mardi 19 novembre 2019

BEaT THe BoOTs !



Moustache Acte II. Pris dans le tourbillon zappaien, je me faisais bouillir le cerveau à coup d'albums gigantesques, enregistrés par des musiciens comme on n'en rassemblera plus jamais deux sur une même scène. Des trucs chiadés au possible, assemblages savant de bandes live découpées au scalpel. Zappa maitrisait comme personne les montages, dès qu'il en eu les moyens chaque concert était captés en 24 pistes, rien que ça. Après quoi, vas-y que j'isole une basse, un marimba, une guitare et que je te colle ça sur d'autres rythmes, d'autres mélodies, le tout saupoudré de péplums de cuivres, de percussions zoulous. Que sais-je ? En tout cas, j'étais épaté. Zappa avait même inventé un terme pour cette technique, la xénochronie. Des siècles avant le sampling. La liste des albums qu'il a construit de cette façon est fastidieuse, parmi les plus connus Shut Up And Play Your Guitar et une large partie de Sheik Yerbouti. Des créations abouties, pharaoniques, éblouissantes. J'en étais là, subjugué.

Et voila qu'au hasard d'un dossier venu satisfaire mon gargantuesque appétit pour ces délectations de salon, un morceau de barbarie bien rance m'a ramené à l'essence même de la vibration qui nous transperce, d'une même fulgurance, le cœur et l'esprit. De l'écho sur les toms, des voix qui disparaissent dans la sono, une guitare qui racle, crache, éructe. Un machin enregistré à l'arrache sur du deux pistes cradoque qui te chope par le colbac et t'aligne pour le compte d'un vivifiant coup de boule. C'est quoi que c'est que ça ???  


Beat The Boots que ça se nomme, aucune bonne manière, du 100% frelaté, garanti cérumen en éruption. Un peu de mise en contexte : A la fin des années 80, Zappa est proche de la banqueroute à la suite d'une tournée annulée, de projets onéreux qui ne se concrétisent pas, de ventes d'albums en baisse constante. Les solutions pour retrouver un peu de finance se réduisent au fur et à mesure que le crabe le ronge. 
Embaucher des musiciens pour les faire répéter à grand frais durant des mois en vue d'une hypothétique nouvelle tournée est devenu luxe impossible. Zappa n'a plus de label et aucune assurance ne couvrira un cancéreux souhaitant parcourir le monde pour s'afficher devant des salles à moitié vides.

Alors merde, puisque le bon peuple achète à plein tarif des albums pirates de ses concerts, jusqu'aux plus anciens, sans qu'il ne touche un radis sur les ventes, puisque s'emmerder à numériser des masters ne sert à rien sinon gonfler les hypothèques, qu'il en soit ainsi. Zappa décide de regrouper huit bootlegs dans un coffret et de commercialiser la chose telle quelle en 1991. Le public ne se ruinera plus et lui touchera sa part du gâteau. La belle idée que voila. Tellement bonne que deux autres coffrets suivront l'année suivante.

Quel intérêt me direz-vous ? Voila un ramassis d'albums tellement dépourvus de post production qu'ils ne sont même pas mixés ! Zappa a tout laissé en l'état. Il a pris des bootlegs vinyls, les a transféré sur cd et c'est marre. Les titres s'interrompent parfois en plein milieu, la cassette était en bout de bande. Dans le même ordre d'idée, une intro passe à la trappe au bénéfice d'un moment d'extase que le bootlegger a jugé plus crucial. Zappa n'a absolument rien retouché au travail de sagouin, tout baigne dans son jus. Le son est ce qu'il est. Tantôt très bon, comme sur l'excellent Anyway The Wind Blow qui donne à entendre l'intégralité du concert de 1979 à l'Hippodrome de Paris, ou crapouilleux sur le très dispensable Freaks and Motherfuckers, captation de 1970 de la formation avec Flo & Eddie, pas franchement ma préférée. 'Tis The Season To Be Jelly, c'est encore autre chose. Zappa salement touché par une gastro laisse les Mothers de 1967 meubler durant ses absences lors d'un concert suédois qui les voit reprendre du Elvis et le Baby love des Supremes entre quelques extraits de leur maigre production discographique (Freak Out et Absolutely Free) agrémentés de Doo Wop (Gee). On est loin des ambitions de musique savante, pourtant les gars trouvent moyen de coincer du Tchaikovsky dans le fourbi. Une version de 17 minutes de King Kong les place en plus sérieux concurrents des Doors, c'est bordélique à souhait, les bandes sont découpées avec les dents et recollées avec des moufles, un vrai bonheur.


Saarbrucken 78 est du calibre du concert à l'Hippodrome de Paris, le son est celui des halls de gare des 70's qui nous servaient de lieux de cultes, celui des Palais des Sports qu'on a si bien connu. Puissant ! En entendant ce barouf tout revient à l'esprit, les stands de badges, les affiches vendues à la sauvette sur le parking, l'odeur des américains ketchup/moutarde avec le jus des brochettes qui pisse sur les baskets à lacets rouges. Aucun Live remasterisé du monde, trafiqué post opératoire, gonflé aux stéroïdes, nettoyage Dolby, mes couilles sur la console 52 pistes, ne fera fonctionner la machine à remonter les méninges aussi bien que ce monstre de foire digne du marché de Vintimille. Là oui, on y est, zéro camouflage, réverbération au taquet, guitare cradingue en embuscade et les frappes de Vinnie Colaiuta démultipliées par l'architecture métallique. On dodeline une bière à la pince, saoulé par les watts, déchiré par les feedbacks, émerveillé d'être là. En écoutant ça, je sais pourquoi je ne vais plus dans les concerts. Ils ne nous veulent plus assez de mal.
La version de Pound for a brown est du genre à me faire rationaliser par le vide, rendre obsolète la moitié de mes disques préférés. Mazette, faites place au speed jazz métal ! Et ça ne s'arrête pas là. Après un Bobby Brown expédié sans suivi, voila une nouvelle effusion de lave avec Conehead. Tous les efforts tape à l’œil mis en scène pour nous faire croire qu'en 2019 la musique vibre encore sont foutus en l'air d'une pichenette, je paye mon poids en piments d'Espelletes à qui me trouve un groupe actuel capable d'envoyer une telle décharge. Il y a tellement de vie là dedans.


Pour Unmitigated Audacity faut faire l'effort d'accepter la médiocre qualité du son, mais bordel ça vaut le coup. On est en 1974, en formation commando réduite à l'essentiel, deux batteurs mais pas de Ruth Underwood aux maillets. C'est le versant obscur de Roxy & Elsewhere, tout est dans le groove et le grain de folie, le répertoire va piocher jusque dans We're Only In It For The Money. On est largement dans le documentaire archéologique, je ne vais pas vous bourrer le mou. A l'antithèse se trouve Piquantique, Ruth Underwood est bien là, Jean-Luc Ponty aussi et George Duke pour faire bonne mesure niveau virtuoses. On est en 1973, c'est avant-garde toute avec des versions bataille dans le cosmos de Dupree's paradise et Father Oblivion. Le son est bon (1973 et c'est un bootleg, hein), le répertoire est oblique, la formation est interstellaire, si Piquantique était paru officiellement en son temps on se prosternerait devant. Je vous colle le lien d'un équivalent vidéo en fin de prose capté par la télé allemande (ou suédoise, je ne parle ni l'un ni l'autre mais le présentateur vaut à lui seul le coup d’œil, au moins autant que le costard très chic de Zappa).


1969 dans un club de Boston, The Ark écrit la légende.  
52 minutes, dotées d'un son de qualité pro, des Mothers originelles avec Motorhead Sherwood, Don Preston, Jimmy Carl Black, Roy Estrada (dorénavant emprisonné à vie) et toute la clique d'allumés. Le répertoire offre de l'inédit, Some ballet music qui préfigure The adventures of Greggery Peccary, du groove bagarreur (My guitar wants to kill your mama), du Doo Wop supplicatoire (Valarie), un embrasement des sens avec le medley aux échalotes Uncle Meat/King Kong et un rhythm & blues de fête de lycée, Status back baby, avec pile ce qu'il faut de perversion pour honorer les cancres qui se curent les dents au stiletto plutôt que le couple de monarques de la soirée. On est loin de la rive, très loin, quelque part sur un océan ignoré des cartes entre la virulence de Chunga's Revenge et le dadaïsme forcené de Weasels Ripped My Flesh. Indispensable pour les uns, insupportable pour d'autres, la nécessité est mère de l'invention.


Le dernier du lot, As An Am est à l'appréciation de chacun. Période 1981/82, celle avec Steve Vai, régulièrement dénigrée par les Zappatologues intégristes pour cause de vulgarisation immodérée. Perso, j'y suis heureux comme un cochon dans sa merde. C'est mon côté bling-bling, hardos à gourmette, qui ressort. Le disque en lui-même tient surtout pour les démentielles 9 minutes d'une version de Valarie toute en guitares hurlantes et les 11 consacrées à un Torture never stops qui porte bien son nom. Le son fait saigner les tympans, les synthés sifflent les rares fois où les guitares vous laissent quelques secondes de répit, c'est crétin comme un concours de bites, ça parade comme seule une bande de ritals peut le faire et celui qui pisse le plus loin gagne le droit de fanfaronner plus fort que les autres. Avec Freaks & Motherfuckers, c'est le bootleg le moins indispensable du lot, n'empêche que j'ai mis trois plombes à m'endormir après me l'être injecté au casque pendant que Milady servait de demoiselle d'honneur à un couple d'agriculteurs.


Beat the Boots n'a franchement rien pour plaire, un coffret à la con avec huit machins sursaturés dedans. Faut être dingue pour acheter ça et déjà pas bien net pour le télécharger et pousser le vice jusqu'à l'écouter. C'est bruyant, régulièrement crispant, ça vous colle des spasmes nerveux dans les guiboles et il y a de fortes chances pour que vous passiez pour un jobastre en braillant en choeur sur les titres doo wop. Il y a là dedans plus de branlettes de manches que dans l'intégrale de Joe Satriani et personne n'a jamais osé plus loufoque. On n'y croise pas toutes les musiques du monde, mais un paquet de celles qu'on aime au moins équivalent à celui de celles qui nous horripilent. Et arrivé au bout, on les aime toutes ! Encore faut-il arriver au bout.


Pour les plus téméraires, le Volume 2 de Beat The Boots contient sept autres folies du même acabit parmi lesquelles Swiss Cheese/Fire, le fameux concert au Casino de Montreux en 1971 qui inspira Smoke on the water à Deep Purple. On y entend les derniers instants de musique d'une salle devenue mythique et l'annonce faite par Zappa demandant au public de sortir calmement. L'enregistrement se poursuit durant plusieurs minutes, témoignage de l'absence totale de panique chez les Helvètes, au point qu'un roadie à l'accent typiquement trainant se laisse entendre dire en français des Alpes "On ne va pas se grouiller, il faut absolument que je range les microphones". Unique.

Hugo Spanky




jeudi 31 octobre 2019

DeS eNFaNTs gâTéS


On a beau dire, Bertrand Tavernier, c'est un cador: Que la fête commence (un film d'époque exceptionnel de par son sujet et son casting), L'horloger de Saint Paul (un classique avec Noiret et Rochefort en majesté), Coup de torchon (son chef d’œuvre) et dans le beaucoup plus récent Quai d'Orsay (avec un Thierry Lhermitte impérial dans son meilleur rôle haut la main) il assène une extraordinaire leçon de mise en scène virevoltante. Bref, en plus d'être un érudit passionnant et passionné de l'histoire du cinéma, c'est un réalisateur hors pair.
Et donc Des enfants gâtés, un régal de plus dont je remercie chaudement la découverte. 


Une fois de plus, un casting dément, une entrée en matière surprenante dès la chanson générique interprétée par Rochefort et Marielle (!!!), une réalisation faussement foutraque, pleine d'allant, qui ne laisse que rarement le temps de respirer, un Michel Piccoli piccolien comme on aime ("Il est étrange et il ne le sait pas", je cite) et - surtout - une Christine Pascal fabuleuse avec son sourire craquant et ses yeux fascinants qui a participé au scénario de cet ovni filmique qui tape sur tout ce qui bouge (prolos, bourgeois établis, tout le monde en prend plein les gencives) tout en étant une pertinente chronique de l'évolution des mœurs sexuelles et une étude sociologique d'une époque pas si révolue que cela malheureusement. Des enfants gâtés, c'est la banlieue en rupture de communication, la borne émet, mais plus personne ne répond, les satellites relais tombent comme des mouches. Le cynisme détaché comme instinct de survie des mieux armés, le désespoir de l'impuissance pour les autres.


Étrange destin que celui de Christine Pascal, farouche et fragile comme ses personnages, elle aura souvent brillé auprès de Bertrand Tavernier, également dans La meilleure façon de marcher de Claude Miller, bijou du cinéma français dans toute son excellence, avant de se heurter à un univers qui ne laisse d'indépendance aux femmes que son illusion. Amie intime d'Isabelle Adjani et Isabelle Huppert, Christine Pascal s'avèrera la plus indomptable des trois, plutôt que de suivre le parcours balisé, elle s'impliquera dans les scénarios, se consacrera à la réalisation, exigera l'autonomie, autant de choix qui l'enferreront à la marge d'un milieu qui n'en finit plus de broyer les têtes qui dépassent. Traitée en asile psychiatrique, elle se défenestre à 42 ans, laissant en souvenir une coupure vive comme celle d'une lame de rasoir qui saigne à chaque fois que l'on croise son regard au hasard d'un film que l'on regrette de ne pas avoir porté plus haut, défendu plus tôt.


dimanche 13 octobre 2019

Zappa



A l'heure où l'amateur de rock se mue en ancien combattant multipliant les commémorations d'une grandeur perdue, j'en profite pour combler mes lacunes. Le mois de décembre verra débouler dans les bacs virtuels de nos écrans d'ordinateurs une édition luxuriante de Hot Rats composée de six cd consacrés aux sessions de l’œuvre initiatique de Frank Zappa. La seule dont j'appréciais, jusqu'à ces derniers mois, les mélopées dignes de la B.O fantasmée d'un western imaginaire. Pour le reste, en matière de Zappa, j'avais tout faux. Du moins selon l'avis des zappatologues.

En 1982, je m'étais penché sur son cas pour vérifier ce que valait réellement ce Valley girl qui faisait hurler à la trahison toute la presse spécialisée et j'avais trouvé l'album plutôt bon, de même que The Man From Utopia, qu'en fanatique de Ranx Xerox je n'avais pu me retenir d'acheter pour la pochette signée Tanino Liberatore. Je récidivais avec Them Or Us, ce coup là parce qu'en bon hardos, j'avais été éberlué par Steve Vai, épatant guitariste qui ne tarderait plus à se payer le luxe insensé de faire oublier Eddie Van Halen. Une chose sur laquelle, personne n'aurait misé un kopeck. Sauf que voila, entre David Lee Roth et Uncle Meat, il y a comme qui dirait un monde. Du moins dans la perception que j'en avais à l'âge où la musique est un défouloir hormonale plus qu'un art appliqué. Dans les faits, il n'est jamais question que de fantaisie dans un cas comme dans l'autre. Mais qu'est ce que j'en savais ?

Et donc, me voila quelques 30 années plus tard avec comme bagages une poignée d'albums décriés et un autre si consensuel qu'il en deviendrait douteux. C'est là qu'au fond d'un carton humide des puces du dimanche, je déniche Roxy and Elsewhere, One Size Fits All et Over-Nite Sensation, que je mets aussi sec en vente sur un site spécialisé dans l'électro-ménager. Je vous le donne en mille, les machins se sont vendus illico presto et c'est en jetant une oreille dessus avant de les expédier que j'ai trouvé un charme entêtant à Over-Nite Sensation et son Camarillo Brillo aux effluves de Thin Lizzy. Tiens donc, voilà autre chose.


Je suis depuis l'heureux possesseur de quinze giga de fichiers qui occupent mes soirées jusque très tard et que je convertis en galettes vinyliques à un rythme qu'aucun logiciel de tenue de compte ne parvient à réfréner. Je suis dans la panade, j'aime Frank Zappa. 

Roxy and Elsewhere n'a pas fait long feu, One Size Fits All guère plus, ce sont Over-Nite Sensation, Apostrophe et surtout le démentiel Zoot Allures qui m'ont convaincu de la nécessité de creuser plus profond. Et l'extase est venu d'albums aux confins du rock, reléguant au fil des écoutes la partie de prime abord la plus séduisante au rang de tocade passagère. Waka Jawaka, The Grand Wazoo, Orchestral Favorites, Läther, Burnt Weeny Sandwich, Uncle Meat, Lumpy Gravy Primordial (celui sur Capitol records), Sleep Dirt (dans sa version vinyl de 1979 entièrement instrumentale) se détachent du lot et rejoignent Hot Rats dans l'extraordinaire richesse du voyage qu'ils proposent. Les rythmes, les cuivres, les arrangements en soubassement, les mirifiques guirlandes d'instruments dont je ne soupçonnais pas l'utilité, rien ne tape ailleurs que dans le mille. Même les incessants klaxons du samedi après midi devant la mairie s'accordent de concert et me deviennent moins insupportables. Qui l'eut cru ? Zappa rend digeste les effroyables effusions sonores des crétins qui se passent la corde au cou sous mes fenêtres. 


Les dvd Roxy The Movie, virtuose et sexy, Baby Snakes, bouillonnant de fureur, les albums FZ Meets The Mothers Of Preventions, We're Only In It For The Money, le furibard Chunga's Revenge, l'exceptionnel Frank Zappa In New York (existe pour les gourmands en édition 5cd), Cruising with Ruben and The Jets -attention pour celui ci à bien choisir le pressage sans les overdubs des années 80 qui banalisent l'enregistrement en gommant la réverbération qui en fait le charme détraqué- et Joe's Garage, dans son édition triple album avec livret éducatif sur un concept débordant de foutre et sa pochette qui se déplie à n'en plus finir, ont rejoint la troupe. Tous porteurs d'un nouvel angle d'approche, de quoi me déboussoler un peu plus encore. Avec sa satire d'un monde où la musique tomberait sous le coup de la loi, Joe's Garage file un coup de froid dans le dos. A bien y réfléchir, ce monde dont Zappa redoutait la mise en place en s'opposant notamment aux censeurs du PMRC, ne serait-il pas celui où nous vivons ? Si le sticker Parental Advisory qui s'illustra sur les pochettes tend à disparaitre, n'est-ce pas parce que plus aucun propos ne déborde du cadre ? Les productions subversives et la musique dans ce qu'elle a de plus viscérale sont proscrites depuis si longtemps que l'on en vient à trouver normal le formatage systématique de tout ce qui s'adresse dorénavant aux adolescents. Les consommateurs assouvis aux stéréotypes aseptisés du robinet d'alimentation commune sont l'unique cible d'une industrie musicale qui se charge de présenter le néant comme un bien culturel. Les rééditions célébrant en fanfare les 50 ans d'une époque à l’éclectisme réduit en poussière ne s'adressent qu'à une maigre frange de marginaux dont il faut faire les poches avant qu'ils ne prennent en chorale la direction de la casse, nous. Après quoi, l'horizon sera dégagé pour l'extinction définitive des esprits irréductibles.



Un autre dont le concept ne brille pas par son optimisme est l'excellent Thing-Fish, bavard et envoutant triple album de 1984 au cours duquel Zappa s'appuie, musicalement, sur une partie de son œuvre passée pour mieux la réinventer au fil d'une histoire mêlant sida, chirurgie inesthétique et perte de personnalité. Là encore une bonne définition du flou méandreux dans lequel on tâtonne avec l'arrogante assurance de celui qui ne voit pas le bord de la falaise approcher sous ses pas. Thing-Fish est un projet avorté de comédie musicale destinée à Broadway qu'il tournera lui-même en dérision en 1988 avec l'album Broadway The Hard Way. Un échec supplémentaire pour un Zappa qui multiplie les déconvenues, s'enferre dans des combats dont il est seul à percevoir les enjeux futur. Méprisé par les labels, ostracisé dans les médias, bringuebalé en vestige anachronique d'une époque qui s'éteint, lui qui se sentit étranger au mouvement hippie se voit décrit comme étant sa plus fervente incarnation. L'incompréhension est totale. Trop lucide pour ne pas percevoir le piège qui se referme sur lui en discréditant son message, il préfère jeter l'éponge et annonce délaisser le circuit traditionnel de commercialisation de ses disques. Zappa n'est plus sous contrat. Les dernières années sont celles de l'écriture, politique sous forme de pamphlets, musicale sous forme de collaborations ponctuelles avec le monde de la musique contemporaine concrétisées par l'ultime enregistrement publié de son vivant, The Yellow Shark, témoignage de l'interprétation de ses partitions par l'Ensemble Modern de Francfort. 
Usé par trois décennies d'une exigence méticuleuse, de tournées incessantes et de créations, qui pour certaines ne trouveront qu'un aboutissement posthume, au moins autant que par son goût immodéré pour la cigarette et le café, Zappa meurt à 53 ans en 1993. 


En faisant le tour de son œuvre, je suis encore loin du compte, je découvre que finalement rien n'y est hermétique, tout semble impeccablement à sa place sitôt que l'on en pige la logique. D'accord, on frôle occasionnellement le trop plein (You Are What You Is), on y trouve même du disgracieux sur Tinsel Town Rebellion et son affreux son de synthé sur du reggae dispensable et on peut même trouver 200 Motels carrément chiant. L'important est ailleurs, elle dérange, elle saoule, m'extirpe du confort platonique des clichés. J'en suis à m'envoyer du Edgar Varèse en pleine après-midi, à télécharger Anton Webern par Pierre Boulez, j'ai Le sacre de Stravinsky sous le coude en plein automne, je suis complétement hors saison. Je suis à la table du festin.
L'appétit que Zappa comble me fait regretter qu'il n'ait pas vécu suffisamment pour connaître l'ère internet, tant cet outil dont personne ne sait quoi foutre de créatif semble taillé à sa démesure. Enfin débarrassé du carcan étriqué des contraintes commerciales de la distribution physique, Frank Zappa aurait à n'en pas douter trouvé quoi déverser dans le conduit.

Hugo Spanky

Claudia Cardinale & Frank Zappa 1967
photo by Richard Avedon

vendredi 4 octobre 2019

ExPLiCaTiON d'TeXTe - JeaN FOuTRe


Mon Marcel de père m’a appris une chose, plein d’autres aussi mais là je reste sur ce cas, Ne pas tirer direct à boulet rouge sur quelqu’un, non, laisse venir. Même si tu le sens pas, ne juge pas trop vite un humain, Wait & See, lui-même sera bien assez grand pour te montrer quelle face il a !
Jean Foutre !!
Quand la médiocrité devient monnayable c’est fou le nombre de connards qui attendent pour passer l’audition, peut êt’ bien pire le nombre de connards retenus… La maison brûle, les glaciers fondent, le prix des énergies augmente, les produits laitiers Normands sont recouverts de suie, l’extrême droite grignote l’europe par tous les bouts et, au moins quatre fois par jour, Christophe Mae passe à la radio. 
Misère !!

Qui suis-je pour juger, après tout, les seules études que j’ai fait sont surtout l’plan du métro pour aller d’ici à là, et coté arts et lettres j’ai toujours préféré croire que Jean Bapeutiste Poquelin était l’inventeur de la grue d’chantier et pour la poésie, je fais avec Brassens et la Souris Déglinguée… alors !

« Y'a des gens du voyage, Y'a des gens qui voyagent
Des gens qui restent, Et des gens de passage
Y'a des gens qui planent, Et ceux qui touchent le fond
Des gens qui dorment, Et des Jean d'Ormesson »

Bon, la chanson fallait bien l’entamer, trouver un texte, une idée et surtout une rime…
Coté texte c’est pas un chef d’œuvre, ça c’est dit, et coté boulette, il me semble que le Jean d’Ormesson était un personnage bien trop singulier, pour ne pas dire Unique. Le voir ainsi servir de rime, toute pas belle, pour une mièvrerie radiodiffusée ne rend certain’ment pas hommage à un esprit aussi vif et affuté. M’enfin, j’ai peur que coté esprit, y’a bien qu’son nom pour relever la chanson…

« Y'a des gens divers, Et y'a des divergents
Des gens qui espèrent, Et des gens d'Abidjan
Y'a des gens du nord, Des gens du sud
Des vies douces, Et des vies rudes »

Comme un couplet ne saurait suffire à une chanson, v’là l’second. Enumération de lieux communs, aucun intérêt sinon placer là une part de Côte d’Ivoire avec, s’il faut le croire, une population sans le moindre espoir…Essaye la Sauce Graine, petit être, tu verras que ça vaut très largement tous tes espoir de devenir un jour un vrai chanteur !
Refrain, pa’c’qu’il en fallait un !

« Et y'a des gens heureux
Des vies tristes qui dorment dehors
Et y'a des gens heureux
Et d'autres qui brassent de l'or »

J’aime assez l’idée qu’il puisse y’avoir des gens heureux et d’aut’ qui brassent de l’or, comme quoi l’argent n’fait pas l’bonheur, même dans une chanson du sieur Mae…dommage que dans la vraie vie… !

 « Y'a des gens de la haute, Et y'a des gens d'en bas
Y'a des gentils, des gendarmes, Des junkies et des scarlas
Des gens qui pleurent, Des gens qui rient
Des Teddy Riner, Et des Carla Bruni »

Là ça monte dans les tours, on voit que le dictionnaire de rimes et le brainstorming à pas cher ne peuvent pas tout faire. On est à peine à la moitié d’la chanson et déjà y’a franch’ment plus grand-chose à raconter, sinon continuer péniblement une énumération, en rime, plaçant de-ci de-là un côté j’suis encore dans l’move, j’kif ma Life, adossé au plus beau Judoka d’not’ génération, pub exceptée, et une femme de ministre dont je ne comprends toujours pas l’utilité dans la chanson du sieur, ni d’ailleurs de son utilité, tout court !!

« Y'a des Jean Valjean qui mangent leur peine,
Oui des vrais gens qui font de la peine
Des gens qui s'aiment et qui s'assemblent
Des gens différents qui nous rassemblent »



Là d’ssus rien à dire, on continu, en rime, heureus’ment après c’est l’refrain, et oui déjà, et on r’met ça !
Refrain

« Y'a des gens de la nuit, Y'a des gens du matin
Des gens qui s'ennuient, Des agents de mannequins
Y'a des gens qui saoulent, Et des gens soulageants
Des gens qui rêvent la vie des autres gens »

« Y'a des gens changeants, Et y'a des gens stables
Des affligeants, Et des remarquables
Des gens de l'est, Des gens à l'ouest
Des gens qui vont, D'autres qui restent »

Si je passe deux couplets d’une traite, n’allez pas croire que, moi aussi, je n’aurais plus rien de bien fin à raconter, non non non, seul’ment si je trouve la chanson aussi longue que pas franch’ment intéressante, j’ai plutôt intérêt à m’relire et surtout pas l’imiter, de toute façon je pense que la suite me laissera assez de bile à déverser, du coup je vous laisse prendre les affaires en mains, allez quoi, ‘sitez pas, c’est cadeau et j’suis sûr qu’vous en pensez pas moins, du matin des agents de mannequins !
Refrain

« Et y'a des indignés, Des indigents, Des déjantés, Des commerçants
Y'a des gens simples, Des gens seuls, Des gens chanceux, Et des gens humbles »

Et oui ça touche à sa fin, on hausse le ton, s’emballe comme un grand manège ou mieux, une chanson d’Piaf, mais là p’t’êt’ que c’est moi qui m’emballe, comme quoi, des fois, à chercher du sens dans c’qui n’en à pas…Surtout qu’si on y pense trente secondes, on peut aisément imaginer êt’ à la fois Indigné, Indigent, Déjanté mais rester Simple, Humble, Seul et Chanceux et tenir un Commerce, ouais on peut ! 

« Y'a des amants, Des dirigeants
Des gens qui en bavent, Et des braves gens
Y'a des gens gays, Et des sergents, Et dans tout ça »

Putain là c’est l’moment qu’j’aime, on touche à la conclusion, on s’approche à grand pas du final, le feu d’artifice, l’explosion avant… avant le Silence !! Encore une ou deux énumérations, aussi vide que le reste de la chanson, encore une fois, on peut très bien se représenter un Sergent, Gay, forcément Dirigeant et doté d’un Amant. Ce qui ne les empêcheraient nullement d’êt’ de Braves gens et de par leur situation d’en Baver un minimum, mais dans tout ça…

« Et dans tout ça nous deux
Et dans tout ça nous deux
Et dans tout ça nous deux
Dans tout ça nous deux
Et dans tout ça nous deux »

Boom, tout ça pour ça, repeat after me, cinq fois, lui et quelqu’un d’aut’ !!
Faut rend’ justice, pour les mignons de sa génération les phrases sont plutôt à base de Moi et Je à longueur de couplet, nombrilisme aigue d’une bande de paumés qui ignore encore qu’on est c’qu’on fait, certain’ment pas c’qu’on prétend, mais ça c’est un peu à l’opposé de c’qu’on leur a inculqué.
Toute cette belle chanson vous est servie sur une douce mélodie, que je trouve par contre, bizarr’ment, plutôt pas mal, j’aurais bien aimé entend’ un type comme Anis se poser dessus, mais ça ce serait une aut’ histoire.

Voili voilà, quatre à cinq fois par jour, nos chères ondes radio nous diffusent ce triste morceau, des fois même avec une tite moquerie lors de la présentation du titre, mais la diffusent quand même. De braves gens, ouais là on peut le mettre, vont acheter ce disque, peut’êt’ même payer une blinde une place de concert dans un triste zénith pour une grand messe où, au prix de ta place, tu ne peux qu’ « apprécier » le Pestacle.
Je suis aujourd’hui d’accord avec l’idée que toutes les chansons ne peuvent pas êt’ des déclarations de guerre ou des appels à la Révolution, d’ailleurs quelle cause à défendre ?
OK, il en faut pour tout l’monde et le divertis’ment fait aussi partie de la vie, comme la médiocrité, et là je crois que le mix est réussi !


7red

mercredi 18 septembre 2019

PRiNCe *1999* DeLUXe eXTRa SuPeR KiNG SiZe



Quelle destinée que celle de 1999, d'abord amputé de moitié dans notre pays de la culture à sa sortie en 1982, le voilà qui revient en 2019 sous la forme d'un coffret de 10 vinyls !
Novateur, insolent, outrageux, génial, tous les superlatifs depuis longtemps associés au nom de Prince sont valables pour 1999, mirobolant double album et véritable point de départ des années 80 dans leur intense renouvellement des genres. Immédiatement repris, au rappel de chacun de leurs concerts, par Big Audio Dynamite, le morceau-titre de l'album est un de ces classiques instantanés dont Prince se fera l'expert. Ce n'est pas le premier, When you were mine, Uptown, Controversy occupent déjà ce terrain, ce sera l'un des plus mémorables, celui que l'on brandira 18 ans plus tard en franchissant le cap du nouveau siècle.

1999 est l'ultime disque cheap de Prince, dans le son des synthés Oberheim OB-X, dans celui de la Linn drum, dans la nudité de l'approche, dans les thèmes porno cartoon des virées du samedi soir, avant que sur Purple Rain les sentiments ne l'emportent, une ultime fois, mais de tout son souffle, 1999 hurle à la lune. L'inédit ultra bootlegué et vénéré des fans, Extraloveable, où il est question d'un viol assimilé à un jeu sexuel à la cruauté revendiquée, est d'ailleurs exclu du coffret pour un texte jugé indéfendable en nos temps hashtag MeToo où la censure est préconisée comme remède miracle. L'arrogante liberté de ton de Prince continue à choquer l'opinion près de 40 ans après les faits.


1999, donc. Disque qui en son temps ridiculise l'immobilisme des rockers, tandis qu'au sommet des charts les bananeux Stray Cats finissent d'enterrer l'affaire dans les clichés d'un revival de trop, Prince fait de Delirious un rockabilly pour l'avenir du futur. 1999 est l'album que le manque d'audace de Clash aura empêché Mick Jones de graver, celui qui fit basculer le glaive de la justice du côté américain de la balance. Cette fois encore, toutes les années 80 durant, comme vingt ans plus tôt, les anglais feront office de suiveurs. Du rock au mainstream, Prince montre comment exhausser le crossover avec le sémillant Little red Corvette, hit salace imparablement calibré pour exploser les FM. Ainsi va la première face d'un disque dont il serait présomptueux d'imaginer qu'il va se limiter à séduire.


La face B, en deux titres (Let's pretend we're married et DMSR) prend le funk par l'intime et lui administre son coup de frais le plus radical depuis le Sex machine de James Brown. Mais c'est le second disque qui propulse vers l'irréversible, sidère par son esthétique additionnant, sans jamais les fusionner, mais en exacerbant au contraire leurs caractéristiques propres, influences et sons venus de galaxies de prime abord lointaines, dont Prince, et c'est là son génie, à su percevoir qu'elles étaient jumelles. De Kraftwerk à la pulsation jubilatoire de Rick James, il n'y a finalement qu'un pas. Fini de se regarder en chien de faïence, place à la fornication. En six titres, Prince comble un vide sur lequel il ne sera plus question de se pencher à nouveau. Là encore, c'est un de ses mérites que d'avoir laissé 1999 orphelin, d'être passé à autre chose dès le disque suivant. 1999 se fiche des standards de durée, il déborde systématiquement dans les grandes largeurs, il exulte. Lady cab driver s'étire en dub de dancefloor, foudroyé par une fulgurante guitare, le flirt électronique de Something in the water ne devrait jamais finir, peut être la plus belle de toutes, qu'il ré-inventera plus tard dans une prodigieuse version live. Les 9mns en psychiatrie de Automatic, le techno-funkoïde All the critics love U in New York, c'est ici, encore et toujours, No-Wave, New-Wave, le pas en avant supplémentaire à celui déjà effectué par Chic prend toute sa faramineuse ampleur.


1999 Deluxe sort le 19 novembre 2019 en coffret 10 vinyls, ou 5 cd, dans les deux cas avec 1 dvd de l'intégralité du concert de Houston en 1982. L'album a été remasterisé, c'est la mode, honnêtement je ne vois pas ce qu'on peut lui apporter de plus, mais attendons de juger sur pièces si l'argument est fondé. Le même traitement à été appliqué aux versions singles (edit), à deux remix de Little red Corvette, une poignée de versions promo, ainsi qu'aux trois faces B hors album (Irresistible bitch, How come you don't call me anymore, Horny toad) qui se retrouvent à peupler un double disque supplémentaire qui ne fait pas particulièrement baver d'impatience. Tout ceci sera dispo dans un assemblage à moindre coût. Sauf qu'évidemment le coffret Super Deluxe sera le seul à renfermer ce qui fait déjà perdre son zen au plus bouddhiste des fans, à savoir deux doubles albums supplémentaires (4 LP!!!) constitués de 24 titres inédits directement issus du Vault et comme il se doit piochés dans les sessions de 1982 et 1983, dont une majorité n'aurait jamais fuité en bootleg. Si on y trouve quelques démos repiquées sur des cassettes (on sait que le terme démo n'a guère de sens concernant ce maniaque perfectionniste), bon nombre de ces inédits seraient des versions finalisées par Prince en son temps, avant d'être exclues du tracklisting original pour des raisons ne mettant pas en cause la qualité de titre tel que Lust U alwaysPurple music (11mns de funk intense) et dans une moindre mesure Do yourself a favor. D'autres morceaux étaient destinés à The Time (bold generation), la présence de Morris Day à la batterie en atteste, ou Vanity 6 (Money don't grow up on the trees, Vagina), on retrouvera également les versions originelles de Feel U up et Irresistible bitch que Prince réenregistrera entièrement des années plus tard et des prises alternatives dont on est en droit de se foutre. A vrai dire, rien de tout cela ne fait oublier l'absence de Extraloveable.
Un ultime double album est lui consacré au concert à Detroit de novembre 1982, deux mois après la sortie de 1999, alors que la tournée offrait une relecture par The Revolution des titres enregistrés comme à son habitude par Prince seul en studio. 


Méfiez-vous de vos rêves, ils pourraient bien se réaliser. Celui-ci à un prix qui ne passe pas inaperçu dans le budget puisqu'il faudra débourser 190€ aux plus acharnés complétistes pour le coffret intégral ou 65€ pour celui tronqué des titres inédits, mais quand même doté des versions singles et de leurs faces B. Pour les plus raisonnés, les options CD sont plus abordables. Et pour l'essentiel, 1999 tel qu'en lui-même sera disponible dans sa forme initiale de double album.
Je laisse la conclusion à Prince, on n'a pas mieux résumé la situation depuis :

Lemme tell ya somethin'
If U didn't come 2 party,
Don't bother knockin' on my door
I got a lion in my pocket,
And baby he's ready 2 roar
Everybody's got a bomb,
We could all die any day
But before I'll let that happen,
I'll dance my life away

They say two thousand zero zero party over,
Oops out of time
So tonight we gonna party like it's 1999 !


Hugo Spanky

lundi 9 septembre 2019

EdwYN CoLLiNS • BaDBea


Deux AVC, un wagon de séquelles, Edwyn Collins ne s'est pas franchement préparé une retraite facile, peut être est-ce la raison qui le pousse à encore enregistrer des albums, dont hélas on ne sait pas grand chose par ici. Autant y aller franco, de lui je ne sais rien, je ne connais rien, sinon l'écho d'un tube des années 90. Mieux encore, ce n'est même pas moi qui suis allé dénicher son dernier album, Milady s'en est chargée avec un flair qui fait mon admiration. Par contre, il y a une chose que je sais, c'est que ce disque est bon. Simple, direct, nerveux, bien branlé. Pas de perspective révolutionnaire, pas de décalque non plus. On décèle bien l'influence Motown sur les intros des deux premiers titres, mais c'est le cas dans la plupart de la production anglaise depuis les Beatles (ok, il est écossais, je schématise, mais aucun anglais artistiquement doué n'est vraiment anglais, non ?). Il y a aussi un brin de Velvet Underground sur I want you. On s'en fout, notez bien, d'autant que ça ne donne aucune indication sur ce disque qui n'a absolument rien d'un album du Velvet Underground, de Motown ou des Beatles. 



Edwyn Collins a réalisé un excellent disque, Badbea est son nom. Un disque qui capte l'oreille lorsqu'il habille une visite au disquaire, comme quoi c'est bien les disquaires, du moins lorsqu'ils ont le bon goût de passer des disques comme celui-ci. Le son de guitare aurait pu nous aiguiller, c'est régulièrement celui de ce fameux hit que j'évoque plus haut, sa voix aussi aurait pu nous mettre sur la voie, j'ai un instant pensé à Nick Cave. Sans doute pour ça qu'en plus de ce Badbea, Milady en a profité pour repartir avec le premier Grinderman sous le bras. Et donc, quoi ? Vous voulez des titres en exergue ? Des arguments ? Mes préférences ? I guess we were young, Glasgow to London, Tensions rising. Hier, c'était It's all about you, In the morning, It's all make sense to me et Spark the sparks. Demain, ce seront  les cinq autres. C'est pas que je vous chambre, c'est l'album dans son ensemble qui fonctionne, 40 minutes à ne pas tronçonner. Un disque, un vrai, avec des morceaux qui dépotent et d'autres qui se laissent contempler, des machins à couper souffle qui font suite à des respirations. De l'antique mêlé à du moderne démodé.

Badbea par Edwyn Collins, c'est sorti depuis le début de l'année, si faut c'est déjà soldé dans le bac des invendus. Ce monde est tellement con que ça ne me surprendrait pas plus que ça.

Hugo Spanky

Le lien vers le label d'Edwyn Collins où commander les disques directement à l'artiste, livraison en une semaine, le cd offert avec le vinyl et un sac papier personnalisé du meilleur goût. https://www.aedrecords.com/

lundi 2 septembre 2019

MiNDHuNTeR 2



La première saison de Mindhunter m'avait foutrement scotché, j'avais accepté tout de go le personnage pourtant sacrément agaçant de Holden Ford, petit génie égocentrique sûr de son art de profiler. La plupart des détracteurs de la série n'en avaient pas fait autant, et il était difficile de leur donner entièrement tort.

La saison 2 corrige le tir. Les portraits hors concours des serial killers les plus emblématiques de ce registre si particulier de l'humanité, lorsqu'elle s'épanche un peu trop sur l'adoration de soi et la négation de l'autre, sont toujours là. Ed Kemper était tout bonnement sidérant, Le fils de Sam, Tex Watson, Wayne Williams, le sont tout autant, ainsi que l'interprétation de Charles Manson par Damon Herriman, qui incarne ce même personnage dans le navet intersidéral Once upon a time in Hollywood de Tarantino, dont il ne faut sauver que les quelques scènes de Brad Pitt. Mais revenons à nos chasseurs de méninges, la saison 2 corrige le tir, disais-je. Et pas qu'un peu. Au delà de la galerie des monstres, la trame s'étoffe dans les grandes largeurs, les personnages de Bill Tench et Wendy Carr prennent de l'ampleur et une multitude de rôles secondaires mitonnés aux petits oignons, qu'il serait malvenu de prendre pour des faire-valoir, se posent en grains de sable dans les rouages de l’enquête.


Holt McCallany est incroyable, faudrait que j'aille chercher le dictionnaire des synonymes et que je vous tartine une dizaine de superlatifs parmi les plus exubérants pour  rendre justice à son incarnation de Bill Tench. Bringuebalé entre problèmes personnels, genre encombrants les problèmes personnels, très très encombrants, et obligations professionnelles en forme de corde au cou, son personnage est sous une tension si permanente que nos nerfs sont en surchauffe sitôt que sa pesante carcasse se radine à l'écran. J'ai passé la moitié de la saison à me retenir de distribuer des coups de tronche à mon canapé. La saison a duré trois jours, c'est simple, pas moyen de passer à autre chose lorsque le générique sifflait la pause, pas moyen de me détendre, de remettre à demain. Impossible de revenir à la réalité.


Anna Torv aussi a vu son personnage de Wendy Carr prendre du volume. Intelligemment vicieux, le scénario commence par la combler dans sa vie personnelle, tout en la frustrant méchamment côté professionnel. Avant de lui foutre la tête sous l'eau pour de bon. L'impénétrable Wendy passe du rose bonbon au gris crasse. Haine, dégout, frustration intense, si elle ne vire pas tueuse en série durant la saison 3, c'est qu'elle aura trouvé un exutoire de compétition. Ça va charcler. Avec Bill Tench en cocotte-minute sans soupape et elle qui se fait balancer dans les barbelés avec sourire de circonstance. Avec Holden Ford en fils prodige qui vient de se découvrir des limites à la conclusion d'une enquête au goût amer, sur fond de politique communautariste, au cours de laquelle noirs et blancs récitent leurs réticences électoralistes au détriment de la véracité des faits, c'est toute la force de cette saison 2 que de nous rassasier tout en nous faisant exiger du rabe sans tarder. 

L'art de jouer avec nos nerfs est dorénavant parfaitement maitrisé, Mindhunter s'inscrit dans la liste des incontournables et positionne Netflix en challenger sérieux à un moment où HBO se ramasse avec la poltronnerie Euphoria qui conjugue les lieux communs avec ennui.


Hugo Spanky