mardi 28 juin 2016

JoNi MiTCHeLL


Il arrive que je persévère dans une voie sans trop savoir pourquoi, comme manger des carottes râpées alors que ça me file la gerbe, persuadé qu'un jour elles seront meilleures que les fois précédentes. Pour Joni Mitchell, j'ai fait pareil, me suis entêté depuis la première écoute, chez le père d'un collègue de 5ème, jusqu'à la laisser me grignoter le cerveau en passant des journées entières avec une seule cassette dans le walkman, celle de Don Juan's Reckless Daughter. Sans parvenir à succomber pleinement à son charme de cobra, ni à me détacher de cette lubie irrationnelle qui me ramenait vers elle, porté par l'entêtant désir de briser son mystère.

 
Joni Mitchell n'est pas une fille facile à emballer, encore moins pour une seule nuit. Elle est revêche, parfois mesquine, hautaine et même capable de cruauté. Pour un peu, je la détesterais. 

Sa musique n'est pas de celles que l'on aborde au coin du bar, elle préfère l'indifférence au racolage. L'ennui au tapage. Qu'elle soit débauche tourbillonnante de legato et de rythme, ou austère jusque dans sa nudité, elle intimide plus qu'elle ne séduit. Elle agace et désoriente, bien avant de se révéler addictive. 



Joni Mitchell, j'ai parfois envie de lui rendre de son dédain, lui rappeler qu'elle est trop grande, trop maigre, voutée, qu'elle a des dents de cheval, une voix qui peut horripiler, que ses mélodies sont des beautés, ses intonations des voyages, ses arrangements des enchantements, ses disques des écrins de velours carmin pour les confidences que l'on se fait. Elle est précieuse pour son arrogance à se croire capable de toutes les musiques, pour m'en avoir fait découvrir de si éloignées de ma zone de confort, que je ne me serais risqué à les écouter pour personne d'autre qu'elle. Joni Mitchell a les pires qualités imaginables.




The Hissing of The Summer Lawns, tu parles d'un titre. Don Juan's Reckless Daughter ? Mingus ? Qu'est ce que je pouvais en avoir à foutre, alors qu'en ces temps d'abondance, s'additionnaient dans les bacs Le Chat Bleu, Sandinista, The River, Parallel Lines, Scary Monsters, Hotel California, Road To Ruin, Emotional Rescue ou Outlandos D'Amour ? Qui peut en avoir seulement quelque chose à foutre ? Me demandais-je en renonçant au sacrifice de mon argent de poche pour ce si mystérieux double album. Cette pochette, pourtant, n'avait pas finie de m'intriguer. Elle, grimée en black funky aux allures de maquereau échappé de Shaft, elle encore, dans sa robe imprimée d'une femme nue, des colombes qui s'en échappent, et ce gosse en costard, chemise à jabot, qui regarde ses pieds, comme intimité par la légèreté soudaine de la dame. Que peut-on cacher derrière une telle pochette ? Quels dangereux sortilèges renferme pareille sorcière derrière un titre de 16 minutes, au patronyme n'évoquant rien des promesses du rock'n'roll ? Paprika plains ? Joni, Joni, cesse de me torturer, laisse moi te comprendre, fais moi devenir grand. Prends ma main.




Et un jour, dans une salle aux fauteuils de feutre, venu pour danser une dernière valse, je la vis. La lumière. Au milieu des hirsutes, élégante et filiforme, Joni se radine sur l'écran, colle un pointu à Robbie Robertson, comme si ça se faisait, enfile sa guitare et envoie Coyote en ondulant raide comme un piquet. Ses cheveux blonds éblouissants sous les spots, ses dents immaculées, l'ourlet de sa bouche, son teint de porcelaine, soudain elle devint belle, au moment même où cela n'avait plus aucune importance. J'étais pris dans ses phares. Et de dérouler la pelote. Me découvrir capable d'aimer le Folk, cauchemar et sacrilège. D'où elle a le droit de me faire un coup pareil ? Dans quoi je m'embarque ? Clouds, Hejira, Ladies Of The Canyon, Court and Sparks, Blue, Don Juan, For The Roses, The Hissing...tous rendus indispensables par la frustration devenue satisfaction. Et cette certitude de s'imposer, ceux qui trouvent Bjork innovante n'ont jamais dû écouter The jungle line. Faites le test, tout y est, dès 1975. Je dis ça pour Bjork, mais c'est valable pour Rickie Lee Jones, Tori Amos et la plupart des autres fleurs post seventies.





A l'exception de Dog Eat Dog et Chalk Mark In A Rain Storm, qui souffrent d'un habillage FM que d'autres portent mieux qu'elle, aucun des disques de Joni Mitchell n'est à traiter avec désinvolture. Le charme qu'ils renferment ne ressemble à aucun autre. 
Ses albums des années 70 sont des classiques absolus, au fil desquels, les pieds ensanglantés sur les barbelés des puristes, elle tient en laisse quelques-uns des plus grands musiciens du Jazz-Rock, privilégiant régulièrement ce que l'avenir appellera des boucles, au détriment des folles improvisations dont l'époque fut friande.  
Entre 1974 et 1976, elle sort quatre disques à classer parmi les plus imposants. Bien que difficilement dissociables les uns des autres, je dirais qu'en privilégiant la guitare, Hejira se rend plus facilement accessible que Court And Sparks et The Hissing Of The Summer Lawns, les deux albums fondateurs du style Joni Mitchell. Tandis que le magnifique, et pêchu, double live Miles Of Aisles, capté alors qu'elle est accompagné par le L.A Express de Robben Ford, résume avec brio la première partie de sa discographie, en teintant de connotations très rock le nec plus ultra de sa période folk.  


En 1977, au sommet de sa créativité, habitée par la phobie des limites, elle livre Don Juan's Reckless Daughter, son point de non retour. Avec ce disque magnifiquement enregistré, Joni Mitchell confirme qu'elle est au delà de tous. Pas forcément au dessus, mais sacrément ailleurs. Une nouvelle fois produit par elle-même, le double album fait résonner les insensées parties de basse de Jaco Pastorius sans que, jamais, les chansons ne s'étiolent dans la démonstration. L'art de Joni Mitchell aura été de savoir toujours tenir le cap de la structure, dans ses années où l'auto-complaisance aura gâchée, par excès de liberté, bon nombre de talents parmi les plus prometteurs. Maternelle envers ses chansons comme elle n'aura pas su l'être envers sa fille, abandonnée à l'assistance publique à sa naissance en 1965, elle veille à ne leur apporter que ce qui les rendra plus évocatrices, certainement pas plus sophistiquées. Avec The Hissing Of The Summer Lawns, Don Juan's Reckless Daughter est sans doute le disque le plus influent de sa discographie.



Mingus, collaboration de 1979 avec Charlie Mingus, devenue hommage suite au décès du contrebassiste alors que l'enregistrement touchait à sa fin, souffre des promesses qu'il incarne. Perçu à sa sortie comme le disque de trop, plus classiquement Jazz, mais sans parvenir à s'extirper du son de ses illustres prédécesseurs, Mingus laisse entendre roucouler dans la soie une Joni Mitchell également entourée de Herbie Hancock, en plus des habituels Wayne Shorter et Jaco Pastorius, alors que l'époque, vivant au rythme de la new wave anglaise et new-yorkaise, l'aurait souhaitée plus novatrice et radicale. Difficile toutefois de faire l'impasse sur l'énergique (et certes un peu égaré) The Dry cleaner from Des Moines. 


Si en terme de présence au premier rang, Mingus, puis le turbulent double live avec Pat Metheny, Shadows and Light, signent la fin d'une époque, les albums qu'elle enregistra dans les années 90 et 2000 n'ont guère à envier à leurs légendaires ainés. Night Ride Home en 91 et son jumeau de 94, Turbulent Indigo, qui contient une surprenante reprise du How do you stop de James Brown, recentrent sur l'essentiel après des années 80 mal digérées. Mieux encore, en 1998, Joni Mitchell s'offre le luxe d'ajouter un nouveau chef d’œuvre à une carrière qui célèbre ses 30 années, avec l'audacieux Taming The Tiger, au moment même où sa voix tourne en boucle sur les ondes, via le sample de son Big yellow taxi utilisé par Janet Jackson dans son superbe hit Got til it's gone. Il est amusant de noter que ce hit international de la délicieuse petite sœur de Michael a été produit par Jimmy Jam et Terry Lewis, deux membres de l'entourage de Prince, grand fanatique revendiqué de Joni Mitchell. Il est donc tentant d'imaginer que le duo de producteurs (des anciens de The Time) n'a pas eu à chercher l'inspiration bien loin. Fin de la parenthèse obsessionnelle. 



En 2000 et 2002, entourée d'un grand orchestre, elle publie Both Sides Now, sur lequel elle reprend des standards du répertoire américain -dont son propre A case of  you, preuve que bon goût et arrogance font bon ménage- puis Travelogue qui, loin d'être simplement symphonique comme ce fut un temps la mode, offre de véritables ré-inventions, souvent dotées d'une sacrée pêche, de chansons que Joni Mitchell refuse de laisser s'assoupir dans nos souvenirs.
C'est en 2007 que nous sont parvenus les dernières bonnes nouvelles avec Shine. Sa voix, que l'on découvre devenue chaude et éraillée, enveloppe de nouvelles compositions pour la première fois depuis Taming The Tiger, presque dix ans plus tôt, sur des musiques qui mêlent avec insolence modernité et tradition.

Joni Mitchell a longtemps marché loin devant moi. Tandis que je m'égarais dans des impasses aux saveurs futiles, elle traçait une piste depuis les neiges du Canada jusqu'au sable de Californie. Maintenant que je peux lui filer d'affectueux coups d'épaule, en espérant un clin d’œil en retour, je compte sur elle pour chasser les méchantes rumeurs. Et me distancer à nouveau.

Hugo Spanky



vendredi 24 juin 2016

PRiNCe ♥ RocK n'ROLL LoVe afFaiR ♫


A l'heure où il est d'usage de prétendre connaître un album sitôt son téléchargement terminé, où la touche Next est utilisée plus souvent que Play, où le formatage est la règle absolue, il est peu probable que les tarabiscotages alambiqués de Prince trouvent un nouveau public. Et les miens à son propos, des lecteurs. Pourtant, même s'il peut paraître singulier d'aligner un troisième papier consécutif sur le Kid de Minneapolis, vous allez y avoir droit. Accrochez-vous, ou faites autre chose, c'est long à lire, ça n'a sans doute ni queue ni tête et je cause, la moitié du temps, de disques qu'on ne trouve pas dans le commerce. Ce qui ne devrait pas vous déranger plus que ça.

Mais tout d'abord, un message à tous ceux qui veulent compléter la partie officielle de leur collection violette, arrêtez de dépenser des fortunes sur ebay et discogs, Warner a annoncé le calendrier des rééditions, tout va bientôt être à nouveau disponible dans toutes les épiceries en beau vinyle tout neuf.
Tout ? Presque, à vrai dire. Avec sa manie de l'autonomie, Prince a laissé un sacré foutoir. Perso, c'est aussi pour ça que je l'aime, c'est bizarrement pas le cas de tout le monde. 


Voila un gars qui a mis en application stricte les principes du do it yourself, et la moitié de la planète le lui a reproché au lieu de le prendre en exemple. Quand il a commencé à ouvrir ses propres magasins de disques pour distribuer les productions de son propre label, enregistrées dans son propre studio (on ne peut pas faire plus indépendant) les romantiques révoltés de la presse mondiale ont choisi de se payer sa trombine plutôt que d'applaudir. Vous imaginez bien qu'un mec qui envoie chier le système pour de bon, ça pose soucis. Qui c'est qui va nous refiler les backstage pass ? Il serait foutu de les distribuer à ceux qui achètent ses disques, ce petit con. Et les petits fours à chaque fois qu'une bonne critique s'impose ? Et les encarts publicitaires dans le magazine, c'est Prince qui va les acheter ? Ok, alors vas-y mollo sur la révolution, mon coco. On va continuer à laisser la théorie enculer la pratique, et l'autre gogo de Minneapolis, il va se calmer tout seul. 


Au lieu de se calmer, notre homme va développer une psychose chronique envers tout ce qui échappe à son contrôle. A commencer par ses divers contrats, qu'il dénoncera les uns après les autres. Multipliant les coups de jarnac, Prince, Love Symbol, The Artist, Camille va vite devenir la tête de turque d'un business qui ne voit pas venir sa propre chute. Mal considéré par Warner, pour qui il n'est qu'un produit de masse et qui s'oppose systématiquement à toutes ses audaces, Prince campe fermement sur ses positions. En 1993, face aux refus successifs du label de sortir un triple vinyle, puis deux albums simultanément, il négocie l'autorisation de presser un maxi-single sous son étiquette NPG records et de le faire distribuer par un circuit parallèle, via un accord avec différentes chaines de magasins généralistes à travers le monde. Aussi crétins que pédants les pontes du géant du disque acceptent. Et Prince de commercialiser en indépendant, le magnifique The most beautiful girl in the world. Ricanements sardoniques, le disque s'arrache comme des petits pains. Prince vient de niquer le business. 


Dans la foulée, il invente un système de souscription qui fera des émules, et fait pré-commander à ses fans son prochain projet directement sur son site internet, sans mêler d'intermédiaire à l'affaire. Ce sera Crystal Ball, un coffret de 3cd garnis de chansons piochées dans la vault de Paisley Park, agrémenté d'un 4eme offert en bonus, The Truth (et selon les éditions d'un 5eme, Kamasutra).
Crystal Ball, n'est pas le plus commode des albums de sa majesté mais pour celui qui aime quand le Funk mène à la transe, il y a de quoi se déboulonner le cerveau. A commencer par ce chef d’œuvre de brutalité sexuelle de Cloreen bacon skin. Prince à la basse et au micro, Morris Day à la batterie, et c'est parti pour 15 minutes de folie furieuse durant lesquelles le Kid se remémore la première fois qu'il a astiqué une grosse ! Ça fait pas dans la poésie, mais depuis James Brown on n'avait pas subi pareil assaut. Cette cochonne de Cloreen va en mettre plus d'un sur les rotules.


Prévu pour figurer sur ce qui deviendra Sign O' The Times, Crystal ball, le morceau phare du coffret, en est un proche cousin. S'étirant sur plus de 10 lancinantes minutes, la chanson semble se construire au fur et à mesure qu'elle progresse. En partant d'un simple beat, en alternant les effets de voix, Prince nous embringue dans une douce folie dont on ressort estomaqué par une maitrise à laquelle on n'a pas tout compris, sinon qu'on n'est plus du tout au point de départ. On peut mégoter sur bien des prétendus chef d’œuvres, le Rock s'en est attribué beaucoup, je ne lui en accorde que peu. Des artisans de talent, oui, des virtuoses inspirés, autant que vous voulez, mais des génies à chaque creux de sillon, non. Pourtant, ce morceau de musique mérite tous les superlatifs. A tel point que la suite du disque en souffre, alors qu'elle est loin d'être négligeable. Prince passe en revue la multiplicité de son savoir faire, le Rock de Interactive, le Jazz caraïbes de Ripopgodazippa, le street Funk traversé d'une guitare furibarde de Calhoun square, la séduction est totale quelque soit le masque qu'elle porte. 


Dans un registre à l'exact opposé de l'extravaganza Crystal Ball, se situe One Nite Alone. Non pas le magnifique coffret live, qui mériterait pourtant toute une chronique tant il est l'un des rares enregistrements de concerts, depuis le Lotus de Santana, à avoir une ambition autre que celle de compiler des hits, mais l'un de ses éléments : le cd studio qui nous fait découvrir Prince seul au piano, sur des compositions uniquement habillées de quelques overdubs délicats. On connait mieux Prince en guitariste surdoué, armé de sa gratte à deux balles, la Mad Cat, une reproduction japonaise de Telecaster qu'il s'est charger de faire entrer dans la légende, mais c'est les doigts sur l'ébène et l'ivoire qu'il nous scotche ce coup ci. Comme il le fera lors de son ultime tournée dont témoignent quelques bootlegs sadiques.




Voila encore un foutu sujet, les bootlegs de Prince. Certains sont aussi indispensables que sa discographie officielle, d'autres le sont plus encore, tant il a souvent dû lutter pour ne finalement sortir que des versions amputées des projets originaux. The Dawn est l'un d'eux. Audacieux triple cd, il sera à l'origine de la rupture avec Warner. En guise de représailles au rejet par le label de cette œuvre jugée anti-commerciale, Prince décida ne plus leur fournir aucun nouveau morceau. Apparaissant dans les médias avec slave écrit sur la joue, se répandant en déclarations fracassantes dans la presse, il finira par obtenir d'être libéré de son contrat en échange de deux albums constitués de nouvelles chansons. Roublard, c'est en retravaillant des titres de The Dawn qu'il soldera l'accord. 


Et comment lui donner tort, quand on écoute le projet tel qu'il l'avait conçu. Le triple cd aurait été son chef d’œuvre des années 90, le Sign O' The Times 2.0. Il regroupe des versions apocalyptiques, et souvent très différentes, de titres qui verront le jour de façon disparates sur Come et The Gold Experience (les fameux deux albums de nouveautés) ainsi que sur The Vault et Chaos and Disorder


The Dawn, dont Prince laissera fuiter la version finalisée auprès des bootleggers, rend justice à son créateur et donne des envies de meurtre. Il forme un ensemble d'une richesse musicale inouïe qui aurait ridiculisée tous les concepts désincarnés des années 90. Sur des grooves entre soie et poing dans la gueule, Prince habille de cuivres sensuels et de guitares furieusement psychédéliques des chansons fleuves éthérées et d'autres démentielles de rage. A ce titre, le segment sous-titré The Mad Experience, qui enchaine Mad, Rock'n'roll is alive, Shhh et Strays of the world en un seul mouvement, fédère à lui seul 30 années d'excellence Rock.


Au delà de l'idée d'album, The Dawn est un univers en plein big bang. Une incroyable folie d'une virtuosité et d'une créativité époustouflante, dépourvue de toute notion de superflu. Des heures durant, immergé dans les sons comme dans un caisson sensoriel, on y flotte d'aise et de volupté. On en sort interloqué, libre et instruit. Au nom de quelle loi mercantile les Warner Bros se sont-ils crus autorisés à nous priver de ça ?


Prince n'a eu de cesse d'ouvrir de nouvelles dimensions pour un autre 21eme siècle. Comme si la transmission intergénérationnelle ne s'était pas pris dans la tronche le mur du passage au virtuel. Si chacun avait gardé mémoire du passé et compris que, de Count Basie au Psychédélique, de Sun Ra au Trip Hop, tout n'était que terme marketing, que derrière les étiquettes s'impose l'humain dans toute sa démesure. Comme si la musique moderne n'avait été que prémices d'une expression de l'esprit, là où elle s’avère en définitive être le dernier cri avant la déshumanisation consentie. Il faut l'entendre, et deviner ses danses, lors des trois concerts en forme de revue donnés à Montreux, en 2013, pour saisir l'étendue de la perte. En 2013, mes amis, c'est pas il y a 40 ans. Prince, entouré de son power trio 3rdEyeGirl, de 11 cuivres et de 3 choristes, pulvérise les carcans, atomise les classifications et laisse les esprits compartimentés là où est leur place. Au fil de trois concerts superbement captés sur un coffret, une nouvelle fois bootleg, de 6 cd au son de rêve, il réinvente son répertoire en l'habillant de Swing, de Jazz, de Heavy Rock avec, toujours, le Funk comme colonne vertébrale. Prince fait mieux que la synthèse d'un demi-siècle de musique, il offre une continuité, ouvre les portes d'un avenir décloisonné qui se jouera sans lui, si seulement il en reste quelques-uns qui ont saisi le message. 


Si il a souvent été comparé à Jimi Hendrix, James Brown ou plus justement Carlos Santana, c'est d'Elvis Presley, à qui il emprunta occasionnellement Jailhouse rock et All shook up, que Prince me semble le plus proche. Dans des poses, dans l’extravagance de la mise en scène et des costumes, dans le désir de cinéma, dont il dira que son ambition était de faire des films dans l'esprit des teen movies des 60's, mais surtout dans cette approche de la musique au delà des genres. Pour le Kid, comme pour le King, tout n'est que Gospel, conversation avec dieu (et avec Marie-Madeleine aussi, un peu). Leurs parcours offrent de saisissantes similitudes, passant de l'outrage au sacré avec la même détermination. Rien n'est linéaire chez l'un comme l'autre, les choix semblent être inspirés par des considérations ne répondant à aucune logique, sinon de servir la musique. 

Bien que jouant de la plupart des instruments lui même sur la plupart de ses disques, les nombreux musiciens qui accompagnèrent Prince durant sa carrière ne sont pas négligeables dans l'apport qui fut le leur. De la même façon que l'on voit Elvis Presley chercher l'osmose lors des répétitions pour les concerts dans That's The Way It Is, en ne jouant aucun des titres qui seront interprétés sur scène, mais en créant un esprit commun qui permettra ensuite toutes les libertés, Prince utilisa ses formations pour donner une couleur globale, une homogénéité, à ses inspirations, sans risquer le crash lorsque la spontanéité prenait le pas sur le conventionnel.
En cela, même si elle mérite tous les superlatifs dont elle est invariablement gratifiée, et si la somme des beautés qu'elle recèle défie toute envie d'en faire la liste, la période The Revolution n'est pas celle que je préfère dans l’œuvre Princière. Moins effilochée et de fait moins élégamment chamarrée, l'immensité estampillée NPG, plus prompte à l'improvisation, plus bassement corporelle, toute de sueur et de sang, plus que d'esprit et de larmes, sied mieux à mes trépidantes humeurs. Tout comme l'énergie fruste du diptyque fondateur, Dirty Mind, Controversy, correspondit mieux à la virulence désorientée de mon adolescence.



C'est à nouveau seul en studio, en rupture avec The Revolution mais pas encore doté de la force de frappe de la New Power Generation, et plus schizophrène que jamais, que Prince va accoucher de son plus parfait chef d’œuvre. Paru en mars 1987, pile un an après Parade, Sign O'The Times tient du miracle autant que du génie, tant le micmac rocambolesque dont il est issu en aurait désorienté plus d'un.
Fasciné par le timbre et la tonalité de sa voix pitchée, Prince avait décrété l'existence de Camille, double féminin et imaginaire de sa peu sérénissime personne, et annoncé la parution d'un album sous ce sobriquet. Sauf qu'imaginaire ou pas, il n'était pas assez fou pour créditer d'un autre nom que du sien d'évidents chef d’œuvres tel que Housequake, Strange relationship ou l'incontournable (et préférée d'entre toutes en ce qui me concerne) If I was your girlfriend. Bien que finalisé et référencé au programme des sorties, il sacrifia in-extrémis le projet pour laisser place à un triple album, à ce stade de l'histoire titré Crystal Ball et comprenant outre les titres de Camille, des chansons issues des dernières sessions de The Revolution, destinées au double album Dream Factory auquel Prince avait renoncé quelques mois plus tôt en même temps qu'il avait dissous sa plus légendaire formation (il ne conserva que ses propres pistes, effaçant celles de Wendy & Lisa au grand désespoir des inconditionnels du duo). Vous me suivez jusque là ? Warner Bros n'y pipera pas un mot et refusera net l'assemblage jugé trop confus. On y perdra certes deux impeccables bijoux, le morceau titre, Crystal ball, qui occupait toute la face 3, et le non moins excellent Joy in repetition, que Graffiti bridge ressuscitera plus tard, mais l'unité du disque fut renforcé par le retrait de fioritures tel que The ball, Shockadelica, Good love et, dans une moindre mesure, Rebirth of the fresh.



Au delà de ces considérations, Sign O' The Times, tel qu'il fut commercialisé, reste l'un des disques  les plus significatifs des années 80, en même temps que l'une des dix indispensables pierres angulaires de l'édifice de la musique moderne. Non pas tant parce qu'il évoque, sublime, réinvente, triture et modernise Jazz, Blues, Rock, Rhythm & Blues, Doo Wop, Funk, en plus d'anticiper l'avenir, que parce qu'il contient quelques unes des plus saisissantes chansons de cette décennie. Au milieu de somptuosités comme It, Strange relationship, Sign o' the times, If I was your girlfriend ou  The ballad of Dorothy Parker, Prince se paie le luxe d'ajouter un classique supplémentaire à la longue liste des légendaires plus grands slows de la Soul avec le sublime Slow love et de chiper à Bruce Springsteen le single qui manqua tant au boss dans cette seconde partie des années 80, avec un I could never take the place of your man plus New Jersey que nature. 




La sortie de Sign O' The Times fut accompagnée d'une somptueuse tournée, dont témoigne le film du même nom, qui donnera à entendre les premières incursions de Prince dans un registre teinté de Swing Jazz. Cette nouvelle ouverture musicale va progressivement l'amener à considérer activités scéniques et enregistrements studios comme deux entités totalement déconnectées, les concerts ne servant plus de support aux ventes des disques, mais devenant des créations à part entière. C'est dans cet esprit qu'en 2002, il élit résidence à Las Vegas pour célébrer  la parution de son album The Rainbow Children en n'en jouant quasiment aucun titre ! Bourré d'imperfections mais intrépide, le concert sera signe de renaissance, point de départ d'un never ending tour à la sauce Prince, fait de concerts annoncés à la dernière minute, n'importe où dans le monde, sans cohérence aucune, comme autant d'apparitions évènementielles à la tête de formations à géométrie variable, assemblées selon la teinte désirée. Devançant la mort du support physique, Prince privilégie la scène, modulant des concerts expérimentaux dans des salles de prestige (l'intimiste bootleg Club Nokia 2009 s'impose au même titre que les Montreux 2013) ou se transformant en juke-box humain pour racketter les foules dans les Bercy du monde entier, alignant ses tubes dans des shows de près de 3 heures alternants énergie et professionnalisme. Ses albums seront à l'image de cette démarche, soit élitistes et thématiques (The Rainbow Children, One Nite Alone, C.Note, Xpectation, N.E.W.S) soit calibrés pour séduire (Musicology, Planet Earth, 20Ten, Art Official Age, Hit N'Run Phase One), sans jamais devenir inintéressants ou dispensables, quand ils ne sont pas carrément d'un niveau inespéré comme 3121, le double Lotus Flower/MPLSound ou tout récemment Hit N'Run Phase Two.



Parmi les nombreux bootlegs à témoigner des épiques concerts dont Prince a gratifié un public indéfectible tout au long de ses 40 années de carrière, en ne conservant que ceux dont le son est de qualité professionnelle, il convient de citer celui de San Francisco du 14/02/1982, tournée Controversy. En mode survitaminé, plus rock et dépouillé que jamais, Prince combat pour s'arracher de l'indifférence et en profite pour réveiller le Funk devenu amorphe, autant que le Rock qui ronronne à nouveau après que le Punk ait échoué à renouveler le paysage. Pour les acharnés (dont je suis) les trois coffrets City Lights (10 cd à eux deux) couvrent dans les grandes largeurs la période pré-Revolution de 1980 à 1982. On y trouve un Prince en pleine ébullition, encore entouré de son ami d'enfance André Cymone à la basse et du guitariste Dez Dickerson qui s'illustreront respectivement plus tard en solo avec les hits underground Livin' in the new wave pour le premier et Modernaire pour le second. Un troisième coffret du même nom se charge en 6 cd de la tournée qui accompagna 1999.


Historique s'il en est, le show à Minneapolis du 3 aout 1983 au club First Avenue est celui qui sert d'ossature à Purple Rain. Interprétées pour la première fois en public, ce sont les versions de I would die for you et Baby I'm a star captées ce soir là que l'on retrouve sur le disque, ainsi que celle de Purple rain que Prince amputera en studio d'un couplet et d'une partie de sa longue intro (elle est jouée en rappel et avant de la rejoindre sur scène Prince prend un malin plaisir à laisser Wendy -dont c'est le premier concert- faire tourner les accords devant un public soudain silencieux, saisi par la découverte de ce nouveau titre. A noter que c'est l'unique version à ma connaissance durant laquelle, et pour cause, l'audience ne reprend pas le chœur final).



Moins de deux ans plus tard, le 7 avril 1985, c'est un soundcheck à l'Orange Bowl de Miami qui permet de découvrir les orientations musicales en devenir de Prince, dorénavant accompagné par le saxophone jazzy d'Eric Leeds. Plus organique que robotique, sensuel et funky à souhait, le son s'étoffe, se nourrit de Blues (I got some help I don't need mais aussi Something in the water doté d'un solo anthologique), The Revolution porte mieux son nom que jamais et atteint des sommets. Les musiciens sont unis, les égos à la niche, laissant toute la place nécessaire à l'expression d'une musique des plus essentielles. Une version de Strange relationship encore dépourvu de texte mais non de groove (le morceau ne sortira qu'en 1987), une du High fashion offert à The Family, une reprise de James Brown (bodyheat), 20mns de jams et une poignée de classiques complètent ce chaleureux tableau.



Plus proche de nous sont les incontournables, preuve si besoin que l'artiste n'en avait pas fini avec la création. C'est lors de trois folles soirées à Montreux, évoquées un peu plus tôt dans ce même post, les 13, 14 et 15 juillet 2013 que furent enregistrés les trois concerts dont je chéris l'écoute au plus haut point. Celui du 13 est foutrement incroyable, 22 musiciens, dont 11 cuivres, pour une tourbillonnante apologie du swing, une abolition des frontières musicales en forme de glorification du sublime. Positionné en meneur de revue, Prince laisse sa guitare au rencard et donne libre cours à ses musiciens, le travail a été fait avant, ce soir c'est funtime. Mieux qu'un hommage à Claude Nobs, disparu quelques mois auparavant, Prince offre un voyage au cœur de toutes les musiques que le festival helvète n'a eu de cesse de porter aux nues. Sans avoir besoin de s'étaler sur des dizaines de minutes, chaque morceau multiplie les breaks et les envolées, surprend et enchante. Quasiment aucun hit au programme sinon 1999, Housequake et Purple rain, mais quel invraisemblable répertoire ! 
Même approche le lendemain en durcissant l'axe Funk, basse à fond les manettes, la rythmique prend le pouvoir, les cuivres sont à la lutte avec comme point d'orgue d'un set encore une fois époustouflant Shades of umber, un sidérant instrumental composé pour l'occasion. La dernière ligne droite du show tient de la démence, après un Something in the water recueilli, la troupe de fous furieux enchaine Big city, Superconductor (une merveille Rhythm & Blues offerte à Andy Allo), 1999, Musicology avant d'achever les cardiaques avec un Party up anthologique flirtant avec les 9mns. Qui peut se plaindre après ça ? 


Et donc, le concert du 15. Comment dire ? Pas sûr qu'ils s'attendaient à ça à Montreux. Premier point pour les grincheux du Prince chef d'orchestre des deux soirs précédents, il a branché sa guitare et pas pour des prunes. Au passage, il a aussi réduit la formation à sa plus minimale expression, le power trio à vocation barbare et lui. Malheur, faut se prendre les 50 tonnes de Let's go crazy dans la gueule pour piger. Par contre, une fois que c'est fait, on pige définitivement. Basse sur fuzz, guitares distordues, beat monolithique, heavy heavy super power blues. Ce soir, ce sera boucherie pour tout le monde. Besoin d'air ? Dommage, voila Endorphinmachine. Prince sera l'ultime guitar-hero de l'histoire, cherchez pas, des qui savent ce qu'il faut jouer en plus de savoir le jouer, il n'en existe plus. Question : you like rock'n'roll ? Me too, I like rock'n'roll funky ! C'est même pas moi qui le dis. Le temps d'écrire ça, les furies de 3rdEyeGirl enchainent sur Screwdriver, ultime classique, mais pas des moindres. Et vous imaginez pas que She's always in my hair, qui déboule en suivant, va calmer le jeu. Le répertoire est entièrement revu à la sauce moruga scorpion, quand ça mitraille pas, ça tire des larmes, à l'image d'une incroyable version de I could never take the place of your man débarrassée de toute trace de bonhommie adolescente. Je ne vais pas vous le détailler, juste signaler que les cuivres se ramènent en fin de set, et qu'ils sont pas là pour faire joli dans le décor. Putain de carnage.

C'est tellement bon, qu'on en redemande, forcément gourmands comme on est. Répertoire différent mais traitement similaire pour le concert capté à Louisville, Kentucky, il y a tout juste un an et des poussières, le 15 avril 2015. La tension est moins continue de bout en bout qu'à Montreux, Prince s'autorise des respirations Pop, des variations. Surtout, il y a cette version de Something in the water (does not compute), 8 mns de feeling traversées par un solo hérissé qui n'en finira jamais de me bouleverser. Je ne sais pas si c'est vraiment un truc dans l'eau qu'on boit, je ne veux même pas savoir, c'est relié directement à l'épiderme, ça voyage dans le sang, déconnecte le cerveau et touche au cœur. Une émotion ? C'est comme ça qu'on disait au temps des sentiments ? Une vibration humaine, un truc que les cons ne pigeront jamais, qu'aucun terroriste ne nous volera.
Après ça, il aurait pu rentrer chez lui, mais comme chez lui c'est sur scène, il fait aussi U got the look, Controversy, 1999, Nothin' compares to U, Kiss, Purple rain, c'est plus un répertoire, arrivé à ce stade, c'est un festin. Et si la partie sampler set qui, comme son nom l'indique, donne à entendre une dizaine de titres en format reader digest, s'avère plus frustrante que satisfaisante, elle impressionne par l'immensité de l’œuvre qu'elle ne fait qu'évoquer brièvement.


Imparablement soudés, Prince, en mode plus guitar hero que jamais, et ses 3 amazones ont tout bonnement démontré qu'il était encore possible d'atteindre l'osmose des sens, de l'esprit et du sexe que l'on croyait disparue avec l'âme des sixties. Mieux que l'aperçu d'un talent unique, une célébration du Rock'n'Roll dans toute sa candeur. De quoi faire la fête comme si on était en 1999. 


Hugo Spanky