jeudi 14 janvier 2016

BoNGioVi, UNe HisTOiRe De FaMiLLe



Vu de ma fenêtre, le New Jersey fait partie des rares états d'Amérique qui ne cherchent pas à vendre du rêve. L'Illinois me fait la même impression, contrairement à la Californie, New-Orleans ou même New-York. Le Texas, lui, semble vouloir vendre du cauchemar, mais c'est aussi pour ça qu'on aime la patrie de LeatherFace.

Le New Jersey, je le vois sous forme d'ouvriers remplis de mauvaise graisse, accoudés au bar à côté de chômeurs faméliques, écoutant une formation en costards col pelle-à-tarte qui s'applique sur le top 40 de 1965, tandis que dans l'arrière salle on découpe le capicollo en préparant un mauvais coup. Un lieu où les déshérités du New-York du Giuliani, les italiens de Brooklyn, les latinos du Queens, les blacks du Bronx, les irlandais de Hell's Kitchen, sont venus faire l'impasse sur les promesses du 21eme siècle.

En vrai, ça doit être le même merdier qu'ailleurs, ou alors c'est une coutume locale, mais les gars de là bas ont tous l'air complétement dépressifs. Bruce Springsteen fait sa psychanalyse sur sillons depuis 50 ans sans qu'apparaisse d'amélioration notable de l'humeur, j'ai encore jamais vu Paul Simon sourire, Lauryn Hill ne répond plus au téléphone depuis 20 ans, James Gandolfini a trimballé son regard de cocker jusqu'au bout, et c'est pas John Francis Bongiovi qui me donne envie d'imaginer que la situation va changer.


Flashback, il y a un an ou deux, peut être plus. On était calé devant Arte, sous la couette avec Milady, prêt à regarder d'un œil somnolent le reportage que les teutons télévisuels proposaient sur Bon Jovi, le bellâtre à torse viril du Hard FM des dernières années de notre jeunesse. Une bonne occasion de s'endormir avec des palmiers à l'esprit, les rétines encore pétillantes de cabriolets rouges vifs, de soleil de plomb et de nanas en bikini sur des rollers. Visite de la Californie au son de You give love a bad name, le programme m'allait parfaitement. Bon, je savais bien que le gars est un italo-américain de Newark, mais je me disais que vu son cursus, il avait dû s'en échapper, qu'il avait renié tout ça, qu'il bouffait des tacos sur le cul des fausses blondes d'Hollywood. Sauf qu'on n'échappe pas au New Jersey, on le revendique. 


Le reportage, When We Were Beautiful, réussissait ce petit miracle de choper une rockstar pile au moment où le gars avait visiblement envie de se confier, de s’épancher sur lui même, son blues des chambres d’hôtels, sa lassitude d'être loin de sa famille et confesser le coup de vin rouge dont il est coutumier, avant de dormir. Mais jamais sans avoir téléphoné à sa femme avant.

Raconté comme ça, on pourrait croire que je me moque ou que Bon Jovi nous prend pour des jambons, mais non, je suis sincère et lui aussi. Le chanteur qu’idolâtrent chaque soir en se massant bruyamment au pied de la scène, une foule de femmes éternellement prépubères sitôt qu'elles l'aperçoivent, est un homme qui ne trouve plus aucune excitation à ce qu'il vit. Désabusé par le monde de la musique, dépité de s'être lui-même enferré dans une impasse créative, la passion s'est étiolée et Bon Jovi se contente aujourd'hui de faire son métier. Du mieux qu'il peut, parce qu'il a été élevé comme ça, parce que son public mérite d'en avoir pour son argent. Ce public qui l'a mené là où il est, pour son plus grand bonheur, mais qui l'empêche fermement d'aller ailleurs, pour son plus grand malheur. 
Jon Bon Jovi aimerait faire une musique plus personnelle, qui ressemble plus à qui il est devenu au fil du temps. Un homme marié à la même femme depuis 1989, un père de famille malheureux comme les pierres de devoir passer de longs mois loin des siens. Il a même essayé de placer quelques titres plus confidentiels dans ses concerts, immanquablement l'ambiance retombe. Les fans s'en foutent qu'il soit épris de Country, et c'est pas la maison de disque qui va l'inciter à renoncer à la formule gagnante.
Alors les chansons qu'il aime, il se les chante à lui même, le soir dans la solitude de sa chambre d'une nuit. Il se fait son propre concert intime. Et quand il a sorti sa gratte, assis au bord du lit, pour joindre la démonstration au propos, on était tout ému avec Milady. Non pas qu'il se soit transformé en Percy Sledge, il n'y avait guère de différence entre ce qu'il a joué à ce moment là et ce à quoi il nous a habitué, quand il œuvre dans un registre moins tapageur qu'à l'ordinaire, mais de voir ce gaillard ainsi mis à nu avait quelque chose de saisissant. 
On percevait soudain tout ce fichu mal de vivre que rien ne console, sinon d'être là où l'on a envie, entouré de ceux dont on a envie. Jon Bon Jovi, redevenu John Bongiovi, l'a exprimé sans détour, loin de chez lui, là où les semeurs de ragots n'iront jamais fouiller. Un instant de sincérité. 


Il a balancé qu'il aime toujours autant ses potes du groupe, les mêmes depuis 1982, mais qu'il les trouve bien puérils de s'arsouiller la tête sitôt le concert terminé comme si ils étaient encore ces jeunes chiens fous de 20 balais qui avaient racketté le business en propulsant le Hard FM au sommet des ventes avec des hits comme Runaway, You give love a bad name, Livin' on a prayer ou Wanted dead or alive. Il trouve dommage que les gars foutent leur santé en l'air, que son guitariste, et frère de sang, Richie Sambora, qui a toujours souffert d'être dans l'ombre de son leader, ne tire aucun bénéfice durable des cures de désintoxes qu'il enchaine depuis des années. Et surtout, il regrette que cette vie sur la route ait brisé des couples, lui pour qui la famille compte plus que tout. 
Et c'est vrai que l'importance de la famille chez les Bongiovi on la trouve dès le début de l'histoire. Avant de devenir Jon Bon Jovi, fantasme des adolescentes d'Est en Ouest, le jeune John Francis Bongiovi Jr, fils d'un coiffeur sicilien et d'une bunny de Playboy, rêvait de tenter sa chance sous les projecteurs en trainant ses boots dans l'ombre de son oncle, l'immense Tony Bongiovi, un génie du son découvert alors qu'il n'a que 17 ans par Berry Gordy en personne. Propulsé ingénieur du son de la Motown, le jeune Tony fait son baluchon et quitte son New Jersey natal, direction Detroit où il se fait les dents en bossant sur les albums des stars de Hitsville. On est en 1964, le timing est parfait pour côtoyer les meilleurs.


Mais je vous l'ai dit, le New Jersey, la famille, on est chez les ritals, bordel, on n'en sort pas. Detroit, Diana Ross, les Temptations, c'est bien joli tout ça, mais le gamin veut rentrer chez lui. Il se fait embaucher au Record Plant de New York en 1968 où il travaille pour les plus grands noms du Rock. 
Parce qu'il a participé à l'enregistrement d'Electric Ladyland, Tony Bongiovi est recruté comme co-producteur par Alan Douglas pour organiser les sessions posthumes de Jimi Hendrix, qui aboutissent à Crash Landing et Midnight Lightning, deux disques sur lesquels la guitare du Voodoo child est accompagnée par des requins de studio absents lors des enregistrements originaux. Le procédé est contestable, le travail est impeccable. Tony Bongiovi se voit confier la production du premier album des Talking Heads, ainsi que celles de Leave Home et Rocket To Russia des Ramones
En 1976, il prend son indépendance, trouve des associés pour les finances et fonde le légendaire studio Power Station que s'empresse d'investir son vieux pote d'Asbury Park, Bruce Springsteen, pour enregistrer The River et plus tard Born In The USA.


Notre histoire prend forme en 1983 quand Tony Bongiovi, désormais incontournable pour quiconque souhaite enregistrer à New York, décide de filer un coup de pouce à son neveu. Beau gosse, doté d'un timbre de voix puissant et reconnaissable entre mille, sain, énergique et volontaire, le jeune John Bongiovi se fait la main dans les clubs du circuit, il a même une chanson qui fait taire les braillards et écarquiller les yeux des filles lorsqu'il la chante sur scène, un machin encore mal branlé, mais dans lequel son oncle sait reconnaître le potentiel d'un tube.

On peut imaginer la scène quand Tony Bongiovi réuni ses potes du New Jersey au Power Station pour enregistrer le morceau du gamin et mettre en place une stratégie pour sortir le disque. Tout va se jouer entre le Pesto Rosso et la Cassate. L'aspect musical est confié à Roy Bittan, clavier du E.Street Band de Bruce Springsteen, élément "moderne" du son du Boss. Il va placer une intro de synthé qui fera date, utiliser la structure d'un titre développé pour The River, puis finalement abandonné, Roulette, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la chanson est reliftée pour les charts. Ce sera Runaway, un titre comme ça ne peut pas échouer. Et c'est là que ça devient croustillant comme un épisode des Soprano
Pour gérer la mise sur orbite, entre en scène George Karak, un grec, évidemment du New Jersey, qui fait plus ou moins dans l'édition musicale. Il commence par faire matraquer la chanson à la radio par un Dj de New York, puis décroche un contrat en or massif avec le label Mercury, un label de...Chicago, fondé juste après guerre par Irving B.Green, un irlandais de Brooklyn jusqu'alors manager d'artistes noirs tel que Sarah Vaughan, une native du...New Jersey ! 


Haha, j'en peux plus de ces mecs là, ils sont mortels. Ajoutez à ça que George Karak se retrouve crédité comme co-compositeur de Runaway et vous avez une petite idée des bons auspices qui planent au dessus de la carrière de celui dont le nom s'orthographie dorénavant, il est parfois prudent de brouiller les pistes, Bon Jovi

Et c'est pas fini, la suite des opérations est confié à Doug Thaler, un pote à Ronnie James Dio avec lequel il accompagna Gene Pitney dans les années 60, avant de s'installer vous devinez où et de devenir agent pour Kiss, Ted Nugent, et plusieurs autres grands noms des 70's. 
En manque de liquidités pour passer à un stade supérieur, Doug Thaler s'associe, début 80, avec Doc McGhee qui sera quelques années plus tard accusé d'avoir fait entrer, à la même époque, depuis le Panama de Noriega, plus de 20 tonnes d'herbe aux États-Unis. La destinée de Bon Jovi est entre de bonnes mains.


Dotée d'un paquet d'argent à blanchir investir l'association va faire un malheur, Doc McGhee et Doug Thaler, qui managent également Mötley Crüe, vont créer de toute pièce une opposition entre les deux groupes. Les bad boys de Los Angeles versus les braves gars du New Jersey, la bonne vieille technique des gentils Beatles face aux méchants Rolling Stones va cette fois encore faire des ravages. Même si Runaway est le seul titre à surnager de la relative médiocrité des deux premiers albums du groupe, ils vont néanmoins trouver progressivement leur public et préparer le terrain pour le délirant triomphe du gros Hard pompier de Slippery When Wet, qui a plutôt bien vieilli et dont il faut retenir le superbe Wanted dead or alive, et de l'ultra hormonal New Jersey (!) qui s'écoulent à eux deux à 50 millions d'exemplaires. 


Les leçons sont vite apprises, Jon Bon Jovi scandalise le petit monde des utopistes en exigeant un pourcentage sur les ventes de disques de Skid Row en échange d'une place de première partie des concerts de sa tournée des stades à guichets fermés. 
En 1991, c'est le grand ménage, il vire son équipe de managers avec le sentiment d'avoir été surexploité, fonde sa propre société et passe en mode auto-gestion. Les tournées deviennent moins incessantes et le niveau des disques s'élève considérablement à l'image de l'excellent Keep The Faith.
Blaze Of Glory, qui sert de B.O à Young Guns II, et Destination Nowhere, tous deux présentés comme des albums solo du chanteur, s'éloignent du barnum habituel et s'ajoutent à ce qu'il a gravé de moins dispensable avec Lost Highway
Un surprenant coffret de 4 cd, au titre en forme de clin d’œil à Elvis Presley, 100 000 000 Fans Can't Be Wrong, paru en 2004, tend à démontrer que le groupe n'a pas toujours eu la main heureuse en sélectionnant la tracklist définitive de ses albums. A moins que la poigne de la maison de disques ait été trop  ferme. Quoiqu'il en soit, ce recueil de titres inédits s'affirme comme ce que le groupe a fait de meilleur. Plus sobrement produites, plus variées dans la palette des registres abordés, on y entend même de l'accordéon, les 50 chansons qui composent le coffret sont presque autant d'agréables surprises. A croire que c'est une spécialité du New Jersey que de ne pas sortir ses meilleurs morceaux...



Le reste de la discographie s'écoute selon l'humeur du moment, quelque part entre Huey Lewis, Kid Rock, John Mellencamp et les instants les moins inspirés de Bruce Springsteen, se trouve Bon Jovi. Du Rock bien basique qui ne demande rien de plus que de remplir son rôle, habiller la vie de tous les jours sans demander d'attention particulière. Un disque de Bon Jovi est parfait pour gérer les coups de mou, pour accompagner un apéro entre vieux potes, un après midi barbecue, ça ne prend pas la tête aux nanas et tout le monde y trouve son compte. Ça fonctionne aussi le dimanche matin et c'est parfait pour les trajets en voiture.

  

John Francis Bongiovi a fait du chemin et s'est plutôt bien démerdé. En 2015, il a viré son incorrigible guitariste, Richie Sambora, et annoncé qu'il quittait Mercury records après plus de 30 ans de collaboration. L'appel d'offres est lancé, mais tout laisse à penser que le chanteur prépare sa reconversion. Il vit toujours au New Jersey et ne s'est pas contenté de donner le nom de l'état à son quatrième album, il s'investit aussi à travers sa Bon Jovi Soul Foundation à la tête de laquelle il propose restaurants et logements à votre bon cœur aux sans-abris et mis en précarité de la crise financière. Tu manges, tu dors, et tu paies ce que tu peux, si tu peux. Le truc à l'air bien, au rythme où va le monde, ça m'étonnerait pas d'apprendre un jour qu'il a été élu gouverneur.
 

vendredi 8 janvier 2016

VoYaGe eN FRéQueNCeS MoDULéeS


Les américains sont pragmatiques, plus encore en affaire. Lorsque Mc Donald peine à s'implanter en France, ils s'adaptent. Les français veulent de la salade et une tomate fraiche sur leur steak haché ? On leur en donne. Le Rock FM, plus communément estampillé Hard FM -en hommage au genre qui fut le plus enclin à se livrer au jeu- part du même raisonnement. Il arrive que l'on puisse obtenir ce que l'on veut.

Les années soixante aussi riches furent-elles, aussi créatives et mémorables, ont eu plaisir à torturer les mélodies, à les dissimuler sous une excentricité parfois dispensable. Au fil de la décennie suivante, le Rock FM va s'évertuer à faire l'inverse, il va les câliner, leur passer la brosse à reluire. Faire d'une chanson quelque chose qui vous accompagnera au delà du son, jusque sous votre crane quand le silence prend place. Écoutez bien, là, she's just a small town girl, livin' in a lonely world, she took a midnight train goin' anywhere...



Le FM, qu'il soit Rock ou plus Hard, va remettre le hit de qualité au centre du débat. Le vrai, le beau, le rutilant, construit pour durer dans les souvenirs, pas celui qui tient sur un gimmick à la con comme la new wave va nous en faire bouffer au kilomètre, pas non plus les machins de névrosés qui se tirent sur la nouille en criant maman, le grunge s'en chargera. Le FM glorifie la souffrance de l'homme seul et abandonné, celui que l'amour a blessé, que le destin a voulu briser mais que rien, bordel, rien, ne pourra détruire. Parce qu'il est américain, parce que c'est samedi soir, parce qu'il y a des anges en mini short plein sunset strip. Le genre va réhabiliter le chanteur de charme, tout va repartir du Doo Wop, de la base du monde en somme. Sous leurs tignasses shampooinées, les chanteurs de FM sont souvent des fans de Soul, pas des brailleurs à la petite semaine mais de vrais chanteurs, de ceux qui utilisent une mélodie à 110%, l'amènent jusqu'aux cieux et en reviennent avec une baguette sous le bras et un cadeau pour les enfants. Pour un peu on mettrait dieu dans l'histoire, on sortirait les grands mots. 


Concrètement le FM, c'est quoi ?  Et pourquoi le genre a t-il suscité tant de haine de la part du mâle dominant qui, bien que chevelu et parfois maquillé pire qu'une coiffeuse de CFA, tenait absolument à ce qu'aucune ambiguïté sur sa sexualité ne puisse être ne serait-ce qu'envisagée ?

D'abord parce que le FM se contrefout des gros balourds qui se renversent de la bière sur le bluejean pour exprimer leur virilité. Le FM est rasé de frais, parfumé, chaussures pointues, il est pensé et réfléchi pour séduire...les filles ! C'est retour under the broadwalk. Terminé les grandes causes, le ciel atomique et la boue des rizières, le FM passe un coup de polish au réel et se greffe sur l'illusion. Le FM se pose en palliatif et nous vend de la romance. Girls, girls, girls et cœurs brisés.


Le Rock est fait pour que les mecs épatent les filles et ce sont elles qui en ont fait le succès. Elles qui sont montées au front, bravant les interdits des parents, piétinant la morale en se prosternant aux pieds chaussés d'or d'Elvis Presley. Elles, encore, qui se sont égosillées lors de la british invasion, qui ont instauré l’hystérie comme norme en matière de réponse au déferlement des watts démoniaques qui n’eurent de cesse de s’amplifier encore et toujours. Soyons honnêtes, nous n’avons fait que singer leurs idoles afin de rafler une mise qui nous tendait les bras, pour si peu que l’on sache reproduire, même vaguement, les attitudes des Rock Stars épinglées aux murs de leurs chambres. Sans vergogne et usant d’un yaourt d’opérette, nous en avons toujours été réduit à suivre, ou haïr, ceux qu’elles vénèrent, qu’on les imite ou qu’on les dézingue au profit d’un autre qui nous donne moins de fil à retordre -genre un mort- ce sont invariablement ces dames qui, de tout temps, ont donné le la.


Ce que je veux dire, c'est que jouer les marlous en dénigrant le FM au nom de son manque de pilosité, c'est non seulement se priver d'un paquet de bons disques, mais surtout la plus courte façon de finir tafiole. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Arrivé là, je pourrais me cacher derrière mon petit doigt, dire qu'après tout quelques soient les railleries que le FM a subi, il a été pratiqué par les plus grands et que c'est surement pas pour rien. Je pourrais citer Alice Cooper, Van Halen, UFO ou la litanie de hits chatoyants qu'Aerosmith a placé en tête des charts durant une décennie dédiée à la jeunesse éternelle, à la beauté d'un petit cul qui se tortille sur la plage, au culte des cheveux longs qui virevoltent dans le vent de Californie tandis que la radio du cabriolet hurle Love in an elevator, Angel ou Cryin'. Je pourrais faire dans la demi-mesure et ménager votre seuil de tolérance. Je pourrais mentir ! Me renier, bafouer mon honneur et ça passerait en douce comme les augmentations au mois de juillet. 



Je pourrais dire des évidences que personne ne dit jamais, que le I want to know what love is de Foreigner est rien de moins qu'un magnifique morceau de Doo Wop (du Gospel sensuel, donc) ou que Toto (oui, Toto) a enregistré des albums magistraux, dotés d'une capacité à vous coller la frite et le sourire que rien ne parvient à égaler depuis. J'ai même des choses à dire sur le kid du New Jersey, Bon Jovi, j'y reviendrai une autre fois. On va commencer l'année tranquillement et poursuivre sur le même rythme, je suis pas particulièrement pressé d'être à demain à vrai dire. Et puis quoi, énumérer des noms n'avancera à rien, l'affaire est simple, pour ceux qui veulent savoir à quoi peut bien ressembler le nectar du FM, il n'y a pas à chercher midi à quatorze heure, c'est du côté de Journey qu'il faut piocher.


A la base, Journey est un machin de musiciens qui veulent de l'aventure et de l'espace pour s'exprimer. Deux gars que Santana a réuni sur ses albums Third et Caravanserai et qui ont pris la fuite quand Carlos a exigé que ses troupes en finissent avec la came. Gregg Rolie (la voix et l'orgue des 4 premiers albums du moustachu latino) et Neal Schon (seconde guitare à partir de Third) ont pour projet de bâtir un vaisseau dédié à la mégalomanie de leurs ambitions fusionnelles. Foutre du Jazz dans le Rock et jouer le tout en faisant un maximum de raffut. Sauf que personne en a eu rien à foutre. Et que c'est très bien ainsi.

Acte deux. Pas plus con que d'autres, Gregg Rolie et Neal Schon ont vite fait de se recentrer sur l'essentiel. Les chansons. C'est à ce moment là, roulement de tambour, qu'entre en scène Steve Perry. Ze chanteur. Le maitre étalon du chanteur de Hard FM. Planquez vous, celui là est un bon. Un luso-american de Los Angeles fanatique de Sam Cooke dont il partage le timbre haut perché, moins éraillé que Rod Stewart mais capable d'atteindre des notes qui vous brisent les cervicales si vous levez la tête pour les regarder passer. Pour finir d'arranger l'affaire, le gars est un mélodiste hors pair doublé d'un interprète complétement secoué du ciboulot. Steve Perry est le style de chanteur qui incarne un texte, plonge dedans sans bouée, avec lui Journey va donner vie à des symphonies hollywoodiennes en stéréoscope, color by Deluxe. Du péplum émotionnel.


En l'espace de trois ans, entre 1978 et 1981, Journey va submerger depuis son fief de San Francisco tout le continent américain. Durant cette période, le groupe élabore un son et une approche voisine de celle avec laquelle Bad Company échoua dans sa conquête des États-Unis, des ballades tendues, prêtent à rompre sous les coups de fouet rythmique d'une guitare saignante. Journey améliore la formule en gonflant le moteur, en décrassant le carburateur. Là où les protégés de Led Zeppelin pêchaient parfois par excès de somnolence, la bande à Steve Perry propulse chaque composition à grand renfort de power chords. Le Hard FM est né. Ce que Grand Funk Railroad avait laissé entrevoir avec We're an american band est désormais en passe de devenir la nouvelle norme en vigueur pour faire serrer les poings levés.  


Le premier album de la nouvelle formation, Infinity, est aussi le plus romanesque, constitué quasi uniquement de ballades sous haute tension soutenues par un Steve Perry en mode bel canto dramaturgique, le disque gifle dans tous les sens. Écouter l'orgue Hammond de Gregg Rolie éclater Winds of march est le genre de bonheur de l'existence dont je ne me lasse pas. Dès le premier morceau, l'impeccable Lights, on est prévenu, ce groupe en a sous le coude et connait les combines. Voila que des gars de la côte ouest se prennent pour Gary US Bonds.


L'année suivante, Evolution incarne l'apothéose du Hard FM des 70's, le fameux gros son US. Celui des premiers albums de Toto, REO Speedwagon, Foreigner et consorts, rien de totalement nouveau, c'est le son du Rock Californien avec une goutte de nitroglycérine en prime. Comme son prédécesseur, le disque est produit par Roy Thomas Baker, l'homme qui a fait tenir debout le Bohemian rhapsody de Queen et qui fera du succès de The Cars cette incroyable machine à expérimentation. Ainsi va le Rock qui fera se juxtaposer ce que beaucoup définissent comme incompatible lorsque Ric Ocasek, leader de The Cars, produira Suicide, incarnation de l'underground new yorkais. Les vrais Rockers n'ont pas d'ornière.

Journey sera déjà passé à autre chose avec Escape, leur flamboyant chef d’œuvre de 1981. Escape est enfanté dans le renouveau, Roy Thomas Baker étant indisponible, c'est son ingénieur du son Mike Stone qui raflera la mise en se calant aux manettes de ce qui va être l'un des plus gros cartons du Rock américain. Renouveau également au sein même du groupe, Gregg Rolie épuisé par plus de dix ans non stop de roller coaster -depuis Woodstock avec Santana le gonze n'avait jamais soufflé- cède sa place à Jonathan Cain, et son orgue Hammond se voit remplacé par un synthétiseur encore discret. Le son gagne en efficacité ce qu'il perd en chaleur.


Au delà des chiffres qui donnent le tournis, l'album sera certifié neuf fois disque de platine, c'est bien musicalement que Escape reste le plus impressionnant. Don't stop believin' placée en ouverture est tout connement ce qui peut se faire de mieux dans le genre. Une putain de chanson comme je les aime, une intro au piano que Bruce Springsteen n'aurait pas renié, une mélodie éternelle d'une beauté sidérante pour une poignée de minutes durant lesquelles la perfection de la mise en place épouse l'émotion d'une voix et d'un texte d'une justesse qui serre les tripes. C'est pour ressentir ces sensations là que j'écoute de la musique. On peut me raconter ce que l'on veut sur la médiocrité du Hard FM, depuis le jour de 1981 où j'ai entendu Don't stop believin' pour la première fois, plus aucun argument ne tient. Et c'est pas d'entendre le morceau en conclusion du dernier épisode des Soprano qui m'a fait changer d'avis.


La suite de l'album confirme qu'il s'agit là de bien plus que du meilleur disque du groupe. Escape regorge de titres devenus des classiques, Stone in love, Who's crying now, Open arms, Keep on running, on le mesure mal en France dans la mesure où Journey n'a jamais connu aucun écho par ici, mais cet album fut parmi les derniers disques calibrés pour les radios à avoir une telle ambition musicale. Chaque album qui par la suite va s'en inspirer, va également en appauvrir les qualités. Aussi commercial et FM soit-il, Escape n'en demeure pas moins finement tarabiscoté, l'enchainement de Mother, Father et de Open arms reste quelque chose qui n'a aucun équivalent dans le robinet à gaudriole déversé depuis par un Rock devenu pharmaceutique. Journey est resté un groupe de haut vol.




Au même titre que Born in the USA après lui, Hotel California ou Rumours avant lui, Escape est un des ces disques qui font date dans l'histoire du Rock dans ce qu'il a de plus populaire. Des disques qui entrent dans le cœur du plus grand nombre, comme un souvenir commun d'un moment sur cette terre. Quelque soit leur dose de séduction délibérée, il n'en demeure pas moins que ce sont des disques qui restent, qui survivent à leurs jours de gloire au sommet des ventes. Partout de par le vaste monde, ils sont devenus des signes de ralliement à une culture. Combien ? 30 ans après sa sortie Don't stop believin' est devenue la chanson la plus téléchargée sur itunes. Qu'est ce que cela veut dire la plus téléchargée sur itunes ? J'en sais rien. Je suis un type resté coincé entre des piles de vinyles, mais je sais que U2 s'est fait jeter par les abonnés du site quand ils leur ont imposé gratuitement leur nouvel album. Alors sans doute qu'il y a des êtres humains derrière chaque clic.



Et de l'humain, voila une qualité qui manqua à beaucoup de ce qui succéda à Escape en haut des charts. A commencer par Frontiers, l'album du plus sous toutes ses formes. Plus Hard, plus synthétique, plus moderne, plus calibré. Pas mauvais pour autant mais ça sent le baroud d'honneur plus que la conviction. Avec ce disque, Journey tente une percée en Europe mais tout s'embraye de travers. La fatigue, les sollicitations, on connait la rengaine, le groupe est en mode dislocation. Steve Perry perd sa mère durant l'enregistrement de l'album suivant et sombre dans une dépression dont il n'échappera jamais vraiment. Les autres membres continueront tant bien que mal après plusieurs tentatives infructueuses visant à lui faire reprendre goût à l'aventure. Journey, dotè d'un énième nouveau chanteur dont je ne sais rien, est dorénavant une sorte de tribute band de lui-même, un scénario devenu routinier dans le Rock version 21ème siècle. Des New York Dolls post mortem aux fac-similés des grands groupes des 70's qui remplissent les Zénith avec le répertoire des Doors, de Queen ou Led Zeppelin interprété par des imitateurs parfois encore dans les couilles de leur père lorsque Whole lotta love déchirait les tweeters, à une époque où ce mot évoquait des aigus perforants et non un réseau social.
Que voulez-vous que je vous dise ? Bonne année à vous.


Hugo Spanky