Parmi les raisons qui nous firent boire la tasse durant les années 60, alors que l'Angleterre éblouissait le monde de la Culture, il est indéniable que les conséquences de la seconde guerre mondiale fut la plus déterminante. La France parisienne des années 50 bénéficia durant toute cette décennie de n'avoir pas à reconstruire ses infrastructures de spectacles, nos artistes -chansonniers, comédiens, grands couturiers, écrivains-, ayant eu sous l'occupation, la sagesse de s’accommoder sans trop de gène de l'occupant. La fête fut longue et l'usure précoce, lorsque les années 60 pointèrent le bout de leur nez, nos vedettes du music-hall semblaient toutes avoir cent ans. Et la vague yéyé n'avait de nouvelle que l'estampille. Malgré tout leur talent, aucun d'eux ne proposait autre chose que de
surfer sans imagination sur l'arrivée de la Culture américaine propagée depuis les bases militaires d'où émanaient
Jazz, cigarettes blondes et polars fiévreux. Eddy Mitchell avait l'air d'un candidat au suicide, Johnny Hallyday d'une allumette dépourvue de souffre, Hugues Aufray tenait plus de Joan Baez que de Bob Dylan, François Hardy sentait l'eau de rose plus que la luxure. Si Arletty, Edith Piaf, Coco Chanel, Maurice Chevalier,
et tant d'autres, avaient usé de leurs bonnes grâces pour préserver
l'outil de travail, ils nous auront aussi privé de l'élément primordial
qui fit le mordant du Rock'n'Roll : la faim. Ils étaient trop joufflus
nos beaux bébés de Salut les copains, leurs crocs étaient des dents de
lait, leurs romances étaient en sucre. Quoi foutre à Hambourg, quand on a St Germain-Des-Près ?
Il en allait tout autrement de l'autre côté de La Manche, au milieu des décombres du Blitz. De Londres, Liverpool, Birmingham, rien ne fut épargné par les incessants bombardements de la luftwaffe. Combien de trous faut-il pour remplir l'Albert Hall ? C'est sur ce désastre que les enfants des gravats, à l'esprit aussi fertile que leurs peaux étaient caleuses, vont imaginer des palais à la démesure de l'implacable néant qui les entoure. Des festins à dévorer avant que leurs dents cariées ne s’effritent dans le vent. Mieux, tout un monde dont ils seront l'aristocratie, un monde à l'esprit grand ouvert, dépourvu des belliqueuses chimères de la fatalité. Un monde conquit dans l'amour. Et lorsqu'à l'âge de l'adolescence, ils entendirent dans le lointain les appels conjugués et libérateurs d'Elvis Presley et Brigitte Bardot, ils surent, qu'après tant d'années de disette, le moment était venu de faire swinguer Londres.
Twiggy ne fut pas en première ligne, il y eu d'abord Jean Shrimpton et Pattie Boyd pour s'acoquiner avec le monde de la Pop londonienne, lui amenant le glamour et l'élégance qui en fera un mouvement si fort et complet que même l'Amérique viendra contempler son reflet dans le cuir des Beatles Boots d'Anello & Davide. C'est en 1966, alors que l'histoire atteint son apogée, que Twiggy et Penelope Tree vont apparaitre et incarner, de façon définitive, toute l'insolente modernité de ces années à la créativité débridée, aussi spontanée qu'elle fut éphémère.
The Boy Friend présente simultanément trois dimensions parallèles qui s'interfèrent dans l'esprit rêveur du personnage de Polly Browne, interprété par Twiggy. Polly est petite main dans un théâtre en perdition des années 20, à ce moment où le cinéma incarne la magie qui dorénavant séduit le public, et ne donne plus comme ambition aux artistes que celle de rejoindre ce Hollywood naissant, mais déjà mythologique. Polly, elle, ne rêve que d'amour, celui qu'elle porte à Tony Brockhurst, un comédien de la troupe qui semble ne la voir que si peu. Ce sera le fil conducteur des 2h20 de spectacle à couper le souffle que le film de Ken Russell imprime avec génie dans notre esprit soudain émerveillé. A la vie des coulisses aux rivalités souvent mesquines, vont s'ajouter le maladroit spectacle offert devant une salle dépeuplée, mais aussi, et surtout, les fantasmes dans lesquels chacun des protagonistes, et Polly en particulier, se projettent. Ceux du metteur en scène dont l'imagination sublime chaque tableau comme s'il était créé avec la démesure de moyens des plus grands spectacles de Broadway, des comédiennes qui courtisent sans nuance pour un aller simple vers la cité des anges, se rêvant Gloria Swanson, Greta Garbo, Clara Bow, de Polly Browne, enfin, qui se retrouve propulsée sur scène par l'intrigue, et qui ne sait que vivre son personnage, incapable de jouer la comédie dans les bras de celui à qui elle récite son texte, comme s'il était la féérique déclaration d'amour qu'elle n'a jamais su lui exprimer jusque là.
Tout ceci, Ken Russell le filme avec une maestria sidérante, faite de sobriété mais pétillante d'ingéniosité. Les mouvements de caméras sont réduits au strict nécessaire, c'est sur la plateau que le spectacle est donné. En utilisant toutes les astuces du music-hall, les accessoires, les costumes, les coiffes, les décors, les danses, claquettes, charleston, valse, la musique, le réalisateur démontre la vacuité du cinéma face au sublime des créations du spectacle vivant. Les seules images grises du film sont celles d'un court métrage que diffuse, extasié, le meneur de revue, le contraste entre la tonicité de celle ci et le misérable rendu de la pellicule souligne l'aveuglement irrationnel que suscite le cinéma. The Boy Friend est un film qui revendique le music-hall dans ce qu'il a de plus époustouflant à un moment où il est devenu moribond. Avec ce second long métrage de l'année 1971, The Devils était sorti en juillet, The Boyfriend en décembre, le réalisateur s'octroie de façon magistrale le titre de génie incontestable, et Twiggy celui de révélation féminine (et meilleure actrice de comédies musicales) aux Golden Globes de 1972. Et tant pis, si en dehors de l'Angleterre personne n'en a rien su.
Ce n'est pas l'édition dvd française qui va changer la donne avec sa triste jaquette en noir et blanc -pour un film dont les couleurs explosent en permanence à l'écran- et ne faisant figurer nulle part ne serait-ce que le nom de Twiggy. Non, vraiment, culturellement, on a eu une grosse fatigue dont on ne s'est jamais remis...
Bonne année à tous.
Ce n'est pas l'édition dvd française qui va changer la donne avec sa triste jaquette en noir et blanc -pour un film dont les couleurs explosent en permanence à l'écran- et ne faisant figurer nulle part ne serait-ce que le nom de Twiggy. Non, vraiment, culturellement, on a eu une grosse fatigue dont on ne s'est jamais remis...
Bonne année à tous.
Hugo Spanky
Ce papier s'accompagne d'une triste pensée pour Carrie Fisher, sa maman Debbie Reynolds et George Michael.



















































































