mercredi 13 juillet 2016

RicK JaMeS


Joni Mitchell, Neil Young et Prince, hormis celui d'avoir été ces dernières semaines au sommaire de RanxZeVox, ont un point commun : Rick James. De la première, il fut un des jeunes amants, tandis qu'il se planquait au Canada pour fuir l'incorporation au Vietnam, à la même époque où il embaucha Neil Young comme guitariste de son groupe Mynah Birds. On est alors en 1968, tous n'ont encore écrit que la préface de la grande histoire qui les attend, et Prince devra attendre encore une bonne dizaine d'années pour que son chemin croise celui du plus déjanté rejeton de la funky music. Une décennie que Rick James ne mettra pas à profit pour entretenir une vie saine et équilibrée.

Je ne sais même pas d'où il aurait pu sortir une telle ambition. Né d'une hôtesse de bars qui le trimballa de nuit blanche en nuit blanche, le gamin adopte rapidement le rythme de vie qui le mènera à sa perte, non sans avoir au passage effleuré les sommets.



La vie de Rick James éclipse, hélas, son œuvre musicale. Ses abus, sa folie, auront empêché la reconnaissance à laquelle il pouvait prétendre lorsqu'il secoua le Funk anesthésié de la seconde moitié des seventies, préparant le terrain à coup de hits rageurs à la révolution princière. Rick James a tout le temps joué avec un feu sans cesse plus attisé. Il eut parfois de la chance, comme le soir du 9 aout 1969, où trop défoncé pour bouger de chez lui, il renonça à se rendre à une soirée organisée chez elle, au 10050 Cielo Drive, par Sharon Tate. Il fit aussi souvent les mauvais choix, et fut à plusieurs reprises visé par des accusations de viols, de passage à tabac de collaborateurs plus ou moins douteux, ou de proxénétisme. 
Rick James, à qui Stevie Wonder en personne a prédit un grand avenir, rejoint la Motown en 1972, au moment où le label, dorénavant installé à Los Angeles, est en passe de devenir la plaque tournante des pires excès et débauches. Marvin Gaye, Eddie Kendricks, David Ruffin ne respirent plus sans leurs pailles, Diana Ross, plus cadavérique que jamais s'affiche semi-nue au Studio 54 dans les bras d'éphèbes d'une nuit ou des stars du moment, quand elle ne donne pas des shows pharaoniques en l'honneur d'un public huppé, bien éloigné de celui du ghetto qui la porta en triomphe durant la décennie précédente. Il va sans dire que Rick James est comme larron en foire au milieu d'un tel foutoir. Il deal à tout va, fourgue des gamines à qui en demande, tabasse quiconque se dresse sur son passage, et de toute façon tout le monde s'en fout, la superficialité est de mise, le concept de la nuit ultime, du petit matin qui n'arrivera jamais. Dance 'till you drop ! 



En 1978, il passe enfin aux choses sérieuses, et enregistre son premier album. Come Get It fait un bien fou au Funk en le recentrant sur ce qu'il a de meilleur, le rythme et l'émotion. You and I pour le premier et Hollywood pour la seconde sont les pièces maitresses d'un disque qui sert de maitre étalon à une nouvelle approche du son du ghetto, tout en guitares teigneuses, paroles sans nuance et basse assourdissante. Espiègle, provocateur, salace, les doigts plein de foutre, le corps couvert de sueur chimique, Rick James s'octroie la couronne de Funk Master, dont il rêve depuis trop longtemps. Au moment où Kool & The Gang cherche son second souffle, où les Ohio Players montrent des signes de lassitude, Rick James et les audaces fusionnelles et spirituelles de Earth, Wind and Fire se positionnent comme les nouveaux espoirs d'une black music débordée par la disco, et encore incapable de déceler l'avenir dans l'Electro Hip Hop. Il faudra attendre Prince pour faire le lien entre tout.



Et justement, le voila qui pointe son nez dans notre histoire. Au printemps 1980, Rick James et son Stone City Band ont aligné deux albums supplémentaires, Fire It Up et l'extraordinaire Bustin' Out Of L Seven. Les ventes sont bonnes, les salles sont pleines, quand soudain, c'est le drame. L'indiscipline en étendard, l'arrogance comme attitude, Rick James prend Prince en première partie. Le louveteau vient d'entrer dans la bergerie. Fort d'un deuxième album qui flirte avec les charts grâce à I wanna be your lover,  single uppercut s'il en est, le Kid de Minneapolis joue la surenchère et s'attache à tuer le père en bouffant tout cru, nuit après nuit, sur son propre terrain, celui qui fut un temps, révolu, son modèle. Ultra sexuel dans son jeu de scène avec sa choriste Gayle Chapman, prédateur musicalement, entouré du groupe le plus hargneux de son histoire, André Cymone, Dez Dickerson, Bobby Z et Dr Fink, Prince va non seulement ringardiser les jams complaisantes du Stone City Band, il va surtout, affront suprême, subtiliser l'incandescente petite amie de leur leader et en faire la première de ses créatures : Vanity.




Un coup du sort accentué par un désastreux timing qui voit Rick James accompagner la fin de la tournée par la sortie de son plus soporifique album, Garden Of Love, véritable pas en arrière vers un indigeste Funk ampoulé, alors que simultanément Prince révolutionne le genre avec le dynamisme ultra minimaliste de Dirty Mind
La haine est une monture difficile à contenir, mais elle porte parfois vers le sommet, ce sera le cas pour Rick James. Vexé, jaloux, il vole en représailles les claviers aux sonorités préprogrammées de Prince au soir de leur dernier concert commun, et s'en sert pour se surpasser avec son album suivant, celui de la légende, l'un des plus grands disques que le Funk a enfanté, l'incontournable Street Songs.



Avec un seul titre au delà des 4 minutes, l'unique tempo lent du disque, Fire and desire en duo avec Teena Marie, Street Songs est un manifeste Ghetto Funk, l'ultime alliance du bitume et des mélodies avant que le Hip Hop ne rafle définitivement la mise de la crédibilité. Dès son intro par la ligne de basse de Give it to me, l'album vous claque le beignet. En moins d'une minute l'affaire est entendue, riff de synthé vicieux à la provenance facilement identifiable, clap hands, cuivres en embuscade, licks de guitare et le say what du Rapper's delight de Sugarhill Gang. Rick James annonce la couleur, il n'abdiquera pas sans se battre.

Mieux qu'un combat, c'est un festin, Give it to me, Ghetto life, Mr Policeman (sous influence Master Blaster), Below the funk, Call me up, la touche de sophistication de Make Love to me, la soul blues de Fire and desire, rien n'est superflu dans Street Songs. Et puis, bien sur, cerise sur le gâteau, en ouverture de face B, il y a LE hit, un des plus célèbres du Funk, classique parmi les classiques (sonnez hautbois, résonnez trompettes) : Super Freak ! La ligne de basse pois sauteurs la plus communicative de l'univers, les chœurs des Temptations, impossible de résister à l'appel du dancefloor quand Super Freak claque dans la sono. Rick James vient d'écrire sa légende en accaparant les ondes pour l'éternité. Fier comme un bar tabac, il renvoie les synthés à Prince en les accompagnant d'un mot de remerciement, auquel Dr Fink répondra via la presse en affirmant que ce vol fut une bonne chose puisqu'il avait permis au groupe de se débarrasser d'un matériel démodé, et d'acquérir des claviers dernier cri grâce à la prime d'assurance. Ambiance dans la basse-cour.  



Throwin' Down, parut l'année suivante, prolonge Street Songs sans démériter, mais les années 80 vont si vite que le disque sonne daté dès sa sortie. Pour finir de se mettre sur les rotules, Rick James compose et produit pour les Temptations le single Standing on the top, locomotive de l'album Réunion, de 1982, qui voit David Ruffin et Eddie Kendricks réintégrer la formation. Une idée qui débouche sur un impeccable hit, mais aussi sur une de ces sorties de virage qui finissent dans le décor dont le rock business a le secret. Comme Bobby Womack, Sly Stone, Ike Turner ou George Clinton à la même époque, les deux anciens dissidents du groupe sont complétement accros au freebase et sabotent la tournée qui suit. Moins de dix ans plus tard, en 1991, David Ruffin, la voix câline de My girl, celle écorchée de Ain't too proud to beg, finira par mourir de son addiction après une longue déchéance. A ce moment là, Rick James sera lui même au bord du gouffre.


En juillet 1991, en compagnie de Tanya Hijazi, sa régulière, Rick James séquestre une jeune crackhead, Frances Alley. Rendu impuissant par l'abus de cocaïne, l'idole déchue a depuis plusieurs années développé un penchant pour des palliatifs, disons, un brin déviants. Jeux S.M non consentis à la limite de la torture, pratiqués sur des victimes droguées de gré ou de force, attachées ou inconscientes. Frances Alley sera retrouvée au bout de six jours, les jambes couvertes de brulures  causées par la pipe à crack incandescente avec laquelle Rick James prend plaisir à la caresser avant de verser de l'alcool sur les brulures. Dans le même ordre d'idée, il lui entaille les seins et l'entrejambe avec la lame d'un couteau chauffé à blanc, et la frappe au visage avec la crosse de son flingue, tandis que Tanya Hijazi lui impose des rapports qu'il est difficile de qualifier de sexuels. Le calvaire dure d'autant plus que la victime est elle même complétement défoncée. A tel point qu'après avoir réussi à leur échapper une première fois, elle revient dès le lendemain pour quémander une nouvelle dose. Eight ball junkie.


Derrière  le masque d'arrogance et la superbe de Rick James se cache le désordre mental d'un enfant abusé, bringuebalé par sa mère -prostituée à la solde de la mafia- abandonné par son père à la naissance, dépucelé à l'âge de 9 ans par une fille qui en affiche presque le double, drogué dès l'adolescence. Rick James même au fait de sa gloire, ne cessa jamais ses activités de mac, de dealer. Thug life, ghetto life, connerie de vie. Entre 1982 et 1984, il défia la chronique en partageant son enfer avec la toute jeune, mais déjà désespérément paumée, Linda Blair pour laquelle il composera son ultime hit, peut être le plus essentiel, Cold blooded. Incroyable chanson qui, avec sa boite à rythme famélique et son riff de guitare acéré préfigure, dès 1983, When doves cry et Kiss.  L'album du même nom était d'ailleurs pas si mal foutu que ça, moderne et luxuriant, tout en gardant un pied dans la rue avec la participation de Grandmaster Flash, il ne lui manquait finalement que d'autres grandes chansons du calibre de Cold blooded. Ce fut le talon d'Achille de Rick James, que de ne pas être meilleur compositeur.


L'année suivante, 1984, la messe est dites, Prince atomise la concurrence avec Purple Rain, et Rick James se voit rangé au rayon des souvenirs de virée. Dire qu'il n'en garda rancune est en dessous de la vérité, le triomphe de Prince, qu'il ne pouvait se retenir de considérer comme son plus turbulent élève, mais guère plus, le terrassa psychologiquement et physiquement. La came fit le reste. Linda Blair, dont il affirma avoir été sincèrement amoureux, ficha le camp, la médiocrité des albums qui suivirent n'eut comme équivalent que le pathétique de le voir poser sur fond violet, habillé à la mode Paisley park, sur la pochette de Wonderful en 1988, son premier album post Motown, le dernier avant la chute. Deux ans plus tard, lorsque MC Hammer triomphe avec U can't touch this, une version cartoon de Super Freak, il n'y a plus que dans la rubrique des faits divers que l'on peut lire le nom de Rick James


En 1992, alors qu'ils sont en liberté conditionnelle dans l'affaire Frances  Alley, il récidive avec Tanya Hijazi en séquestrant Mary Sauger. Venue pour négocier un contrat discographique, la jeune femme est passée à tabac par le couple infernal, qui prendra la peine de la réveiller à coup d'eau dans la tronche après qu'elle se soit évanouie sous les coups, pour aussitôt la frapper à nouveau ! Rick James, définitivement rétamé, s'endormira à l'audience pendant le témoignage de Mary Sauger lors de son procès pour torture, séquestration et mise en danger de la vie d'autrui, ronflant bruyamment durant de longue minutes, au grand désarroi de son avocat, alors même qu'il risque une condamnation à vie. Dans une Amérique traumatisée par l'affaire Rodney King, il n'écope que de 5 ans de prison à Folsom, et sera libéré pour bonne conduite deux ans plus tard.


La fin de l'histoire est un peu plus pathétique encore. Rick James épouse Tanya Hijazi en 1997, ils vivent en marge une lente agonie chimique avant de divorcer en 2002, deux ans avant que Rick James, paralysé des jambes depuis un AVC, ne soit retrouvé mort à 56 ans, seul dans son appartement. L'autopsie révéla la présence dans son sang de 7 anti-dépresseurs différents, en plus de méthamphétamine et de cocaïne. Sur scène ce soir là, à Atlanta, Prince se fendra d'une discrète dédicace.

Hugo Spanky


lundi 4 juillet 2016

NEiL YouNG, CoNCeRT à TouLouSe


L'été s'est fait attendre cette année. Et ce 21 Juin, c'est une bonne trentaine de degrés qui s'est abattu sur la ville. Une chaleur typiquement toulousaine que l'on finit par détester en Septembre.
Avec mon fils, on se fraye un chemin à contresens : Tout le monde va au centre ville voir Renaud et quelques autres chanteurs de variété. Nous on en sort, direction le Zenith via le tram qui va à deux à l'heure. Tout le monde est en short ou claquettes, pas nous. Comme mon fils est canadien, je lui ai vendu Neil Young comme le meilleur de ses compatriotes, l'antithèse parfaite de Garou qui se produisait ce soir là aussi au Capitole. 

Après une fouille au corps à l'entrée, on retrouve Eric, un pote au bar qui sirote une bière. Il a déjà vu Neil Young deux ou trois fois avec le Crazy Horse. Le Zenith est plein en configuration moyenne, 4500 personnes à peu près. Un public de tout age, plusieurs générations. Des fans de Sonic Youth, d'autres de rock and roll comme moi. C'est tout là son génie d'avoir touché tous les ages. On est dans la fosse, debout mais c'est mieux pour voir un concert. Le décor est planté : Deux écrans géants, un sur chaque côté de la scène décorée comme des vieilles télés à lampes avec une mire à l'ancienne, projetée en attendant le début des hostilités. Sur scène, que du vieux matériel, à commencer par son fameux orgue à eau qu'il utilisera seulement pour un seul morceau. Une statue d'indien, quelques bougies, le tout est assez sobre. 
Soudain des filles arrivent habillées en paysanne, elles sèment des graines sur la scène. On pressent qu'il y a un message à décrypter. Premières démonstrations du militantisme de Neil Young contre Mosento qui ne fera que se confirmer tout au long du concert. Puis Neil apparaît tout seul avec sa guitare, celle de Hank Williams, qu'il a racheté voici des années. Il est vêtu à la canadienne, c'est à dire comme un sac : pantalon informe, groles de plouc de l'Ontario, un Tee Shirt avec marqué EARTH dessus et un chapeau assez grand pour cacher son visage. On comprend pourquoi on le tient pour le parrain du grunge : un vrai clodo de Seattle. Quand il entame seul les classiques de Harvest un grand frisson parcourt la salle. Je ne suis pas épargné. Il les joue exactement comme il les a enregistrés, mais seul. C'est intemporel. J'ai l'impression d'avoir Hank Williams ou Jimmy Rodgers devant moi. Il oscille entre son piano, sa guitare et son orgue à eau. Sa voix que j'ai mis longtemps à apprécier, me transperce désormais l'âme. Son jeu d'harmonica est fluide et parfait, on voit à peine son visage sauf si on regarde les écrans où il apparaît en gros plan. 



En réponse aux semeuses du début du concert arrivent une bande de types avec des masques de protections chimiques et des pulvérisateurs qui arrosent la scène de fumée blanche, une mise en scène censée représenter Mosento. Un épisode qui ouvre la deuxième partie du show... l'électricité... Le groupe apparaît sur scène. Promise of the Real est celui qui accompagne désormais Neil Young. Deux guitaristes, un bassiste, un batteur et un percussionniste aux congas qui apportera au concert une touche originale. La moyenne d'âge est faible, ils ont tous maximum la trentaine. Du sang neuf pour le vieux dinosaure. Le groupe est exceptionnel et la complicité avec Neil plus qu'évidente. Mené par Lucas Wilson, le fils de Willie Nelson me souffle-t-on, un jeune gars qui nous fera seul au piano une version country de La vie en rose, et en français s'il vous plaît. L'excellence et l'énergie de ces jeunes recrues au service du maître rendent le show particulièrement envoûtant. Capable de jouer l'intégralité de ses chansons d'après un interview qu'il a récemment accordé à Michka Assayas sur France Inter. Mais contrairement à son répertoire acoustique, c'est le jeu des guitares et le son qui prennent le pas sur les compos pour combler l'auditeur. Neil sort sa gibson noire de 1953, branchée sur un ampli Magnatone vintage. Un matériel qu'il semble avoir traîné avec lui toute sa vie. Le son est phénoménal ! Les cordes graves fournissent des basses monstrueuses. On croirait les albums de Link Wray des années 70's. 




Les morceaux tournent avec de très longues improvisations qui m'auraient horripilé chez n'importe quel autre artiste mais qui prennent ici une autre dimension. Une ambiance et une esthétique finissent par émerger avec élégance. Neil semble chercher le son parfait. il y arrive sur une fin à rallonge imitant pratiquement le chant des baleines en caressant les cordes de sa monstrueuse guitare. Un petit mot, le temps d'une pause, notamment pour nous dire que notre région est belle et qu'il fallait la garder comme elle est. Ou alors une dégustation de cerise partagée avec le public de la fosse. Le bonhomme semble charmant et aimable, tout le contraire de Dylan avec lequel les comparaisons s'imposeront toujours. 



Un dernier rappel, une fin en apothéose, et pour finir, une mêlée avec son groupe avec lequel il semble le plus heureux des hommes. Un bonheur communiqué à tous les spectateurs, ce soir là, dont ma pomme, persuadé d'avoir assisté à un grand moment. Je glisse connement le billet du concert dans mon album photo à côté de ceux de James Brown et de Link Wray, histoire d'avoir l'illusion de perpétuer un peu ce moment magique. Le lendemain, je finirai par acheter Everybody's Rockin' son album de reprises rockab (qui est excellent), car, faut pas déconner, c'est quand même ça ma came.

Serge Fabre
Bang records

Ce papier est dédié à l'immense Scotty Moore