lundi 12 août 2019

The BeaTLeS


Déblatérer sur les Beatles en 2019, si ce n'est pour évoquer éventuellement le remixage du double blanc par le fiston de George Martin, et signifier d'un même coup qu'il va récidiver avec Abbey Road d'ici peu, se résume à enfoncer une porte ouverte aux quatre vents. Les Beatles, pensez donc, même ma mère a un avis dessus. On peut vouloir jouer les gros durs, prétendre des énormités pour faire le mariole, au final on aura toujours ce foutu groupe capable de placer un titre comme Rain en face B d'un single ou s'abstenir d'inclure Strawberry fields forever sur le moindre album. Il y a quand même moins risqué pour se ridiculiser que de dénigrer une œuvre qui aujourd'hui encore se redécouvre sous des aspects insoupçonnés. Suffit de dégainer la version mono de leur discographie pour transcender jusqu'au plus faiblard de leurs morceaux. Je me suis chargé de vérifier l'été dernier, fini la voix connement isolée à gauche tandis que le groupe sonne en dilettante dans le canal de droite, avec la mono la baston se déchaine au milieu du bar à putes de Hambourg qui vous sert de salon. Vous pouvez balancer vos Dr Feelgood.


Cet été, j'ai rechuté en me plongeant dans le Revolution In The Head de Ian McDonald, un bouquin qui, à la suite d'une passionnante mise en contexte, peut être ce que j'ai lu de plus pertinent sur les sixties, passe en revue tout ce que le groupe a enregistré comme chansons, reprises comprises. Et ça fait mal à la concurrence. D'autant qu'inévitablement on ressort les albums pour vérifier les dires et affuter les désaccords, nombreux en termes de préférences. Et comme j'ai un grain, j'ai embrayé sur l'intégrale des Purple Chick, ces dossiers maousse costauds qui regroupent pour chaque album la version stéréo, la mono, les inédits restés en rade, les faces B de singles, ainsi que tout ce qui présente intérêt (même minime) dans les sessions d'enregistrement, les répétitions et autres jams impromptues. Je me suis enfilé au casque à 3 plombe du matin 1h10 de Revolution en mode mise en place acharnée, avec Yoko Ono qui commente ce qui se passe par dessus la musique. J'ai basculé dans une autre dimension sans avoir eu besoin d'Alice pour me faire une tisane. The Beatles Go Too Far que ça s'appelle, si pour vous aussi la musique est autre chose qu'un divertissement, si l'archéologie vous passionne, vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas que ça existe.

Forcément qu'à m'imbiber ainsi le buvard, j'en ai tiré des conclusions. Les Beatles ne sont jamais meilleurs, à écouter aujourd'hui, que lorsqu'ils jouent rock, qu'ils y vont franco dans le cradingue tendance loose. Ok, pas grand chose n'égalera jamais les sommets Pop que sont Strawberry fields forever, A day in the life et I am the walrus, c'est dit, je n'y reviens plus. Mais, olala le gros mais que voila, c'est quand même le White Album qui rafle la mise. Album shooté, visionnaire dans son minimalisme branleur, ses morceaux casse-gueules auxquels on s'accroche par où on peut. Lennon est incroyable de bout en bout. Après trois années sous LSD, le voilà qui soudainement sevré éjacule une vingtaine de chansons dans un ashram en Inde, qu'il rentre illico enregistrer à Londres en s'injectant autant d'héroïne qu'il peut. Lennon ne faisait rien à moitié. Il en résulte des machins cyniques dans lesquels l'ironie le dispute à l’abattement, Yer blues (il veut mourir), Julia (elle est morte), Sexy Sadie (le maharashi est une salope), Dear Prudence (la frangine cloitrée de Mia Farrow rendue à moitié zinzin par la méditation), Happiness is a warm gun (bang bang shoot shoot), Glass onion (foutage de gueule des fans obsessionnels, qui finiront par avoir sa peau), Everybody's got something to hide except me and my monkey (réponse cinglante aux médias qui traite Yoko de guenon), Revolution 1 (il torche les révoltes estudiantines à la mode en 68 tout en se grattant une belbe sans réveiller l'autre), Revolution 9 (8mns de terreur d'un monde cocotte-minute), Cry baby cry (chiale, tu pisseras moins), I'm so tired (vous m'avez tous gonflé), Goodnight, rideau, basta, foutez moi peinard. Le double blanc, c'est John Lennon au firmament de sa mise à nu.



McCartney, du coup, s'aligne sur la férocité en balançant Back in the USSR, Birthday, Why don't we do it in the road et Helter Skelter, joue l’apaisement avec Blackbird, Mother nature's son, reste le garçon prévoyant que l'on connait en assurant un hit à un album aussi peu commercial que possible avec Obladi Oblada et nous pète un peu les noix avec Honey pie, Rocky Raccoon et Martha my dear. Tandis que Harrison, après un Piggies dont je n'ai jamais su quoi penser, s'en sort mieux que d'habitude en fourguant Savoy truffle, While my guitar gently weeps et le fabuleux Long long long. Avec le double blanc, c'est bien simple, même les sessions de travail sont fascinantes et les démos sommairement enregistrées à Esher dans la maison de Harrison sont aussi indispensables que l'album finalisé. Une bonne idée que de les avoir éditées officiellement l'an passé dans le quadruple vinyl (ou triple cd) commémorant le 50eme anniversaire du disque.

L'autre grand album à surnager du lot lors de cette inspection surprise, c'est Revolver. Encore un dominé, des tripes et de l'esprit, par Lennon. Même si paradoxalement c'est l'un des disques pour lesquels il fournira le moins de titres. Sauf que ce sont ceux là qui donnent le ton. I'm only sleeping, She said, she said (description du premier trip de l'auteur effectué en compagnie de David Crosby, Roger McGuinn et Peter Fonda), Dr Robert (fournisseur des pills qui aujourd'hui encore assassinent Prince, Tom Petty et compagnie), And your bird can sing (passage à tabac de ceux pour qui les Beatles ne sont qu'une nichée d'oisillons à frange) et ce Tomorrow never knows dont personne ne s'est jamais remis. A côté de ça McCartney livre trois de ses plus belles mélodies, Eleanor Rigby, Here there and everywhere et l'inégalable et vachard For no one (And in her eyes you see nothing, no sign of love behind her tears) adressé à l'indomptable Jane Asher
Fidèle à lui-même il ne peut se retenir d'être casse bonbon avec le barbant Got to get you into my life et un Good day sunshine bien inutile. Par contre Harrison cogne sec avec Taxman (la version mono s'impose), I want to tell you et l'alien Love you to qui ouvre la Pop aux saveurs de l'Orient transcendantal sans que je ne trouve à m'en plaindre. 



En conclusion reste l'album que je n'avais pas vu arriver, celui sur lequel je ne m'étais jamais donné réellement la peine de me pencher et qui finalement a vieilli avec malice. Je parle de Let It Be. Et devinez qui tient les rênes de l'affaire ? Sur la lancée du double blanc, dont les sessions pour Let It Be seront la continuité directe, Lennon poursuit son travail de sape en épurant jusqu'à l'os des compositions qu'il gratte avec un son de guitare ravagé. Pour la première fois depuis des lustres, concept d'enregistrement live oblige, il va collaborer étroitement avec McCartney, leur partage du micro et la tension qui en résulte font des merveilles sur I've got a feeling. Ailleurs, ils ressortent du tiroir une de leurs plus anciennes compositions, One after 909, pour en délivrer une remuante version qui retrouve intacte la gniaque des débuts. Un Maggie mae bastringue et un Two of us couleur country débraillée plus tard et il est temps de les retrouver dans des travaux plus personnels. 




Pour beaucoup, les deux grandes chansons du disque sont griffées McCartney, Let it be, rubber gospel s'il en est, et le conflictuel The long and winding road, que le bassiste rêvait dépouillé, mais que son trublion d'acolyte se chargea de rendre dégoulinant de chantilly en donnant carte blanche à Phil Spector au comble de sa démesure orchestrale. Personnellement, tout en appréciant grandement les qualités de ces deux là, ce sera plutôt le bluesy Dig a pony, registre que Lennon alimente depuis peu, donnant ainsi un nouvel éclairage à un groupe qui jusqu'à Yer blues avait montré, en terme de black music, un intérêt nettement plus porté sur Motown que sur Chess, et surtout le sublime Across the universe que je porterais aux nues.
Harrison maintient le niveau avec un For you blue déglingué et l'entêtante valse I me mine qui sera l'ultime enregistrement des Beatles, malgré l'absence de Lennon (Starr étant absent de Because, il faut remonter à juillet 69 et She came in throught the bathroom window pour trouver la dernière trace enregistrée du quatuor au complet). C'est néanmoins Get back qui, en terme de cohésion et de parution, peut être considéré comme la dernière grande chanson exécutée par les Beatles (avec Billy Preston en guest), c'est elle qui conclut cet album souvent mal aimé, à tort. 
Let It Be, crânement je m'en foutiste, même les titres les plus empreints de classicisme sont bourrés de pains et autres joyeuses fausses notes, est le disque foutraque que les Rolling Stones de Beggar's banquet, Let It Bleed et Exile On Main Street n'ont jamais réussi à concrétiser, faute d'avoir suffisamment de cet arrogant talent qui permettait aux Beatles de massacrer une chanson avec panache sans parvenir à la rendre mauvaise pour autant. En cela l'association du génie musical inné de McCartney pour la mise ne place savante et celui turbulent, destructeur et instinctif de Lennon pour dérégler ce qui sans lui manquera souvent de folie n'a eu aucun équivalent. 
C'est pourquoi, je suis là, encore, en aout 2019 comme au temps de la découverte des doubles rouge et bleu, piochés au pifomètre et en cassettes sur le présentoir tourniquet d'Intermarché en des temps immémoriaux, à écouter les Beatles après les avoir cent fois rejetés, adorés à nouveau, reniés puis dévorés. Tout change dans la vie, tout casse et tout passe et tout lasse, tout sauf les Beatles.

Hugo Spanky




samedi 29 juin 2019

ARaKi APoCaLYPse



Quelque part entre Mars Attack!, Rencontre du troisième type et Body Double, Gregg Araki fait du Gregg Araki. Pour la télé. Avec toujours autant de sexe, moins de drogues et une originalité qui s'épuise. 
En s'inspirant notablement des photographies de Richard Kern, le réalisateur avait amené aux années 90 un cinéma coloré à outrance et doté d'une si faible morale qu'il faisait passer Larry Clark pour ce qu'il est, un triste sire. Avec Araki, c'était fun, fun, fun, on en prenait plein les rétines, on en redemandait, il nous en redonnait, Totally Fucked Up, The Doom Generation, Kaboom, Smiley Face, Nowhere, Shannen Doherty, Traci Lords et Rose McGowan dans une même scène, personne d'autre n'avait osé un tel menu de friandises, fusse pour les faire exploser à l’arrêt de bus.






Now Apocalypse aligne toute la panoplie Araki, de jolies filles nues, des gays très costauds en bikini riquiqui, des roulages de pelles intenses, des tripatouillages lubriques, des monstres de foire façon créature du lagon noir, des explosions de couleurs, des coïts en pagaille, des sex toys à tout bout de champ, du surréalisme débile et finalement on s'en fout que ça n'ait aucun sens, on s'en cogne qu'il nous ait fait ce coups là des dizaines de fois. On prend comme ça vient parce qu'on ne verra ça nulle part ailleurs et qu'une fois tous les 4 ou 5 ans ça fait marrer de se taper du Gregg Araki

Bon, doit bien y avoir quelques sombres plumitifs pour trouver un sens profond à une génération qui communique avec l'autre bout du monde sans jamais échanger deux mots avec la personne assise à la même table, peut être que Bernard-Henri Levy a une opinion là dessus qui diffère de celle de Jacques Attali, et sans doute que les astrophysiciens lancés sur les traces des phénomènes extra-terrestres sont une satyre de la CIA, que le monstre fornicateur est Donald Trump en personne, je ne sais pas. Aux analystes de faire leur boulot. Moi, je gobe toute l'histoire comme on me la vend, l'emballage est carrossé pour séduire. Vérifiez par vous-même.




Il fait canicule, moite et collé au cuir déchiré du canapé je ne trouve rien de mieux à faire que rester béat devant Now Apocalypse. S'envoyer toute la saison d'un trait est d'autant plus plaisant que la série trouve son rythme là où toutes les autres s'effondrent, au cinquième épisode. 
Je devrais vous parler du casting, il est nickel, avec juste ce qu'il faut de têtes qu'on est persuadé d'avoir aperçu quelque part, sans réussir à trouver où. L'hétéro du lot est impayable, faut que je vous en touche deux mots. Le gars a une petite copine pas du tout branchée monogamie, passe encore lorsqu'elle lui fait croquer une chouette asiatique aux fesses plates, les problèmes déboulent lorsqu'elle lui annonce négligemment qu'elle vient de baiser deux fois avec un ex. De là, il se défonce à la salle de sport jusqu'à ne plus tenir debout, s'effondre en larmes dans les bras de son colocataire gay avant de soigner son désarroi chez les hétéros anonymes. Dit comme ça, ça ne pisse pas loin, et à vrai dire même une fois mis en scène par Araki ça n'évoque Buster Keaton que de loin. Sauf que l'acteur est jubilatoire. Faut le voir aussi dans cette histoire de séance photos improvisée qui vire au porno soft. C'est confus ? Je me doute. Je ne veux pas dévoiler les chutes, l'important c'est de me croire, Beau Mirchoff (ça peut pas être un pseudo, un blaze pareil) est la révélation de la série. Bon, il y a aussi une webcam girl qui scénarise les branlettes d'une bande de ravagés aux fantasmes aussi imaginatifs qu'un avant centre de district. Tout ce beau monde ne pense qu'au sexe, parce qu'il semble que ce soit la chose à faire lorsque l'on a 20 ans, sans pour autant réussir à trouver quoique ce soit de satisfaisant à ça. Alors, ils cherchent. Un mode d'emploi, un exutoire, une combinaison gagnante. 



10 épisodes de 30 minutes, générique inclus, je ne récapitule pas. C'est pas la série de la décennie, pas même celle de l'année, je suis à peu près certain qu'en cherchant sans trop se fouler, il doit en exister en ce moment même une ou deux de meilleures. Des machins avec des dragons, des tueurs sanguinaires, des super-héros sur le point de sauver l'univers. Dans aucune d'entre elles, vous ne verrez Henry Rollins. On parie ? Now Apocalypse, c'est Gregg Araki dans le poste, sans surprise, ni déception, passer devant sans s'arrêter n'est pas une option. 

Hugo Spanky




vendredi 21 juin 2019

CoSMic FaRReLL



Alerté de son retour par un mail de Harry Max, il aura suffit de son passage chez Jimmy Fallon pour m'en convaincre ; Perry Farrell, outre qu'il demeure un showman passionnant à voir évoluer, connait un ascendant pic de créativité.
Non pas que le puissant Pirate punk politician qu'il interpréta avec éclat soit d'une originalité tombée des cieux, Jane's Addiction a maintes fois œuvré dans ce registre, n'empêche qu'il fait un parfait single. Accrocheur, inventif, dynamique. La recette ne changera jamais et ma réaction non plus, je redeviens instantanément cet être obsessionnellement impatient de prendre place au banquet des brigands pour dévorer l'album tout entier.


Kind Heaven est sans l'ombre d'un doute possible ce que le très troublé chanteur a proposé de meilleur depuis le split de la première incarnation de Jane's Addiction. Un festin auquel j'avais renoncé à espérer. Porno For Pyros, malgré ses philtres mirobolants, avait manqué d'éléments corrosifs au delà d'un premier album envoutant et ceux de la seconde formule de Jane's Addiction souffraient des maux de leur époque, productions oppressantes et rationalisme de masse. Le charme du groupe initial était de jongler avec l'auditeur, nous envoyer valser des vagues contorsionnées de l'océan jusqu'aux apnées lunaires de l'Himalaya, pas de nous coller une tonne de parpaings sur la couenne. Et voilà que Perry Farrell retrouve son savoir-faire, Kind Heaven est splendide de légèreté, à l'image du magnifique More than I could bear

Le disque est intelligemment construit, il capte l'attention, attise l'appétit, alterne avec impulsivité titres intemporels (Cheerfulness, Pirate punk politician, Snakes have many hips) ou dotés d'une féconde modernité (Machine girl, Spend the body, One) avec des splendeurs d'orfèvrerie aux arrangements ciselés (Where have you been all my life, More than I could bear, Let's all pray for this world). 
Il y a de la majesté, de l'élévation, des violons en contrepoints du piano de Mike Garson, des sonorités jaillissent, déchirent l'espace et s'évanouissent d'un même souffle météorique, tellement de bonnes choses. Perry Farrell a ce talent pour trouver l'intonation qui séduit, cette façon de laisser les mots en suspend. L'agencement des cordes signé par Harry Gregson-Williams, jusque là spécialisé dans les musiques de films, confère à l'ensemble une trame sous-jacente de toute beauté.  Jamais le disque ne s’appesantit. 
Kind Heaven permet à Tony Visconti de signer sa plus délicate production depuis la noblesse de l'ère T.Rex, l'enregistrement est tout simplement splendide de clarté. Perry Farrell a su tenir le format, l'album est court, les chansons également, cela crée un foisonnement d'idées dont il faut saisir l'envol et imaginer les courbes. Ce disque respire à plein poumons, pas de taux de compression imposé pour jouer des muscles sur les ondes.


Et si, enfin, l'air redevenait pur ? Et si le Rock acceptait de vivre sa mort avec plénitude ? Préférant à la course du temps, l'éternité suspendue. Maintenant qu'il est évident qu'il ne concerne plus les hit parades, maintenant qu'il n'a plus besoin de faire sa pute, de s'astiquer la carlingue pour tirer la bourre avec de plus jeunes, et finalement bien moins talentueux, que lui. Le moment est aux créations à forte personnalité. Ces dernières semaines ont vu sortir plus de disques audacieux et tranchés que l'année précédente toute entière n'en avait compté. Puisque se vendre à outrance n'est plus la finalité, les parfums redeviennent saveurs. Et si le marasme était l'ultime chance de voir éclore un nouvel âge d'or ?

Kind Heaven est un album cosmique, une prière pour que le monde et notre humanité cohabitent dans la sagesse, une invitation à la lévitation des corps, une confiserie pour l'esprit, un délice pour les sens.

Hugo Spanky


samedi 15 juin 2019

Le RouQUiN




Les musiciens ont rarement brillé par l'esprit et l'excès de bon gout, pour un Prince, un Bowie, un Jimi Hendrix, combien de laborieux n'ayant comme vision artistique qu'accord de ré et dictionnaire des rimes ? Heureusement pour nous, ces braves garçons, que les mois passés dans leurs chambres à bosser la gamme pentatonique mineure ont privé d'expériences aussi enrichissantes que la découverte du coin de la rue, étaient pris en charge par des concepteurs autrement plus futés ; Pygmalion que la modernité désignait sous les sobriquets de producteurs, managers, sans que rien ne change à la finalité de l'affaire.

Malcolm McLaren, peu importe de savoir si il fut le plus doué, fut assurément le dernier d'une excentrique lignée qui n'a de cesse, depuis son extinction, de manquer cruellement à l'art populaire. A trop formater, c'est la loufoquerie que l'on assassine ! Malcolm McLaren avait pour motivation d'inciter chacun à dévoiler son originalité, faire fi des conventions du vieux monde ankylosé et s'offrir ainsi une belle tranche d'immaturité insolente. D'une expression mal définie, Punk, désignant tous les lunatiques de l'underground américain venus hanter les rues sales de Manhattan avec l'idée saugrenue de vivre comme dans une chanson de Lou Reed, il fit un concept inspirant pour toute une ribambelle d'anglais en mal d'identité.  
Malcolm McLaren retarda l'inévitable, une dernière fois par la grâce du Rock les adolescents seront outrageux, audacieux, radicalement singuliers. Du moins pendant un instant, parce qu'évidemment tout cela ne vécut que le temps des roses, avant que l'essentiel ne se perde, que le loustic endimanché ne redevienne clone de son voisin de bar. Qu'importe, moins de 10 mois après l'éclosion du Punk dans les médias anglais, Malcolm McLaren s'en était lassé, sa bouillonnante imagination avait déjà donné vie à des créatures bien plus bigarrées. A celles là aucun Lester Bang ne su donner un nom, sans doute est-ce la raison pour laquelle aucun troupeau n'a jamais compris derrière quoi se ranger. Fées clochettes, Sandokan enturbannés, corsaires adolescents, iroquois à bretelles allaient égayer la grisaille en jetant aux orties Doc Martens et Perfecto, revendiquant la légèreté virevoltantes des jeunes filles aux pieds nus, tuniques courtes, dansant sur des rythmes zoulous. Depuis Ziggy Stardust copulant avec Twiggy, jamais Londres n'avait été émoustillée de la sorte. 

Ainsi, entre le Punk et sa découverte du Hip Hop qui le mena à publier Buffalo gals dès 1982, Malcolm McLaren inventa Bow Wow Wow sur la dépouille sacrifiée d'Adam and the Ants et offrit un son nouveau aux années 80, un son sec, tranchant, un son qui vrille les oreilles. Guitares étriquées, percussions de la brousse, la formule déjà expérimentée avec le prince charmant sera cette fois agrémentée d'un pimenté trait de génie ; la voix frénétique d'une gamine de 13 ans. Wild go wild in the country, where snakes in the grass are absolutely free, merci d'accueillir chaleureusement Annabella Lwin.




Bow Wow Wow était un concept basé sur les conflits hautement contradictoires qui secouent la personnalité de l'individu atteint de cette maladie qu'aucun vaccin ne sait tarir : la puberté. L'imagination, alors, déborde à flots nourris que rien ne réfrène puisque le suicide est la seule autre option tolérée à une vie de libertés sans entrave. Naïveté sexuelle, expérimentations euphorisantes, doigts tremblants en quête de clitoris, bouches avides de découvertes et nudité se réclamant d’Édouard Manet, c'est ce candide chaos que Bow Wow Wow va glisser dans les esprits de la jeunesse. Et de la jeunesse seulement. Dans un premier temps les enregistrements du groupe ne sont commercialisés que sous forme de cassettes, le format de l'adolescence, celui qui se glisse dans une poche, dans un sac à main constellé de paillettes, celui avec lequel on s'isole dans le secret des draps, celui que l'on chérit contre son cœur de gélatine tandis que frémissante sur la pointe de ses pieds nus Annabella Lwin éructe son message d'une voix gourmande : I want candy !

Les imbéciles aux doigts lestes qui sur twitter et ailleurs en appellent à la crucifixion de Woody Allen et Roman Polanski sont priés de déguerpir, la suite ne peut qu'aggraver leur ulcère. Malcolm McLaren va faire d'Annabella Lwin sa Melody Nelson, mêlant l'odeur de souffre à celle du monoï, utilisant ses charmes poupons pour attiser la convoitise lubrique. Et si, vu les formes de la demoiselle, on peut se douter sans trop se mouiller que l'affreux rouquin l'a ratiboisé d'un an ou deux pour ajouter à l'indignation, elle n'en demeure pas moins sagement nue sur une pochette de disque qui fera passer l'affaire God save the queen pour une blague de comptoir. 



Immanquablement, les tabloïds anglais effarés accueillirent la formation avec une outrance guignolesque attisée un peu plus encore par les prises de positions jubilatoires de McLaren en faveur de la duplication des disques sur cassettes vierges, une pratique alors courante que les labels tentent d'éradiquer à coups de menaçantes têtes de mort sur les pochettes. Home taping is killing music. On nage en plein délire. Procès en sorcellerie, articles vengeurs, menaces de représailles, les grands mots furent de sortie, l'occasion était trop belle d'en finir avec le grand escroc du Rock'n'Roll, coupable d'avoir trucidé la poule aux œufs d'or et de s'en vanter. Malcolm McLaren ne se contenta pas de dresser le banquet Punk, il se chargea d'en virer les convives avant que le dessert ne soit servi. Un grand homme que celui ci. Pour un peu, le scandale aurait été plus retentissant encore si Boy George n'avait pas quitté la troupe avant qu'elle ne soit exposée aux feux de la rampe pour s'en aller former Culture Club. Que n'aurait t-on pas lu si à la primesautière Annabella Lwin s'était ajouté l'hermaphrodite George




Puisque rire en société devenait l'affaire des tristes, Malcolm McLaren préféra l'exil. A New York, il s'entiche de sons plus radicaux et s'acoquine avec Trevor Horn pour enregistrer Duck Rock, premier album qu'il sort sous son nom en 1983. Le disque est sans équivoque, l'avenir est aux bidouillages électroniques ouverts aux influences venues des plaines, des cimes et des déserts, la World Music prend forme. Dans les beaux salons, il promotionne le graffiti, le breakdance, désigne du doigt Keith Harding, Rock Steady Crew, Neneh Cherry, Red Hot Chili Peppers, ne s'implique plus dans la mode adolescente dont il considère à juste titre avoir fait le tour. En Angleterre, Trevor Horn prend la relève en façonnant Art Of Noise, Propaganda et Frankie Goes to Hollywood




En 1984, c'est à Stephen Hague qu'il met le pied à l'étrier en collaborant avec lui pour le single Madam Butterfly puis l'album Fans sur lequel il recycle Puccini et Bizet, ajoutant une salutaire vulgarisation de l'opéra à sa palette de couleurs. Si vous cherchez un album typiquement 80's à réhabiliter d'urgence, il est là. Stephen Hague va dès lors devenir le nec plus ultra de la production que vont s'arracher Pet Shop Boys, Peter Gabriel, Public Image Ltd (tiens donc), OMD, New Order... Malcolm McLaren est déjà ailleurs, en 1989 il précède Madonna d'un an  en utilisant l'esthétique Vogue pour illustrer l'électro funk de Waltz Darling. Le plus simple est d'indiquer que les années 80 lui doivent quelque chose dans à peu près tous les domaines, fringues, coiffures, cynisme revendiqué, design, revival, attitudes, musiques, clips  découleront des pistes qu'il a défriché. 




Il serait avisé de se souvenir de l'héritage laissé par Malcolm McLaren au delà de 1977, il est de ceux qui font fuir l'ennui. Et si Paris est assurément trop long, saloperie de format cd oblige, s'il s'égare quelque peu dans un kitsch Moulin-Rouge qui ne me concerne pas, il n'empêche qu'il reste brillant, attachant hommage au bleu nocturne de notre capitale. Sur le bien nommé Tranquilize en 2005, il brille principalement par son absence, se contentant de poser sa voix de çi de là, avec une extrème parcimonie, tel un Lee Hazlewood 2.0. Le disque est conçu pour accompagner la visite des magasins Habitat, seul lieu où il fut disponible. Clairement, le monde de la musique ne le passionne plus, il fuit le non-sens des commémorations du Punk, préfère la dilettante je m'en foustiste, glande avec Castelbaljac. Impeccable jusqu'au bout.

Malcolm McLaren est emporté en une courte poignée de mois par un cancer en 2010, mis en terre dans un cercueil tagué d'un ghetto blaster et du Too fast to live, too young to die qui servit de nom à sa première boutique sur Kings Road, là où il rêva d'une vie où passer inaperçu était exclu. Mission accomplie.

Hugo Spanky