mercredi 20 septembre 2017

THe DeUCe, PoRNo suR 42nd STReeT


Mieux encore que Mean Streets, pour voir le New York des années sauvages dans toute sa crudité, il suffit de dénicher quelques porno filmés à Manhattan entre 1968 et 1975, avant que son industrialisation ne délocalise le genre à San Fernando et ne le dénature de son charme primitif. Ces bobines sont les témoignages sans concession d'un court instant durant lequel la législation ne s'occupa que de regarder ailleurs, tandis que la rue vivait au rythme effréné d'une époque en perpétuelle révolution.

La dope, la musique, le sexe, le besoin de vivre l'instant présent avec un temps d'avance sur le reste du monde firent de New York le pôle d'attraction de toute la frange la plus marginale d'une génération qui voulut s'émanciper du cursus standard de l'american way of life. Soudain, il fallait porter nippes à la cool, planer à chaque minute de l'existence et noyer son esprit dans les lueurs psychédéliques des boites à la mode. Les petites sœurs de l'Indiana, les paumées du Minnesota descendaient du Greyhound sur la 42ème, Natalie Wood à l'esprit et bientôt le diable au corps. Dans ce New York bon marché où tout s'achète et tout se vend, prendre une heure de son temps de glande pour se faire culbuter, face caméra, sur le canapé de Bob Wolfe, cela pouvait apparaitre comme une bonne affaire. Pour quelques dollars qui en valent d'autres, du stupre et des soupirs pour assouvir l'avide curiosité des âmes esseulées aux mains moites. 


Les loops, ces court métrages d'un quart d'heure filmés en temps réel, étaient alors destinés à alimenter les cabines de peep show. Le business de la branlette s'était fait mettre le grappin dessus par la mafia, de la même façon que le rock'n'roll lorsqu'il s'agissait de remplir les juke box. 
Chacun le sait, les quelques dollars qu'elle vous tend, la mafia se démerde toujours pour les récupérer avant même que vous n'ayez quitté le building. Les Lolita tournaient un film au deuxième étage, le dealer les attendait au premier. Rentabilité maximale. Et comme rien ne se perd et que les loops sont muets, on collait comme bande-son, des morceaux signés par des labels affranchis, des licences Morris Levy, des groupes du New Jersey ou ceux sur lesquels le jeune Neil Bogart de Brooklyn se faisait les dents. Plus tard, il fera le jackpot avec Kiss et Donna Summer sur son futur label Casablanca, en attendant les rouquines de Hell's Kitchen font des turlutes sur du heavy funk à la carbonara, du bubble gum psychédélique à la Buddah Records.


Dès 1970, la production est saturée, il arrive des frangines de partout, accros à la dope, lassées de piétiner sur leur carré de bitume, tailladées par les macs à l'ancienne avec lesquels les heures paumées à comater sous morphine n'ont jamais fait bon ménage. Le porno est la solution, son expansion irrésistible. Le genre passe en 16mm sonore, envahit les cinémas, Butchie Peraino sort les talbins, Carlo Gambino réquisitionne les salles. Au diable les strip clubs, les dollars envolés pour apercevoir une paire de nénés. Sur le grand écran, c'est le vrai truc, du début à la fin, avec même quelques pratiques auxquelles on n'avait pas encore pensé. Rien n'est plus cool dorénavant que de passer une partie de la nuit à fumer des joints et descendre des bières à Time square, affalé devant un porno psychédélique dans un cinéma permanent sur the deuce. On rallonge les loops avec des scènes en extérieur, une clope qui s'échange, une rue qui se remonte, un plan fixe à Max's Kansas City, un traveling sur la faune, un argot sort de la rue.

Friedkin, Scorsese, Cimino, Paul Schrader, De Palma, Abel Ferrara puiseront tous à cette source. A ces pellicules rayées aux couleurs surexposées, au charme accrocheur des grains de peau sans fard, à la pale maigreur des corps contorsionnés, aux dégaines improbables, hautes en couleurs et constellées de froufrous bon marché. Et surtout à ce cinéma qui perce la bulle de l'intimité, à cette caméra qui se place là où la décence l'interdit, ose des angles de prise de vue à filer le vertige, des mouvements à la fluidité mal maitrisée, mais dont la liberté fera école.


Avant l’avènement du porno de San Francisco, avec ses hippies bucoliques détroussées de leur vertu par une ribambelles de bikers outrageusement alcoolisés, ses cheeleaders dévergondées plus épuisantes pour l'équipe de foot du lycée qu'un match de ligue, le porno de New York capta, sans la travestir sous un message ou un autre, la vérité de son temps. Ce mélange infectieux d'appartements sordides aux murs lépreux, de chop suey engloutis sous les néons hurlants. Ce décor de trottoirs bondés, martelés par des pas qui ne mènent nulle part, d'esprits corrompus par la dope, le vice et le rock distordu qui s'échappe sans discontinuer du cruising permanent, toutes vitres ouvertes, du mâle américain en quête de cheap thrills crasseux, achetés au feu rouge, consommés dans la première dead end street aveugle. 


The Deuce, la nouvelle série HBO calibrée par l'équipe qui nous a donné The Wire et Treme, veut nous raconter tout cela,  téléporter le business de la 42ème rue jusqu'à notre ère en collant la moustache de Harry Reems à James Franco, une perruque blonde à Maggie Gyllenhaal. Le deal est-il possible ?
Difficile de répondre avec certitude après visionnage des deux premiers épisodes (sur huit pour la première saison). Les personnages sont stéréotypés, tendance fades, le scénario est d'une lisibilité qui fait peur. On sent que l'échec de l'alambiqué Vinyl pèse sur les intrigues, ici tout se devine à trois kilomètres à la ronde. James Franco, aussi soporifique qu'à l'accoutumée malgré les amphétamines que son personnage gobe une scène sur deux, me fait redouter le pire avec le double rôle qui lui a été attribué (ou plus exactement qu'il s'est attribué lui-même, puisqu'il co-produit le show). Pas franchement le plus subtil sur le marché, le risque est grand de voir l'acteur cabotiner à qui mieux mieux pour s'en sortir avec cette histoire de frères jumeaux. Franchement pas une bonne idée.
Plus encourageante est la présence de Maggie Gyllenhaal, valeur sûre s'il en existe. Également productrice de la série, elle incarne à l'écran un personnage dont l'indépendance, largement surlignée dès ses premières scènes, pourrait évoquer le parcours historique de Sharon Mitchell.
Native du New Jersey, personnalité aussi bien bâtie que son corps est frêle, pionnière parmi les actrices porno, Sharon Mitchell a œuvré pour la considération des femmes dans un milieu pour le moins macho, avant de s'investir, dès le début de l'épidémie, pour que la profession prenne conscience de l'arrivée du sida et rende obligatoire les moyens de protections, test et préservatifs, ainsi que la prise en charge des infectés par le virus. Par son action, Sharon Mitchell a sauvé un nombre incalculable de vie, tout en continuant son métier d'actrice porno, ne devenant jamais autre chose que la grande dame qu'elle n'a cessé d'être. Il serait incompréhensible que son parcours ne serve pas de pivot à The Deuce.



Les autres rôles en sont pour le moment à se marcher sur les arpions. Margarita Levieva, la pimpante étudiante qui se détourne de son ennuyeux petit univers de conformisme bohème en jouant la fille de l'air. Emily Meade, la tapineuse fraichement débarquée de son bled mise au turbin par un pimp aussi caricatural qu'interchangeable. Deux têtes de poupées dotées d'un charisme d'endive. Force est d'admettre que tout ça n'est pas reluisant. Le rendu sur l'écran est lisse, les reconstitutions sont propres, trop propres pour être crédibles. L'absence de rythme n'est qu'une moitié de surprise vu que ni The Wire, ni Treme n'étaient menées à un train d'enfer, sauf que cette fois on n'est pas dans une enquête au long cours, encore moins bercés par les cuivres chauds de Big Easy. On est censé être au cœur de la ville qui ne dort jamais, dans un milieu où le speed s'avale entre deux rails de coke. Et il ne faut pas compter sur la bande son pour nous sortir des limbes du premier sommeil, la musique est aux abonnés absents et les bruits d'ambiance auraient eu plus de dynamisme s'ils avaient été capté dans ma rue, un soir de Saint Louis. La présence de Method Man en caution street credibility à 20 piges de retard, l'arrivée de l'omnipotent Chris Bauer en contremaitre de chantier n'annonce pas de grandes subtilités et reluque à plein nez un savant mélange de Dernière sortie pour Brooklyn et de son rôle de docker syndicaliste dans The Wire.  
The Deuce en dit finalement plus long sur notre époque que sur celle de l'action. Pas un chicot jauni, pas une coupe de cheveux qui ne soit faite au laser, les jeans déchirés sortent de Kiabi, les chemises sentent la soupline, jamais le tabac froid, les cuirs sont flamboyants, pas l'ombre d'un herpès sur la moindre pute. On est mal barré.




Et ce serait foutrement regrettable, si la série ratait le coche. L'idée est tellement bonne, d'enfin donner l'éclairage mérité à cette partie honteusement ignorée de la rock culture. Il y aurait tant à raconter, tellement de destins se sont croisés. Celui de Valerie Marron est de ceux qui louvoient sans cesse entre le milieu musical et celui du porno. Abusée depuis l'enfance par son beau-père, elle fugue à seize ans, direction les rues de Manhattan où elle fréquente le CBGB et se met à la colle avec Mickey Ruskin, propriétaire, de plus de vingt ans son ainé, de Max's Kansas City. Comme le hasard fait bien les choses, le club sert régulièrement de décor à des tournages de porno et Valerie Marron, décomplexée, potelée et sexy, a le profil idéal pour le rôle. Toujours mineure, à une époque où ça ne gène ni Roman Polanski, ni grand monde, elle joue dans quelques unes des plus significatives productions de Big Apple, dont Wet Rainbow, un 35mm de 1974. Un an plus tard sur le plateau de Christy, la môme se lie à Andrea True, une bourlingueuse des tournages depuis le milieu des années 60, les deux délurées se découvrent le même engouement pour la musique et décident de se lancer. C'est Andrea true qui décroche la timbale en 1976 avec le single disco More, more, more. Le succès est mondial, les deux copines mènent la grande vie et font tous les excès qui vont avec. En 1978, désormais junkie, Valerie Marron devient la maitresse de Félix Pappalardi pendant l'enregistrement de We Have Come For Your Children, l'album des Dead Boys que produit l'ancien bassiste de Mountain. Leur amour adultère sera lourdement plombé par l'autodestruction, mais tiendra bon jusqu'à ce qu'en 1983 la femme de Pappalardi, lassée d'être mise sur la touche, n'y mette un terme en collant une balle dans la tête de son mari. Je vous épargne la chute de l'histoire, on ne la connait que trop bien. Si avec un destin comme ça, on ne fait pas un bon scénario, alors c'est à n'y plus rien comprendre.



Il faudrait aussi évoquer Radley Metzger, qui fut au porno new yorkais ce que le Studio 54 fut à la virée nocturne, un sommet d'esthétisme de la débauche. Barbara Broadcast, The Opening Misty Beethoven ou The Private Afternoons of Pamela Mann sont autant de films dont la sophistication n'a rien à envier aux canons du cinéma mainstream. En 1975, il adapte L'image, le roman sado maso de Catherine Robbe-Grillet, femme du réalisateur de Glissements Progressifs du Plaisir
Avec Radley Metzger, le genre du film se définit par l'histoire, si elle nécessite des scènes de sexe qualifiables de pornographiques, alors il en tourne sans mettre de gants. Dans le cas contraire, ses films en sont dépourvus. Il révèle des actrices uniques dans leur style, à la beauté jamais conventionnelle, Terri Hall, Constance Money, Annette Haven, Day Jason ou Lynn Lowry que l'on retrouve dans le fabuleux Sugar Cookie de Theodore Gershuny, thriller érotique dans le milieu de l'art new-yorkais. L'occasion de croiser la glaçante copine de Lou Reed, Mary Woronov, ainsi que l'une des plus délicieuse pionnière du porno, Jennifer Welles, par ailleurs immortalisée sur la pochette d'Electric Ladyland. C'est une histoire sans fin.
 

Si jamais The Deuce tourne au fiasco, on pourra aussi se consoler avec l'exact inverse des  films de Radley Metzger : Forced Entry de Shaun Costello. Un furieux porno de 1972 mettant en scène un vétéran du Vietnam écœuré par la dégénérescence du monde qui l'entoure. Rendu psychotique par la dislocation des valeurs américaines, traumatisé par la guerre, le type ne se rase pas les tempes, ni ne fait le cador devant son miroir de salle de bain, mais viole et assassine toutes celles, nombreuses, qui lui apparaissent comme un peu trop libérées. Avec son éclairage blafard dépourvu de nuance, ses crimes sanguinolents, ses scènes hardcore et ses baisers nécrophiles entrecoupés de scènes de documentaire du Vietnam sous napalm, Forced Entry donne à La Dernière Maison sur la Gauche de Wes Craven, de même qu'à l’œuvre la plus extrémiste d'Abel Ferrara, des airs de sitcoms débonnaires. Le New York des enfants des ténèbres n'est pas à chercher ailleurs. 



Forced Entry aurait pu ouvrir une porte, faire que le porno s’intègre dans un registre plus large, pourtant, à l'exception de Richard Kern et sa muse Lydia Lunch, aucun des réalisateurs directement issus du monde qu'il avait contribué à accoucher, celui du punk new-yorkais, n'osera franchir le Rubicon et, si la violence fera recette, l'acte sexuel redeviendra sujet tabou. Jamais il ne quittera le ghetto.
La symbolique veut qu'une inutile version soft de Forced Entry, avec Tanya Roberts et Nancy Allen, sera tournée deux ans après l'originale. Soft comme The Deuce ? L'enquête suit son cours.


Hugo Spanky


dimanche 10 septembre 2017

THiN LiZzY, deS GaRçoNs à PRoBLèMeS


18 Novembre 1976, Thin Lizzy conclut à Dublin sa plus mirifique tournée européenne et s’apprête à faire succomber l'Amérique dès les jours suivants. The boys are back in town a passé l'été à la lisière du top ten du Billboard, le single aurait pu décrocher la timbale si une vicieuse hépatite contractée par son leader n'avait contraint le groupe à annuler une prometteuse série de dates estivales de New York à l'Ohio en première partie du Rainbow de Ritchie Blackmore. Cerise sur le gâteau, Thin Lizzy devait ouvrir le bal pour Alice Cooper lors de la célébration du 4th of july dans son fief de Detroit. Pas le genre d'évènement à passer inaperçu. Malgré ce faux pas, les radios US n'ont eu de cesse de recevoir des appels de fans nouvellement convertis à la cause de ces drôles d'anglais au son chaud, réclamant encore et toujours d'entendre cet imparable hit déchirer la nuit. En fait d'anglais, Thin Lizzy est, depuis trois années alors, composé de l'écossais Brian Robertson et du californien Scott Gorham aux guitares, d'un irlandais pur jus à la batterie, Brian Downey, et d'un leader haut en couleur, Phil Lynott, irlandais de père guyanais, au chant et à la basse. 

Les prémices du triomphe qui se profile, le groupe les savoure avec appétit. Il faut dire que le temps de cuisson a été long, les premières années en power trio avec le guitariste Eric Bell n'ont été qu'une litanie de désillusions. Deux singles, Whisky in the jar et The Rocker ont fait tendre l'oreille, mais aucun de leurs trois albums n'a su concrétiser l'essai. Indéniablement anachroniques et bavards, mais déjà terriblement funky, les trois disques et les singles qui les entourent ne déméritent pourtant pas à entretenir un univers onirique et indiscipliné souvent traversé de fulgurance tel que Little girl in bloom, Mama nature said, Randolph's tango, I don't want to forget how to jive, Shades of a blue orphanage, Black boys on the corner ou le nerveux Sitamoia au fil duquel Phil Lynott invective ses contemporains.
L'album de 1973 Vagabonds of the western world et la splendide compilation de singles Remembering Part.1 sont ce que cette formation a laissé de plus abouti. Ils seront également son épitaphe. Désespérément dans la dèche, le groupe remplit la gamelle en enregistrant sous le nom d'emprunt Funky Junction, un album de reprises de Deep Purple destiné au marché discount. Usé, déprimé d'en être réduit à ça après trois années de concerts sans discontinuer dans des conditions de misère -quasiment 200 dates pour la seule année 73- Eric Bell pète un câble en plein concert du nouvel an, réduit son matériel en miettes, fracasse sa guitare et quitte la salle sans passer par le cagibi qui leur sert de pissotière et de loge. Il ne reviendra pas. L'histoire gardera de lui l'image d'un homme à la santé fragile, l'histoire se permet des raccourcis qui font sourire. 






Eric Bell est remplacé au pied levé par Gary Moore avec qui Phil Lynott a fait ses premières armes à Dublin au sein de Skid Row. L'association de caractères aussi peu conciliants ne tarde pas à faire des étincelles, le bouillonnant Gary Moore avale de travers l'arrivée d'un second guitariste, Scott Gorham, que Phil Lynott et Brian Downey jugent indispensable pour affiner le coddle, lui donner plus de consistance, rendre mieux digeste le son du groupe. Encore jeune, mais déjà bien mégalo, Gary Moore tire sa révérence alors que débute l'enregistrement de Nightlife. Son unique participation au disque n'en deviendra pas moins un classique, Still in love with you que Phil Lynott chante en duo avec Frankie Miller, juste avant que celui ci ne décide de tenter sa chance aux Etats-Unis, abandonnant en chemin son tout jeune guitariste de 18 ans, Brian "Robbo" Robertson. Les dés sont lancés, Robbo intègre Thin Lizzy et inaugure l'âge d'or du groupe.
Nightlife allume la mèche en 1974, bourré de qualités le disque est néanmoins encore un peu tendre. Qu'à cela ne tienne, Frankie Miller leur dégote une dizaine de dates américaines en ouverture de Bob Seger, qui vont se charger de considérablement durcir leur impact. Fighting, enregistré sitôt de retour à Londres en est la parfaite illustration. Une reprise du Rosalie de leur tout nouveau pote du Michigan donne le ton d'un disque auquel il ne manque pas grand chose pour tutoyer les sommets, et dont Wild one, Suicide, Fighting my way back et Ballad for a hard man sont les moments forts.
A peine six mois plus tard, Thin Lizzy remet le couvert et sort le grand jeu avec Jailbreak. Cette fois ci les scories sont aux abonnés absents, le disque alterne avec fluidité ballade soul (Fight or fall), heavy rock incisifs (Jailbreak, Warriors), pop en apesanteur (Running back), groove nerveux (Angel from the coast), romance urbaine (Romeo and the lonely girl) et achève tout le monde avec trois titres devenus des classiques des 70's, The boys are back in town, Cowboy song et l'incandescent Emerald.





En l'espace de trois années sur les routes, la nouvelle incarnation de Thin Lizzy est devenue pilier du rock anglais. Après le rendez-vous raté de l'été, la conquête de l'Amérique est planifiée pour le mois de décembre, dès la fin du périple européen. En octobre, le groupe prépare le terrain en sortant son troisième album en l'espace de 13 mois, Johnny The Fox. Enregistré pendant la convalescence de Phil Lynott, le disque est le parfait crossover de Jailbreak. Mieux affiné dans sa production, aussi massif dans son groove que délicat dans ses mélodies, le disque saisit impeccablement la classe naturelle du groupe, ce sens du funk qui le distingua toujours. En grande partie composé par Phil Lynott alors qu'il est sous perfusion de morphine sur son lit d’hôpital, le disque renferme plusieurs des textes les plus introspectifs du chanteur. Celui de Massacre lui a été inspiré par la négativité de sa réaction, lui, l'irlandais catholique, lorsqu'un prêtre protestant lui rendit visite dans sa chambre. Choqué après coup par la manifestation inattendue de sentiments dont il se croyait étranger, il composa cette chanson mettant en scène l'absurdité des guerres de religions. Old flame et Sweet Marie sont des rêveries mélancoliques qui imaginent avec nostalgie ce qu'aurait pu être sa vie, s'il n'avait pas cédé à l'appel du large. Fools gold relate les espoirs et l'infortune des irlandais embarqués pour l'Amérique pour fuir la famine et la peste noire. D'autres titres, Johnny the fox meet Jimmy the weed, Rocky, Johnny, évoquent la vaine superficialité d'une vie marginale. Frime de petite frappe et conséquences. L'écriture est saisissante de réalisme, l'impression est forte de se promener au milieu d'un film de Melvin Van Peebles. Derrière les croquis Phil Lynott parle de sa propre vie, de la sensation qu'elle lui échappe un peu plus à chaque instant. Don't believe a word prévient l'élue de son cœur d'user de méfiance face aux charmes de ses déclarations d'amour, elles ne sont que mensonges.
Don't believe a word
Words can tell lies
And lies are no comfort
When there's tear in your eyes

Don't believe me if I tell you
Especially if I tell you that I'm in love with you




Son leader requinqué, armé d'un aussi imparable opus, Thin Lizzy va pouvoir sillonner les Etats-Unis en qualité de tête d'affiche pour la première fois de son histoire. Mercury, leur label US, a mis les petits plats dans les grands, des salles sont bookées partout dans le pays, les tickets sont vendus. Édité en single Don't believe a word fait du gringue au top ten anglais et rien ne l'empêchera d'en faire de même de New York à Sunset Boulevard sitôt que Thin Lizzy aura traversé l'Atlantique pour supporter son rutilant nouvel album. C'est le temps du bonheur, des espoirs qui se laissent effleurer du bout des lèvres. Les bagages sont fait, le matos est à l'aéroport, le groupe embarque à Heathrow dans la journée du lendemain, direction New-York pour les deux premiers concerts d'un parcours de 38 dates. 
Vous la sentez l'odeur du désastre ? Brian Robertson et son vieux pote Frankie Miller partent en goguette au Speakeasy de Londres pour célébrer l'avenir. On s'en doute, les deux écossais ne sont pas du genre timorés, quand ils picolent les emmerdes ne sont jamais très loin. Forts en gueule, têtes de pioches et fier à bras, une bonne baston reste pour eux la meilleure façon de conclure une nuit agitée. Celle ci ne fera pas exception à la règle. Les bruits familiers de chaises renversées et de verres brisés sont rapidement d'actualité et il s'en faut de peu pour que Frankie Miller ne se fasse ouvrir le crane par un tesson de bouteille. Heureusement pour lui, son pote guitariste a le réflexe de s'interposer avec la main. Tendons sectionnés, terminaisons nerveuses en berne, artère cubitale ouverte, tournée annulée pour la seconde fois en moins de six mois. En l'espace de quelques secondes Thin Lizzy vient de changer de catégorie, de meilleurs espoirs masculins à losers. Plus jamais le business américain ne misera sur eux. 



Pour tenter de sauver les meubles, Gary Moore rapplique en catastrophe pour assurer l'intérim et le groupe se greffe en première partie de la tournée de Queen qui démarre en janvier 1977 à Detroit, Michigan. Le remède sera pire que le mal. Convalescent, resté en carafe à Londres, Robbo ronge son frein et se noie littéralement dans l'alcool, tandis que de l'autre côté de l'Atlantique Phil Lynott voit la grande œuvre de sa vie réduite à jouer les utilités. Inexorablement l'héroïne prend place dans son quotidien, Thin Lizzy ne s'en remettra pas. Le bien nommé Bad Reputation, enregistré en trio avec Scott Gorham seul aux six cordes, est aussi sombre que Johnny The Fox était lumineux, ce qui n'entache en rien ses qualités. Sur la pochette intérieure, Phil Lynott publie une photo tirée de la série de clichés The incredible case of the stack O'wheats murders du photographe de Brooklyn Les Krims mettant en scène des meurtres sadiques de femmes violées et torturées. Genre.
Peut être vaguement desservi par la production de Tony Visconti, qui tend occasionnellement à fractionner l'unité du groupe, Bad Reputation est néanmoins un album prolixe en compositions somptueuses : Bad reputation, Southbound, Downtown sundown et un hit imparable, cool, sauvage et sensuel comme Bruce Springsteen a toujours rêvé d'en écrire, mais qui ne manquera pas de faire un bide en Amérique : Dancing in the moonlight.
Le disque se referme sur une saisissante prière, Dear Lord, au cours de laquelle Phil Lynott aborde frontalement ses tourments et en appel à l'aide du seigneur en personne :
Oh Lord Come save my soul
Give me dignity restore my sanity
Oh lord come rescue me
Dear lord my vanity is killing me
Oh lord it's killing me, it's killing me...




D'abord réfractaire, revanchard et boudeur, Brian Robertson finit par accepter de reprendre son poste et pose sa guitare sur trois titres de l'album avant de prendre part à la reprise des concerts. Incorrigible, il assure le gig de Noël 77 avec la main droite bandée, blessé par un coup de cran d’arrêt. Les rancœurs sont légion et la cohabitation sur la route difficile, sitôt le dernier feedback consumé l'écossais claque définitivement la porte en 1978.
La valse des guitaristes peut commencer. Parfois le temps d'un album ou d'une tournée, ils seront une dizaine à défiler sans qu'aucun ne s'installe durablement dans le groupe désormais en roue libre. Phil Lynott alterne les périodes de dépression et d'euphorie sans jamais céder au repos, sa vie est une succession sans fin de nuits blanches. Avec le groupe ou seul, il jam avec Robert Gordon et Link Wray, Elvis Costello, Rory Gallagher, Huey Lewis ou Graham Parker, quiconque monte sur scène pour jouer de la bonne musique. Dans la continuité de sa participation au So Alone de Johnny Thunders, il forme un groupe parallèle, les Greedy Bastards, avec Chris Spedding, Jimmy Bain, Steve Jones et Paul Cook, officiellement pour retrouver le plaisir de jouer en club, officieusement parce qu'ils partagent les petites cuillères. L'héroïne mettra dix ans à le tuer, sans réussir à amoindrir sa sensibilité. 



Aussi désuet et galvaudé que l'intitulé puisse paraître, Phil Lynott est un authentique poète, reconnu comme tel dans son pays où il publie deux recueils. Un écorché vif angoissé de devenir aussi inconséquent que ce père qu'il n'a jamais connu. Persuadé dans ses plus sombres instants de n'être bon, lui aussi, qu'à amener souffrance à ceux qu'il aime. Tout au long de son existence, Phil Lynott me donna la sensation qu'il ne trouverait la paix qu'une fois lavé de la part du père. Jamais il n'arriva à s'absoudre de ses propres errances et manquements envers ses enfants. Cette dualité spirituelle entre culpabilité et volonté de rédemption sera le moteur de son existence et de ses créations.
C'est aussi un compositeur comme la rock music en aura finalement peu connu. Sans ornière, il a exploré la musique noire, du funk au jazz, du calypso au reggae, tout en teintant de réminiscences du folk irlandais, un hard rock qu'il n'hésita jamais à confronter à des sonorités innovantes. Dans les chansons de Phil Lynott s'entrechoquent les mélodies urbaines du Brill Building, la scansion de Dylan, l'exaltation du folklore celtique et la furie sexuelle de Jimi Hendrix, sans qu'aucune de ces influences ne masque la profonde originalité de sa personnalité. Ses deux albums solo, Solo In Soho puis The Phil Lynott Album, incorporent des éléments Cold Wave dans des compositions qui vont de l'électro funk au calypso, sans oublier de rendre un sublime hommage à Elvis Presley avec le titre King's call enregistré avec Mark Knopfler. Aussi déroutants que soient ces deux disques, ils n'en demeurent pas moins les plus fidèles reflets de toutes les facettes d'une personnalité éclatée et attachante. La banalité est une notion qui ne figure pas au vocabulaire de Phil Lynott.
Il faudrait aussi parler de l'élégance de son jeu de basse et de sa voix, de la façon dont elle glorifie la vie, apaise ou transmet les vibrations des épiques batailles des légendes millénaires avec la même émotion qu'elle évoque l'amour que le chanteur porte à sa mère (Philomena) ou à ses filles (Sarah, Cathleen).



Black Rose A Rock Legend  paru en 1979 sera le dernier succès populaire de Thin Lizzy. Une nouvelle fois produit par Tony Visconti, le disque est un modèle de sophistication qui assume avec sérénité son évidente modernité. Si Bad Reputation semblait vaguement entre deux eaux, cette fois ci le producteur a lâché le frein à main et le fait est que ça fonctionne. Nerveuses et acérées, les compositions frappent en uppercut sans se départir d'une part de séduction (Do anything you wanna do, Toughest street in town, Get out of here) ou transgressent les genres en s'autorisant des libertés tout azimut qui préfigurent les albums solo de Phil Lynott (S&M, Sarah, With love). Et puis il y a la nouvelle ration de classiques, et elle est ici généreuse : le redoutable single Waiting for an alibi, l'ambitieux Rosin dubh et, au dessus de tout, le poignant Got to give it up dans lequel le chanteur confesse ses addictions et promet à sa mère qu'il va s'en extirper. Sans trop que l'on sache si ce sera mort ou vif. 
L'absence de Brian Robertson permet à Black Rose d'aller au bout du renouvellement du son du groupe, aidé en cela par le jeu un brin clinique de Gary Moore qui correspond finalement mieux à cette volonté de ravaler la façade que le feeling rhythm & blues de son historique prédécesseur. L'avenir aurait pu retrouver des couleurs chatoyantes, si Thin Lizzy n'avait pas été une fois de plus victime des tempéraments lunatiques de ses protagonistes lorsque, sans déroger à son habitude, Gary Moore quitta la formation en pleine tournée. Ce qui n'empêchera pas Phil Lynott de lui offrir, pour introniser sa carrière solo, une composition dont la destinée fera un hit mondial longtemps après sa mort, Parisienne walkways.



La messe est dite. La tournée s'achève avec Midge Ure de Visage (puis Ultravox) en remplacement de Gary Moore, ce qui ne manque pas d'interloquer un public loin d'être aussi ouvert d'esprit que son idole. Snowy White, qui remplissait jusque là le rôle de doublure de David Gilmour dans les concerts de Pink Floyd, sera ultérieurement gratifié du poste au moment de rentrer en studio, sans plus de compréhension de la part du public. Chinatown et surtout Renegade de 1981 sont encore de beaux ouvrages, pourtant le groupe vend de moins en moins. La mode est au Hard Rock outrancier tandis que Phil Lynott dédie une chanson à son amour pour Fats Waller. Il s'en fout, il a raison, sinon que les organismes s'usent au cours d'incessantes tournées toujours moins flamboyantes. L'unité du groupe est un lointain souvenir, Brian Downey rate des concerts, Scott Gorham partage dorénavant les mauvaises habitude de son leader, Snowy White disparait de la circulation. Un jeune guitariste en vogue, John Sykes, est embauché pour faire la retape. Rien n'y fait. Le groupe sort Thunder And Lightning, un album à la fois impersonnel dans la forme et intime dans le fond, et annonce une tournée d'adieux. Un ultime concert londonien à l'Hammersmith Odeon est enregistré pour le double live Life. Durant le rappel, tous les guitaristes qui ont participé à l'aventure se retrouvent sur scène pour croiser le fer sur The rocker. Comme une évidence. Le disque sort en octobre 1983, avec lui s'achève le parcours chaotique de l'un des plus beaux groupes d'une longue histoire.


Phil Lynott a 33 ans, pour la première fois depuis 1969 il se trouve sans contrat discographique, ni manager, obligé de renoncer aux concerts après une série de piteuses prestations avec une formation sans lendemain, Grand Slam. Il lui reste moins de trois années à vivre, qu'il va passer à creuser méthodiquement sa tombe, offrant le spectacle triste à pleurer d'un homme en plein désarroi, honteux de son incapacité à surmonter ses faiblesses, mais suffisamment honnête pour mettre son âme à nue dans des interviews, parfois télévisées, durant lesquelles il se livre sans détour sur le terrible combat qu'il mène contre lui-même.

Out in the fields en duo avec Gary Moore lui offre un ultime hit européen en 1985, aussi dingue que ça puisse paraître il aura fallu attendre jusque là pour qu'un de ses singles obtienne un meilleur classement dans les charts UK que Whisky in the jar en 1973. Mais il est tard, bien trop tard. Atteint de septicémie, le corps littéralement rongé de l'intérieur par la poudre, il se rend chez sa mère adorée, havre de paix au milieu d'une vie délitée, pour le réveillon de Noël 1985 et sombre dans le coma durant la nuit. Il n'en sortira pas, son décès sera prononcé le 4 janvier 1986 sans que grand monde sur le moment ne se rende bien compte de la perte qu'il représente. Il n'est pas certain qu'il en soit différemment aujourd'hui.

Hugo Spanky