes. Pour mettre un peu de glamour dans le sordide Mike Curb mise sur le fils de Jr, Hank III. Le môme venait de se découvrir un père qu'il avait jusque-là regardé à la télé et qui soudain lui mettait le pied à l'étrier dans le circuit de la musique. Selon la conception américaine d'une bonne histoire, celle-ci est une des meilleures. Sauf que ça ne dure pas. Hank III se révèle d'un talent protéiforme et d'une personnalité farouche aussi troublée et abruptement contrariée que celle de son grand père. Les discours évangélistes de Mike Curb se font déchausser les gencives par les paroles hardcore des albums que le gamin commence à sortir comme on dévore un paquet de smarties. Le clash arrive dès le troisième. Après avoir retardé pendant des mois la sortie de Straight To Hell à cause de textes qui obligeront finalement le label à livrer une version bippée du disque aux revendeurs les plus traditionnalistes, Curb refuse tout net de sortir l’album de metal extrême que sa vedette dissidente lui soumet en suivant. On est dans le genre de conflit que Neil Young avait eu avec Geffen. Liberté artistique contre pragmatisme bienveillant. Rupture de contrat, procès, tout le toutim et Hank  III se retrouve un peu plus paria encore. Hérédité, fatalité.

Le comble de l'histoire étant que depuis la rupture de contrat, Mike Curb publie régulièrement les bandes dont il dispose sous forme de disques plus subversifs encore que ceux qu'il reprochait à Hank III d'enregistrer ! En représailles de quoi à chaque parution d'un des trois disques en question, Hank appelle son public à le boycotter. Chose que je respectais. Non seulement je ne les achetais pas, mais je ne les avais même jamais écouté. Je viens de le faire et le fait est que les chutes de studio de Hank III, ou ses duos avec les Melvins, sont des tueries.

Le plus beau, après cette longue introduction, c'est que je ne suis pas là pour vous causer de Hank III !


C'est pour son fils que je suis venu, IV And The Strange Band. J'avais expédié son cas en deux écoutes en le trouvant vaguement ennuyeux, je m'étais fourvoyé. Le truc c'est que j'ai du mal à concevoir que le talent puisse être héréditaire en cascade. Hank III lui-même, au début, je l'avais regardé de travers. On n'est pas franchement habitué à ça par ici, quand on se voit refiler les fils Souchon, non ?

Bref, je m'y colle. Coleman Williams est donc le fils de Hank III. Comme je l'ai expliqué dans le post précédent, il n'utilise pas son pseudo Hank IV sur les pochettes parce qu'un cousin du Texas l'utilise déjà. C'est un bordel, je vous dis pas. Même la sœur de Hank III fait des disques. C'est donc IV et rien de plus. Quand je dis rien de plus, je parle de l'intitulé, parce que rayon musique c'est une morsure à infusion lente que j'ai reçu dans mes mollets de coq. Avec son trémolo dans la voix et ses mélodies qui collent à la peau, IV vient de faire basculer ma fin d'année dans la mélancholie. Je ne vois plus le ciel de la même couleur et le bitume brille sous la pluie. Son dernier album, Hang Dog, qu'il a enregistré avec Shooter Jennings à la production (le disque sort sur son label BCR), m'accompagne partout où je vais. Dans la cuisine, au lit, dans la cuisine, au salon, dans la cuisine, au lit, dans la voiture, au lit, j'ai l'âme vagabonde, je m'assoie même dans l'escalier pour en écouter un bout entre deux mood. I'm sailin' on, sail on, sail on. Je marmonne, je grince des dents, je ressens ses coups de sang, je me traîne un blues je vous dis que ça. Sitôt sa reprise des Bad Brains éteinte, je réenclenche sur le premier morceau. Son coup de génie est là, le mec finit son disque sur le morceau qui relance la machine. Et comme le premier morceau est d'une évidence addictive, ça forme une boucle.


De prime abord, la production est standard, les compositions routinières, si ce n'était ce fichu trémolo dans la voix le disque serait passé de la découverte à l'étagère sans avoir eu le temps d'encombrer la platine. Mais il y a cette voix qui dérange, qui me fait revenir pour mieux tendre l'oreille jusque derrière la porte verte et il s'y passe des choses. Des fioritures dans les arrangements, des effervescences planquées dans le mixage qui posent une atmosphère de roman. A la troisième écoute, ce n'est plus deux titres qui se distinguent, mais quatre ou cinq. J'ai pigé l'affaire, transféré le dossier dans l'android et depuis on fait chemin dans la main. Hang Dog est un disque frontalier, ni country au kilomètre, ni hillbilly défroqué. Comparé à l'agitation épileptique de son géniteur, il y a une forme de sagesse tranquille qui se dégage de IV. Pas le genre solidité sans faille, mais on sent que le type prend le temps de la réflexion. IV est diplômé littéraire, il a été enseignant avant de se consacrer pleinement à son destin. Est-ce pour ça que ses chansons semblent enracinées au plus profond ? Chaque sonorité fait sens, les effets sont pertinents, jamais gadget tape à l'oeil, le sentiment prédomine. IV construit des disques comme on pose un exposé, il y a l'ambiance, il y a le déroulé, les larmes, les coups bas et pas tellement de franche rigolade. Le gars trouve le moyen d'utiliser le yodel de façon nouvelle et ses arrangements sont si bien agencés que le genre redevient créatif (Neskowin ranger). Si Hank III, versant country, est dans la droite lignée du hillbilly à l'âme déchirée du Hank originel, IV délimite plus strictement son territoire, son univers est infiniment plus unitaire, ses chansons font bloc, son disque a une couleur définie dont il ne s'éloigne jamais plus que necessaire à l'avancé de l'action. Pas de coup feu hystérique entre deux ballades boisées, pas de dérapage dans le fossé après une ligne droite à grande vitesse. Le tempo est le même, l'humeur est invariable, violon tzigane ou pedal steel sont les seuls ajustables. Des titres pour aller à la pêche ? SepticHang dog, The bleed, Sailin' on...je mets le lien vers sa chaîne youtube en dessous de ma signature.


Par acquis de conscience je me suis aussi penché sur son premier album, Southern Circus, moins produit, plus turbulent (Deep down), ébréché aux angles, un vrai premier album avec ce que ça apporte comme fraicheur, maladresses et spontanéité.

Donc on dit quoi ? On en reprend pour une année ? Une semaine ? Une écoute ? Perso, je vais garder un oeil sur les dates de concert, l'espoir est faible de voir l'hexagone concerné mais IV et sa bande annoncent leur première tournée européenne pour avril 2026.

Hugo Spanky

IV and The Strange Band YouTube

IV présente son premier album en interview

vendredi 5 décembre 2025

CoMPléMeNT D'ObjeTs DiReCT



Depuis mon précédent post, je me suis attardé sur les enregistrements d'Elvis Presley et plus précisément sur les nombreux coffrets parus à la suite du fantasmabuleux Platinum, premier du genre à proposer des classiques du King dans des versions débarrassées des orchestrations, parfois discutables, dont elles avaient été affublées en post production. Dans les seventies, pour séduire les radios, l'air du temps voulait que le produit brut soit ornementé de violons, chœurs, cuivres et autres instruments exotiques flattant l'oreille des récents adeptes de la révolution stéréophonique. De toute évidence les chansons n'avaient pas besoin de tel subterfuge. Nues, elles sont encore plus belles et autrement plus incandescentes. 

Inspiré par un post facebook de Serge Bang! j'ai passé en revue une petite dizaine de coffrets thématiques proposant les différentes sessions d'Elvis Presley dans toute leur virginale beauté avant de conclure qu'aucune conclusion ne serait la bienvenue. The circle will be unbroken, boys. Je consens toutefois à signifier que celui sur lequel je reviens encore et toujours avec le même appétit est le premier des deux coffrets respectivement consacrés aux sessions à Nashville de 1970 et 1971. From Elvis In Nashville, puisque c'est son titre, propose le nec plus ultra de l'oeuvre royale. Les compositions sont sublimes et lorsque ce n'est pas exactement le cas Elvis est tellement stratosphérique qu'elles le deviennent. C'est assez frappant, on peut écouter le meilleur de Waylon Jennings ou n'importe quel autre cador, Elvis les laisse sur le bas-côté. Il dégage une intensité incomparable. From Elvis In Nashville, notez ça dans vos calepins, c'est 4 CD plein à ras bord d'une musique incroyable dominée par un chanteur, ma foi, sans équivalent. L'intégralité des sessions de juin 1970 durant lesquelles Elvis a finalisé pas moins de 35 titres en 5 nuits ! Ok ? 35 titres et pas de la gnognotte, visez les tronches des mecs sur la pochette.


Suite à ça, j'ai déambulé dans les couloirs de la Country, genre que j'avais négligé depuis quelques lunes, non sans raison. La vivace scène underground de la décennie précédente avait laissé place à une routine pauvre en aspérité. Si lisse que je n'y trouvais aucune accroche. La faute à Hank III, absent depuis maintenant combien ? Dix ans ? Brothers of The 4x4 remonte à 2013, faites le compte. Les rumeurs à son sujet se contredisent, l'une annonce l'imminence de son retour en s'appuyant sur la sortie d'un Greatest Hits et la récente réédition de sa discographie complète en vinyls couleurs (!!). L'autre le prétend agonisant dans une caravane. Il n'y a jamais eu de juste milieu avec Hank III. J'ai mis la main sur des enregistrements qu'il a publié sur Youtube Music, si je n'ai pas oublié d'ici là vous trouverez le lien sous ma signature. Ils sont pour le moins surprenants et contribuent à confirmer pourquoi ce mec est important. En gros, c'est comme si Mick Jones avait remixé McCartney II. Le projet s'appelle Grandiose Delusions, il porte bien son titre. Une boite à rythme, un synthé, sa voix, rap et falsetto inclus, une reprise de Pink Floyd planquée en embuscade et un talent qui gicle jusqu'en haut des murs capitonnés.



Pour poireauter jusqu'à son éventuel retour, son fils se porte volontaire pour occuper l'actualité avec son groupe IV and The Strange Band, l'intitulé Hank IV lui ayant été piqué par un rappeur ! En voila un qui a du bol que l'arrière-grand-père ne soit plus de ce monde. A vrai dire IV lui-même à cette chance. Ses deux albums sont de bons disques, ils pourraient même séduire beaucoup de ceux qui sont allergiques aux turbulences de Hank III. En ce qui me concerne, je les trouve gentiment ennuyeux. 

Du coup, et puisque leur réédition les replace sous les feux de la rampe, j'ai approfondi le cas de deux albums que j'avais négligé à leurs parutions. Hank III ayant cette manie de sortir trois ou quatre disques radicalement différents le même jour, j'allais, tel l'âne au foin, tout droit vers celui qui me confortait dans mes certitudes. Quitte à me montrer négligent envers les autres. Comme ce fut vaguement le cas pour Bar Ranch Castle Callin' paru en 2011 en même temps que, tenez-vous bien, le double album Ghost To A Ghost (son chef d'oeuvre ultime dans le registre country), mais aussi Attention Deficit Destruction (tendance doom metal) et Hillbilly Joker (tendance thrash), rien de moins, et A Fiendish Threat paru lui en 2013 le même jour que le double album Brothers Of The 4x4. Ces deux disques ayant en commun d'être estampillés du pseudonyme simplifié de 3.

A Fiendish Threat m'a collé un coup de boule salutaire. Je le définissais punk rock acoustique, ou quelque chose comme ça, dans ma chronique d'époque. C'est ce qu'il est. C'est aussi très réducteur. Les compositions paraissent uniformes si on n'y revient pas avec assiduité, ce qui avait été mon cas, j'avais fait fine bouche, pourtant avec le recul je me dis qu'on vivait dans le luxe. Je veux dire, vous avez vu de quoi Noël 2025 sera fait ? Anthology 4 rayon Beatles, le même machin qu'il y a 20 ans rallongé d'un dvd sur les traficotages de McCartney. De son côté, Lennon se voit gratifié d'un live tellement retouché que Yoko Ono y chante comme Diana Ross. Black'n'Blue Deluxe anime le rayon Rolling Stones, l'album original rénové par un remixage qui ne lui apporte rien agrémenté d'inédits plus bidons tu meurs (des jams) et d'un live poussif. Les héritiers de Prince ont eux lâché l'affaire et ceux de Jimi Hendrix attendent des jours meilleurs. Les cadavres refroidissent enfin. 

Je vous le dis franco de port, collez-vous A Fiendish Threat à fond les ballons sur la platine. Achetez-le, téléchargez-le, je m'en fous, mais rendez-vous ce service. Et tant qu'à y être chopez Hillbilly Joker et le bootleg This Ain't Country. On trouve même des live fantastiques sur soulseek. Le meilleur est un Live à Austin en 2000 qui propose un dossier pour le set country et un autre pour le set rock. Pour ceux qui débarquent, Hank III séparait ses concerts en deux shows distincts, le premier est le set country (guitare sèche, cheveux attachés), le second est le set rock metal thrash destroy punk speed j'en veux au monde entier (cheveux hirsutes et guitare électrique).




L'autre album qui m'a défoncé le scrotum est Bar Ranch Cattle Callin. Celui-là je ne vous le conseille pas. Hank III, jamais à cours d'une idée inspirée par la drogue, s'y amuse à mixer du metal extrême et des enchères de marchands de bétail, ces types qui débitent plus de chiffres à la seconde qu'un politicien ne fait de promesses. Avec pour même résultat de rendre les fous joyeux. Je ne sais pas si vous me suivez, mais essayez une seconde d'imaginer ce que ça peut donner. 

Vu qu'on me lustre Yoko Ono, je me suis vautré dans ce dérèglement des sens avec l'avidité d'un broyeur chimique et comme si ça ne suffisait pas j'ai ressorti l'album Assjack, autre projet frappadingue de Hank III. Celui là ne s'encombre d'aucun concept, il se contente de décapsuler les synapses. Malheur que c'est bon de se faire sauter à pieds joints sur les joyeuses. 

Hugo Spanky

Hank III - Grandiose Delusions

Hank III - Rebel Within

3 - Black Cow (Bar Ranch Cattle Callin')

3 - Can I Rip U (A Fiendish Threat)

Ce post est dédié à Steve Cropper