vendredi 5 mai 2017

FuTuR aNTéRieuR


Mondialisation, libéralisme, ouverture aux autres, libre circulation, et quand je fais trois clics sur youtube, je tombe sur un message à caractère répressif qui m'interdit de visionner la vidéo en raison de la loi en vigueur dans mon pays. 
C'est quoi que c'est ça ?
Plein de belles notions dans les discours, mais pas moyen d'en finir avec la sclérose du protectionnisme de la Culture, d'échapper au zonage des dvd, à l'absence de distribution, de sous-titrage, à cet écran noir sur tout ce qui n'a pas été calibré au préalable. Le plus fort dans l'histoire étant que notre pays interdit de visionner des artistes la plupart du temps américains, sur lesquels il n'a aucun droit. 

On connait le baratin sur le bout des doigts, sans toutes ces mesures la création française serait en péril, une espèce en voie de disparition. Sauf que j'aimerai bien que l'on me dise où elle se cache, la créativité française. Nous vivons l'ère pharmaceutique du divertissement, celle de la culture générique. Nos artistes sont des reproductions mongoloïdes d'artistes américains, ce qui n'est guère nouveau si on se réfère à la vague yéyé. La différence étant que dorénavant, on cherche à nous priver de l'accès à l'original. Je ne vois pas l’intérêt d'attendre l'adaptation française du dernier Will Ferrell ou qu'on nous refourgue Balasko en lieu et place d'Amy Poehler. Même principe en musique; Soprano est bien sympa, mais ça n'en fait pas Mos Def. Et Shy'M (ou quelque soit le nom du modèle en cours d'exploitation) n'est pas plus Rihanna que Téléphone n'était les Rolling Stones.


Comptez pas sur moi pour endosser la mauvaise conscience paralysante que l'on veut nous inculquer. Dans ma turne, je traque en virevoltant sur mon clavier. De la contrainte nait l'efficacité. J'entretiens ma liberté de choisir, je surfe à l'improviste, en piquet, en kamikaze, je retrouve le plaisir de la découverte. C'est fastidieux, ça prend du temps, mais c'est autrement plus bandant que d'aller faire la queue au Disquaire day. La musique, c'est pas la fête des mères. Quand je me cale dans mon fauteuil, que je pioche au feeling dans les dizaines de disques qui s'affichent au sommaire des blogs, je retrouve les tourbillonnantes sensations qui me saisissaient dans les cabines des disquaires, lorsque je posais sur la platine des galettes sélectionnées sur leurs pochettes ou quelques notes de crédits affichant un nom déjà repéré ailleurs. S'ouvrir l'esprit à toute une galaxie inconnue, la parcourir avec l'avidité des aventuriers de Jules Verne.

C'est sur un de ces sites dédiés à ce qu'on appelait avec sens l'underground, avant que l'estampille ne devienne argument commercial, que je suis tombé sur toute une clique de gamins new yorkais bien décidés à ne pas être confondu avec la bouffe pour chien qu'on voudrait nous refiler en guise de festin. 


A commencer par la toute jeune et mystérieuse Leikeli47 de Brooklyn. Retenez bien son nom, vu son talent ça va pas être facile de la remplacer par un des clones aseptisés dont on a le secret de fabrication, et sa récente collaboration avec les Pussy Riot sur l'excellent single Straight outta vagina ne peut laisser de marbre même le plus conventionnel rocker. 
Implacablement moderne, Leikeli47 a jusqu'ici sorti trois mixtapes ultra minimalistes de prime abord -genre claphands, ses rimes et basta- mais foutrement bien fignolées pour si peu qu'on prête attention à ce qui s'y passe vraiment. Des titres comme Hold you down, Rumble ou son tout nouveau single Money sont de ceux qui vous réinitialisent le conduit auditif, filent une cure de jouvence à nos esprits saturés par le formatage des sons. On ne s'était pas fait secouer de la sorte depuis le Wu Tang Clan et ce n'est certainement pas un hasard si son Watch 'em fall fait écho à Shame on a nigga. Leikeli47 se nourrit de toutes sortes d'influences, elle a su se souvenir que le Hip Hop n'est pas une formule, mais une musique en mutation permanente qui dès son origine piocha ses sons dans les opposés, bâtissant des ponts entre des musiques que des murs paraissaient séparer.

~ Le Hip Hop n'a rien inventé, le Hip Hop a tout ré-inventé. {Grandmaster Caz}



Autre belle prise, et exception géographique, Jaz Donell est allemand, a 18 ans et vient de faire paraitre Thoughts Of A Thinker un album délicatement jazzy qui ne doit ni à Gangstarr, ni à A Tribe Called Quest, sinon qu'il en est la continuité directe. Le gars maitrise déjà son truc, ne cherche à singer personne. Straight outta Hamburg, ça le fait aussi.
Retour dans le Queens avec Focus The Truth et l'album Q85 au feeling tout en souplesse, fait très fort aussi en ce début d'année, tendez l'oreille c'est du bon et Entendre (ouais, c'est son blaze) n'a rien à envier avec son I'm So Anxious. Les mômes sortent de partout, bien décider à hausser le niveau, c'est fascinant et vivifiant. Le Hip Hop de New York est peut être la dernière musique à proposer autre chose que du revival. De là à dire qu'elle est sans doute la dernière musique vivante, il n'y a qu'un pas que mon éternel optimisme m'interdit de franchir.  



Indéniablement, il se passe des choses au pays de Trump, des choses qui le dépassent depuis longtemps et pour plus longtemps encore. Les artistes s'expriment sur le monde de façon intelligente et libérée des codes de la contestation. Ils ont compris que gouvernements et terroristes se livrent une guerre stérile pour s'accaparer le passé. Que  l'avenir est ailleurs. Sous ses airs de pop sucrée insignifiante, le Chained to the rhythm de Katy Perry et son clip que l'on peut voir comme un bout de gélatine qui fond au soleil, si on est trop lessivé du ciboulot pour piger tout ce qui se dit en arrière plan, dresse le portrait de la futilité de l'humanité lorsqu'elle marche au pas. La subversion est digérée, elle ne s'accompagne plus de provocation, elle est devenue partie intégrante du mode d'expression comme elle l'est de la vie elle-même. 
L'amour douloureux et consenti de Rihanna sur son splendide slow soul Love on the brain n'a rien d'une revendication, il est un fait. La chanteuse ne demande aucune autorisation, ne s'adresse à aucune figure paternelle comme Madonna le faisait dans Papa don't preach. Le désir d'aventure humaine semble réactivé, enfin débarrassé du vernis mortuaire sous lequel le spectre des maladies, de l'exclusion, des manipulations l'avait étouffé. Cette jeunesse là sait puiser dans ses racines pour n'avoir à craindre aucune forme de futur.


Et c'est là que j'en arrive à Something For Nothing: the Art of Rap, un documentaire réalisé par Ice T qu'on peut toujours se brosser pour voir traduit en français. Ce qui est d'autant plus regrettable que, pour une fois, le Hip Hop est présenté sous sa forme la plus artistique, enfin débarrassé du sensationnalisme du drive-by shooting et de la frime à base de gonzesses, cognac millésimé et maniérisme de gang.  
Peut être plus encore que le Rock'n'Roll lorsqu'il était singé par des plus médiocres que lui, le Hip Hop a souffert de caricature. Il en a parfois été complice en se complaisant dans la facilité des formules qui l'ont propulsé au sommet des chiffres de vente, mais ils sont encore quelques-uns parmi les pionniers du genre à œuvrer pour qu'il retrouve ses fondamentaux. The Art of Rap replace la barre à bonne hauteur et enjoint la relève à s'élever, afin que les luttes du passé soient fondations de l'avenir. L’exigence littéraire de Rakim, l'implication sociale de KRS One, le swing de Guru, la fluidité de Q Tip, les uppercuts de Chuck D ne doivent pas rester lettres mortes.




Pour situer vite fait le personnage, Ice T fut le premier de la côte ouest -avec son pote latino Kid Frost- à se tenter au Rap sans se sentir trop intimidé par les grands frères de New York. C'était avant NWA, avant Tone Loc, un siècle avec Snoop Dogg et Tupac Shakur. C'était la pré-histoire du Hip Hop et il fallait une sacrée paire de balloches pour se dire qu'il est possible d'exister sans rester dans l'ombre des Furious Five, de Bambaataa, Public Enemy et toute la clique de New York. Mais Ice Tracy Marrow n'est pas du genre à se faire du mouron pour rien. Le gars torpille une nuit pour écrire 6 'N the mornin' et se radine dans un club pour exposer sa prose et son flow, recta devant Kurtis Blow qui acquiesce et félicite le bonhomme. Sa vie en est changé, la face du monde aussi. Il s'en suit une série d'albums à classer parmi les classiques du Hip Hop. Power, Colors, The Iceberg, Original Gangster, Home Invasion, au minimum, font partie des indispensables du beat qui cogne. 

Comme il est homme à s'ennuyer très vite, Ice T honore ensuite son amour pour le Hard Rock assourdissant en créant Body Count, groupe hardcore s'il en est, dont la particularité est d'avoir fait paraître ses deux meilleurs albums après 20 ans de carrière, à savoir les deux plus récents : Manslaughter et BloodLust. 


Voila pour le décor, maintenant voyons l'action. Ice T sait ce qu'il doit à son art, orphelin de ses deux parents dès la petite adolescence, il se retrouve chez une tante à South Central, lui qui jusque là avait grandi dans son New Jersey natal. Livré à lui même, militaire puis gangster, c'est en sacrifiant les gros bénéfices des braquages de bijouteries aux plus hasardeux revenus du Hip Hop naissant qu'il s'éloignera avec sagesse de l'ombre des pénitenciers. 
Aussi, lorsqu'en 2012, entre deux tournages de New York Unité Spéciale, il se décide à rendre hommage et dignité au mouvement, il fait ça bien, en se souciant du fond plus que de la forme. 
La forme : c'est un documentaire filmé sans retouche. Une trentaine de bonhommes à la plume bien aiguisée viennent disserter sur ce qu'il faudra bien se décider un jour à désigner comme étant la poésie du 20ème siècle. 
Le fond : c'est la passion des mots, la force du sens et du double sens, la transe de la feuille blanche, la danse des pointes de stylos, diérèses et synérèses, ratures incluses. En choisissant de tendre le micro aux cadors de la rime qui libère, Ice T nous affranchit.

~ Dans le Bronx, on n'avait pas les moyens d'apprendre à jouer de la musique, d'apprendre le piano, la trompette, d'apprendre à jouer de la guitare ou d'une putain de batterie. On n'avait même pas de quoi se payer une guitare, un piano ou une putain de batterie. Et on n'aurait pas su où les mettre, si on en avait dégoté. On n'avait même pas de foutu local pour se réunir. On était tenu éloigné de la musique, pourtant on avait inventé le Jazz. Alors, on a pris la seule source qu'on avait dans notre trou à rats et on en a modifié l'utilisation. On a pris des disques et on en a fait des instruments de musique. {Lord Jamar-Brand Nubian}


~ Je conduisais ma voiture avec ma femme à mes côtés, on écoutait la radio, elle aime tous ces trucs dance et tout ça. Je râlais après les textes de ces morceaux qui sont...tu vois ce que je veux dire, hein ? Et là, elle me répond un truc qui m'a fait piler sur les freins en plein boulevard; elle me dit : "Ice, tu sais, les paroles je m'en fiche, même les tiennes j'y fais pas attention."
Avec le putain de temps que je passe sur chaque foutu mot, elle me dit ça ! Et ça doit être le cas de plein de monde, si faut. {Ice T}
~ M'en parle pas, mon mari m'a sorti la même connerie, j'ai failli l'étrangler ! [Salt]

Des comme ça, il en défile pendant deux plombes bien gratinées en haute voltige. Soudain, il y en a plein de monde dans votre salon, les mecs ne sont pas captés le cul dans un fauteuil Louis XVI avec l'éclairage qui flatte, ils sont dans la rue, chez le disquaire ou à proximité d'une table de mixage, sous une lampe de bureau avec la plume dans une main et l'inspiration au coin du bec. Ils ne font ni les fanfarons, ni les barons, ils se livrent sans tapage inutile sur leur amour de la rime, leur passion pour la beauté des mots et acceptent l'invitation qui leur est faite par Ice T de réciter les vers qu'ils préfèrent du rappeur de leur choix. Et comme on n'est pas chez les dépressifs, ils lâchent au milieu de tout ça, des anecdotes en formes de tacles hilarants :
~ Ice, je t'ai vu sur scène avoir un trou de mémoire. T'as fait comme si la sono avait une merde pour camoufler le truc.
~ C'est un de mes vieux trucs. J'en ai d'autres pour ces cas là : je repère un fan hardcore au premier rang, un qui connait mes textes par cœur et il devient mon téléprompteur humain. Si j'ai un trou, je lui colle le micro devant la bouche dans un grand élan de partage.




Art Of Rap traite son sujet de manière bien différente des publi-reportages que l'on subit trop souvent dès qu'il est question de musique. Il ne donne pas dans la flagornerie, ne cherche à bâtir aucune légende. Il parle avec simplicité d'un art qui n'en comporte aucune et délivre un message d'une telle évidence qu'on finirait presque par l'oublier. Et c'est Chuck D qui le résume le mieux :
~ T'as intérêt à avoir une putain de voix si tu veux te faire entendre. Melle Mel a une putain de voix. On était sur scène à nos débuts en 87, microphones branchés dans la sono. Mais la seule voix qu'on entendait n'avait pas besoin de micro ni de sono, c'était celle de Melle Mel qui disait de nous depuis la fosse: "virez moi ces enfoirés de la scène, ils sont nazes" On a monté le volume, ça a servi à rien. Tu ne peux pas lutter contre un mec qui a un coffre pareil. [Chuck D]
~ Et vous vous êtes réconciliés après ça ? {Ice T}
~ On s'est réconcilié en devenant bon. [Chuck D]

jeudi 20 avril 2017

êTRe JoHN LeNNoN


L'assassinat de John Lennon, je m'en souviens comme si c'était hier. Mon premier réflexe, quand ma mère m'a dit qu'un Beatles venait de se faire tuer, a été de m'inquiéter pour Paul McCartney. J'étais encore adolescent et le Wings maximo venait successivement de sortir Back To The Egg -un album que j'adore encore aujourd'hui- et de se faire serrer avec 300 grammes d'herbe dans sa valise à la douane japonaise, ce qui lui avait valu de passer une dizaine de jours à l'ombre (et d'incarner un rôle de bad boy qui ne lui fut pas attribué souvent, ni avant, ni après). Durant toutes les seventies, Mc Cartney était resté actif, avait aligné les hits, tandis que Lennon passait cinq ans dans sa turne, ces cinq années durant lesquelles mon jeune esprit s'était éveillé à la culture environnante. Une culture dont John Lennon s'était volontairement retiré pour se recentrer sur l'essentiel à une époque où un éloignement d'une demi-décennie signifiait quelque chose de proche du point de non-retour, du suicide commercial. Lui n'en avait rien à foutre, ce business il était de ceux qui l'ont inventé, il en avait été l'un des piliers fondateurs. Qui pourrait bien lui imposer quoique ce soit ?


Ce sont bien plus qu'une enveloppe charnelle et les souvenirs d'une génération ou deux, que sa mort a enterré. Pourtant, je me souviens que si le peuple était descendu dans la rue en masse, les mines tristes, les mots tremblotant dans les gorges serrées, ses confrères du show-biz n'en avaient, eux, pas fait des caisses. Il me revient à l'esprit une reprise de Jealous guy par Roxy Music et un single live d'Elton John en duo avec le binocleux énervé, guère plus. Sandinista! est paru une poignée de jours après que le sang de Lennon ait été nettoyé du hall du Dakota et nulle part, dans les interviews qui suivirent, il ne fut ne serait-ce qu'évoqué. Et ce n'était surement que dans ma petite tête que Mink DeVille l'avait à l'esprit en parlant de Coup de Grâce dans les mois qui suivirent le drame, seulement dans mon imagination que c'est lui que salue AC/DC dans For Those About To Rock ou que le Don't stop believin' de Journey conte son histoire avec Yoko. Je voyais Lennon partout, il n'était nulle part.


Que Clash n'en ait pipé mot paraissait presque normal sur le moment, Joe Strummer n'en voulait déjà plus en 1977. C'est pourtant du côté de Lennon qu'il faut chercher la source originelle des textes mondialisto-utopiques à forte (in)conscience sociale, mais dépourvus des souvent obscures métaphores dylanesques. De Working class hero à Career opportunities, y a pas un monde. Simplement, si Clash, Willy, ou même les Ramones, qui ne peuvent pourtant pas nier l'influence des quatre de Liverpool sur leur œuvre, ne se sont pas fendus de la moindre dédicace visible, c'est parce que c’eut été souligner que tout avait déjà été fait avant eux. 

Le Rock avait peur de son passé, qui faisait disparaître toute notion d'originalité à une époque où elle était l'essence du truc, il faudra pourtant m'expliquer comment on peut ne pas entendre Yoko Ono dans les B.52's (comme dans toute la No Wave New-Yorkaise jusqu'au Noise) ou les Beatles dans la Power Pop des Buzzcocks, Boys et autres Undertones. Comment ne pas se souvenir que Lennon sortait dès 1975 un album de reprises cradingues de pur Rock'n'Roll dans un album du même nom ? Comment voir dans le CBGB's autre chose qu'un équivalent de la poisseuse Cavern et des rades borgnes de Hambourg, lorsque les fréquentaient quatre faméliques mômes en cuir, teigneux comme si le futur n'existait pour aucun d'eux. Ce même futur qui faisait soudain tant flipper le Rock business post 8 décembre 1980 : Putain, qu'est ce que ce foutu Lennon était revenu glander parmi nous, lui qui s'était tenu à l'écart depuis cinq ans ? Il pouvait pas continuer à s'occuper de son chiard, plutôt que de revenir nous signifier que, hormis tout recommencer comme avant, le Rock n'avait plus comme lendemain qu'une mort annoncée.


Sur le moment, rien de tout ça, ne m'a paru si évident. Pourtant aucun signe ne manquait à l'appel, les Rock stars se sont éloignées un peu plus encore de leur public, accentuant la tendance déjà amorcée par l'affaire Charles Manson, ne jouant dorénavant plus que dans des stades, minuscules petits points qui s'agitent nerveusement au loin et que l'on ne parvient à distinguer dans le viseur que via des écrans géants. Plus d'interview, terminées les questions polémiques, faudrait pas se retrouver à offenser des dingues en se prétendant plus célèbre que le Christ. La mort de Lennon a coupé les couilles du Rock, soudain l’ambiguïté était tabou. Bienvenue dans le monde du politiquement correct. Il n'y eu guère que Prince et la bande du Hip Hop pour se contrefoutre de la bienséance, et on n'a pas entendu grand-monde venir les soutenir quand l'équipe à Bill Clinton et Tipper Gore a usé et abusé de la censure pour les museler, collant des bips sur la wax, des stickers sur les pochettes. A part, Zappa et Dee Snider, le monde du Rock, si fort en gueule en théorie, a préféré faire tout sourire avec ce président à la cool venu tout droit de la génération des 60's. Personne ne s'est souvenu de Woman is the nigger of the world, quand il s'est fait sucer par une stagiaire dans son bureau ovale. En Amérique avec Clinton, comme en France avec Mitterand, puis en Angleterre avec Tony Blair, les rebelles sont devenus cireurs de pompes, mendiants d'un pouvoir des beaux salons que Lennon rêvait de voir envahi par le peuple. Combien d'entre eux ont renvoyé à l'expéditeur les médailles dont les ont honoré les nations ?



Longtemps, après que John Lennon soit cané, j'ai cherché ailleurs ce que je refusais de ne voir qu'en lui seul. C'est que moi aussi, il m'encombrait le barbu en toge blanche qui se fourrait dans des sacs en toile de jute avec sa nana, qui exigeait la paix depuis son plumard, ce grand machin mal branlé qui se foutait à poil sans afficher le moindre abdo. 
Je voulais ressembler à Mickey Rourke, pas à ça ! Je ne pigeais pas le concept de s'enlaidir pour démontrer que l'apparence n'est qu'illusion. Quand je vois maintenant, les dégâts causés à la tronche de l'ancien beau gosse du septième art par la volonté de maintenir l'illusion à n'importe quel prix, je comprends mieux le message.

Écouter des disques de John Lennon aujourd'hui, ceux des Beatles inclus, ne sert plus guère qu'à s'offrir une tranche de plaisir, et c'est déjà beaucoup, mais ce qui s'avère le plus utile, au delà de la futilité d'un art qui s'estompe, c'est de s’intéresser au parcours du bonhomme, à sa pensée, à la façon dont il a cherché à comprendre ses erreurs en les revendiquant au même titre que ses plus flagrantes réussites. La sidérante volonté d'un mec qui refusa d'endosser le plus envié des rôles, préférant choisir de placer le respect qu'il se porte au dessus de l’idolâtrie que lui témoignait le monde. La vérité au dessus de l'illusion.




En 1982, Rolling Stone avait publié un recueil, immédiatement traduit chez nous par les éditions Denoël, de toutes les interviews que Lennon avait accordé au magazine, ainsi que des articles rédigés à l'occasion de sa mort. L'ensemble est d'une force saisissante, d'une pertinence et d'une impertinence qui font se souvenir de pourquoi on a tant aimé le mouvement Rock, tant qu'il a eu le courage de s'exprimer en ne se souciant que de lui-même et de ce qu'il incarnait. Tant qu'il a eu incarné quelque chose, en fait. 
Le bouquin est disponible sans trop se fouler et pour pas plus cher qu'un paquet de clopes. Le relire aujourd'hui pose ce froid constat : plus rien n'a été dit depuis.


Hugo Spanky


dimanche 26 mars 2017

BuMPeR To BuMPeR



La machine à franchir les barrières spatio-temporelles a fonctionné à plein régime, nous sommes à Paris au début des années 70. Je vous dépose quelque part ? A l'Olympia ? Au Bataclan ? Aux Galeries Lafayette ? Je vous rejoindrai plus tard, là j'ai mieux à faire que d'écouter chouiner Lou Reed, regarder tricoter Nico. Je suis attendu pour l'apéritif à l'appartement que partagent Grace Jones, Jerry Hall et Jessica Lange. Rien que ça. Il y a des voisinages qui ont plus de chance que d'autres.

Pour être honnête, même si elle est le sujet de ma prose du jour, ce n'est pas avec Grace Jones que j'aurai eu le plus de plaisir à converser, les lois de l'attraction m'auraient plus volontiers mené vers la texane ou la futur madame King Kong. Non pas que Grace Jones soit à mes yeux totalement dépourvue de charme, elle est juste trop pour moi. Trop quoi ? Trop tout. Trop masculine, trop provocatrice, trop fatigante, trop vide et à la fois trop remplie de choses qui ne viennent ni d'elle, ni encore moins de moi.



Je viens de finir de lire son autobiographie, péniblement, vu que Grace Jones est aussi passionnante lorsqu'elle se raconte que lorsqu'elle chante La vie en rose. En prime, je dois reconnaître que je me contrefous de la moitié de ce qu'elle rabâche à longueur de chapitre (rabâche et longueur sont les mots clés de la phrase). La jamaïcaine a eu une enfance que je ne souhaite à dégun, élevée par sa grand-mère, qui aura tôt fait de lui coller dans les pattes un nouveau grand-père à la Bokassa. Le style de sale con qui ne varie pas trop le menu de ce que tu ramasses sur le coin de la tronche à peu près chaque jour que Dieu fait. Forcément, après un tel régime, l'adolescence vire à la turbulence, Beverly Jones quitte son ile, rejoint ses parents en Amérique et s'imagine que tout ce qui lui avait été interdit jusque là est synonyme de liberté. 




Le parcours n'est pas ennuyeux pour un sou, c'est la fin des années 60. Devenue hippie, adepte des trips au LSD, elle trimballe sa coupe afro à travers les états, se découvre un goût prononcé pour l'exhibitionnisme, tâte de la comédie musicale, se ramasse à quelques auditions de chanteuse, et finit par atterrir à New York, puis Paris. Grace Jones a trouvé sa vocation, elle sera mannequin. C'est là que nos divergences se font plus précises, qu'elle opte pour une coupe de cheveux de Marines, passe encore, mais tout l'attirail dont Jean-Paul Goude va l'affubler dans les années qui se profilent, je dis non. Les muscles, les costards de mecs, les épaulettes, les angles, les diagonales pire que chez Rodier, les grigris de Barbès, faut choisir, trier un peu dans le catalogue, pas se flanquer la totale sur le paletot.
D'accord, cocorico, Jean-Paul Goude (et Karl Lagerfeld) va faire de Paris l'épicentre de l'esthétique des années 80 (pour ce que ça vaut), mais de Grace Jones, je préfère la vision qu'en avaient les New-Yorkais Antonio Lopez, sans aucun doute le photographe qui tirera le meilleur des trois colocataires, Richard Bernstein, qui signera les pochettes hautement colorées de ses premiers albums et maxi-singles, et Keith Haring, qui peindra le corps de l'amazone pour ses concerts happenings. Tout était déjà là, mais parfaitement dosé, savamment maitrisé, en équilibre sur la rupture.



Il y a cette constante chez Grace Jones d'être là où ça se passe, d'être suffisamment disponible pour servir de toile vierge aux plus audacieuses créations. Son empreinte physique est si forte qu'elle en devient malléable à l'infini, on semble pouvoir l'affubler de tous les sons, de toutes les couleurs, l'accessoiriser sans retenue. Grace Jones est un trip à elle seule. Ce qu'elle a fait pour le mannequinat, elle le fait à nouveau pour la musique dès 1977 en laissant des producteurs à forte personnalité jouer avec son univers, le structurer et le déstructurer, le barioler, le saturer, sans jamais qu'elle n'en soit effacée le moindre du monde. De la même façon que son physique est garant d'originalité pour les pages de magazines, sa voix suffit pour qu'on la devine toute entière. 


Ce sera d'abord Tom Moulton, pilier fondateur du Disco, qui en fera l'équivalent à New York de ce que Giorgio Moroder crée en Europe avec Donna Summer. En trois albums, il inscrit Grace Jones dans l'imaginaire collectif de l'époque, au même titre que le Studio 54 ou Le Palace, lieux dans lesquels elle brillera par son arrogante nudité durant des concerts qui tiennent plus du numéro de cabaret que de la débauche virtuose. C'est Chris Blackwell qui la portera le plus haut. Lui le concepteur, Alex Sadkin l'ingénieur du son, et le duo Sly (Dunbar) & Robbie (Shakespeare) aux partitions, vont inventer un son ultra dynamique en partant de celui que les deux premiers avaient commencé à définir pour Bob Marley. De la manière dont je vois les choses, ces mecs là ont dégraissé Uprising à coups de sonorités Electro-Funk, inspirant le dernier renouveau des Stones (Undercover) aussi bien que la période funk des Talking Heads et grosso modo tout ce qui se voudra un brin novateur dans la décennie (pour le meilleur -Speaking in tongues- comme pour le pire -Love on the beat).

Cet attelage à forte teneur en THC, va asseoir la renommée de Grace Jones en sublimant le Private life des Pretenders sur l'album Warm Leatherette en 1980. Raz de marée mondial, mais œuvre inégale. Encore le cul entre deux continents, Grace Jones se fait ravageuse (Private life, Warm leatherette, Love is a drug) mais aussi trop facile (Breakdown, The hunter gets capture by the game) voire carrément tartignole (Pars). 





Pile un an plus tard, en mai 1981, les mêmes vont cette fois ci transformer l'essai. Débarrassé des sonorités les plus cheap, doté d'une puissance rythmique conçue pour tester les boomers des sonos de boite de nuit, armé d'un répertoire sans anicroche, Nightclubbing est le chef d’œuvre absolu du son des années 80 dans ce qu'il a de plus délectable. Sandinista version mandrax, champagne et cocaïne. La première face est une des faces les plus jubilatoires à avoir jamais été gravées dans la wax : Walking in the rain, Pull up to the bumper, Use me, Nightclubbing. Pas plus, pas moins, si vous résister à la déferlante sans avoir ondulé du croupion au delà du ridicule, contentez-vous dorénavant d'écouter du Folk breton.
La face B est un catalogue de ce qui va nourrir les ondes les années suivantes : L'Electro-Pop vaguement cucul la praloche dont la France se fera championne (Art groupie), le Funk New-Yorkais tendance post-punk (I've seen that face before) ou pré-world music (Feel up), le rock fm à gros biscoto (Demolition man) ou le soft lounge à la Sade dont les anglais vont raffoler (I've done it again). L'ensemble ayant le mérite d'être entendu ici pour la première fois en dehors de l'underground et lustré pour séduire. Jean-Paul Goude réussi la pochette et Giorgio Armani signe le costard, les astres sont alignés, Nightclubbing est un album qui fait date. Ils vont être nombreux, de Bowie à Nina Hagen, à se casser les dents dessus.




A tel point que la même équipe remet le couvert 18 mois plus tard avec Living My Life, sans retrouver le pep's de la nouveauté, le mordant incisif de Pull up to the bumper. Le disque a le mérite d'être plus personnel, Grace Jones en co-signe la plupart des titres, c'est aussi un de ses points faibles avec le manque de renouveau. Coller de l'énergie au Reggae, des déchirures au Dub, tout cela ne surprend plus personne et vire à la formule, évoque Christopher Lee marchant à l'aveuglette, les bras tendus, dans un mauvais Dracula de trop.
Trois ans plus tard, Trevor Horn manquera de perdre la raison en misant sur la surenchère pour la production de Slave To The Rhythm. Paralysé par l'enjeu, il finira par décliner plusieurs lectures du single pour créer un album sans grand intérêt. Nile Rodgers, à bout de souffle, s'en sortira tout juste mieux avec le futile Inside Story, dont je retiens Victor should have been a Jazz musician. L'esprit ailleurs, Grace Jones enregistrera du grand n'importe sur Bulletproof Heart en 1989, sans doute l'un des plus mauvais disques d'un genre qui aurait eu du mérite à ne jamais exister.


 


Grace Jones est alors devenue la somme d'à peu près tout ce que je n'aime pas. Un design aux néons sans cesse boostés pour briller toujours plus, à en devenir si éblouissants que l'on finit par ne plus rien y voir. Le risque est devenu formule, le décloisonnement des genres est devenu prison. Elle rebondit mollement à Hollywood. Elle, qui fut l'incarnation du perfect timing, rate systématiquement le coche, se retrouve dans la pitoyable suite de Conan Le Barbare (qui n'était déjà pas une réussite), dans un teen movie ringard (Vamp), dans le dernier James Bond avec Roger Moore (ce qui conforte une image de has been qui commence à lui coller méchamment aux basques), et persiste, malgré leur divorce, à laisser Jean-Paul Goude l’enferrer dans la sempiternelle même incarnation. Tout cela est affligeant, l'enthousiaste hippie bonnasse, l'audacieuse proto-Top Model, le congélateur à émotions fortes ne sont plus que de vagues souvenirs, ne reste plus alors qu'un être pathétique, si désincarné que de trip, il en devient flip. L'acide était frelaté, Grace Jones nous entraine dans une cauchemardesque déliquescence, que je me suis borné à observer de loin, sans comprendre pourquoi personne ne se donnait la peine de la débrancher, lui expliquer que toute chose à sa date de péremption. 

Comme un dernier signal depuis l'Andalousie, elle apparait quelques minutes aux côtés de Dennis Hopper, des Pogues, de Joe Strummer, Sy Richardson, et autres sommités en perdition, dans l'impeccable Straight To Hell d'Alex Cox, dans lequel Tarantino puisera son inspiration pour le duo Travolta/Jackson de Pulp Fiction, sans que ça ne donne envie à aucun distributeur hexagonal d'en imaginer ne serait-ce qu'une sortie dvd.


Le temps fera finalement son œuvre et Grace Jones disparaitra des papiers glacés, des ondes et des écrans, ne se manifestant tristement que pour des happenings d'un autre temps, dans des soirées pour millionnaires nostalgiques d'une époque qu'ils ont eu trop peur de vivre avant sa cryogénisation. En 2008, elle enregistre un nouvel album, Hurricane, pas déplaisant dans sa volonté de mettre au goût du jour l'univers de Nightclubbing, mais qui en a quelque chose à foutre ?  Pas moi. Je me contente de ressortir l'original de sa pochette, une fois ou deux par an, d'en jouer cette incroyable première face, parfois d'enchainer sur la seconde. Pour les nouveaux venus dans le cosmos, la chose vient d'être rééditée en vinyl, elle trône en tête de gondole de Auchan à Carrefour, à sa place, parmi les produits qu'elle ne peut malgré tout se retenir de surpasser.

Hugo Spanky