Les matinées se suivent mais ne se ressemblent pas. Lundi, les ennuis commencent dès l'ouverture de ma boite à lettres, par une missive du trésor public me sommant de régler une amende, coupable, que je suis, d'avoir osé dépasser la vitesse autorisée.
Le lendemain, bien mieux gâté par le sort, Les Ennuis Commencent prennent la forme de deux galettes de ma matière favorite, la wax, glissées dans un colis venu se caler dans la chaleur toute relative de mon hall d'entrée, royaume des courants d'air.
J'avais déjà en son temps eu l'occasion d'écouter le 1er des deux disques, Superfriends, un E.P 25cm de 2010, et je n'y étais pas revenu plus que ça. Non pas qu'il soit mauvais, loin de là, ce EP au look Big Beat se classe même plutôt dans le haut du panier. Par sa production d'abord, incisive comme un taquet dans les gencives, et aussi par la haute tenue de ses compositions. Une constante chez Les Ennuis Commencent, cette capacité à écrire de vraies chansons avec de gros morceaux de mélodies dedans. Pas de fausse note non plus du côté des (4) reprises, avec en tête de gondole, agréablement assaisonné à la sauce T.Rex, plus que Rolling Stones, le Come on de Chuck Berry, ainsi qu'une touchante version de La belle saison des Dogs. Tout juste si le Suspicion d'Elvis, malgré toute la prudence d'approche, s'avère trop intouchable pour être dompté. Mais le geste est beau et la tournerie addictive.
Non, vraiment, si cet accrocheur et concis opus ne m'avait pas plus bouleversé que ça, c'est uniquement parce que parfois, on se croise plus qu'on ne se rencontre.
L'histoire aurait pu en rester là, sauf que Les Ennuis Commencent, en plus d'avoir de la ressource, ont de la culture, et qu'avec leur nouvel album, Love-O-Rama, ils ont décidé de nous la faire partager pleinement. Je les en remercie en votre nom, vu qu'il va vous falloir encore attendre le délai de La Poste avant de pouvoir goûter à cette petite merveille.
Plus sensuel que son prédécesseur, Love-O-Rama s'épuise d'autant moins qu'il nous dévoile un éventail de charmes d'une richesse que je n'aurai pas soupçonné. Le disque des Ennuis Commencent fait montre d'une inventivité que je n'ai eu de cesse d'espérer, avec une invariable déception, de la part de bien plus illustres qu'eux. Croyez pas qu'Atomic Ben, frontman du groupe, m'a glissé un bakchich, je ne le connais que de l'avoir vu en concert. Aussi, je le dis sans entrave : Les Ennuis Commencent excellent là où s’effondrent Brian Setzer, Imelda May et toute la clique des revivalistes.
En prenant le contre pieds des puristes, en s'autorisant toutes les audaces, le groupe efface les frontières des genres et, luxe suprême, nous propose d'écouter un disque qui ne rentre dans aucune niche. Love-O-Rama est malin, parce que moderne, actuel, dynamique et racé. En plus d'être impérialement enregistré. Grâce à d'essentielles touches d'orgues, quelques délicats motifs d'accordéon, en s'appuyant sur des chœurs féminins, en utilisant les possibilités du studio avec un instinct mêlé d'intelligence, le groupe permet à sa musique de nous faire voyager autrement que dans la soute à bagages.
Les originaux sont cette fois encore particulièrement chiadés, The french playboys motorcycle boys (auxquels je revendique l’appartenance))), Marwine Tagada (un instant-hit que les programmateurs radio seraient bien avisés de passer en boucle), When Elvis was the king, I ate my burger, Off the bunch, tous vous travaillent les méninges avec le même swing vicieux, plus que nerveux. C'est la grande intelligence du truc, laisser les coqs de basse-cour monter les watts, et au lieu de ça, attaquer directement au pelvis. Ma préférée du lot, Johnny's dead (remember me...putain faut absolument que je cause de Joe Meek, un de ces jours) fait preuve d'une telle inventivité avec son drive à l'orgue, qu'elle ne supporte, comme toutes les jolies filles bien balancées, aucune comparaison.
L'aplomb qui les caractérise leur permet de réussir une impressionnante relecture hantée de 2000 light years from home qui, loin d'avoir le doigt sur la couture, apporte au morceau des Stones bien plus encore qu'il n'en contenait à l'origine. Ne vous privez pas de ça. Ne soyons pas de ceux, trop nombreux, presse en tête, qui à trop scruter au delà de la Manche, jusque sur l'autre rive de
l'Atlantique, se privent par ignorance, ou pire par snobisme, d'un disque qui n'a rien à envier à la concurrence anglo-saxonne.
Je pourrais chercher des exemples et des contre-exemples, en faire des caisses. Sauf que Les Ennuis Commencent n'ont besoin d'aucun subterfuge pour briller. Ils s'inscrivent dans le prolongement d'une ancienne tradition, celle des groupes de maniaques compulsifs, pas des gars tombés du nid pour venir se faire une branlette sous les projos. Non. Ceux dont je parle sont, furent, ont été -bises à tous ceux qui ne sont plus là- de véritables passeurs de cultures. Pas le genre à enfoncer le sempiternel même clou. Des passionnés capables de cuisiner un gumbo avec des ingrédients aussi variés que la Pop new yorkaise ultra nerveuse de Sylvain Sylvain, les mélodies de Buddy Holly, la démence des accès de furie de Johnny Burnette, et les symptômes hallucinés des producteurs siphonnés. En France, cette honorable tradition puise sa source du côté des Dogs bien sur, mais aussi dans des formations restées dans l'ombre comme Jezebel-Rock, dont Les Ennuis Commencent, sur Love-O-Rama, reprennent le Teenage queen, et qu'il ne serait peut être pas idiot de redécouvrir. Leur héritage est maigre, mais doté d'un charme que le temps n'altère pas. Une poignée de singles et deux 25 cm - dont un avec Marc Police- parus sur Big Beat records au début des années 80 sont là pour en témoigner.

Et si, dorénavant, les villes manquent de salles pour accueillir les groupes, si elle est bien révolue l'époque où l'on déambulait, dans une même nuit toulousaine, des Trois petits Cochons au Roxy, du Speakeasy au Concombre Masqué, avant de s'achever au Pied, au Barafût ou au Bikini, il n'empêche qu'il fait bon de savoir que quelques acharnés tiennent le maquis jusque dans les provinces les plus reculées (non, j'ai pas dit que Decazeville est un bled paumé))). Que ce soit Methanol production d'Atomic Ben ou Bang records, le label de Serge Fabre et du regretté Philippe Lombardi (on t'a envoyé du monde pour te tenir compagnie, t'as vu ?) qui défend Staretz, distribue Bruce Joyner, Tav Falco et une multitude d'autres, chacun d'eux avec peu d'armes, mais beaucoup de volonté, s'inscrit tête haute et en première ligne pour contribuer à faire avancer le schmilblick.
Mais assez joué les régionalistes, je vais finir par en faire oublier que, loin d'être une assemblée de gloires locales, Les Ennuis Commencent ont bel et bien les compétences requises pour faire swinguer la casbah, valdinguer la morosité et afficher complet dans le cœur des bad boys, comme dans celui des Suzie Q. Ils ont la classe universelle, à vous de les mettre sur orbite.
Voir Vinyl, ressortir les albums des New York Dolls, flipper. Sentir le vide qui nous happe, les noms qui s'effacent, les images qui se brouillent. Tout est là depuis tellement longtemps, si parfaitement mal agencé. On glisse doucement sans s'en rendre compte. Connie Gripp était-elle une chic fille ? Pourquoi Lisa DeVille s'est-elle pendue ? En a-t-on quelque chose à foutre ? 2016, et notre histoire n'avance plus. Les biographies pullulent, les coffrets commémoratifs garnissent les sapins de Noël, les fous se saignent aux quatre veines pour se prosterner aux pieds des anciennes idoles reconverties en prostituées de luxe. Qui veut des journaux de la veille ? Mais tout le monde, Mick, tout le monde. Hollywood ne propose plus que remakes dopés à l'esbroufe. Nos beautiful peoples contemporains sont si semblables les uns aux autres que, sur les forums comme dans la presse, on se questionne sur ceux d'hier. Sur les mystères restés intacts de l'ère d'avant la mise en archive permanente du moindre fait et geste. Source directe de notre présent, les années 70 n'ont laissé de traces que dans l'imaginaire, sans qu'aucun téléphone portable à pixels surmultipliés, aucun réseau social n'en viole l'éphémère réalité.
Alors, assujetti à sa peur du vide, l'humain, manipulé par ses fantasmes, cherche à combler les manques. Kim Fowley a-t-il réellement violé Jackie Fox ? Cherrie Currie et Joan Jett sont-elles vraiment restées là, à le regarder faire, sans réagir ? La reformation des Runaways n'est pas pour demain. Pernicieux, le 20ème siècle réduit le 21ème
à néant, le titanesque héritage pétrifie sa moindre chance d'exister. Les morts ont pris le pouvoir, ils paralysent l'imaginaire,
nos crânes sont hantés. Les fantômes frôlent nos épidermes, nous
respirons leur poussière, nos toux la soulèvent, elle nous étouffe un peu plus encore chaque
nuit.....Et les New York Dolls veulent un baiser.
Je vais vous dire, j'ai écouté plein de machins qui sortent en ce moment, auxquels on déroule le tapis rouge. Et ça ne vaut pas un clou. Merde, je veux bien acheter des disques récents mais, pitié, faites en des bons ! C'est quand qu'ils mettent les doigts dans la prise, les petits nouveaux ? J'ai vu Nathaniel Ratteliff chez Jimmy Fallon. Avec The Roots qui pousse au cul son morceau I need never get old dépote bien comme il faut, alors je m'enthousiasme, me remémore Southside Johnny, me persuade qu'il reste un souffle de vie dans les poumons atrophiés. Je fais chauffer la machine pour écouter son album, pas fébrile comme un puceau, j'en ai trop encaissé pour ça, mais quand même excité. Avec envie d'y croire. Au final, j'y ai cru plus que lui. Ma grand mère cognait plus fort quand elle tranchait le cou d'un lapin, à l'heure du civet. Son disque est mou comme une chique. Il lui faudra chasser de trop encombrantes ombres avant de pouvoir briller.



Et les New York Dolls font fermer les grandes gueules. J'en reviens toujours là. Les pisse-froids peuvent trouver à dire et à redire sur leurs deux albums, on s'en fout. Ces deux disques font entendre du rock'n'roll débridé, du Rhythm & Blues qui claque des doigts et hulule en chœur. Les licks rockab' de Syl Sylvain narguent ceux, distordus, de Johnny Thunders, la basse de Killer Kane vrombit, galope, assourdissante. Un pied dans la tradition, l'autre dans le futur, les New York Dolls étaient concernés. A fond les ballons, investis à 3000%. Jerry Nolan mitraille tant qu'il peut et le reste du temps il tricote sur ses cymbales, swing comme le disciple de Gene Krupa qu'il est. Devant eux, planté sur ses talons aiguilles, dix ans avant que Lux Interior ne se les approprie, David Johansen annonce le futur, et ringardise par sa gouaille les brailleurs aux voix suraiguës. Tous ensuite viendront puiser à sa source.
Si le rock a été aussi bon en ces temps anciens, c'est parce que les musiciens avaient appris à jouer sur du Jazz, du Blues, de la Country, du Folk. Ils avaient les épaules larges, l'esprit grand ouvert. Les New York Dolls ne sont pas une bande de punks travelos crétinisant, leur musique est bourrée de subtilités, même si, hélas, la majorité d'entre elles passera allègrement au dessus du seuil de compréhension de leur descendance. Les guitares sont inventives, spontanées, uniques, les paroles sont rusées, gavées de clin d’œils à la culture de Brooklyn, au Paris de la mythologie, les reprises sont sublimes, les arrangements sont chiadés. Écoutez l'arrière boutique de Lonely planet boy, c'est Le Chat Bleu avant l'heure. Le Doo Wop encore et encore. Les deux albums des New York Dolls sont
merveilleux, ils ne prennent pas une ride, ne souffrent d'aucune
cirrhose, ni ne s'ulcèrent. Ils sont granites. Ils sont les seuls
témoignages qu'il reste de la tempête. Des polaroids du passage de la
comète. Mais rien de plus, car l'importance des New York Dolls ne
se cherche pas dans les sillons, aussi incandescents soient-ils, elle
est dans leur attitude, leur présence, leur existence. Dans cette
possibilité de croire que tout peut arriver, pour si peu qu'on le
provoque. Démontrer que depuis les angles de rues, on peut raviver les
passions.
Pour en arriver là, les New York Dolls ratissent leur ville chérie, jouent n'importe où, avec pour unique obsession d'en finir avec les hippies des années soixante. Peu importe la hauteur du plafond, tant qu'il y a de l'électricité, ils foncent. Par miracle, Paul Zone est là pour prendre quelques clichés que l'on retrouve dans son recueil de photos, Playground.
C'est cet instant là que capture avec brio la première scène de Vinyl, ce moment où depuis les bas quartiers, entre putes et dealers, les activistes de l'époque se sont appropriés des lieux en désolation comme le Mercer Arts Center, ancien théâtre devenu insalubre pour la belle société en même temps que bénédiction pour nos lucioles en platform boots.
Tout cela n'arrivera plus, parce que ces gens sont morts, vieux, mal en point et parce qu'on ne refait jamais ce qui a été fait. Encore moins dans un monde où la moindre opportunité de sortir des clous a été cloisonnée, légiférée. Culture d’État. Le seul choix qu'il nous reste, et de fait ça n'en est plus un, est d'oublier. D'accepter le gouffre, de perdre nos repères, de cesser les comparaisons. Faute de quoi, on ne fera que rabâcher.
Pas plus tard que ce week end, Harry Max m'a fait parvenir des titres du nouvel album de The White Buffalo. J'écoute sans a-priori, si ce n'est que j'étais auparavant en train d'honorer ma platine par la présence sur son tapis anti-statique de l'explosif Mongrel du Bob Seger System. Ça n'a pas raté, le buffle blanc n'a reçu que sarcasmes et mépris de ma part. "Si tu compares tout à Bob Seger, tu finiras pas ne plus rien écouter d'autre" me rétorqua Harry Max, avec raison. On en est là, l'histoire n'est plus en cours. Et ça date pas d'hier.

Alors d'accord, j'ai pigé. Je ne compare plus, je prends pour ce que c'est. Sauf que ces messieurs feraient bien d'en faire autant. Le Nathaniel Ratteliff, malgré toute mon indulgence, il va falloir qu'il change de discours et cesse, illico presto, de clamer que son disque est un hommage à Stax. A hommage à quoi ?? Mazette, qui va pouvoir avaler que ce truc d'apoplectiques a un rapport revendiqué avec Sam & Dave ? Vous voyez le truc ? C'est comme ce Tame Impala, le Chris Rea 2.0, son clip est bien mignon, mais qu'on ne vienne pas me causer de renouveau du Rock psychédélique. Ce qu'il fait n'est jamais qu'une mise à jour, dépourvue de la force des chansons, du Soft-Rock des années 80.
Et voila que me parvient le nouvel album d'Iggy Pop, celui enregistré avec Josh Homme, que je méprise joyeusement. L'occasion parfaite pour auto-tester ma nouvelle condition d'homme ouvert, d'être positivement intentionné.
Première écoute, je dérape, mon état d'esprit originel refuse de quitter la scène, les pensées meurtrières fusent de toutes parts, m'assaillent comme une meute de mexicains à un meeting de Donald Trump : c'est une daube faisandée comme tout ce qu'Iggy a gravé depuis Zombie Birdhouse. D'apathiques postures artistiques, recyclage mal compris de trop complexes arabesques dont les secrets étaient détenus par d'autres. De ce monde, ceux là étant dorénavant définitivement absents, Iggy Pop serait bien avisé d'en prendre acte et de se contenter de continuer à plumer les simples d'esprits.
Et hop, si ça c'est pas une affaire rondement menée, je bouffe mon chapeau. Le rictus satisfait d'avoir classé le dossier aussi promptement, je pose Grand Funk Railroad sur la platine, me cale dans mon fauteuil et m’apprête à vivre la même journée que la veille.
Seconde écoute, après un coup de Ccleaner sur les acquis mémoriels : enfin, Iggy arrive à exploiter, avec un intérêt partagé, ses obsessions de crooner refoulé. L'album est imaginatif sans être déroutant. Suffisamment court pour ne pas devenir ennuyeux, décemment troussé afin de donner la sensation aux plus jeunes qu'ils assistent à quelque chose d'encore vivant. Qu'un nouveau disque d'Iggy Pop n'épuise pas ma bonne volonté avant la fin de la première face, que j'y revienne avec l'envie d'en découvrir les arcanes, voila quelque chose de pour le moins inhabituel. New Yorkais au possible, évoquant Television, Talking Heads et lui-même, Post Pop Depression est assurément ce qu'il a fait de mieux depuis Zombie Birdhouse. Pour ne pas dire Party. Il faudrait être sacrément bégueule pour dire le contraire.



Et donc, il serait grand temps que j’extirpe une conclusion, voire carrément un sens, à ce méli-mélo. Des jeunes qui voudraient sonner comme les vieux lorsqu'ils étaient jeunes, un vieux qui prend un "jeune" pour sonner comme quand lui même l'était. Et moi. Qui voudrait que les jeunes s'inventent un présent qui ne ressemble qu'à lui-même, et que les vieux se contentent de l'être, avec élégance, en nous restituant en chansons ce qu'ils ont appris en chemin.
En attendant que les planètes s'alignent, que quelqu'un se penche sur la musique de demain, qu'à nouveau tout cela se remette en ordre de marche, et que, de l’excitation d'être vivant, jaillisse un futur capable de consumer le poids de l'histoire, je regarde Vinyl et j'écoute les New York Dolls. Conscient que c'est la pire des choses à faire...but i'm a human being.
Hugo Spanky