jeudi 1 décembre 2016

ReNCoNTRe aVeC FRaNK SiNaTRa


Francis Albert Sinatra. Rien que ce nom, juste lui, et c'est des dizaines d'images, de sons, de souvenirs qui se donnent rendez-vous sous nos crânes. Du moins pour ceux qui ont la quarantaine bien tapée. C'est lui qui nous a fait chialer, gamin, devant la télé familiale du dimanche soir, quand il s'écroule raide mort dans Tant qu'il y aura des hommes. Sans doute parce que de tout le casting, c'est lui qu'on avait le plus envie d'être. Instinctivement. C'est lui encore, qui, au détour d'un Cinéma de minuit, nous démontra à quel point la mythologie Rock n'a rien inventé, sinon les chaussettes roses, avec L'homme aux bras d'or.

Sinatra, c'est la grande vie dans le grand siècle. C'est celui qui vous poignarde dans le dos, quand, à l'âge où le magnétisme sexuel des stars hollywoodiennes s'impose à vous, son nom s'affiche dans chaque biographie des plus belles d'entre toutes. Tour à tour séducteur, entremetteur, amant, mari, ami aussi, souvent. Sinatra était irrésistible, naturel en tout, à l'écran, sur scène, dans les réceptions du beau monde de la même façon que dans les arrières salles de coupe-gorges. Sinatra fut l'homme le plus dangereux qui soit pour le Rock'n'Roll. Si l'envie lui en avait pris, il pouvait ridiculiser d'un gimmick, d'un regard ou de quatre ou cinq octaves, n'importe lequel de nos plus intouchables icônes. Jim Morrison le savait mieux que quiconque, Iggy Pop avait saisi le message. Faut pas déconner avec Francis Albert. Coup de bol, il s'en est fichu, du Rock'n'Roll, juste le temps de lever un sourcil sur le cas Elvis, avant de piger à quel point il en était le modèle, l'insurpassable matrice originelle. Comme il le sera plus tard pour les jeunes loups du Hip Hop. Rassuré et beau joueur, il décernera le titre suprême au môme de Tupelo en se fendant d'une déclaration dont la modestie n'abuse personne : "Un talent comme celui d'Elvis Presley il n'y en a qu'un par siècle, pas de chance c'est tombé sur le mien". Dans le même registre, Sinatra chanta les Beatles, en confondant négligemment à chaque concert la paire Lennon/McCartney avec le malheureux George Harrison au moment d'interpréter Something, il taquina Mia Farrow (dépeinte comme étant un charmant petit garçon par une Ava Gardner plus moqueuse que sournoise), il signa Jimi Hendrix sur son label personnel (en suivant le conseil d'Eddie Barclay), mais globalement la Pop Music lui en toucha une sans réveiller l'autre. Pour l'avoir vécu, il avait vu le film avant tout le monde, lui qui fut le premier pour qui les collégiennes entrèrent en hystérie. Frank Sinatra vivait dans un univers parallèle, le sien. Un tumulte où se mélangeaient légendes, affabulations et réalité plus grande que nature. Quoique l'on puisse inventer à son sujet, c'est en dessous de la vérité. 




Sauf que Sinatra, ça en impose tellement qu'on finit par plus savoir si il faut lui taper la bise, lui serrer la pogne, lui donner du Frankie ou du Monsieur. A tel point qu'on se détourne de l’œuvre de peur de traverser l'ombre qu'elle projette sur le parvis. 
Comment on aborde un machin pareil ? Elle est planquée où la serrure ? Et voila, comment on se retrouve avec le Calypso Is Like So de Robert Mitchum sous le bras plutôt que Songs For Swingin' Lovers. On biaise. On taquine le Rat Pack versant Dean Martin, parce que moins décourageant, on sait qu'on peut lui payer un shot au bar. Cha cha cha d'amor, Mambo Italiano, ça glace pas le sang comme Only the lonely, What's new, One for my baby. Dino, il est sympa comme un rosé bien frais, il vous laisse une chance d'être médiocre et de vivre avec cette idée. Pas Sinatra. Sinatra, il vous conseille la corde, direct. Ou l'alcoolisme, mais seulement si vous avez de quoi vous payer de la bonne came.


Sinatra, il m'a chopé par hasard, dans une échoppe toulousaine. Bien caché dans un carton poussiéreux, sous les bacs que je connaissais par cœur, se terrait une tranche d'histoire. Comme un éclat de miroir qui n'attendait que de refléter ma trombine pour reprendre vie. Jusque là, je n'avais même pas une compilation, seulement le souvenir de son Summer wind dans Le Pape De Greenwich Village. Et soudain, tout un carton me narguait, arrogance contre ignorance, j'étais cramé, je ne pouvais plus reculer. Les pochettes étaient des révélations, je n'en avais jamais vu de plus belles, de plus expressives, sans avoir écouté la moindre note des disques qu'elles cajolaient en leur sein, je savais qu'ils seraient dorénavant mes tables de loi. Frank Sinatra avait un message pour moi, pour ma trentaine qui venait de frapper à la lourde, pour le voyage sans fard au plus profond de moi-même auquel je ne pouvais pas échapper plus longtemps. On peut courir autant qu'on veut tant qu'on a vingt ans, mais faut prendre le temps de trouver la bonne direction quand on arrive à trente, du moins si on ne veut pas dévaler la falaise cul par dessus tête.


"René, lequel est le meilleur là dedans ?" Je me suis entendu poser la question, mais il était clair qu'elle n'avait aucune autre réponse que "tu veux pas aller nous chercher deux bières au bistrot ?"
Le galurin, le costard, les clins d’œil, les  titres des albums, Swingin' ceci, Lovers cela, ceux des chansons qui me devenaient intimes sitôt lu, tout me séduisait dans ces disques. A genoux sur les tomettes, je me sentais plus fièrement dressé que je ne l'avais jamais été en me tenant debout. 

J'ai eu de la chance que ça me tombe sur le râble à ce moment là. J'étais fauché comme les blés, mais personne ne s’intéressait plus au vinyl et encore moins à notre homme Frankie. Combien il y en avait dans ce carton, vingt, vingt-cinq, trente ? Tous beaux, nickels, sur Columbia, Capitol, Reprise, j'apprendrai plus tard les nuances. Arrangés par Nelson Riddle, Don Costa, Gordon Jenkins, Billy May, accompagné par Count Basie, Tommy Dorsey, Antonio Carlos Jobim, en duo avec Nancy. Come Fly With Me, Come Dance with me, Come Swing With Me, il se faisait pas chier avec les titres, Francis.
De toutes façons, c'était les mêmes canons de beauté, ça se respirait avant de s'entendre que seule l'entité compte, l'indivisible entité d'une œuvre gravée dans la cire. This is Sinatra! That's Life! Something Stupid, New York New York. Mieux que des hits étalés sur quatre décennies, des classiques comme à la parade.



René m'a fait le lot à 10 balles pièce, avec 250 ou 300 francs du vingtième siècle, je me suis payé une éducation. J'ai fait mes devoirs, soir après soir, petit matin après petit matin, les plus swing le midi en cuisinant des pâtes au beurre et persil, les plus sombres en regardant la nuit border les toits en sirotant mon bourbon. Comme il se doit. Je me suis fait tous les films que l'on peut de faire au son de cette voix. Je vivais seul dans mon cagibi, dégun pour me faire baisser le volume, me dire que je gonfle avec ma tocade, nib pour se coller entre lui et moi, entre sa voix et mon épiderme à vif. Le bonheur de la solitude dans toute sa plénitude. J’emmagasinais la nourriture de l'âme en claquant des doigts comme un épileptique. 


N'empêche que vous êtes toujours aussi emmerdés qu'au début. C'est par où qu'on entre ? Par Strangers In The Night, j'ai envie de dire. L'album, pas la chanson, c'est la moins bonne du disque. Il est swing et pêchu, moderne dans ses sonorités (moderne au sens fin sixties du terme), All or nothing at all vous expliquera comment faire autorité avec des cuivres tout en leur collant de vicieux dérapages d'Hammond au cul, Downtown percute sans freiner, On a clear day, Call me, My baby just cares for me, chaque chanson est un bijou. En prime il y a Summer wind, c'est dire si il vous le faut. Sauf qu'il résume que dalle, ne dispense de rien. La preuve, il n'y a pas It was a very good year dessus. Ni Love and marriage, ni Get happy, I got you under my skin, They can't take that away from me, You make me feel so young, I get a kick out of you... 



Même les deux coffrets ne dispensent de rien, un pour la période Capitol (1953-1961), l'autre pour celle sur Reprise, son propre label, grâce auquel il va pouvoir enfin laisser libre cours à ses envies, collaborer avec Count Basie, s'offrir des orchestres entiers qu'il affrontera live en studio, seul avec son micro face à la tempête des vents, des cordes et des peaux. Non, rien à faire, Francis Albert Sinatra ne se résume pas. On ne vit pas ses cinquante ans, sans en avoir eu vingt. On n'affronte pas My way sans avoir pigé Violets for your furs. Par contre, il est possible de vivre sans écouter Frank Sinatra, de la même façon que l'on peut diner d'un hamburger plutôt que d'un Osso bucco.

 Hugo Spanky


mardi 1 novembre 2016

MasTeRS oF SeX


Les Lui de nos pères, les Hara-Kiri de nos grand frères, le carré blanc à la télévision, Le strip tease des copines, les voisines impudiques, les VHS des vidéo-clubs. Le parcours initiatique à la sexualité était un haletant chemin parcouru les mains tremblantes, l'esprit troublé par l'audace trouvée dans quelques verres d'alcool ou la fumée d'un joint. La frustration comme point de départ, la satisfaction dans la mire, et cette leçon ainsi apprise que la vie, c'est pas du cinéma.


Le sexe, source de tout, qui s'expose et se revendique, qui se cache derrière chaque intégrisme, chaque voile, chaque intolérance. De Couvrez ce sein que je ne saurais voir à Voilez cette femme dont je nie l'existence, tout n'est question que d'apprentissage de soi. La lente prise de conscience que la sexualité, comme la marche à pied, la parole, ou pisser dans le pot, ça s'apprend. Et de la même façon que l'on conserve son timbre de voix, aucun ne nous ne sera mieux loti que l'autre, simplement différent. On est en 2016 pour une poignée d'instant encore, et il n'est, vu l'état du monde, pas si superflu de le rappeler. Le sexe est le seul plaisir que l'on porte en nous, alors parlons-en. Puisque mondialisation il y a, puisque nous devons nous piétiner les arpions sans qu'aucune frontière ne clôture nos divergences, alors réglons nos montres sur la même heure. La même date. L'incompréhension n'en sera que moins généralisée.


Avec ses crises conjugales, ses troubles de l'érection, de la fécondité, à travers l'homosexualité, la prostitution, le fétichisme et autres piments de l'existence, Masters Of Sex, la série Showtime en cours de quatrième saison, propose de mesurer, non pas le minimum requis pour honorer madame, mais l'évolution des mœurs qui mena un nombre inexorablement croissant d'esprits à désirer plus d'autonomie dans les choix que la vie nous offre. 



1956, les peurs indomptables d'une existence sous la menace de l'explosion atomique, d'un aller simple vers le Vietnam, d'un réveil matinal auprès de la même personne un jour de trop, celle d'un gosse taré qu'on vous colle dans les pattes par convention plus que par envie, font fuir comme des dératés une génération entière d'individus des deux sexes vers un monde qui se veut moderne. Les poumons veulent se gonfler d'un air nouveau, délacer les corsets. Dans Bus Stop, Marilyn Monroe apprend la civilisation aux cowboys, avec Heartbreak hotel, Elvis Presley informe l'humanité que l'on peut mourir de se sentir seul, différent et abandonné. Même à vingt ans. Dans les foyers s'installe un nouveau meuble qu'il faudra nourrir d'images toujours plus saisissantes, de débats populaires sur des questions dont personne n'osait imaginer qu'elles puissent avoir des réponses. Le sexe quitte les salons feutrés et descend dans la rue. Fidèle à ses habitudes, L'America fait sa révolution avec le tapage d'une production hollywoodienne. Et l'Europe de tendre l'oreille.


Bill Masters est accoudé au bar, le visage bouffi d'une barbe qui ne lui ressemble pas, il boit pour raviver ses pensées, comprendre et non pas oublier. Comprendre comment un scientifique en adéquation parfaite avec les désirs de ses contemporains, mis au banc du système, jeté à la rue par sa femme au nom des idéaux qu'il lui a lui même inculqué, peut négocier ce qui ressemble à une ultime sortie de route. Comment un homme de science devenu victime de ses propres découvertes, Docteur Frankenstein aux créatures innombrables, toutes désireuses de plus d'orgasmes, peut dompter un destin qu'il croyait à l'abri de toute irrationalité. Bill Masters s'est égaré sur la plus capricieuse des zones érogènes, le cœur.


La saison 3 de Masters Of Sex était une chute en apesanteur, la saison 4 sera celle du rebond. Bill Masters et Virginia Johnson, premiers scientifiques de l'Histoire à s'être posé les bonnes questions sur la sexualité, se retrouvent, après s'être déchirés jusqu'à la rupture, avec Hugh Hefner comme conseiller conjugal. Aux actualités télévisées, les féministes brulent leurs soutien-gorges, réclament le droit au cunnilingus. Si ça c'est pas un point de départ qui met en haleine, alors n'en parlons plus.



Masters Of Sex réussi la difficile équation de parler de sexe sans être ni moralisateur, ni racoleur. Dans le monde de 2016 et ses centaines de chaines de télés, toutes alignées sur le consensuel, uniquement soucieuses du dénominateur commun qui nous mènera docilement jusqu'à la ration publicitaire, voila de quoi se réjouir. La série allie humour et charme sans pour autant se dépourvoir de sens. Où se place le curseur de la normalité ? Derrière la tronche de cake de Bill Masters et les tétons pointus de Virginia Johnson, toute une foule de personnages cherchent une réponse à cette angoissante question, soucieux de ne plus se considérer silencieusement comme des monstres de foire parce qu'il leur faut regarder les escarpins de madame pour atteindre le nirvana.


L'étroitesse d'esprit de l'establishment des années 50 fait commencer l'histoire du côté des bordels, avant qu'au fil des épisodes ne s'officialise ce qui n'était jusque là qu'audace de jeune scientifique en herbe. Vouloir décoder le plaisir sexuel, ou expliquer son absence, à coup d'ébats sous capteurs sensoriels. Avec des codes esthétiques qui rappellent Mad Men et un casting du tonnerre, Masters Of Sex nous trimballe au fil d'une époque que l'on connait sur le bout des doigts, mais dont rien ne semble capable de nous défaire. L'Amérique et son chahut culturel, cet espace temps unique durant lequel des individus vont chercher de nouvelles réponses pour des questions longtemps refoulées. Ce moment d'égarement, sans plus rien qui rentre dans les cases d'une société soudainement dépourvue de solutions toutes faites, d'avenir pré-mâché à refourguer en même temps qu'un abonnement à l'usine, désemparées par la fulgurance de son peuple


Là où Masters Of Sex se distingue de l'ordinaire, c'est en abordant le sujet à la lumière de deux points de vues antagonistes, qui ne peuvent se défaire l'un de l'autre. L'ordre établi d'un côté, l'individu de l'autre. Les intrigues intimes font résonance aux conséquences sociétales d'une libération des mœurs et des pensées qui dépasse ceux là même qui en sont le fer de lance. Masters Of Sex parvient à être subtile, parfois un brin cérébrale, agréablement bavarde sans rien perdre de sa friponnerie. Autant dire bien des choses que l'on n'associe plus avec le sexe sur un écran depuis fort longtemps.



Et c'est là qu'il faut saluer le casting, Michael Sheen (Bill Masters), dont je ne sais absolument rien, sinon qu'il n'a rien à voir avec la dynastie d'acteurs du même nom, joue les andouilles comme personne (il est anglais...). La lente agonie de ses principes de vie, au fur et à mesure de ses avancées scientifiques, mêle hypocrisie, naïveté et mensonges jusqu'au paroxysme du supportable pour un seul homme. A ses côtés, deux femmes, l'officielle et l'officieuse, Caitlin Fitzgerald (Libby Masters), inconnue au bataillon mais délicieusement addictive avec son air pincé et son intrépide curiosité, et Lizzy Caplan (Virginia Johnson), qui m'avait auparavant laissé des séquelles avec ses apparitions dans une poignée d'épisodes psychédéliques de True Blood. Ces trois là sont le pivot autour duquel vont se cristalliser petites péripéties et grands bouleversements, avec en trame de fond le lien toujours plus fragile qui les fait osciller entre amour et futilité. Le plaisir est-il soluble dans le mariage ? L'adultère est-il un dédoublement de la personnalité ? Que faire d'un mari pédé lorsque l'on est une femme de plus de cinquante ans ? La marijuana améliore t-elle la qualité des fellations ? Les rapports interraciaux favorisent-ils l'avancée des droits civiques ? Une ancienne prostituée peut-elle devenir un bon père de famille ? Les questions sont posées, la science s'occupe de votre cas. 


Hugo Spanky