Pink Floyd est parmi les rares groupes anglais à avoir perduré tout en ayant foiré les sixties, mieux que ça, ils en sont sorti éreintés et amputés. Woodstock, Monterey, Isle de Wight se font sans eux, trop occupés qu'ils sont à vivifier l'underground en s'affichant au festival Actuel, à Amougies, aux côtés de Frank Zappa. Un contretemps apparant qui leur sera utile bien plus tard pour nourrir une crédibilité de précurseurs du mouvement alternatif. Avant que Roger Waters ne se charge de ruiner cet heureux hasard en cumulant les dérapages médiatiques. On n'en est pas là, si jamais on y arrive.
Donc, Pink Floyd se ramasse dans les sixties, ce qui n'empêchera pas le bric-à-brac de A Saucerful Of Secrets d'offrir aux Chemical Brothers le gimmick tubesque de Block rockin' beats, piqué à l'intro de Let there be more light, tandis que le black metal avant-gardiste revendique avoir puisé ses racines putrides dans Set the controls for the heart of the sun. Pas mal pour un disque en grande partie lamentable. Je rappelle, si besoin, que le concept de cette rubrique est de désigner un disque et un seul, raison pour laquelle j'évite consciemment d'évoquer leur premier album, celui avec Syd Barrett, sonnez trompettes, résonnez musettes. Il ne me vient pas une seule seconde à l'esprit de ne conserver que lui.
Pink Floyd entame la décennie suivante par une ribambelle d'enregistrements foireux en signant ou apparaissant sur les médiocres More, Zabriskie Point et Obscured By Clouds qui leur valent un culte aussi instantané qu'indéboulonnable. Des disques que tous les hippies du monde vont mettre un point d'honneur à posséder. Le son des communautés se trouve ici. Shiloms, trous dans les tapis, pubis qui grattent, bouffe macrobiotique, le bon temps en somme. En parallèle de quoi, ils gravent Ummagumma, disque mystère s'il en est. D'abord, un album live fantastique d'intensité, indispensable, ensuite un album studio divisé en quatre compositions solo qui me fait dire qu'ils ont bien fait de se réunir en groupe. Attention néanmoins, Ummagumma pourrait très bien être l'élu de cette rubrique. Il est celui vers lequel je reviens le plus souvent et pas uniquement pour le live. Il y a quelque chose de fascinant dans les quatre facéties de son disque studio. Une dissociation des éléments qui préfigure les isolated tapes. On peut faire son propre morceau de Pink Floyd en mixant les pistes. Je colle la mouche sur le solo de Nick Mason et c'est un univers de possibilités qui apparait. Hum, je note l'argument sur mon carnet et je reprends la route, again.
D'autant que c'est ici que ça devient primordial. Parvenant à se discipliner un tant soit peu, Pink Floyd signe dorénavant des disques qui se tiennent de l'entrée au dessert. Ou du tofu au space cake pour rester dans le contexte. Atom Heart Mother, Meddle, Dark Side Of The Moon, Wish You Were Here, Animals, The Wall, excusez moi du peu.
J'attaque la falaise de front et je disqualifie Wish You Were Here et The Wall. Le premier parce qu'il est intolérablement amorphe. Après l'inventivité de Dark Side Of The Moon, il se contente un peu trop visiblement de passer les plats. Le second, parce qu'il doit autant à Bob Ezrin, si ce n'est plus, qu'à Pink Floyd. Cette fois encore, le groupe recycle pas mal d'idées déjà entendues, notamment dans Time. Ça reste un bon disque, carrément génial par instants, mais ruiné comme la majorité des productions Bob Ezrin par un final qui pèse trois tonnes. Le type est un producteur de génie, je suis le premier à l'affirmer, il faudrait juste lui interdire de composer. Enfin, j'en sais rien, je l'ai peut être trop écouté. En plus d'avoir vu le film plus de fois que raisonnable. A l'opposé, Animals est celui que j'ai le moins usé. Jamais compris comment les critiques peuvent le désigner comme étant le plus violent, il m'ennuie. Je lui reconnais plus de qualités qu'à Wish You Were Here, c'est déjà ça.
Ce qui me laisse avec Meddle et Dark Side Of The Moon d'un côté et Atom Heart Mother de l'autre. Objectivement Meddle est le meilleur des trois. Il a quasiment le son spatial de son compère, tout en conservant une dose de vitriol héritée des champs de boue de Belgique. Je me comprends. J'imagine qu'il serait de bon ton de démonter Dark Side Of The Moon, mais je l'aime ce fichu disque. Si seulement sa face B ne se cassait pas la gueule. Qui est allé coller ce saxophone sur Us and them ? Qui ? Déjà que le morceau ne vaut pas un clou, le saxophone le crucifie pour de bon. Et torpille la dernière partie de l'album au passage. D'ailleurs, il torpille aussi l'album suivant. Donc Dark Side Of The Moon qui jusque là était parfait, groovy, puissant, audacieux, n'évite pas l'écueil de la condescendance. Us and them le fait ressembler à un album des Rolling Stones, ce qui dans le cadre qui nous réunit ici est d'une vulgarité disqualifiante. Avantage Meddle. Et c'est là que je dégaine Atom Heart Mother. L'album Marseillais, celui des ballets de Roland Petit. L'album symphonique. Même écueil cependant, une première face intouchable, ma préférée de leur discographie, et une autre de remplissage insignifiant. S'ils s'étaient moins dispersés sur des B.O à la con, les temps forts égarés sur Obscured By Clouds et More en auraient fait un authentique chef d'oeuvre. Du coup, je m'évite de passer l'éternité en tête à tête avec une vache.
Revoila Meddle qui me fait du gringue. C'est vrai qu'il est fortiche. One of these days est un hard rock comme le groupe aime en placer en ouverture d'album, une habitude qui perdure depuis Lucifer Sam. Le contraste avec A pillow of winds tient du grand écart, Gilmour s'éclate à la slide sur une ballade folk un brin trop longue. Je me serais passé de la chorale lourdingue des supporters de Liverpool maladroitement placardée sur Fearless, encore une idée qui refera surface sur The Wall. Mais comme je suis de ceux qui trouve Seamus sympathique et que San Tropez est une agréable ritournelle, la face passe le cap sans encombre. Les ballades à l'anglaise, niaises et bucoliques font leur dernier tour de piste, plus jamais Pink Floyd ne sonnera aussi dépouillé. Raison de plus pour ne pas faire la fine bouche. Et comme Echoes fait de Meddle leur seul album qui ne part pas en sucette avant la fin, on est proche du sans faute. Il lui manque pourtant la sauvagerie du live de Ummagumma et les hallucinations expérimentales de son versant studio. Meddle est un disque conventionnel, typique du rock anglais de ces années là. Un disque comme Queen en fera, une pièce maitresse, un rocks ou deux pour renouveler les setlists, des ballades et des fanfreluches. Ummagumma est d'un tout autre calibre, ce titre, cette pochette, ces photos en noir et blanc crado, cette blonde vaporeuse, Pinocchio, les lutins et ces quatre types qui s'affichent drogués jusqu'aux yeux. Ummagumma fout les miches. Le genre de disque qui résonne comme un conte sordide dans un crâne d'enfant. C'est qu'il y en a des surprises sous cette drôle de pochette. The Narrow way de David Gilmour préfigure Led Zeppelin III (qui sortira un an plus tard) tout en faisant le lien avec les expérimentations sonores de l'underground anglais (Ash Ra Tempel) et allemand (Amon Düül), tandis que sa partie finale pose les prémices de ce qui sera bientôt la marque de fabrique du groupe. Nick Mason parvient à agencer son solo de percussions de manière à ce qu'il ne reste pas sur l'estomac, ce qui est une sorte de miracle pour qui a fréquenté les live des années 70, largement complaisants en la matière. Ce sont finalement Richard Wright et Roger Waters qui trébuchent. Le premier vise trop haut et se heurte à ses limites, tandis que le futur leader maximo s'empêtre dans du folk champêtre agrémenté de gadgets dispensables, avant de lâcher la rampe avec Several species of small furry animals gathered together in a cave and grooving with a pict, un collage qui démontre l'utilité du Two Virgins de John & Yoko sorti l'année précédente. Pas de quoi trucider sa grand-mère, peut-être, seulement voilà, il y a le live. Les hurlements de Roger Waters sur Careful with that axe, Eugene, les cisailles vitriolées de David Gilmour sur Astronomy domine. La violence de la scène londonienne n'avait jamais été captée de la sorte. Se sentant menacés sur leur terrain, les Who s'empresseront de sortir Live at Leeds quelques mois plus tard. Il y a aussi Set the controls for the heart of the sun, clavier oriental et percussions maléfiques que Bob Ezrin, déjà lui, refourguera à Alice Cooper dès Love It To Death (black juju) et souvent par la suite. Il y a A saucerful of secrets, treize minutes de torgnoles qu'on dirait inventées pour moi. Treize minutes de tragédie grecque, d'opéra intersidéral, de péplum wagnerien. De grand n'importe quoi, si vous voulez. N'empêche que. C'est beau, c'est ravageur, libérateur, ça s'écoute à fond et ça dit merde à tout. Y compris à Meddle. Qui a prétendu que Pink Floyd avait foiré les sixties ? Ummagumma sort en novembre 1969 et change la donne. In extremis.
Hugo Spanky