dimanche 13 octobre 2019

Zappa



A l'heure où l'amateur de rock se mue en ancien combattant multipliant les commémorations d'une grandeur perdue, j'en profite pour combler mes lacunes. Le mois de décembre verra débouler dans les bacs virtuels de nos écrans d'ordinateurs une édition luxuriante de Hot Rats composée de six cd consacrés aux sessions de l’œuvre initiatique de Frank Zappa. La seule dont j'appréciais, jusqu'à ces dernières semaines, les mélopées dignes de la B.O fantasmée d'un western imaginaire. Pour le reste, en matière de Zappa, j'avais tout faux. Du moins selon l'avis des zappatologues. 

En 1982, je m'étais penché sur son cas pour vérifier ce que valait réellement ce Valley girl qui faisait hurler à la trahison toute la presse spécialisée et j'avais trouvé l'album plutôt bon, de même que The Man From Utopia, qu'en fanatique de Ranx Xerox je n'avais pu me retenir d'acheter pour la pochette signée Tanino Liberatore. Je récidivais avec Them Or Us, ce coup là parce qu'en bon hardos, j'avais été éberlué par Steve Vai, épatant guitariste qui ne tarderait plus à se payer le luxe insensé de faire oublier Eddie Van Halen. Une chose sur laquelle, personne n'aurait misé un kopeck. Sauf que voila, entre David Lee Roth et Uncle Meat, il y a comme qui dirait un monde. Du moins dans la perception que j'en avais à l'âge où la musique est un défouloir hormonale plus qu'un art appliqué. Dans les faits, il n'est jamais question que de fantaisie dans un cas comme dans l'autre. Mais qu'est ce que j'en savais ?

Et donc, me voila quelques 30 années plus tard avec comme bagages une poignée d'albums décriés et un autre si consensuel qu'il en deviendrait douteux. C'est là qu'au fond d'un carton humide des puces du dimanche, je déniche Roxy and Elsewhere, One Size Fits All et Over-Nite Sensation, que je mets aussi sec en vente sur un site spécialisé dans l'électro-ménager. Je vous le donne en mille, les machins se sont vendus illico presto et c'est en jetant une oreille dessus avant de les expédier que j'ai trouvé un charme entêtant à Over-Nite Sensation et son Camarillo Brillo aux effluves de Thin Lizzy. Tiens donc, voilà autre chose.


Je suis depuis l'heureux possesseur de onze giga de fichiers qui occupent mes soirées jusque très tard et que je convertis en galettes vinyliques à un rythme qu'aucun logiciel de tenue de compte ne parvient à réfréner. Je suis dans la panade, j'aime Frank Zappa. 

Roxy and Elsewhere n'a pas fait long feu, One Size Fits All guère plus, ce sont Over-Nite Sensation, Apostrophe et surtout le démentiel Zoot Allures qui m'ont convaincu de la nécessité de creuser plus profond. Et l'extase est venu d'albums aux confins du rock, reléguant au fil des écoutes la partie de prime abord la plus séduisante au rang de tocade passagère. Waka Jawaka, The Grand Wazoo, Orchestral Favorites, Läther, Burnt Weeny Sandwich se détachent du lot et rejoignent Hot Rats dans l'extraordinaire richesse du voyage qu'ils proposent. Les rythmes, les cuivres, les arrangements en soubassement, les mirifiques guirlandes d'instruments dont je ne soupçonnais pas l'utilité, rien ne tape ailleurs que dans le mille. Même les incessants klaxons du samedi après midi devant la mairie s'accordent de concert et me deviennent moins insupportables. Qui l'eut cru ? Zappa rend digeste les effroyables effusions sonores des crétins qui se passent la corde au cou sous mes fenêtres.

Les dvd Roxy The Movie, virtuose et sexy, Baby Snakes, bouillonnant de fureur, les albums FZ Meets The Mothers Of Preventions, Sleep Dirt, le furibard Chunga's Revenge, Cruising with Ruben and The Jets, attention pour celui ci à bien choisir le pressage sans les overdubs des années 80 qui banalisent l'enregistrement en gommant la réverbération qui en fait le charme détraqué, et Joe's Garage, dans son édition triple album avec livret éducatif sur un concept débordant de foutre et sa pochette qui se déplie à n'en plus finir, ont rejoint la troupe. Tous porteurs d'un nouvel angle d'approche, de quoi me déboussoler un peu plus encore. Avec sa satire d'un monde où la musique tomberait sous le coup de la loi, Joe's Garage file un coup de froid dans le dos. A bien y réfléchir, ce monde dont Zappa redoutait la mise en place en s'opposant notamment aux censeurs du PMRC, ne serait-il pas celui où nous vivons ? Si le sticker Parental Advisory qui s'illustra sur les pochettes tend à disparaitre, n'est-ce pas parce que plus aucun propos ne déborde du cadre ? Les productions subversives et la musique dans ce qu'elle a de plus viscérale sont proscrites depuis si longtemps que l'on en vient à trouver normal le formatage systématique de tout ce qui s'adresse dorénavant aux adolescents. Les consommateurs assouvis aux stéréotypes aseptisés du robinet d'alimentation commune sont l'unique cible d'une industrie musicale qui se charge de présenter le néant comme un bien culturel. Les rééditions célébrant en fanfare les 50 ans d'une époque à l’éclectisme réduit en poussière ne s'adressent qu'à une maigre frange de marginaux dont il faut faire les poches avant qu'ils ne prennent en chorale la direction de la casse, nous. Après quoi, l'horizon sera dégagé pour l'extinction définitive des esprits irréductibles.


Un autre dont le concept ne brille pas par son optimisme est l'excellent Thing-Fish, bavard et envoutant triple album de 1984 au cours duquel Zappa s'appuie, musicalement, sur une partie de son œuvre passée pour mieux la réinventer au fil d'une histoire mêlant sida, chirurgie inesthétique et perte de personnalité. Là encore une bonne définition du flou méandreux dans lequel on tâtonne avec l'arrogante assurance de celui qui ne voit pas le bord de la falaise approcher sous ses pas. Thing-Fish est un projet avorté de comédie musicale destinée à Broadway qu'il tournera lui-même en dérision en 1988 avec l'album Broadway The Hard Way. Un échec supplémentaire pour un Zappa qui multiplie les déconvenues, s'enferre dans des combats dont il est seul à percevoir les enjeux futur. Ostracisé dans les médias, bringuebalé en vestige anachronique d'une époque qui s'éteint, lui qui se sentit étranger au mouvement hippie se voit décrit comme étant sa plus fervente incarnation. L'incompréhension est totale. Trop lucide pour ne pas percevoir le piège qui se referme sur lui en discréditant son message, il préfère jeter l'éponge et annonce délaisser le circuit traditionnel de commercialisation de sa musique. Zappa n'est plus sous contrat. Les dernières années sont celles de l'écriture, politique sous forme de pamphlets, musicale sous forme de collaborations ponctuelles avec le monde de la musique contemporaine concrétisées par l'ultime enregistrement publié de son vivant, The Yellow Shark, témoignage de l'interprétation de ses partitions par l'Ensemble Modern de Francfort. 
Usé par trois décennies d'une exigence méticuleuse, de tournées incessantes et de créations, qui pour certaines ne trouveront qu'un aboutissement posthume, au moins autant que par son goût immodéré pour la cigarette et le café, Zappa meurt à 53 ans en 1993.

En faisant le tour de son œuvre, je suis encore loin du compte, je découvre que finalement rien n'y est hermétique, tout semble impeccablement à sa place sitôt que l'on en pige la logique. D'accord, on frôle occasionnellement le trop plein (You Are What You Is), on y trouve même du disgracieux, Tinsel Town Rebellion et son affreux son de synthé sur du reggae dispensable et on peut même trouver Lumpy Gravy carrément chiant. L'important est ailleurs, elle dérange, elle saoule, m'extirpe du confort platonique des clichés.
La curiosité qu'elle comble me fait regretter qu'il n'ait pas vécu suffisamment pour connaître l'ère internet, tant cet outil dont personne ne sait quoi foutre de créatif semble taillé à sa démesure. Enfin débarrassé du carcan étriqué des contraintes commerciales de la distribution physique, Frank Zappa aurait à n'en pas douter trouvé quoi déverser dans le conduit.

N'importe quoi, n'importe quand, n'importe où, sans aucune raison.

Hugo Spanky

vendredi 4 octobre 2019

ExPLiCaTiON d'TeXTe - JeaN FOuTRe


Mon Marcel de père m’a appris une chose, plein d’autres aussi mais là je reste sur ce cas, Ne pas tirer direct à boulet rouge sur quelqu’un, non, laisse venir. Même si tu le sens pas, ne juge pas trop vite un humain, Wait & See, lui-même sera bien assez grand pour te montrer quelle face il a !
Jean Foutre !!
Quand la médiocrité devient monnayable c’est fou le nombre de connards qui attendent pour passer l’audition, peut êt’ bien pire le nombre de connards retenus… La maison brûle, les glaciers fondent, le prix des énergies augmente, les produits laitiers Normands sont recouverts de suie, l’extrême droite grignote l’europe par tous les bouts et, au moins quatre fois par jour, Christophe Mae passe à la radio. 
Misère !!

Qui suis-je pour juger, après tout, les seules études que j’ai fait sont surtout l’plan du métro pour aller d’ici à là, et coté arts et lettres j’ai toujours préféré croire que Jean Bapeutiste Poquelin était l’inventeur de la grue d’chantier et pour la poésie, je fais avec Brassens et la Souris Déglinguée… alors !

« Y'a des gens du voyage, Y'a des gens qui voyagent
Des gens qui restent, Et des gens de passage
Y'a des gens qui planent, Et ceux qui touchent le fond
Des gens qui dorment, Et des Jean d'Ormesson »

Bon, la chanson fallait bien l’entamer, trouver un texte, une idée et surtout une rime…
Coté texte c’est pas un chef d’œuvre, ça c’est dit, et coté boulette, il me semble que le Jean d’Ormesson était un personnage bien trop singulier, pour ne pas dire Unique. Le voir ainsi servir de rime, toute pas belle, pour une mièvrerie radiodiffusée ne rend certain’ment pas hommage à un esprit aussi vif et affuté. M’enfin, j’ai peur que coté esprit, y’a bien qu’son nom pour relever la chanson…

« Y'a des gens divers, Et y'a des divergents
Des gens qui espèrent, Et des gens d'Abidjan
Y'a des gens du nord, Des gens du sud
Des vies douces, Et des vies rudes »

Comme un couplet ne saurait suffire à une chanson, v’là l’second. Enumération de lieux communs, aucun intérêt sinon placer là une part de Côte d’Ivoire avec, s’il faut le croire, une population sans le moindre espoir…Essaye la Sauce Graine, petit être, tu verras que ça vaut très largement tous tes espoir de devenir un jour un vrai chanteur !
Refrain, pa’c’qu’il en fallait un !

« Et y'a des gens heureux
Des vies tristes qui dorment dehors
Et y'a des gens heureux
Et d'autres qui brassent de l'or »

J’aime assez l’idée qu’il puisse y’avoir des gens heureux et d’aut’ qui brassent de l’or, comme quoi l’argent n’fait pas l’bonheur, même dans une chanson du sieur Mae…dommage que dans la vraie vie… !

 « Y'a des gens de la haute, Et y'a des gens d'en bas
Y'a des gentils, des gendarmes, Des junkies et des scarlas
Des gens qui pleurent, Des gens qui rient
Des Teddy Riner, Et des Carla Bruni »

Là ça monte dans les tours, on voit que le dictionnaire de rimes et le brainstorming à pas cher ne peuvent pas tout faire. On est à peine à la moitié d’la chanson et déjà y’a franch’ment plus grand-chose à raconter, sinon continuer péniblement une énumération, en rime, plaçant de-ci de-là un côté j’suis encore dans l’move, j’kif ma Life, adossé au plus beau Judoka d’not’ génération, pub exceptée, et une femme de ministre dont je ne comprends toujours pas l’utilité dans la chanson du sieur, ni d’ailleurs de son utilité, tout court !!

« Y'a des Jean Valjean qui mangent leur peine,
Oui des vrais gens qui font de la peine
Des gens qui s'aiment et qui s'assemblent
Des gens différents qui nous rassemblent »



Là d’ssus rien à dire, on continu, en rime, heureus’ment après c’est l’refrain, et oui déjà, et on r’met ça !
Refrain

« Y'a des gens de la nuit, Y'a des gens du matin
Des gens qui s'ennuient, Des agents de mannequins
Y'a des gens qui saoulent, Et des gens soulageants
Des gens qui rêvent la vie des autres gens »

« Y'a des gens changeants, Et y'a des gens stables
Des affligeants, Et des remarquables
Des gens de l'est, Des gens à l'ouest
Des gens qui vont, D'autres qui restent »

Si je passe deux couplets d’une traite, n’allez pas croire que, moi aussi, je n’aurais plus rien de bien fin à raconter, non non non, seul’ment si je trouve la chanson aussi longue que pas franch’ment intéressante, j’ai plutôt intérêt à m’relire et surtout pas l’imiter, de toute façon je pense que la suite me laissera assez de bile à déverser, du coup je vous laisse prendre les affaires en mains, allez quoi, ‘sitez pas, c’est cadeau et j’suis sûr qu’vous en pensez pas moins, du matin des agents de mannequins !
Refrain

« Et y'a des indignés, Des indigents, Des déjantés, Des commerçants
Y'a des gens simples, Des gens seuls, Des gens chanceux, Et des gens humbles »

Et oui ça touche à sa fin, on hausse le ton, s’emballe comme un grand manège ou mieux, une chanson d’Piaf, mais là p’t’êt’ que c’est moi qui m’emballe, comme quoi, des fois, à chercher du sens dans c’qui n’en à pas…Surtout qu’si on y pense trente secondes, on peut aisément imaginer êt’ à la fois Indigné, Indigent, Déjanté mais rester Simple, Humble, Seul et Chanceux et tenir un Commerce, ouais on peut ! 

« Y'a des amants, Des dirigeants
Des gens qui en bavent, Et des braves gens
Y'a des gens gays, Et des sergents, Et dans tout ça »

Putain là c’est l’moment qu’j’aime, on touche à la conclusion, on s’approche à grand pas du final, le feu d’artifice, l’explosion avant… avant le Silence !! Encore une ou deux énumérations, aussi vide que le reste de la chanson, encore une fois, on peut très bien se représenter un Sergent, Gay, forcément Dirigeant et doté d’un Amant. Ce qui ne les empêcheraient nullement d’êt’ de Braves gens et de par leur situation d’en Baver un minimum, mais dans tout ça…

« Et dans tout ça nous deux
Et dans tout ça nous deux
Et dans tout ça nous deux
Dans tout ça nous deux
Et dans tout ça nous deux »

Boom, tout ça pour ça, repeat after me, cinq fois, lui et quelqu’un d’aut’ !!
Faut rend’ justice, pour les mignons de sa génération les phrases sont plutôt à base de Moi et Je à longueur de couplet, nombrilisme aigue d’une bande de paumés qui ignore encore qu’on est c’qu’on fait, certain’ment pas c’qu’on prétend, mais ça c’est un peu à l’opposé de c’qu’on leur a inculqué.
Toute cette belle chanson vous est servie sur une douce mélodie, que je trouve par contre, bizarr’ment, plutôt pas mal, j’aurais bien aimé entend’ un type comme Anis se poser dessus, mais ça ce serait une aut’ histoire.

Voili voilà, quatre à cinq fois par jour, nos chères ondes radio nous diffusent ce triste morceau, des fois même avec une tite moquerie lors de la présentation du titre, mais la diffusent quand même. De braves gens, ouais là on peut le mettre, vont acheter ce disque, peut’êt’ même payer une blinde une place de concert dans un triste zénith pour une grand messe où, au prix de ta place, tu ne peux qu’ « apprécier » le Pestacle.
Je suis aujourd’hui d’accord avec l’idée que toutes les chansons ne peuvent pas êt’ des déclarations de guerre ou des appels à la Révolution, d’ailleurs quelle cause à défendre ?
OK, il en faut pour tout l’monde et le divertis’ment fait aussi partie de la vie, comme la médiocrité, et là je crois que le mix est réussi !


7red

mercredi 18 septembre 2019

PRiNCe *1999* DeLUXe eXTRa SuPeR KiNG SiZe



Quelle destinée que celle de 1999, d'abord amputé de moitié dans notre pays de la culture à sa sortie en 1982, le voilà qui revient en 2019 sous la forme d'un coffret de 10 vinyls !
Novateur, insolent, outrageux, génial, tous les superlatifs depuis longtemps associés au nom de Prince sont valables pour 1999, mirobolant double album et véritable point de départ des années 80 dans leur intense renouvellement des genres. Immédiatement repris, au rappel de chacun de leurs concerts, par Big Audio Dynamite, le morceau-titre de l'album est un de ces classiques instantanés dont Prince se fera l'expert. Ce n'est pas le premier, When you were mine, Uptown, Controversy occupent déjà ce terrain, ce sera l'un des plus mémorables, celui que l'on brandira 18 ans plus tard en franchissant le cap du nouveau siècle.

1999 est l'ultime disque cheap de Prince, dans le son des synthés Oberheim OB-X, dans celui de la Linn drum, dans la nudité de l'approche, dans les thèmes porno cartoon des virées du samedi soir, avant que sur Purple Rain les sentiments ne l'emportent, une ultime fois, mais de tout son souffle, 1999 hurle à la lune. L'inédit ultra bootlegué et vénéré des fans, Extraloveable, où il est question d'un viol assimilé à un jeu sexuel à la cruauté revendiquée, est d'ailleurs exclu du coffret pour un texte jugé indéfendable en nos temps hashtag MeToo où la censure est préconisée comme remède miracle. L'arrogante liberté de ton de Prince continue à choquer l'opinion près de 40 ans après les faits.


1999, donc. Disque qui en son temps ridiculise l'immobilisme des rockers, tandis qu'au sommet des charts les bananeux Stray Cats finissent d'enterrer l'affaire dans les clichés d'un revival de trop, Prince fait de Delirious un rockabilly pour l'avenir du futur. 1999 est l'album que le manque d'audace de Clash aura empêché Mick Jones de graver, celui qui fit basculer le glaive de la justice du côté américain de la balance. Cette fois encore, toutes les années 80 durant, comme vingt ans plus tôt, les anglais feront office de suiveurs. Du rock au mainstream, Prince montre comment exhausser le crossover avec le sémillant Little red Corvette, hit salace imparablement calibré pour exploser les FM. Ainsi va la première face d'un disque dont il serait présomptueux d'imaginer qu'il va se limiter à séduire.


La face B, en deux titres (Let's pretend we're married et DMSR) prend le funk par l'intime et lui administre son coup de frais le plus radical depuis le Sex machine de James Brown. Mais c'est le second disque qui propulse vers l'irréversible, sidère par son esthétique additionnant, sans jamais les fusionner, mais en exacerbant au contraire leurs caractéristiques propres, influences et sons venus de galaxies de prime abord lointaines, dont Prince, et c'est là son génie, à su percevoir qu'elles étaient jumelles. De Kraftwerk à la pulsation jubilatoire de Rick James, il n'y a finalement qu'un pas. Fini de se regarder en chien de faïence, place à la fornication. En six titres, Prince comble un vide sur lequel il ne sera plus question de se pencher à nouveau. Là encore, c'est un de ses mérites que d'avoir laissé 1999 orphelin, d'être passé à autre chose dès le disque suivant. 1999 se fiche des standards de durée, il déborde systématiquement dans les grandes largeurs, il exulte. Lady cab driver s'étire en dub de dancefloor, foudroyé par une fulgurante guitare, le flirt électronique de Something in the water ne devrait jamais finir, peut être la plus belle de toutes, qu'il ré-inventera plus tard dans une prodigieuse version live. Les 9mns en psychiatrie de Automatic, le techno-funkoïde All the critics love U in New York, c'est ici, encore et toujours, No-Wave, New-Wave, le pas en avant supplémentaire à celui déjà effectué par Chic prend toute sa faramineuse ampleur.


1999 Deluxe sort le 19 novembre 2019 en coffret 10 vinyls, ou 5 cd, dans les deux cas avec 1 dvd de l'intégralité du concert de Houston en 1982. L'album a été remasterisé, c'est la mode, honnêtement je ne vois pas ce qu'on peut lui apporter de plus, mais attendons de juger sur pièces si l'argument est fondé. Le même traitement à été appliqué aux versions singles (edit), à deux remix de Little red Corvette, une poignée de versions promo, ainsi qu'aux trois faces B hors album (Irresistible bitch, How come you don't call me anymore, Horny toad) qui se retrouvent à peupler un double disque supplémentaire qui ne fait pas particulièrement baver d'impatience. Tout ceci sera dispo dans un assemblage à moindre coût. Sauf qu'évidemment le coffret Super Deluxe sera le seul à renfermer ce qui fait déjà perdre son zen au plus bouddhiste des fans, à savoir deux doubles albums supplémentaires (4 LP!!!) constitués de 24 titres inédits directement issus du Vault et comme il se doit piochés dans les sessions de 1982 et 1983, dont une majorité n'aurait jamais fuité en bootleg. Si on y trouve quelques démos repiquées sur des cassettes (on sait que le terme démo n'a guère de sens concernant ce maniaque perfectionniste), bon nombre de ces inédits seraient des versions finalisées par Prince en son temps, avant d'être exclues du tracklisting original pour des raisons ne mettant pas en cause la qualité de titre tel que Lust U alwaysPurple music (11mns de funk intense) et dans une moindre mesure Do yourself a favor. D'autres morceaux étaient destinés à The Time (bold generation), la présence de Morris Day à la batterie en atteste, ou Vanity 6 (Money don't grow up on the trees, Vagina), on retrouvera également les versions originelles de Feel U up et Irresistible bitch que Prince réenregistrera entièrement des années plus tard et des prises alternatives dont on est en droit de se foutre. A vrai dire, rien de tout cela ne fait oublier l'absence de Extraloveable.
Un ultime double album est lui consacré au concert à Detroit de novembre 1982, deux mois après la sortie de 1999, alors que la tournée offrait une relecture par The Revolution des titres enregistrés comme à son habitude par Prince seul en studio. 


Méfiez-vous de vos rêves, ils pourraient bien se réaliser. Celui-ci à un prix qui ne passe pas inaperçu dans le budget puisqu'il faudra débourser 190€ aux plus acharnés complétistes pour le coffret intégral ou 65€ pour celui tronqué des titres inédits, mais quand même doté des versions singles et de leurs faces B. Pour les plus raisonnés, les options CD sont plus abordables. Et pour l'essentiel, 1999 tel qu'en lui-même sera disponible dans sa forme initiale de double album.
Je laisse la conclusion à Prince, on n'a pas mieux résumé la situation depuis :

Lemme tell ya somethin'
If U didn't come 2 party,
Don't bother knockin' on my door
I got a lion in my pocket,
And baby he's ready 2 roar
Everybody's got a bomb,
We could all die any day
But before I'll let that happen,
I'll dance my life away

They say two thousand zero zero party over,
Oops out of time
So tonight we gonna party like it's 1999 !


Hugo Spanky

lundi 9 septembre 2019

EdwYN CoLLiNS • BaDBea


Deux AVC, un wagon de séquelles, Edwyn Collins ne s'est pas franchement préparé une retraite facile, peut être est-ce la raison qui le pousse à encore enregistrer des albums, dont hélas on ne sait pas grand chose par ici. Autant y aller franco, de lui je ne sais rien, je ne connais rien, sinon l'écho d'un tube des années 90. Mieux encore, ce n'est même pas moi qui suis allé dénicher son dernier album, Milady s'en est chargée avec un flair qui fait mon admiration. Par contre, il y a une chose que je sais, c'est que ce disque est bon. Simple, direct, nerveux, bien branlé. Pas de perspective révolutionnaire, pas de décalque non plus. On décèle bien l'influence Motown sur les intros des deux premiers titres, mais c'est le cas dans la plupart de la production anglaise depuis les Beatles (ok, il est écossais, je schématise, mais aucun anglais artistiquement doué n'est vraiment anglais, non ?). Il y a aussi un brin de Velvet Underground sur I want you. On s'en fout, notez bien, d'autant que ça ne donne aucune indication sur ce disque qui n'a absolument rien d'un album du Velvet Underground, de Motown ou des Beatles. 



Edwyn Collins a réalisé un excellent disque, Badbea est son nom. Un disque qui capte l'oreille lorsqu'il habille une visite au disquaire, comme quoi c'est bien les disquaires, du moins lorsqu'ils ont le bon goût de passer des disques comme celui-ci. Le son de guitare aurait pu nous aiguiller, c'est régulièrement celui de ce fameux hit que j'évoque plus haut, sa voix aussi aurait pu nous mettre sur la voie, j'ai un instant pensé à Nick Cave. Sans doute pour ça qu'en plus de ce Badbea, Milady en a profité pour repartir avec le premier Grinderman sous le bras. Et donc, quoi ? Vous voulez des titres en exergue ? Des arguments ? Mes préférences ? I guess we were young, Glasgow to London, Tensions rising. Hier, c'était It's all about you, In the morning, It's all make sense to me et Spark the sparks. Demain, ce seront  les cinq autres. C'est pas que je vous chambre, c'est l'album dans son ensemble qui fonctionne, 40 minutes à ne pas tronçonner. Un disque, un vrai, avec des morceaux qui dépotent et d'autres qui se laissent contempler, des machins à couper souffle qui font suite à des respirations. De l'antique mêlé à du moderne démodé.

Badbea par Edwyn Collins, c'est sorti depuis le début de l'année, si faut c'est déjà soldé dans le bac des invendus. Ce monde est tellement con que ça ne me surprendrait pas plus que ça.

Hugo Spanky

Le lien vers le label d'Edwyn Collins où commander les disques directement à l'artiste, livraison en une semaine, le cd offert avec le vinyl et un sac papier personnalisé du meilleur goût. https://www.aedrecords.com/

lundi 2 septembre 2019

MiNDHuNTeR 2



La première saison de Mindhunter m'avait foutrement scotché, j'avais accepté tout de go le personnage pourtant sacrément agaçant de Holden Ford, petit génie égocentrique sûr de son art de profiler. La plupart des détracteurs de la série n'en avaient pas fait autant, et il était difficile de leur donner entièrement tort.

La saison 2 corrige le tir. Les portraits hors concours des serial killers les plus emblématiques de ce registre si particulier de l'humanité, lorsqu'elle s'épanche un peu trop sur l'adoration de soi et la négation de l'autre, sont toujours là. Ed Kemper était tout bonnement sidérant, Le fils de Sam, Tex Watson, Wayne Williams, le sont tout autant, ainsi que l'interprétation de Charles Manson par Damon Herriman, qui incarne ce même personnage dans le navet intersidéral Once upon a time in Hollywood de Tarantino, dont il ne faut sauver que les quelques scènes de Brad Pitt. Mais revenons à nos chasseurs de méninges, la saison 2 corrige le tir, disais-je. Et pas qu'un peu. Au delà de la galerie des monstres, la trame s'étoffe dans les grandes largeurs, les personnages de Bill Tench et Wendy Carr prennent de l'ampleur et une multitude de rôles secondaires mitonnés aux petits oignons, qu'il serait malvenu de prendre pour des faire-valoir, se posent en grains de sable dans les rouages de l’enquête.


Holt McCallany est incroyable, faudrait que j'aille chercher le dictionnaire des synonymes et que je vous tartine une dizaine de superlatifs parmi les plus exubérants pour  rendre justice à son incarnation de Bill Tench. Bringuebalé entre problèmes personnels, genre encombrants les problèmes personnels, très très encombrants, et obligations professionnelles en forme de corde au cou, son personnage est sous une tension si permanente que nos nerfs sont en surchauffe sitôt que sa pesante carcasse se radine à l'écran. J'ai passé la moitié de la saison à me retenir de distribuer des coups de tronche à mon canapé. La saison a duré trois jours, c'est simple, pas moyen de passer à autre chose lorsque le générique sifflait la pause, pas moyen de me détendre, de remettre à demain. Impossible de revenir à la réalité.


Anna Torv aussi a vu son personnage de Wendy Carr prendre du volume. Intelligemment vicieux, le scénario commence par la combler dans sa vie personnelle, tout en la frustrant méchamment côté professionnel. Avant de lui foutre la tête sous l'eau pour de bon. L'impénétrable Wendy passe du rose bonbon au gris crasse. Haine, dégout, frustration intense, si elle ne vire pas tueuse en série durant la saison 3, c'est qu'elle aura trouvé un exutoire de compétition. Ça va charcler. Avec Bill Tench en cocotte-minute sans soupape et elle qui se fait balancer dans les barbelés avec sourire de circonstance. Avec Holden Ford en fils prodige qui vient de se découvrir des limites à la conclusion d'une enquête au goût amer, sur fond de politique communautariste, au cours de laquelle noirs et blancs récitent leurs réticences électoralistes au détriment de la véracité des faits, c'est toute la force de cette saison 2 que de nous rassasier tout en nous faisant exiger du rabe sans tarder. 

L'art de jouer avec nos nerfs est dorénavant parfaitement maitrisé, Mindhunter s'inscrit dans la liste des incontournables et positionne Netflix en challenger sérieux à un moment où HBO se ramasse avec la poltronnerie Euphoria qui conjugue les lieux communs avec ennui.


Hugo Spanky


lundi 12 août 2019

The BeaTLeS


Déblatérer sur les Beatles en 2019, si ce n'est pour évoquer éventuellement le remixage du double blanc par le fiston de George Martin, et signifier d'un même coup qu'il va récidiver avec Abbey Road d'ici peu, se résume à enfoncer une porte ouverte aux quatre vents. Les Beatles, pensez donc, même ma mère a un avis dessus. On peut vouloir jouer les gros durs, prétendre des énormités pour faire le mariole, au final on aura toujours ce foutu groupe capable de placer un titre comme Rain en face B d'un single ou s'abstenir d'inclure Strawberry fields forever sur le moindre album. Il y a quand même moins risqué pour se ridiculiser que de dénigrer une œuvre qui aujourd'hui encore se redécouvre sous des aspects insoupçonnés. Suffit de dégainer la version mono de leur discographie pour transcender jusqu'au plus faiblard de leurs morceaux. Je me suis chargé de vérifier l'été dernier, fini la voix connement isolée à gauche tandis que le groupe sonne en dilettante dans le canal de droite, avec la mono la baston se déchaine au milieu du bar à putes de Hambourg qui vous sert de salon. Vous pouvez balancer vos Dr Feelgood.


Cet été, j'ai rechuté en me plongeant dans le Revolution In The Head de Ian McDonald, un bouquin qui, à la suite d'une passionnante mise en contexte, peut être ce que j'ai lu de plus pertinent sur les sixties, passe en revue tout ce que le groupe a enregistré comme chansons, reprises comprises. Et ça fait mal à la concurrence. D'autant qu'inévitablement on ressort les albums pour vérifier les dires et affuter les désaccords, nombreux en termes de préférences. Et comme j'ai un grain, j'ai embrayé sur l'intégrale des Purple Chick, ces dossiers maousse costauds qui regroupent pour chaque album la version stéréo, la mono, les inédits restés en rade, les faces B de singles, ainsi que tout ce qui présente intérêt (même minime) dans les sessions d'enregistrement, les répétitions et autres jams impromptues. Je me suis enfilé au casque à 3 plombe du matin 1h10 de Revolution en mode mise en place acharnée, avec Yoko Ono qui commente ce qui se passe par dessus la musique. J'ai basculé dans une autre dimension sans avoir eu besoin d'Alice pour me faire une tisane. The Beatles Go Too Far que ça s'appelle, si pour vous aussi la musique est autre chose qu'un divertissement, si l'archéologie vous passionne, vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas que ça existe.

Forcément qu'à m'imbiber ainsi le buvard, j'en ai tiré des conclusions. Les Beatles ne sont jamais meilleurs, à écouter aujourd'hui, que lorsqu'ils jouent rock, qu'ils y vont franco dans le cradingue tendance loose. Ok, pas grand chose n'égalera jamais les sommets Pop que sont Strawberry fields forever, A day in the life et I am the walrus, c'est dit, je n'y reviens plus. Mais, olala le gros mais que voila, c'est quand même le White Album qui rafle la mise. Album shooté, visionnaire dans son minimalisme branleur, ses morceaux casse-gueules auxquels on s'accroche par où on peut. Lennon est incroyable de bout en bout. Après trois années sous LSD, le voilà qui soudainement sevré éjacule une vingtaine de chansons dans un ashram en Inde, qu'il rentre illico enregistrer à Londres en s'injectant autant d'héroïne qu'il peut. Lennon ne faisait rien à moitié. Il en résulte des machins cyniques dans lesquels l'ironie le dispute à l’abattement, Yer blues (il veut mourir), Julia (elle est morte), Sexy Sadie (le maharashi est une salope), Dear Prudence (la frangine cloitrée de Mia Farrow rendue à moitié zinzin par la méditation), Happiness is a warm gun (bang bang shoot shoot), Glass onion (foutage de gueule des fans obsessionnels, qui finiront par avoir sa peau), Everybody's got something to hide except me and my monkey (réponse cinglante aux médias qui traite Yoko de guenon), Revolution 1 (il torche les révoltes estudiantines à la mode en 68 tout en se grattant une belbe sans réveiller l'autre), Revolution 9 (8mns de terreur d'un monde cocotte-minute), Cry baby cry (chiale, tu pisseras moins), I'm so tired (vous m'avez tous gonflé), Goodnight, rideau, basta, foutez moi peinard. Le double blanc, c'est John Lennon au firmament de sa mise à nu.



McCartney, du coup, s'aligne sur la férocité en balançant Back in the USSR, Birthday, Why don't we do it in the road et Helter Skelter, joue l’apaisement avec Blackbird, Mother nature's son, reste le garçon prévoyant que l'on connait en assurant un hit à un album aussi peu commercial que possible avec Obladi Oblada et nous pète un peu les noix avec Honey pie, Rocky Raccoon et Martha my dear. Tandis que Harrison, après un Piggies dont je n'ai jamais su quoi penser, s'en sort mieux que d'habitude en fourguant Savoy truffle, While my guitar gently weeps et le fabuleux Long long long. Avec le double blanc, c'est bien simple, même les sessions de travail sont fascinantes et les démos sommairement enregistrées à Esher dans la maison de Harrison sont aussi indispensables que l'album finalisé. Une bonne idée que de les avoir éditées officiellement l'an passé dans le quadruple vinyl (ou triple cd) commémorant le 50eme anniversaire du disque.

L'autre grand album à surnager du lot lors de cette inspection surprise, c'est Revolver. Encore un dominé, des tripes et de l'esprit, par Lennon. Même si paradoxalement c'est l'un des disques pour lesquels il fournira le moins de titres. Sauf que ce sont ceux là qui donnent le ton. I'm only sleeping, She said, she said (description du premier trip de l'auteur effectué en compagnie de David Crosby, Roger McGuinn et Peter Fonda), Dr Robert (fournisseur des pills qui aujourd'hui encore assassinent Prince, Tom Petty et compagnie), And your bird can sing (passage à tabac de ceux pour qui les Beatles ne sont qu'une nichée d'oisillons à frange) et ce Tomorrow never knows dont personne ne s'est jamais remis. A côté de ça McCartney livre trois de ses plus belles mélodies, Eleanor Rigby, Here there and everywhere et l'inégalable et vachard For no one (And in her eyes you see nothing, no sign of love behind her tears) adressé à l'indomptable Jane Asher
Fidèle à lui-même il ne peut se retenir d'être casse bonbon avec le barbant Got to get you into my life et un Good day sunshine bien inutile. Par contre Harrison cogne sec avec Taxman (la version mono s'impose), I want to tell you et l'alien Love you to qui ouvre la Pop aux saveurs de l'Orient transcendantal sans que je ne trouve à m'en plaindre. 



En conclusion reste l'album que je n'avais pas vu arriver, celui sur lequel je ne m'étais jamais donné réellement la peine de me pencher et qui finalement a vieilli avec malice. Je parle de Let It Be. Et devinez qui tient les rênes de l'affaire ? Sur la lancée du double blanc, dont les sessions pour Let It Be seront la continuité directe, Lennon poursuit son travail de sape en épurant jusqu'à l'os des compositions qu'il gratte avec un son de guitare ravagé. Pour la première fois depuis des lustres, concept d'enregistrement live oblige, il va collaborer étroitement avec McCartney, leur partage du micro et la tension qui en résulte font des merveilles sur I've got a feeling. Ailleurs, ils ressortent du tiroir une de leurs plus anciennes compositions, One after 909, pour en délivrer une remuante version qui retrouve intacte la gniaque des débuts. Un Maggie mae bastringue et un Two of us couleur country débraillée plus tard et il est temps de les retrouver dans des travaux plus personnels. 




Pour beaucoup, les deux grandes chansons du disque sont griffées McCartney, Let it be, rubber gospel s'il en est, et le conflictuel The long and winding road, que le bassiste rêvait dépouillé, mais que son trublion d'acolyte se chargea de rendre dégoulinant de chantilly en donnant carte blanche à Phil Spector au comble de sa démesure orchestrale. Personnellement, tout en appréciant grandement les qualités de ces deux là, ce sera plutôt le bluesy Dig a pony, registre que Lennon alimente depuis peu, donnant ainsi un nouvel éclairage à un groupe qui jusqu'à Yer blues avait montré, en terme de black music, un intérêt nettement plus porté sur Motown que sur Chess, et surtout le sublime Across the universe que je porterais aux nues.
Harrison maintient le niveau avec un For you blue déglingué et l'entêtante valse I me mine qui sera l'ultime enregistrement des Beatles, malgré l'absence de Lennon (Starr étant absent de Because, il faut remonter à juillet 69 et She came in throught the bathroom window pour trouver la dernière trace enregistrée du quatuor au complet). C'est néanmoins Get back qui, en terme de cohésion et de parution, peut être considéré comme la dernière grande chanson exécutée par les Beatles (avec Billy Preston en guest), c'est elle qui conclut cet album souvent mal aimé, à tort. 
Let It Be, crânement je m'en foutiste, même les titres les plus empreints de classicisme sont bourrés de pains et autres joyeuses fausses notes, est le disque foutraque que les Rolling Stones de Beggar's banquet, Let It Bleed et Exile On Main Street n'ont jamais réussi à concrétiser, faute d'avoir suffisamment de cet arrogant talent qui permettait aux Beatles de massacrer une chanson avec panache sans parvenir à la rendre mauvaise pour autant. En cela l'association du génie musical inné de McCartney pour la mise ne place savante et celui turbulent, destructeur et instinctif de Lennon pour dérégler ce qui sans lui manquera souvent de folie n'a eu aucun équivalent. 
C'est pourquoi, je suis là, encore, en aout 2019 comme au temps de la découverte des doubles rouge et bleu, piochés au pifomètre et en cassettes sur le présentoir tourniquet d'Intermarché en des temps immémoriaux, à écouter les Beatles après les avoir cent fois rejetés, adorés à nouveau, reniés puis dévorés. Tout change dans la vie, tout casse et tout passe et tout lasse, tout sauf les Beatles.

Hugo Spanky




samedi 29 juin 2019

ARaKi APoCaLYPse



Quelque part entre Mars Attack!, Rencontre du troisième type et Body Double, Gregg Araki fait du Gregg Araki. Pour la télé. Avec toujours autant de sexe, moins de drogues et une originalité qui s'épuise. 
En s'inspirant notablement des photographies de Richard Kern, le réalisateur avait amené aux années 90 un cinéma coloré à outrance et doté d'une si faible morale qu'il faisait passer Larry Clark pour ce qu'il est, un triste sire. Avec Araki, c'était fun, fun, fun, on en prenait plein les rétines, on en redemandait, il nous en redonnait, Totally Fucked Up, The Doom Generation, Kaboom, Smiley Face, Nowhere, Shannen Doherty, Traci Lords et Rose McGowan dans une même scène, personne d'autre n'avait osé un tel menu de friandises, fusse pour les faire exploser à l’arrêt de bus.






Now Apocalypse aligne toute la panoplie Araki, de jolies filles nues, des gays très costauds en bikini riquiqui, des roulages de pelles intenses, des tripatouillages lubriques, des monstres de foire façon créature du lagon noir, des explosions de couleurs, des coïts en pagaille, des sex toys à tout bout de champ, du surréalisme débile et finalement on s'en fout que ça n'ait aucun sens, on s'en cogne qu'il nous ait fait ce coups là des dizaines de fois. On prend comme ça vient parce qu'on ne verra ça nulle part ailleurs et qu'une fois tous les 4 ou 5 ans ça fait marrer de se taper du Gregg Araki

Bon, doit bien y avoir quelques sombres plumitifs pour trouver un sens profond à une génération qui communique avec l'autre bout du monde sans jamais échanger deux mots avec la personne assise à la même table, peut être que Bernard-Henri Levy a une opinion là dessus qui diffère de celle de Jacques Attali, et sans doute que les astrophysiciens lancés sur les traces des phénomènes extra-terrestres sont une satyre de la CIA, que le monstre fornicateur est Donald Trump en personne, je ne sais pas. Aux analystes de faire leur boulot. Moi, je gobe toute l'histoire comme on me la vend, l'emballage est carrossé pour séduire. Vérifiez par vous-même.




Il fait canicule, moite et collé au cuir déchiré du canapé je ne trouve rien de mieux à faire que rester béat devant Now Apocalypse. S'envoyer toute la saison d'un trait est d'autant plus plaisant que la série trouve son rythme là où toutes les autres s'effondrent, au cinquième épisode. 
Je devrais vous parler du casting, il est nickel, avec juste ce qu'il faut de têtes qu'on est persuadé d'avoir aperçu quelque part, sans réussir à trouver où. L'hétéro du lot est impayable, faut que je vous en touche deux mots. Le gars a une petite copine pas du tout branchée monogamie, passe encore lorsqu'elle lui fait croquer une chouette asiatique aux fesses plates, les problèmes déboulent lorsqu'elle lui annonce négligemment qu'elle vient de baiser deux fois avec un ex. De là, il se défonce à la salle de sport jusqu'à ne plus tenir debout, s'effondre en larmes dans les bras de son colocataire gay avant de soigner son désarroi chez les hétéros anonymes. Dit comme ça, ça ne pisse pas loin, et à vrai dire même une fois mis en scène par Araki ça n'évoque Buster Keaton que de loin. Sauf que l'acteur est jubilatoire. Faut le voir aussi dans cette histoire de séance photos improvisée qui vire au porno soft. C'est confus ? Je me doute. Je ne veux pas dévoiler les chutes, l'important c'est de me croire, Beau Mirchoff (ça peut pas être un pseudo, un blaze pareil) est la révélation de la série. Bon, il y a aussi une webcam girl qui scénarise les branlettes d'une bande de ravagés aux fantasmes aussi imaginatifs qu'un avant centre de district. Tout ce beau monde ne pense qu'au sexe, parce qu'il semble que ce soit la chose à faire lorsque l'on a 20 ans, sans pour autant réussir à trouver quoique ce soit de satisfaisant à ça. Alors, ils cherchent. Un mode d'emploi, un exutoire, une combinaison gagnante. 



10 épisodes de 30 minutes, générique inclus, je ne récapitule pas. C'est pas la série de la décennie, pas même celle de l'année, je suis à peu près certain qu'en cherchant sans trop se fouler, il doit en exister en ce moment même une ou deux de meilleures. Des machins avec des dragons, des tueurs sanguinaires, des super-héros sur le point de sauver l'univers. Dans aucune d'entre elles, vous ne verrez Henry Rollins. On parie ? Now Apocalypse, c'est Gregg Araki dans le poste, sans surprise, ni déception, passer devant sans s'arrêter n'est pas une option. 

Hugo Spanky