mardi 29 mars 2016

Au SoLeiL De FLoRiDe



1975, après une décennie de défrichage barbare, le funk se paluche à Philadelphie, se prélasse dans des draps de satin. Le souvenir des plantations, l'âpre odeur du ghetto, la sueur des corps burinés par la malédiction, tout cela n’intéresse plus guère qu'un cinéma naissant dans un underground à l'esthétique crade comme les immeubles délabrés du Bronx.
Les clichés défilent tandis qu'Oncle Sam danse sur Barry White. Désormais adoubés par la jet set, les brothers and sisters délaissent le son des rues, et c'est dans une indifférence totale que James Brown aligne des albums sur l'enfer de l'héroïne ou les ravages d'une fuite en avant occultant une réalité trop noire. Bientôt viendra le temps de Michael Jackson, celui du renoncement, de la négation de la négritude.
Et puisqu'en ces temps de quête d'identité nouvelle, le Funk n'honore plus guère que le luxe au ségrégationnisme hypocritement social mais surtout pas racial du Studio 54, ce sont les blanc-becs qui vont se charger de le parfumer à nouveau aux effluves de stupre et d'argent sale. That's the way ? Unh, hun. Unh, hun.



Cinq années avant que les affranchis du New Jersey ne soient gagnés par la fièvre du samedi soir, c'est du côté de Miami que le feu aux poudres va être allumé. Par un vieux requin des sixties, Henry Stone, un de ces hommes de l'ombre qui firent rayonner les hits singles en mêlant la pratique de la batte de baseball avec celle de la corde à piano. Henry Stone, c'est un juif du Bronx, un pionnier des labels indépendants, de ceux qui ont popularisé la musique noire. Sans trop se soucier de mettre beaucoup de justice dans les contrats, mais sans qui le Doo Wop serait resté à un angle de rue, seulement éclairé par un lampadaire de Harlem.  
Vous vous souvenez de Hesch ? Le personnage interprété par Jerry Adler dans Les Soprano. Si c'est le cas, vous avez une bonne définition de Henry Stone Epstein.


A l'orée des seventies, notre homme ne manque pas de remarquer que le business évolue. Que le temps des petites arnaques pour d'éphémères ventes locales est définitivement révolu. Les chiffres justifient dorénavant l'ouverture d'un compte offshore, pour si peu que l'on tienne la combinaison gagnante. Et la combine, Henry Stone la connait sur le bout de ses doigts bagués. D'abord, il s'installe en Floride, pas n'importe où, à Hialeah, lieu de résidence des émigrés cubains, là où les échanges avec l'île boycottée peuvent s'avérer moins compliqués pour le transit des valises. Il fait main basse sur un studio 8 pistes tenu par Terry Kane, un ingénieur du son passionné, bricoleur de talent tout heureux de voir ses initiales devenir emblème du nouveau label, quitte à en devenir l'homme de paille. TK Records est né.



Et comme la providence fait bien les choses, voila que deux mômes bien blancs, tendance irlando-rital, qui jusque là servaient d'hommes à tout faire, se révèlent former un duo de compositeurs hors pair. Entre en scène Harry Wayne Casey, dit KC, et Richard Finch. Et le proverbial coup d'essai de devenir coup de maitre. Henry Stone ressuscite George McCrae, un chanteur qu'il a sous contrat depuis un bail, mais qui n'a jamais rapporté un kopeck. Tant mieux, il n'en posera que moins de problème. L'association des gamins intronisés producteurs/compositeurs et du never been engendre Rock your baby, LE hit groovy de 1974. Avec plus de dix millions de copies vendues TK Records s'offre un avenir ensoleillé. Et comme Henry Stone n'est pas homme à chercher l'inspiration bien loin, ça sera le nom de son projet suivant : KC & The Sunshine Band.


Avec KC au chant et aux claviers, et Richard Finch à la basse, le groupe va dévaster les charts, donner un nouveau visage, blanc, pop et cocaïné, au Funk agonisant, et pondre une impressionnante série de hits d'une insurpassable qualité. C'est à leur modèle que Robert Stigwood va reformater les Bee Gees pour leur offrir une seconde carrière en or, strass et paillettes. Ce sont eux aussi qui serviront de référence à Kool and The Gang lorsque le moment de dépasser le "race market" aura sonné. Et, bien sur, KC & The Sunshine Band sera au générique de la B.O de Saturday Night Fever avec l'énormissime et jouissif Boogie shoes. Mais à ce moment là, le groupe aura déjà laissé derrière lui ses plus belles années.

C'est de 1974 à 1976 que KC and The Sunshine Band va scintiller avec le plus d'éclat. En trois albums, ils vont s'inscrire parmi les meilleurs fournisseurs de Funk estampillé 70's. Putain qu'est ce que je les aime ceux là. 

Do It Good, leur premier album, pose la donne. Aux antipodes du consternant taux de glucose des pièces montées de Marvin Gaye, Isaac Hayes et Curtis Mayfield, le duo, dorénavant encadré par une grosse poignée de musiciens certifiés black, repart des fondamentaux, concision du format, mélodies accrocheuses, pulsation soutenue, élégance de la mise en plis. Si il n'est pas le mieux garni en hits, ce disque n'en demeure pas moins le plus indispensable de la trilogie royale. Avec des morceaux comme You don't know au menu des festivités, il faut vraiment ne pas aimer taper du pied pour se sevrer de ce bonheur. D'autant que dès la plage suivante, I need a little lovin', ce sont les grandes heures d'Atlantic records que le groupe régénère avec un pep's dont même Wilson Pickett est alors dépourvu. Si Do It Good a raté les charts de peu, ce n'est surement pas par déficit de bonnes chansons. Il ne contient que ça.

 
Quelques mois plus tard, la formule est au point. Usant d'une stratégie ayant fait ses preuves, le disque suivant se présente comme un premier album et aligne pas moins de trois monumentaux singles, piliers du bon gros beat qui démange les arpions : That's the way (I like it), Get down tonight et ce Boogie shoes que Saturday Night Fever recyclera deux ans plus tard. 

 
Mieux encore, c'est sur ce deuxième album que se déniche I get lifted, monstrueux morceau qui va servir de référence absolue aux titres les plus funky des Rolling Stones. On ne peut aimer les uns sans adorer les autres, jetez vous là dessus et dites moi si je raconte des conneries. Des licks de guitares de Hot stuff aux intonations dont Mick Jagger nous régalera au fil des Miss you, Emotional rescue, Hey Négrita et compagnie, tout est sur ce titre planqué en bout de face B. 


Propulsé en haut des ventes, KC and The Sunshine Band devient l'attraction numéro une de l'année 1975 et trimballe son show barnum d'un bout à l'autre des États-Unis avec le même succès démesuré. Henry Stone en profite pour fourguer sur le marché un album instrumental, The Sound Of Sunshine, qui sert de nourriture pour les clubs ainsi que de fondation au disco. C'est aussi sur ce disque que se feront la main les D.J's en passe de devenir les grandes figures du Hip Hop embryonnaire. 

Bien rétamé, mais encore debout, le groupe enregistre un troisième album en 1976, Part.3, nouveau carton riche en singles : Shake your booty (shake, shake, shake), I like to do it et I'm your boogie man. Les crocs sont désormais bien limés, le crash est programmé, mais les dents en or brillent comme jamais.



La fin de l'histoire vous la connaissez déjà. Le duo de tête est laminé par les abus de substances, plus grand chose ne sort de la fabrique. Pour surfer sur la vague disco, et masquer l'échec commercial de leur disque de 1978, Who Do Ya Love, Henry Stone ressort le premier album du groupe sous une nouvelle pochette illustrant le titre Queen of the clubs. Dans les faits, Richard Finch est un zombie. A tout juste 24 ans, le bassiste/compositeur fraîchement multimillionnaire a déjà son avenir derrière lui. Et son compère KC ne fait guère illusion même s'il fait perdurer un temps l'affaire, avant de manquer de se tuer dans un accident de voiture qui le laissera un an dans un fauteuil roulant. Paradoxalement, cette immobilisation infortunée lui sauvera sans doute la vie en l'éloignant, pour un temps, des feux de la rampe. Richard Finch, lui, n'aura pas cette opportunité, après des années d'excès il finira sur la case prison, condamné en 2010 pour des rapports sexuels tarifés avec des garçons en dessous l'âge minimum requis. A ce que j'en sais, il devrait sortir ces jours ci.



Et ce bon vieux Henry Stone ? Pas de soucis pour lui, il est certes mort depuis, mais en 2014 seulement et à l'âge respectable de 93 ans. Après avoir essoré jusqu'à l'os son duo de garçons de courses, il tirera quelques pépettes supplémentaires en misant sur les Fat Boys, non sans s'être au préalable retrouvé associé -par je ne sais quel "miracle"- à un autre grand nom du crime organisé de l'industrie musicale, l'impayable new-yorkais Morris Levy, de Roulette records, avec qui il se chargera d'éponger ce qu'il reste de jus dans l'orange en commercialisant, tout au long des années 80, les pires maxi de l'histoire du Funk. Les pires, mais pas les moins vendus. Lorsque Morris Levy -sur lequel il y aurait un livre à écrire- sera finalement alpagué par le FBI, Henry Stone revendra prudemment le passif de TK et Roulette records aux braves gens de Rhino. Et s'en ira couler une paisible retraite sous son cher soleil de Miami. Par contre, nul ne sait ce qu'il est advenu de Terry Kane.
Il va sans dire que si tout ceci vous évoque le scénario de la série Vinyl, n'y voyez surtout aucune coïncidence.



Hugo Spanky

Ce papier est dédié à Alain Decaux, l'homme qui me donna envie de raconter des histoires. 


jeudi 17 mars 2016

RoMaNCe PouR DeS BâTaRDs


Ça fait déjà quelques années que Those Poor Bastards et moi, on se tourne autour sans parvenir à se mordre la queue. Leur excentricité m'attire autant qu'elle me réfrène, et si leurs albums contiennent tous, immanquablement, leur lot de chansons charismatiques, il n'en reste pas moins que leur grinçante beauté est trop souvent dissimulée sous un barbouillage sonore qui ne manque jamais de me rebuter.

Une situation d'autant plus rageante que Those Poor Bastards sont l'entité désaxée du mystérieux The Minister -dont nul ne semble savoir quoi que ce soit- et du stakhanoviste Lonesome Wyatt, un être torturé que l'on retrouve habité par la même démence sur ses albums en duo avec Rachel Brooke, que sur d'autres à la tête des Holy Spooks. Derrière ses airs d'aristocrate dégénéré par des siècles de consanguinité, Lonesome Wyatt se délecte de torcher des mélodies qui vous martyrisent les intestins, ébouillantent votre cerveau et vous glacent le sang en un même fatidique instant. Pourtant, qu'il est ardu de s'en imprégner, tant il fait tout pour vous en dissuader. Est-ce preuve d'un flagrant manque de caractère de ma part, que de réclamer de la clémence pour mes esgourdes vieillissantes ? Dois-je vraiment accepter de m'infliger les saturations distordues de Ten ton hammer pour jouir du plaisir d'être extirper du ronronnant confort dans lequel me berce la haute fidélité ?



Those Poor Bastards répondent par l'affirmative, systématiquement et sans baisser leur garde d'un pouce. Sing It Ugly, leur nouveau méfait, le proclame une fois encore, c'est dans la pourriture qui nous est tous destinée qu'ils se complaisent à échafauder leur ouvrage. Et moi de capituler. Lonesome Wyatt, aussi peu miséricordieux soit-il, m'est devenu trop indispensable depuis Bad Omen, le chef d’œuvre commun qu'il signa l'an passé avec Rachel Brooke. Et tant pis, si je dois creuser de mes mains jusqu'à m'en arracher les ongles pour me repaître de ses arrogantes mélopées. Elles sont bien trop uniques pour que je tolère de m'en détourner. Sur le précédent album de Those Poor Bastards, Vicious Losers, c'était Give me drugs, lugubre et lucide berceuse funéraire sur la prolifération normalisée des anti-dépresseurs, qui m'avait transporté jusque dans des territoires dépourvus de la moindre trace de félicité. Cette fois ci, c'est Unwanted qui fait office de philtre initiatique, un indescriptible boogie aux dissonances électroniques délicieusement usantes pour les nerfs.




Those Poor Bastards réussissent ce petit miracle de ne ressembler à personne, un fait qui serait méritoire en lui-même mais qui ne nous ferait guère plus qu'une belle jambe, si il ne s'accompagnait pas de ce talent de compositeur mis en exergue par les arrangements nourris d'audace de ce duo d'équilibristes fous. Que Sing It Ugly soit un meilleur album que ses prédécesseurs, c'est probable, qu'il soit celui qui aura fini par m'avoir à l'usure est sans doute plus exact. Convulsif dans ma tenue de cuir, les mains crispées déchirant ma propre chair, il est trop tard désormais, mon crane se fissure sous la pression sanguine. De ma bouche déformée s'extirpe la jouissance froide du hurlement des bâtards, tandis je twiste sur No, no, no. Parce que c'est bien l'unique chose à faire, quand plus aucune évidence n'a de sens.


Hugo Spanky

mardi 15 mars 2016

émoTioNS suR La PLaiNe


On est quand même pas si mal, peinard devant nos blogs. On se refile les bonnes adresses, les bonnes combines, les trucs à écouter, ceux à éviter. Ça fait le tri joyeusement. Le dernier bon tuyau en date, c'est Atomic Ben qui me la refilé au détour d'un mail, via une vicieuse pièce-jointe aussi addictive que le café du matin. 

 
Le groupe en question porte un blaze bateau que tu le crois pas : The Far West, et leur album arbore celui d'une chanson d'Elvis Presley, Any Day Now. Après tout, c'est peut être la solution, arrêter de chercher à se distinguer dans le flot incessant d'intitulés saugrenus visant à exister sur la toile, et en revenir aux codes de notre bon vieux monde à nous. Celui qui n'a de sens que pour ceux qui ont étiré leurs os avec l'histoire de Buffalo Bill, Géronimo ou Sitting Bull, posée sur la table de nuit. 



The Far West, pour vous situer, gravite quelque part du côté des Flying Burrito Brothers ou, pour citer un petit jeune, le Dylan de Time Out of Mind et Love and Theft. Quand il œuvre dans la country hillbilly à forte tendance mélodique. Et par ricochet, je suis bien obligé d'évoquer Gram Parsons, d'autant plus qu'ils ont placé un titre sur un disque en hommage au grievous angel. 


A l'origine du groupe, il y a une petite annonce passée par le chanteur, Lee Briante, sur un site de recherche d'emploi, avec ce simple message "envie de faire quelque chose comme ça" accompagné d'une vidéo de Waylon Jennings. Un bassiste texan, Robert Black, répond quelques minutes après la publication. L'histoire commence là. On se croirait dans un roman de gare, dans un film avec Sam Shepard, leur musique aurait parfaitement résonné dans Don't Come Knocking, quand ce grand échalas se vautre dans le canapé défoncé, en plein milieu d'une rue poussiéreuse.

 
Je ne sais pas grand chose de plus sur eux. Si ce n'est que leurs chansons sont belles, toutes, sidérantes d'élégance, ensorcelantes comme le déhanché d'une beauté fantôme. Sitôt se sont-elles faufilées dans votre esprit, qu'elles s'évaporent dans un souffle.  




Any Day Now est un disque d'une simplicité que l'on ne peut atteindre qu'avec un talent si fort qu'il se dispense d'artifice. The Far West l'a enregistré dans un garage automobile, un vrai, un de ceux qui retapent de vieilles américaines. Pour être dans un environnement qu'ils aiment, plus que pour obtenir un son qui sent le cambouis, leur album brille comme du chrome au soleil. C'est de la musique pour accompagner la vie, elle en est gorgée.



Any Day Now n'a pas bousculé le business mondial, faut pas compter sur lui pour redresser le P.I.B de la Californie. The Far West continu d'ouvrir pour les frangins réconciliés des Blasters, Phil & Dave Alvin, pour l'épatant Nick 13 ou l'adorable Eilen Jewell qui s'est manifestée l'an passé avec Sundown Over Ghost Town, un album qui, après un splendide double live en 2014, confirme sa position de grande dame du mouvement Country/Americana, aux côtés de l'incontournable Rachel Brooke.



Ils ont néanmoins raflé l'honneur d'être désignés parmi les meilleurs groupes du moment par de nombreux blogs américains pour leur deux impeccables albums. Le premier, que je vous recommande tout autant que Any Day Now, remonte à 2011, et n'a pas fait plus de vague. 
Alors, oui, on est bien, peinard devant nos blogs, à se refiler les bonnes adresses en ne comptant que sur nous-mêmes, petit réseau d'esprits libres aux désirs confidentiels. Et cette certitude en moi, qu'il faut continuer à regarder dans la même direction que Christophe Colomb en son temps. C'est toujours de l'Ouest lointain que parviennent les émotions.


Hugo Spanky


Eilen Jewell Live at The Narrows sur Spotify

Ce papier s'accompagne d'une pensée pour l'un des plus beaux rockers anglais. Et assurément le plus sauvage d'entre eux, Keith Emerson.