jeudi 20 avril 2017

êTRe JoHN LeNNoN


L'assassinat de John Lennon, je m'en souviens comme si c'était hier. Mon premier réflexe, quand ma mère m'a dit qu'un Beatles venait de se faire tuer, a été de m'inquiéter pour Paul McCartney. J'étais encore adolescent et le Wings venait successivement de sortir Back To The Egg -un album que j'adore encore aujourd'hui- et de se faire serrer avec 300 grammes d'herbe dans sa valise à la douane japonaise, ce qui lui avait valu de passer une dizaine de jours à l'ombre (et d'incarner un rôle de bad boy qui ne lui fut pas attribué souvent, ni avant, ni après). Durant toutes les seventies, Mc Cartney était resté actif, avait aligné les hits, tandis que Lennon passait cinq ans dans sa turne, ces cinq années durant lesquelles mon jeune esprit s'était éveillé à la culture environnante. Une culture dont John Lennon s'était volontairement retiré, pour se recentrer sur l'essentiel à une époque où un éloignement d'une demi-décennie des feux de la rampe signifiait quelque chose de proche du point de non-retour, du suicide commercial. Lui n'en avait rien à foutre, ce business il était de ceux qui l'ont inventé, il en avait été l'un des piliers fondateurs. Qui pourrait bien lui imposer quoique ce soit ?


Je voulais faire l'original, causer de Lennon sans citer son Beatles-ego, et voila que je me prend les pieds dans le tapis dès le premier paragraphe. Ce que je voulais exprimer, c'est à quel point sa mort a enterré bien plus qu'une enveloppe charnelle et les souvenirs d'une génération ou deux. Je me souviens que si le peuple était descendu dans la rue en masse, si les mines étaient tristes, les mots tremblotant dans les gorges serrées ; ses confrères du show-biz n'en avaient, eux, pas fait des caisses. Il me revient à l'esprit une reprise de Jealous guy par Roxy Music et un single live d'Elton John en duo avec le binocleux énervé, guère plus. Sandinista! est paru une poignée de jours après que le sang de Lennon ait été nettoyé du hall du Dakota et nulle part, dans les interviews qui suivirent, il ne fut ne serait-ce qu'évoqué. Et ce n'était surement que dans ma petite tête que Mink DeVille l'avait à l'esprit en parlant de Coup de Grâce dans les mois qui suivirent le drame, seulement dans mon imagination que c'est lui que salue AC/DC dans For Those About To Rock ou que le Don't stop believin' de Journey conte son histoire avec Yoko. Je voyais Lennon partout, il y est toujours.


Que Clash n'en ait pipé mot paraissait presque normal sur le moment, Joe Strummer n'en voulait déjà plus en 1977. C'est pourtant du côté de Lennon qu'il faut chercher la source originelle des textes mondialisto-utopiques à forte (in)conscience sociale, mais dépourvus des souvent obscures métaphores dylanesques. De Working class hero à Career opportunities, y a pas un monde. Simplement, si Clash, Willy, ou même les Ramones, qui ne peuvent pourtant pas nier l'influence des quatre de Liverpool sur leur œuvre, ne se sont pas fendus de la moindre dédicace visible, c'est parce que c’eut été souligner que tout avait déjà été fait avant eux. 

Le Rock avait peur de son passé, qui faisait disparaître toute notion d'originalité à une époque où elle était l'essence du truc, il faudra pourtant m'expliquer comment on peut ne pas entendre Yoko Ono dans les B.52's (comme dans toute la No Wave New-Yorkaise jusqu'au Noise) ou les Beatles dans la Power Pop des Buzzcocks, Boys et autres Undertones. Comment ne pas se souvenir que Lennon sortait dès 1975 un album de reprises cradingues de pur Rock'n'Roll dans un album du même nom ? Comment voir dans le CBGB's autre chose qu'un équivalent de la poisseuse Cavern et des rades borgnes de Hambourg, lorsque les fréquentaient quatre faméliques mômes en cuir, teigneux comme si le futur n'existait pour aucun d'eux. Ce même futur qui faisait soudain tant flipper le Rock business post 8 décembre 1980 : Putain, qu'est ce que ce foutu Lennon était revenu glander parmi nous, lui qui s'était tenu à l'écart depuis cinq ans ? Il pouvait pas continuer à s'occuper de son chiard, plutôt que de revenir nous signifier que, hormis tout recommencer comme avant, le Rock n'avait plus comme lendemain qu'une mort annoncée.


Sur le moment, rien de tout ça, ne m'a paru si évident. Pourtant aucun signe ne manquait à l'appel, les Rock stars se sont éloignées un peu plus encore de leur public, accentuant la tendance déjà amorcée après l'affaire Charles Manson, ne jouant dorénavant plus que dans des stades, minuscules petits points qui s'agitent nerveusement au loin et que l'on ne parvient à distinguer dans le viseur que via des écrans géants. Plus d'interview, terminées les questions polémiques, faudrait pas se retrouver à offenser des dingues en se prétendant plus célèbre que le Christ. La mort de Lennon a coupé les couilles du Rock, soudain l’ambiguïté était tabou. Bienvenue dans le monde du politiquement correct. Il n'y eu guère que Prince et la bande du Hip Hop pour se contrefoutre de la bienséance, et on n'a pas entendu grand-monde venir les soutenir quand l'équipe à Bill Clinton et Tipper Gore a usé et abusé de la censure pour les museler, collant des bips sur la wax, des stickers sur les pochettes. A part, Zappa et Dee Snider, le monde du Rock, si fort en gueule en théorie, a préféré faire tout sourire avec ce président à la cool venu tout droit de la génération des 60's. Personne ne s'est souvenu de Woman is the nigger of the world, quand il s'est fait sucer par une stagiaire dans son bureau ovale. En Amérique avec Clinton, comme en France avec Mitterand, puis en Angleterre avec Tony Blair, les rebelles sont devenus cireurs de pompes, mendiants d'un pouvoir des beaux salons que Lennon rêvait de voir envahi par le peuple. Combien d'entre eux ont renvoyé à l'expéditeur les médailles dont les ont honoré les nations ?



Longtemps, après que John Lennon soit cané, j'ai cherché ailleurs ce que je refusais de ne voir qu'en lui seul. C'est que moi aussi, il m'encombrait le barbu en toge blanche qui se fourrait dans des sacs en toile de jute avec sa nana, qui exigeait la paix depuis son plumard, ce grand machin mal branlé qui se foutait à poil sans afficher le moindre abdo. 
Je voulais ressembler à Mickey Rourke, pas à ça ! Je ne pigeais pas le concept de s'enlaidir pour démontrer que l'apparence n'est qu'illusion. Quand je vois maintenant, les dégâts causés à la tronche de l'ancien beau gosse du septième art par la volonté de maintenir l'illusion à n'importe quel prix, je comprends mieux le message.

Écouter des disques de John Lennon aujourd'hui, ceux des Beatles inclus, ne sert plus guère qu'à s'offrir une tranche de plaisir, et c'est déjà beaucoup. Mais ce qui s'avère le plus utile, au delà de la futilité d'un art qui s'estompe, c'est de s’intéresser au parcours du bonhomme, à sa pensée, à la façon dont il a cherché à comprendre ses erreurs en les revendiquant au même titre que ses plus flagrantes réussites. La sidérante volonté d'un mec qui refusa d'endosser le plus envié des rôles, préférant choisir de placer le respect qu'il se porte au dessus de l’idolâtrie que lui témoignait le monde. La vérité au dessus de l'illusion.




En 1982, Rolling Stone avait publié un recueil, immédiatement traduit chez nous par les éditions Denoël, de toutes les interviews que Lennon avait accordé au magazine, ainsi que des articles rédigés à l'occasion de sa mort. L'ensemble est d'une force saisissante, d'une pertinence et d'une impertinence qui font se souvenir du pourquoi on a tant aimé le mouvement Rock, tant qu'il a eu le courage de s'exprimer en ne se souciant que de lui-même et de ce qu'il incarnait. Tant qu'il a eu incarné quelque chose, en fait. 
Le bouquin est disponible sans trop se fouler et pour pas plus cher qu'un paquet de clopes. Le relire aujourd'hui pose ce froid constat : plus rien n'a été dit depuis.


Hugo Spanky


dimanche 26 mars 2017

BuMPeR To BuMPeR



La machine à franchir les barrières spatio-temporelles a fonctionné à plein régime, nous sommes à Paris au début des années 70. Je vous dépose quelque part ? A l'Olympia ? Au Bataclan ? Aux Galeries Lafayette ? Je vous rejoindrai plus tard, là j'ai mieux à faire que d'écouter chouiner Lou Reed, regarder tricoter Nico. Je suis attendu pour l'apéritif à l'appartement que partagent Grace Jones, Jerry Hall et Jessica Lange. Rien que ça. Il y a des voisinages qui ont plus de chance que d'autres.

Pour être honnête, même si elle est le sujet de ma prose du jour, ce n'est pas avec Grace Jones que j'aurai eu le plus de plaisir à converser, les lois de l'attraction m'auraient plus volontiers mené vers la texane ou la futur madame King Kong. Non pas que Grace Jones soit, à mes yeux, totalement dépourvue de charme, elle est juste trop pour moi. Trop quoi ? Trop tout. Trop masculine, trop provocatrice, trop fatigante, trop vide et à la fois trop remplie de choses qui ne viennent ni d'elle, ni encore moins de moi.



Je viens de finir de lire son autobiographie, péniblement, vu que Grace Jones est aussi passionnante lorsqu'elle se raconte que lorsqu'elle chante La vie en rose. En prime, je dois reconnaître que je me contrefous de la moitié de ce qu'elle rabâche à longueur de chapitre (rabâche et longueur sont les mots clés de la phrase). La jamaïcaine a eu une enfance que je ne souhaite à dégun, élevée par sa grand-mère, qui aura tôt fait de lui coller dans les pattes un nouveau grand-père à la Bokassa. Le style de sale con qui ne varie pas trop le menu de ce que tu ramasses sur le coin de la tronche à peu près chaque jour que Dieu fait. Forcément, après un tel régime, l'adolescence vire à la turbulence, Beverly Jones quitte son ile, rejoint ses parents en Amérique et s'imagine que tout ce qui lui avait été interdit jusque là est synonyme de liberté. 




Le parcours n'est pas ennuyeux pour un sou, c'est la fin des années 60. Devenue hippie, adepte des trips au LSD, elle trimballe sa coupe afro à travers les états, se découvre un goût prononcé pour l'exhibitionnisme, tâte de la comédie musicale, se ramasse à quelques auditions de chanteuse, et finit par atterrir à New York, puis Paris. Grace Jones a trouvé sa vocation, elle sera mannequin. C'est là que nos divergences se font plus précises, qu'elle opte pour une coupe de cheveux de Marines, passe encore, mais tout l'attirail dont Jean-Paul Goude va l'affubler dans les années qui se profilent, je dis non. Les muscles, les costards de mecs, les épaulettes, les angles, les diagonales pire que chez Rodier, les grigris de Barbès, faut choisir, trier un peu dans le catalogue, pas se flanquer la totale sur le paletot.
D'accord, cocorico, Jean-Paul Goude (et Karl Lagerfeld) va faire de Paris l'épicentre de l'esthétique des années 80 (pour ce que ça vaut), mais de Grace Jones, je préfère la vision qu'en avaient les New-Yorkais Antonio Lopez, sans aucun doute le photographe qui tirera le meilleur des trois colocataires, Richard Bernstein, qui signera les pochettes hautement colorées de ses premiers albums et maxi-singles, et Keith Haring, qui peindra le corps de l'amazone pour ses concerts happenings. Tout était déjà là, mais parfaitement dosé, savamment maitrisé, en équilibre sur la rupture.



Il y a cette constante chez Grace Jones d'être là où ça se passe, d'être suffisamment disponible pour servir de toile vierge aux plus audacieuses créations. Son empreinte physique est si forte qu'elle en devient malléable à l'infini, on semble pouvoir l'affubler de tous les sons, de toutes les couleurs, l'accessoiriser sans retenue. Grace Jones est un trip à elle seule. Ce qu'elle a fait pour le mannequinat, elle le fait à nouveau pour la musique dès 1977 en laissant des producteurs à forte personnalité jouer avec son univers, le structurer et le déstructurer, le barioler, le saturer, sans jamais qu'elle n'en soit effacée le moindre du monde. De la même façon que son physique est garant d'originalité pour les pages de magazines, sa voix suffit pour qu'on la devine toute entière. 


Ce sera d'abord Tom Moulton, pilier fondateur du Disco, qui en fera l'équivalent à New York de ce que Giorgio Moroder crée en Europe avec Donna Summer. En trois albums, il inscrit Grace Jones dans l'imaginaire collectif de l'époque, au même titre que le Studio 54 ou Le Palace, lieux dans lesquels elle brillera par son arrogante nudité durant des concerts qui tiennent plus du numéro de cabaret que de la débauche virtuose. C'est Chris Blackwell qui la portera le plus haut. Lui le concepteur, Alex Sadkin l'ingénieur du son, et le duo Sly (Dunbar) & Robbie (Shakespeare) aux partitions, vont inventer un son ultra dynamique en partant de celui que les deux premiers avaient commencé à définir pour Bob Marley. De la manière dont je vois les choses, ces mecs là ont dégraissé Uprising à coups de sonorités Electro-Funk, inspirant le dernier renouveau des Stones (Undercover) aussi bien que la période funk des Talking Heads et grosso modo tout ce qui se voudra un brin novateur dans la décennie (pour le meilleur -Speaking in tongues- comme pour le pire -Love on the beat).

Cet attelage à forte teneur en THC, va asseoir la renommée de Grace Jones en sublimant le Private life des Pretenders sur l'album Warm Leatherette en 1980. Raz de marée mondial, mais œuvre inégale. Encore le cul entre deux continents, Grace Jones se fait ravageuse (Private life, Warm leatherette, Love is a drug) mais aussi trop facile (Breakdown, The hunter gets capture by the game) voire carrément tartignole (Pars). 





Pile un an plus tard, en mai 1981, les mêmes vont cette fois ci transformer l'essai. Débarrassé des sonorités les plus cheap, doté d'une puissance rythmique conçue pour tester les boomers des sonos de boite de nuit, armé d'un répertoire sans anicroche, Nightclubbing est le chef d’œuvre absolu du son des années 80 dans ce qu'il a de plus délectable. Sandinista version mandrax, champagne et cocaïne. La première face est une des faces les plus jubilatoires à avoir jamais été gravées dans la wax : Walking in the rain, Pull up to the bumper, Use me, Nightclubbing. Pas plus, pas moins, si vous résister à la déferlante sans avoir ondulé du croupion au delà du ridicule, contentez-vous dorénavant d'écouter du Folk breton.
La face B est un catalogue de ce qui va nourrir les ondes les années suivantes : L'Electro-Pop vaguement cucul la praloche dont la France se fera championne (Art groupie), le Funk New-Yorkais tendance post-punk (I've seen that face before) ou pré-world music (Feel up), le rock fm à gros biscoto (Demolition man) ou le soft lounge à la Sade dont les anglais vont raffoler (I've done it again). L'ensemble ayant le mérite d'être entendu ici pour la première fois en dehors de l'underground et lustré pour séduire. Jean-Paul Goude réussi la pochette et Giorgio Armani signe le costard, les astres sont alignés, Nightclubbing est un album qui fait date. Ils vont être nombreux, de Bowie à Nina Hagen, à se casser les dents dessus.




A tel point que la même équipe remet le couvert 18 mois plus tard avec Living My Life, sans retrouver le pep's de la nouveauté, le mordant incisif de Pull up to the bumper. Le disque a le mérite d'être plus personnel, Grace Jones en co-signe la plupart des titres, c'est aussi un de ses points faibles avec le manque de renouveau. Coller de l'énergie au Reggae, des déchirures au Dub, tout cela ne surprend plus personne et vire à la formule, évoque Christopher Lee marchant à l'aveuglette, les bras tendus, dans un mauvais Dracula de trop.
Trois ans plus tard, Trevor Horn manquera de perdre la raison en misant sur la surenchère pour la production de Slave To The Rhythm. Paralysé par l'enjeu, il finira par décliner plusieurs lectures du single pour créer un album sans grand intérêt. Nile Rodgers, à bout de souffle, s'en sortira tout juste mieux avec le futile Inside Story, dont je retiens Victor should have been a Jazz musician. L'esprit ailleurs, Grace Jones enregistrera du grand n'importe sur Bulletproof Heart en 1989, sans doute l'un des plus mauvais disques d'un genre qui aurait eu du mérite à ne jamais exister.


 


Grace Jones est alors devenue la somme d'à peu près tout ce que je n'aime pas. Un design aux néons sans cesse boostés pour briller toujours plus, à en devenir si éblouissants que l'on finit par ne plus rien y voir. Le risque est devenu formule, le décloisonnement des genres est devenu prison. Elle rebondit mollement à Hollywood. Elle, qui fut l'incarnation du perfect timing, rate systématiquement le coche, se retrouve dans la pitoyable suite de Conan Le Barbare (qui n'était déjà pas une réussite), dans un teen movie ringard (Vamp), dans le dernier James Bond avec Roger Moore (ce qui conforte une image de has been qui commence à lui coller méchamment aux basques), et persiste, malgré leur divorce, à laisser Jean-Paul Goude l’enferrer dans la sempiternelle même incarnation. Tout cela est affligeant, l'enthousiaste hippie bonnasse, l'audacieuse proto-Top Model, le congélateur à émotions fortes ne sont plus que de vagues souvenirs, ne reste plus alors qu'un être pathétique, si désincarné que de trip, il en devient flip. L'acide était frelaté, Grace Jones nous entraine dans une cauchemardesque déliquescence, que je me suis borné d'observer de loin, sans comprendre pourquoi personne ne se donnait la peine de la débrancher, lui expliquer que toute chose à sa date de péremption. 

Comme un dernier signal depuis l'Andalousie, elle apparait quelques minutes aux côtés de Dennis Hopper, des Pogues, de Joe Strummer, Sy Richardson, et autres sommités en perdition, dans l'impeccable Straight To Hell d'Alex Cox, dans lequel Tarantino puisera son inspiration pour le duo Travolta/Jackson de Pulp Fiction, sans que ça ne donne envie à aucun distributeur hexagonal d'en imaginer ne serait-ce qu'une sortie dvd.


Le temps fera finalement son œuvre et Grace Jones disparaitra des papiers glacés, des ondes et des écrans, ne se manifestant tristement que pour des happenings d'un autre temps, dans des soirées pour millionnaires nostalgiques d'une époque qu'ils ont eu trop peur de vivre avant sa cryogénisation. En 2008, elle enregistre un nouvel album, Hurricane, pas déplaisant dans sa volonté de mettre au goût du jour l'univers de Nightclubbing, mais qui en a quelque chose à foutre ?  Pas moi. Je me contente de ressortir l'original de sa pochette, une fois ou deux par an, d'en jouer cette incroyable première face, parfois d'enchainer sur la seconde. Pour les nouveaux venus dans le cosmos, la chose vient d'être rééditée en vinyl, elle trône en tête de gondole de Auchan à Carrefour, à sa place, parmi les produits qu'elle ne peut malgré tout se retenir de surpasser.

Hugo Spanky   



vendredi 27 janvier 2017

BLue JeaN BaBY


Jean Harlow se glissa entre les draps, impatiente et troublée par l'avenir qu'elle s'est choisie. Cette nuit de noces, elle l'a tant imaginée, qu'elle l'a presque déjà vécu. Son mari va sortir de la salle de bains, mature et viril, il va lui donner, entre sagesse de l'expérience et pulsions du désir charnel, les premiers plaisirs d'un couple qu'elle espère éternel. Elle a tant hésité avant d'accepter la demande, la supplique corrigea t-elle dans son esprit, de Paul Bern, bras droit du tout puissant Louis B. Mayer, empereur de la Metro Goldwyn Mayer.
Paul Bern a vingt ans de plus qu'elle, mais qu'importe, il est élégant, presque maniéré, il s'est affiché avec elle dans les soirées mondaines les plus chics, de l'opéra aux repas de l'élite, alors que pour le public et les producteurs, elle n'était encore qu'une créature sortie d'on ne sait où. Une blonde platine aux jambes interminables et au regard glouton. Jean Harlow est nouvelle jusque dans sa façon de se mouvoir, une bad girl comme l'humanité n'en avait jusque là jamais vu sur un écran. Elle parle dans ses films, revendique sa sensualité avec malice, exhibe sa nudité sous la fine étoffe de ses robes.

Platine, Jean Harlow l'était naturellement, elle se détestait pour cela, ne rêvait que de ressembler à Clara Bow, l'aguicheuse rouquine au regard outré, d'un cinéma qui finissait d'être muet. En se lovant dans la délicieuse caresse de la soie, elle se souvint de ses premiers pas dans les studios, alors que les réalisateurs ne voyaient en elle qu'une curiosité qui captait étrangement la lumière crue, jusqu'à la faire rayonner d'un flou que le celluloïd restituait avec magie. On  cherche à détruire ce que l'on ne comprend pas, la presse à scandale voulut démasquer la nouvelle ruse de Louis B. Mayer, harcela la jeune actrice de son vice, lui prédit la perdition de son âme ingénue. Les ligues de vertu se dressèrent sur leurs ergots, la Babylone Hollywoodienne cachait trop de scandales sous les épaisses moquettes de ses salons privés. Des starlettes mortes mystérieusement mutilées par des acteurs élevés au rang de demi-dieux, des nymphettes déflorées sans vergogne, Kenneth Anger fera un livre entier sur le sujet. Et voila, maintenant, cette chose à la chevelure d'albinos à qui l'on arrache la jupe sous l’œil de la caméra et qui ne s'en effraie pas plus que lorsqu'elle se relève d'une chute dans une fontaine, seulement couverte d'une robe si détrempée qu'elle en épouse la pointe de ses seins. 


Bientôt viendrait l'intransigeance du code Hays, mais lorsque Howard Hughes lui offrit la vedette de Hell's Angels, après qu'elle eut passé ses deux premières années de carrière à servir de cible aux tartes à la crème de Laurel et Hardy, il fit bien mieux que changer en conte de fée, la dure vie d'une gamine poussée sous les projecteurs par une mère vénale, il changea le cours de l'Histoire. Partout dans la rue, dans les bus, dans les collèges, les Norma Jean de l'Amérique toute entière se muèrent en une armée de blondes platines, serrant leur taille, dressant leurs seins, le menton relevé, la croupe cambrée, ne se nourrissant plus, dès lors, que des chimères hollywoodiennes. Elles viendront par dizaines, par milliers, gratter à la porte de l'usine à rêves, brisant leurs ongles malicieusement vernis sur le granit de l'indifférence, usant leurs genoux en de vaines révérences ne leur offrant que le goût de la semence de n'importe quel beau parleur aux promesses bien récitées.

1930 aura été l'année du triomphe pour Jean Harlow,  1931 fut celle de sa légende. L'époustouflant Hell's Angels de Howard Hughes avait déchainé les passions les plus virulentes, ce n'était que prémices à l'odeur de souffre que propagea The Public Enemy, dans lequel elle s'impose aux côtés de James Cagney. Bras ballants, dos vouté, répliques vulgaires à souhait, Jean Harlow joue la bad girl avec un naturel confondant. The Public Enemy ne respecte rien, il n'est qu'abjection de toute forme de morale. Jamais un film n'avait été aussi ouvertement bestial, aussi gratuitement violent.


Devenue symbole de débauche, Jean Harlow ne sait plus qui elle est, fantasme salace de l'U.S.Male ou dame du monde invitée aux plus belles tables. Au bras de William Powell, elle danse au rythme du swing dans les soirées débridées de l'insouciance, l'esprit enivré par les tambours et l'alcool. En compagnie de Paul Bern, elle s'alanguit sur le velours des sièges de l'opéra, découvre un luxuriant univers de culture, fait de manières délicates et de paroles châtiées. Les deux hommes veulent l'épouser, tous deux ont vingt années de vie de plus qu'elle. L'acteur star au palmarès plus conséquent en conquêtes féminines qu'en chef d’œuvre du septième art ou le producteur timide aux propos ornés de feuilles d'or, Jean ne sait toujours pas si elle a fait le bon choix en épousant le second. Elle s'est résolue à éloigner sa vie privée, du tapage de sa vie de star. Tout est allé soudainement si vite, après les interminables années d'attente dans l'antichambre du succès.




La porte de la salle de bains s'ouvre enfin, son mari est là, devant elle, prêt à la rejoindre pour souiller la soyeuse couche de leur union. Monsieur et Madame Bern, pense t-elle dans un murmure de l'esprit. Oui, elle a fait le bon choix, elle en est certaine dorénavant. Paul Bern est l'homme sur lequel elle pourra appuyer sa jeunesse, il est bâti pour arrimer sa dérive, lui conserver sa pudeur. William Powell avait le goût des amours fougueux, des aventures enfumées, des petits matins aux souvenirs vaporeux. Il n'aurait jamais su faire perdurer l'incendie irraisonné de leur passion, le muer en amour véritable, celui qui nourrit le quotidien du respect et de la bienséance que l'on se porte l'un à l'autre. Paul, lui, est si noble, si... Elle fut arrachée à ses pensées par un rire qu'elle ne se connaissait pas, nerveux, hystérique, incoercible. Un rire frénétique arraché aux entrailles de la folie, un cri à déchirer les chairs. Paul Bern, son mari, se tenait nu devant elle, debout comme une statue de mise à mort, exhibant en son bas ventre un pénis d'enfant, minuscule coquille de peau égarée dans une toison d'homme. Et elle rit, choquée au delà de la déception par l'absurdité révélée de sa vie. Elle rit d'un rire qui ne venait pas d'elle, mais de l'ironie cruelle d'un destin sadique. Elle avait fuit la romance tumultueuse qu'elle partageait avec William Powell, pour fuir ce qu'elle était au fond d'elle, rien de plus que sa mère en plus jeune. William Powell ressemblait tellement à son vaurien de beau-père, Marino Bello, ce gigolo italien qui ne savait que dépenser la fortune des autres, à tel point que ça en devenait gênant pour la femme du monde qu'elle fantasmait de devenir. 
Mais la destinée est un sortilège auquel nul n'échappe, et son rire à fendre les murs s'amplifia plus encore lorsque la main de son époux, empoignant sa lourde canne, se dressa dans les airs, lui semblant une bien vaine menace ainsi brandie par un homme dépourvu de virilité. Et il s'amplifia à nouveau lorsqu'elle s’abattit puissamment sur son corps, une fois, dix fois, cent fois. Elle riait encore en dégringolant sur le sol, heurtant le marbre, tandis qu'il la rouait de coups jusque dans le bas du dos, à lui fêler les os, lui briser les reins. A en devenir folle à lier.


Cela dura quelques minutes, une éternité au cœur d'un maelstrom au goût de sang. Puis il s'affala au bord du lit, la tête entre les mains, le souffle et la raison égarés en enfer. Fœtus bleui martelé de douleur, Jean Harlow mordit ses lèvres en dépliant ses jambes, rampa sur le sol glacé, s'agrippa à la rampe de l'escalier pour se relever enfin. Elle trouva refuge chez un couple d'amis, effrayé de la découvrir détruite, brisée de toutes parts, tuméfiée par les morsures, les griffes et les coups, alors même qu'ils venaient de quitter les festivités du mariage.

Une poignée de jours plus tard, Paul Bern sera retrouvé suicidé par balle, laissant derrière lui une trouble supplique implorant le pardon de sa femme. Jean Harlow mettra, elle, cinq années à mourir des coups reçus cette nuit là. Cinq années d'errances sous les fards de la gloire, durant lesquelles elle va passer des bras sécurisants de Clark Gable à ceux dangereusement protecteurs de Bugsie Siegel. Poursuivie par une rumeur qui prétendra avec insistance que c'est elle qui appuya sur la gâchette. Au terme d'une tentative de réconciliation, Paul Bern lui aurait confessé être homosexuel et ne pas la désirer, plus sordide encore, il aurait exhibé un godemichet, défiant son inutile femme de l'honorer avec. Une insulte de trop pour celle qui, aux yeux du monde, incarne le plaisir charnel. 
Le curseur  de la vérité est difficile à placer, la Metro Goldwyn Mayer règne alors en maitre sur la ville, et sa version des faits, qui nie l'homosexualité de son dirigeant, autant que la culpabilité de sa star, deviendra version officielle, corroborée par une police à sa solde.



Rien de tout cela, ni même la vénération d'un public toujours plus nombreux, n'empêcheront l'alcool, une sexualité insatiable et le désarroi de paver désormais le chemin sous les étoiles d'une Jean Harlow en perdition. 
En 1936, elle semble retrouver la stabilité et se fiance avec William Powell, dont l’indéfectible passion fut cruelle pour celle qui ne l'avait prise que pour un éphémère désir. On dit qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire, mais Jean Harlow ne vivra pas assez pour que leur amour devienne union sacrée. Elle s'effondre sur un plateau de tournage en enlaçant Clark Gable, à qui elle donne la réplique. Victime du dysfonctionnement engendré par les coups subis par ses reins des années plus tôt, elle meurt d'infection urémique le 7 juin 1937, après des mois à taire une douleur qu'elle croyait malédiction. Jean Harlow avait 26 ans, elle fut la première star blonde d'une lignée qui court encore de nos jours. Rien n'arrête jamais l'usine à rêves, Lana Turner, qui allait la remplacer en haut de l'affiche, fit ironiquement ses débuts dans A Star Is Born, cette même année 1937. 
C'était il y a 80 ans de ça, et depuis, qu'ils sachent ou pas ce qu'ils doivent à Jean Harlow, les hommes préfèrent toujours les blondes.


Hugo Spanky

Ce papier est dédié à Mike Connors, l'éternel Joe Mannix, qui, par une triste coïncidence, donna la réplique à Carroll Baker dans le film Harlow, une biographie très romancée, mais plaisante, de la vie de Jean Harlow.