samedi 13 août 2016

THe GeT DoWN



S'il est une histoire passionnante à raconter, c'est bien celle du Bronx à la fin des années 70. Moins rabâché que les angoisses existentielles du Londres de la même période, l'espoir soulevé par la genèse du Hip Hop dans un quartier ravagé par la misère la plus totale est de celui dont se forge les légendes. C'est tout un pan de culture contemporaine qui émergea soudainement, tel un phénix, des immeubles en flammes. Une culture qui donna une raison de vivre au présent, en couvrant de couleurs vives le gris sale des gravats.

Aussi urbain que fut champêtre le mouvement hippie dans sa quête pour retrouver le parfum de l'origine des choses, le mouvement Hip Hop, entravé aux chevilles par de tels boulets qu'ils en ôtaient toute velléités de fuite vers un ailleurs sublimé, fit avec ce qu'il avait sous la main. Les alchimistes des rues firent du platine avec de la rouille, seulement armés pour cela d'une inventivité sans limite et d'un aplomb que l'on désespère de voir à nouveau à l’œuvre.

En dosant parfaitement sa réalisation, Baz Luhrmann évite à The Get Down, la série Netflix qui cogne fort sur le beat, de peser sur l'estomac comme cela pouvait être le cas avec les excès de chantilly de son audacieux, mais un brin trop emphatique, Moulin Rouge. En alternant le clinquant de comédie musicale façon Broadway avec des images abruptes de documentaires, Luhrmann joue à l'acrobate et s'en sort avec brio. Longue de six épisodes, tous baignés de Funk, cette première saison ne nourrit pas une seule seconde d'ennui. Léger sans être naïf, profond sans être grave, The Get Down capte cet instant unique où les rêves se fondent à la réalité ou s'estompent à jamais.




D'une église au Madison Square Garden, le chemin passe par les voies ferrées, les toits délabrés, les caves enfumées et les meetings politiques, le décor est planté, les personnages peuvent s'installer. Les acteurs, jeunes pour la plupart, sont impeccables de justesse à l'instar de Justice Smith qui incarne avec subtilité ce moment bourru entre poils qui poussent et manque d'assurance, ou encore la prometteuse Herizen Guardiola toute en équilibre précaire sur la fine ligne de la rébellion post-adolescence d'une fille de pasteur qui, lentement, se libère de ses chaines. Jusqu'à renier ses principes ? 
Le fils de Will Smith, Jarden Smith, le graffeur de la bande, n'est pas assez tête à claque pour que je l'affuble du qualificatif de caution budgétaire. Le môme a du talent sous sa coupe afro, et s'il ne se révèle vraiment qu'au dernier épisode, c'est uniquement parce que son rôle n'avait été jusqu'alors que très discret. Et puisque je cause coiffure, ne surtout pas oublier de souligner l'excellence des reconstitutions. Rues, façades, fringues, expressions de langages, tout est tiré au cordeau. Les attitudes, les gestuelles sont certifiées authentiques. Grandmaster Flash, Kurtis Blow et Nas n'ont pas de producteurs que le titre, ils s'assurent aussi de la pertinence du propos.



En restant clair sur la durée, en évitant les circonvolutions scénaristiques qui furent fatales à Vinyl, The Get Down reste lisible pour le grand public tout en étant jouissif pour l'initié. Intelligemment cartoon, la série use de symbolique pour raconter les légendes urbaines à travers le personnage de Shaolin Fantastic, virevoltant de toit en toit, glissant sur l'asphalte avec style, ses Puma rouges toujours immaculées. Grâce à ses allures de super-héros entre blaxpotation, Surfeur d'argent et reine des pommes, Shaolin Fantastic permet à The Get Down d'user avec jubilation de raccourcis flashy pour contourner le verbeux des cours d'histoire. 




Dès le premier épisode, la quête de la galette ultime, du disque qui pèse, devient une fantasmagorique métaphore, la lutte quasi fraternelle entre Ezekiel et Shaolin Fantastic, l'un pour l'amour de la belle de ses rêves, l'autre pour que Grandmaster Flash garde le drive, prouve une fois encore que pour assouvir une obsession aucune montagne n'est trop haute. Les chemins peuvent différer, le but reste le même, avancer sans trop trébucher. Tantôt Pieds nickelés, tantôt Boyz N The Hood, la petite bande des Brothers du Get Down nous balade d'une soirée de DJ Kool  Herc jusqu'à l'underground gay de Soho, là où se fit la connexion entre l'art de rue et le mainstream.
Impétueuse et racée, colorée et rythmée, onirique et réaliste, la série ne se départie jamais, malgré les ombres qui menacent, d'un optimisme typiquement funky qui pourrait bien lui permettre de trouver sa place dans la culture populaire, quelque part entre Hair, Fame et les Harlem Globe Trotters. C'est tout le mal que je nous souhaite.



Hugo Spanky

lundi 8 août 2016

THe NiGHT Of


Qui est Nasir Khan ? Un jeune étudiant studieux, calme et courtois, issu d'une famille unie d'origine pakistanaise ? Un manipulateur masochiste doublé d'un sadique aux pulsions criminelles ? Les certitudes bien ancrées en début de saison se fissurent au fil des épisodes de The Night Of, la nouvelle série HBO qui ravive la flamme d'une chaine dont on croyait les ambitions définitivement revues à la baisse.

The Night Of se situe quelque part entre The Wire et Oz, elle est faite de patience et d'audaces. Elle ne pose aucune question, nous en inocule des dizaines dans l'esprit, qui viennent nous torturer longtemps après le générique de fin. Filmé au plus près des personnages, le premier épisode est insoutenable dans son implacable déroulé. On partage les émotions, les attractions, sachant pertinemment que tout n'est que mauvais choix, maldonne et malédiction. Elle, belle, troublée, aisée, droguée, flirte avec le vice, et personne n'y peut rien. Lui, peut être naïf, surement frustré, sans doute surprotégé, d'apparence désarmant d’honnêteté. Elle, lardée de coups de couteaux, massacrée dans son lit de l'Upper West Side, Manhattan. Lui, coupable tout désigné, trop beau pour être vrai, fait tout de travers, aurait été mieux avisé de rester dans le Queens, comme un bon fils, plutôt que d'emprunter le taxi de son père pour roder dans la nuit. 


James Gandolfini avait trouvé le rôle parfait pour sortir  de l'ombre encombrante de Tony Soprano, ce sera finalement l'ami de toujours qui en hérita, John Turturro, venu pour sauver ce projet sur lequel le mastodonte du New Jersey avait tout misé. Trois ans après sa mort, ça fait tout drôle de lire à l'entame de chaque épisode Executive producer James Gandolfini. Il aurait sans aucun doute été épatant dans le rôle de John Stone, avocat aux pieds ravagés par l'eczéma, au look de clodo, à l'esprit lent, pourtant rien ne donne à penser que quiconque aurait pu faire mieux de ce personnage que l'incarnation qu'en donne John Turturro. Regard terne, bouche de traviole, méprisé de tous, minable défenseur des tapins sur lesquels il se paye en nature. Vestige d'humanité dans toute sa crade vérité au milieu d'un monde de procédures, John Stone est le New York de Lou Reed à lui seul. Égaré dans un univers où la liberté est en négociation, il trimballe son interminable carcasse longiligne de la même façon que son eczéma, avec fatalité.


The Night Of est un régal à plusieurs niveaux. Elle est superbement filmée, les angles de caméra ne sont pas de ceux qui nous trépanent les rétines, le rôle mis en avant n'est pas systématiquement celui qui dialogue, il reste parfois dans le flou à la faveur de celui qui écoute. Les points de vue en sont brouillés, on partage ainsi les hésitations de Nasir Khan lorsqu'elle lui tend la drogue, les verres d'alcool. Le couteau. Les plans serrés sur les visages font saisir le désarroi derrière le jeu de dupe de la séduction. Malgré la fulgurance de son rôle, Sofia Black D'Elia (...Dahlia noir, quel nom parfait pour interpréter la victime) s'imprime dans notre affect, sans que l'on parvienne à lui donner le bon dieu sans confession. C'est toute l'intelligence du truc, on la prend à moitié en grippe, sachant trop bien par avance qu'elle ne va amener que malheur sur la vie toute droite tracée de ce gamin aux allures d'ange maladroit.


Et voila déjà Riker Island, implacable monde parallèle dans lequel tout est un peu plus flou encore. Le casting se dévoile, nous gâte, trop tard pour reculer, si le premier épisode séduit par le traumatisme insidieux qu'il cause, les suivants bétonnent l'addiction par le plaisir qu'ils procurent de nous faire croiser à nouveau des acteurs que l'on a aimé ailleurs, et qui nous manquaient depuis. Le scénario joue sur les impressions que laissent les non-dits, sur les doutes qui s'immiscent dans la sensation de lenteur donnée à l'action. Tout se passe derrière le voile, et on frissonne de deviner ce qui pourrait être la vérité, celle effroyable que notre imagination finit par laisser poindre. Et si...? 


Qui est Nasir Khan, bordel ? Et sa famille ? Est-il possible qu'elle soit aussi impeccable ? Et c'est qui ce putain d'avocat qui se trimballe avec les pieds emballés dans du film alimentaire ? Je veux bien que l'on donne dans l'anti-héros, mais là, c'est juste pas possible. De l'eczéma ? Putain, rien que de l'écrire, ça fout les miches. Et ce flic ? C'est possible qu'il soit autre chose que le dernier des cons ? D'où ça sort un système judiciaire pareil ?
On condamne vraiment sciemment des innocents ? Vous y croyez, vous ?


The Night Of ne va pas s'étaler sur cent ans, 8 épisodes et pas un de plus. Je vous le dis comme je le pense, soit vous tourner les talons de suite, soit vous avez trouvé votre cauchemar préféré. 

Hugo Spanky

lundi 1 août 2016

sLY sToNe


Sly Stone aura réussi l'exploit en deux albums, seulement séparés d'une dépression nerveuse (ou d'une prise de conscience, ce qui est finalement la même chose), de sublimer ce que les sixties ont eu de meilleur, avant d'inventer le grand flip sous opiacés de la décennie suivante. Sly Stone est un axe.

Dans une main, Stand!, le meilleur album des Beatles, celui que Lennon rêvait d'enregistrer lorsqu'il se pointa à Abbey Road avec Come together et She's so heavy. Expressif, positivement revendicatif, lumineux et aéré, Stand! a la spontanéité d'un claquement de doigt. Il est, avec le premier Santana, le disque le plus symbolique de l'ère Woodstock dans ce qu'elle eut de plus essentiel. Certainement pas ce que l'on nous fourgue à chaque mercantile anniversaire. 
Woodstock fut explosif et contestataire, tout comme les années soixante ne furent ni dociles, ni résignées. Les 60's ont vu naître une volonté d'opposition, un de ces merveilleux moments d'Histoire qui font de l'humain le plus grand des mystères. Comment peut-on être capable d'une détermination à l'excellence autant que du médiocre le plus méprisable ?



Dans l'autre main, There's A Riot Goin' On, la prise de conscience que rien n'a marché comme espéré. La signification du vide sidéral sur lequel les idéaux utopiques du flower power ont débouché. L'accusé de réception du néant. Les années 70 seront celles des célébrations démesurées, du maquillage à outrance, celles des fards, des paillettes, des surcharges d'eye-liner, des déguisements. Fuir la réalité. La nudité n'a plus sa place, de même que la vérité. On sait désormais qu'une vérité énoncée est une vérité sitôt détournée, utilisée pour mieux nourrir le mensonge. Du Glam au Punk en passant par le Hard Rock, de David Bowie aux Sex Pistols en passant par Kiss, tous porteront masques. C'est ce que dénonce avec insolence l’œuvre au noir de Sly Stone. Le zéro minute, zéro seconde du morceau-titre, comme la lente agonie qui le précède et lui succède. Les poses remplacent le mouvement. Ce n'est même pas que c'est la fin, mon bel ami, c'est l'aube de l'abandon.

A l'origine Sly Stone est un DJ de radio. L'un des plus courus de San Francisco. Il est celui qui parle sur la musique, qui en décode le message, qui transmet le cœur de l'information. Celui qui fait tourner le métaphorique joint. Lorsqu'il se mit à enregistrer sa propre musique, il conserva le même rôle. Everybody is a star. La même énergique désinvolture dans la wax que sur les ondes, le même enthousiasme communicatif, celui qui séduisit le public de I want to take you higher. Le drame de Sly Stone fut de n'avoir pas su travestir son propos. Quand du multicolore célébratif de Stand!, il passa au rictus sombre de There's A Riot Goin' On, il énonça une vérité trop encombrante pour un business de la joie en pleine expansion, les labels préparaient en douceur des générations de consommateurs dociles et manipulables, là où Sly voulu les émanciper. Il plongea la tête la première et se noya dans l'amertume.




Cela n'a rien d'étonnant si les Red Hot Chili Peppers, symbole s'il en est du plus désincarné rock des stades, machine mise au point pour fonctionner en roue libre, sur les réflexes pavloviens d'un public auquel on donne exactement ce qu'il attend, sans avoir besoin de se casser la gnognotte. Pas étonnant disais-je, si c'est sur un titre de Fresh, l'album d'après, qu'ils ont jeté leur dévolu lorsqu'ils voulurent rattacher leur existence à l'écrasant passé qui les nargue du haut des pyramides. If you want me to stay est un bijou de mélodie, portée par autant de malice que l'on peut caser avec bon goût dans une poignée de minutes de musique. Sly Stone y fait étale de son savoir-faire, il s'y montre roublard et clinquant, super-dope Sly, même s'il n'y dit plus rien. Suggérant simplement qu'il pourrait éventuellement ne pas rester, alors même qu'il est déjà quasiment parti. Fresh est surement l'album que je conseillerais au novice de 2016, il est neutre, comme les esprits de notre époque lessivée.



J'ai toujours vu un insupportable paradoxe ségrégationniste dans l'attitude des amateurs de Pop céleste. Dans cette façon de porter en étendard Beatles et Beach Boys, en s'efforçant d'oublier que les premiers ont dévalisé Motown et que les seconds ont pillé Chuck Berry. En se drapant des idéaux de fraternité pour mieux enterrer l'Homme noir. Pourquoi tant de collectionneurs acharnés ont-ils si peu de disques de musique noire ? N'est-ce pas pourtant du Blues, du Jazz, de la Soul, du Doo-Wop, du Gospel, du Funk que la lumière fut ? Le New-York sous lysergiques de Funkadelic, le Washington sous les bombes de Chuck Brown ne valent-ils pas cent fois le Londres sous amphétamines de 1977 ? La majesté de The Impressions, la classe arrogante de Sam Cooke ont-elles vraiment un équivalent en sucre blanc ? Il y a là une part d'obscurantisme qui ne résiste pas à la musique de Sly Stone. Il n'est plus question de Sgt Peppers versus Pet Sounds, lorsque Stand! tourne sur la platine. Ce disque est une tranche de vie kaléidoscopée par la quintessence de l'imaginaire Pop, pas un bricolage de studio mais une apologie de l'instant présent, il capte la vibration, ne se contente pas de la recréer artificiellement par ouï-dire. A l'antithèse de la paranoïa des Beatles refusant de sortir d'entre quatre murs, aux antipodes de l'autisme omnipotent de Brian Wilson, se tient Sly Stone et sa famille hétéroclite, l'esprit vif, les deux pieds sur le bitume, respirant à plein poumons l'air de la rue pour mieux nous en transmettre le vécu. 
Osez la différence, goutez la sensation du vrai. 

Hugo Spanky