vendredi 23 octobre 2020

SuBWaY To HeaVeN...BRuCe SPRiNGsTeeN

Et s'il ne devait en rester qu'un, et si il fallait envoyer l'élu sur Venus, et si on disait que...ola, le concept est usé mais l'exercice est excitant. Un disque, un seul, d'un mec qui en a fait trente ou cinquante, ou deux. Lequel garder sous la menace, s'il fallait sacrifier une intégrale courant sur trois ou quatre décennies. S'il fallait partir léger, sauter dans le premier métro et filer, faire un choix à l'instinct, irraisonné. Est-ce l’œil séduit par une pochette, choix esthétique, est-ce l'esprit attaché au souvenir de la découverte, choix nostalgique, est-ce le sensitif, choix de la raison, après tout un disque c'est de la musique, lequel prendra le dessus au moment de tendre la main vers la pile pour en extraire le nectar ? On s'en fout, pourtant j'ai choisi de me soumettre au test. Entre couvre-feu et confinement, une façon de tuer le temps en se triturant les méninges.

Il a fallu que le défi tombe sur Bruce Springsteen. Avec qui tout est simple, et très compliqué en même temps. C'est que des Springsteen, c'est comme des Johnny, y en a des tonnes. Le maigrichon frisotant mal à son aise parmi la faune du CBGB, celui à gros muscles, perfecto et bandana, celui en costard trois pièces, le biker des plages à barbichette tendance, le plouc en chemise à carreaux et safety shoes, le chef de gang arrogant qui vend du rêve aux filles ou le solitaire dépressif qui gamberge sur son père à qui il n'a pas su dire je t'aime, je peux en faire trois pages, j'ai en réserve le Springsteen à bonnet et le metalleux à cheveux longs de Steel Mill. Le gars s'y perd régulièrement autant que nous, tellement le bordel est intense dans sa caboche.
 


The Wild, The Innocent and the E Street Shuffle. Basta, c'est dit. C'est celui ci et pas un autre. Expliquer le pourquoi sera un tantinet moins commode, même si il suffit de l'écouter pour piger. The Wild (je vais m'en tenir là, vous m'en voudrez pas) a une qualité qu'aucun autre album n'a dans la généreuse discographie de Springsteen, il est fluide. Steve Van Zandt n'est pas encore revenu, Jon Landau n'est pas encore là, John Hammond a lâché l'affaire du nouveau Dylan, Mike Appel garde le nez dans les contrats, Bruce est libre de faire ce qu'il veut. Tout le monde s'en bat les noix, il n'y aura que les allemands pour tirer un single de ce disque bacchanal. Du coup, il se prend pour Van Morrison et habille ses interminables textes de tout un fatras de couleurs mal assorties, mais qui font quand même joli une fois cousues les unes aux autres. Et cela pour deux raisons, d'une il dispose de sa meilleure formation, David Sancious tient les rênes, avec lui à ses côtés Springsteen peut tout se permettre, laisser filer Kitty's back dans le Jazz, flanquer un piano à la Gershwin sur une intro ou coller le groove de Cameo à The E street shuffle. Une fanfare se distingue, l'accordéon de Danny Federici émerveille, n'importe quoi qu'on lui donne à mettre en place, David Sancious en fait de l'or en barre sans rien perdre du swing gitan qui le différenciera toujours de la productivité industrielle de Roy Bittan, qui bientôt prendra sa place. C'est le point essentiel, c'est ce qui fait que j'aime ce disque plus que les autres. Il n'est pas calibré, zéro formatage, The Wild est un pur disque des seventies d'avant le pilotage automatique tiré au cordeau qui définira la seconde partie de la décennie. Même le seul rock de l'album, Rosalita, échappe au lourdingue qui plombera très vite les titres les plus binaires de Springsteen. L'humeur est encore à l'abandon, au désinvolte. A l'humour ! On rit sur The Wild, on se tape sur l'épaule, on chahute, on bouffe l'instant présent à pleines dents. Born To Run est un foutu suppositoire en comparaison. Et The River, qui est techniquement le meilleur album de Springsteen, est trop cadenassé pour lui rafler la mise, trop impeccablement dosé, et surtout handicapé dans ses moments les plus heavy par une rigidité qui vous plombe le cul sur le canapé, là où The Wild vous fait bondir vers le lustre. Et c'est là que je vous sors de la manche ma seconde raison.
 

De deux, Vini Mad Dog Lopez est à la batterie. Et Gary Tallent porte une barbe de hippie. Pas de beat robotique, de destruction des potards à coup de barre à mine sur les futs, non. Vini Lopez est un authentique violent, il est imprévisible, il percute et disparait avant les emmerdes. Il fait partie de ces batteurs qui savent poser les baguettes, sans être perdus au moment de les reprendre. Il sait quand les cymbales n'ont aucunement besoin des peaux, quand la musique nécessite qu'il s'efface pour respirer à plein poumons. Du coup, Gary Tallent a de l'espace, posez le diamant sur New York city serenade, vous allez comprendre. Trouvez moi un autre morceau, où vous voulez sur les cinquante albums suivants, sur lequel la basse de Gary Tallent est aussi libre de circuler. Tant que vous y serez trouvez moi un autre morceau au niveau de celui là. 

 


The Wild, The Innocent and the E Street Shuffle est unique et mal éduqué, il n'est pas vraiment produit, les arrangements sont à la limite de l'improvisation, ni costard, ni cravate, ici c'est shorts et chemises hawaïennes, faites place au charme débraillé. Le disque capte des compositions parmi les plus ambitieuses de leur auteur sans être paralyser devant l'enjeu, l'aisance de David Sancious permet au groupe de les aborder comme il le fait sur scène. Plus exactement comme s'il les jouait dans la rue. Rarement un disque aura aussi fidèlement honoré son nom. L'année suivant sa parution, Steve Van Zandt, Max Weinberg, Roy Bittan, Jon Landau rejoindront la troupe, le E Street Band sera nommé. Adieu fanfare, accordéon, mandoline, percussions, le funk tire sa révérence, le jazz se barre, le rouleur compresseur peut commencer son œuvre. La production visera l'efficacité, dépourvue de fantaisie, les guitares jusque là très subjectives formeront dorénavant la ligne de front, la rythmique fluctuante deviendra de plomb, les claviers traceront des frontières là où ils esquissaient des horizons lointains. Rien de tout cela ne concerne The Wild, The Innocent and the E. Street Shuffle, disque kaléidoscope de sons, d'images, de sensations, patchwork d'humeurs qui se télescopent comme les idées loufoques sous nos crânes saouls. Il fait partager une de ces nuits chaloupées quelque part le long de la jetée, une de celles dont l’œuvre de Springsteen aura ensuite la nostalgie, sachant les raconter à la perfection, mais plus jamais nous les faire vivre ainsi. Après ce disque là, c'est le shuffle que Springsteen a perdu. 


Hugo Spanky

 

 

lundi 21 septembre 2020

DaNZiG siNGs ELviS


Que sait-on en France de Glenn Danzig ? Sinon de lointaines accusations de nazisme comme la presse rock aime à désigner les américains sitôt qu'ils sont un peu trop body-buildés et sulfureux. La liste est longue et plus ridicule à chaque évocation. Que devrait-on savoir de plus ? Ce que les profanateurs savent déjà, qu'il a gravé avec les Misfits deux albums indispensables aux amateurs de punk mélodique qui ne se prend pas la tête en revendication politique, Static Age et 12 Hits from Hell. Deux disques plus raunchy que ceux des Ramones, dont ils sont les cousins banlieusards, New Jersey oblige. Deux disques gavés de ritournelles accrocheuses (Last caress, We are 138, Return of the fly, She, Bullet, Skulls, Where eagles dare...) qui vous collent à la peau sitôt entendues et font la supériorité du punk US sur son petit frère anglais qui, à trop rejeter les Beatles, en a perdu le sens de la séduction.

La suite fut plus anecdotique vu d'ici, deux autres disques avec les Misfits, Walk Among Us et Earth AD, registre virée alcoolisée entre copains virils et refrains bourrins scandés à tue-tête. Bof. Puis, après l'hésitante parenthèse Samhain, Danzig le groupe qui cache la carrière solo, du Heavy Blues ravageur calibré par Rick Rubin pour accompagner les retransmissions télé du championnat régional de foot américain, plus que pour MTV. La formule se nourrit de mille infimes variations au fil de trois premiers disques épatants dont la qualité va crescendo. L'aventure se poursuivra deux décennies durant avec des réussites plus diverses une fois consommé le divorce avec Rick Rubin, après un quatrième album loin d'être déshonorant mais marqué par un manque de renouvellement.

 


 

Et nous voila en 2020, étrange année où chacun se trimballe un air d'incurable dans des rues désertifiées, où dans chaque regard croisé pèse une méfiance distante. Glenn Danzig, la soixantaine bien cognée, vit dans cette atmosphère de paranoïa contaminante depuis toujours, son univers, peuplé de teenagers from Mars, de ghoules, de sexe nécrophile, s'accorde si bien avec l'instant qu'il ne pouvait qu'être de la partie. Et tant qu'à y être que ce soit en incarnant l'ultime zombie; Elvis Presley en personne.

 

Ceux qui comme moi pensent que leur reprise de Lonesome town est le sommet de la carrière des Cramps seront aux anges (déchus, bien entendu) tout au long des 14 reprises au menu de Danzig sings Elvis. Un répertoire inévitablement impeccable qui pioche aux origines (Baby let's play house, First in line...) à l'éternel (Is it so strange, Young and beautiful...) au retour de l'armée (Girl of my best friend, Like a baby, Fever...), à Hollywood (Pocket full of rainbow), aux seventies (Always on my mind, Loving arms) et même chez le voisin (Lonely blue boy) avec une approche qui transforme l'ensemble en une unité minimaliste où la sobriété n'est bousculée que par la maladresse. 

 

 

Rythme caverneux, guitare, voix et réverbe. La première écoute compte pour du beurre, faut le temps de s'acclimater à la voix de Glenn Danzig, on est bien d'accord que personne ne s'attend à ce qu'il y ait du Chris Isaak en lui, et ensuite ça déroule. Quelques fois en mordant le bas côté (Like a baby), d'autres en se vautrant carrément dans le décor (Love me) et pour une large majorité en proposant de franches réussites (Is it so strange, One night, Lonely blue boy, Girl of my best friend, First in line, Young and beautiful, Loving arms, Baby let's play house..). 

Le disque défile en paysage flou, patiné comme les souvenirs que l'oubli parsème de moisi. Et c'est très bien comme ça.

 

 Hugo Spanky

 

mercredi 16 septembre 2020

LuLU ♠ LoU ReeD & MeTaLLiCa

 

Attention, ce disque rend con. Il suffit de lire les chroniques qui lui ont été consacrées pour en être assuré. Les amateurs de Lou Reed snobent immanquablement Metallica et il faut bien reconnaître que les amateurs de Metallica sont pour la plupart désarçonnés par leur groupe fétiche sitôt qu'il s'éloigne des critères stricts de leurs fantasmes, c'est à dire quasiment à chaque album ! Rarement une formation aura eu autant de mauvaises critiques venues des rangs mêmes de ses supporters. A croire qu'aucun ne s'est rendu compte de la dimension expérimentale du groupe. De toutes parts, les clans s'affrontent, les anti St Anger, les pro Black Album, les allergiques au duo Load/Reload, les intégristes de la période Cliff Burton (dont je fus longtemps), ceux pour qui l'album symphonique S&M, et son petit frère S&M2 tout récemment sorti des presses, incarnent l'ultime affront. Le comble de la situation étant que malgré les déceptions que leurs albums ne manquent jamais de causer, ils parviennent toujours à en vendre des millions d'exemplaires ! Va comprendre, Charles.

Lou Reed, c'est plus simple, aucun de ses disques n'a jamais vraiment entièrement satisfait la masse éclairée des mondains de la rondelle. Le mérite de Transformer est attribué à Bowie, Berlin a mis 30 ans avant d'être revendiqué à demi-mot, New York est peut être le plus consensuel, parce qu'il en faut bien un. Rock'n Roll Animal est l'élu à la postérité, pourtant son disque le plus impersonnel. Mais quid de Set the Twilight Reeling, The Raven, Ectasy ? A partir de New York, Lou Reed traque et perfectionne un son brutal, sec et agressif, un son osseux, douloureux, le son de Metallica ! Celui qu'ils obtiennent sur St Anger pour être précis. D'où Lulu, inévitable rencontre de deux blocs haineux pour un opéra sanglant.

D'abord mis en musique par Alban Berg aux jeunes heures du vingtième siècle, puis adapté au cinéma en 1929, Pandora's Box avec Louise Brooks (Loulou en VF), Lulu du dramaturge allemand Frank Wedekind conte l'ascension par le sexe, des julot-casse-croute aux nantis, d'une fille de joie manipulatrice, autant que manipulée, puis sa déchéance lugubre jusqu'à finir victime dépecée de Jack l'éventreur. Si ça c'est pas une histoire taillée pour Lou Reed ! Évidemment que pour mettre en musique sa vision des choses, délicieusement glauque, violente et obsessive, le new-yorkais ne pouvait rêver goupe mieux adapté que Metallica. Le miracle étant que ce genre d'alliance ait pu se réaliser, en 2011, sans qu'un contingent d'avocats ne saborde le projet. L'autre évidence est que St Anger, disque dérangeant pour cerveaux dérangés, sommet de noirceur s'il en est, n'ayant guère trouvé preneur et Lou Reed étant au mieux considéré comme fini, le disque, interminable double album pour tout arranger, n'allait pas être de ceux qui sauvent l'industrie. La beauté du geste est qu'ils s'en sont tous contrefoutus en enregistrant sans concession ce Lulu qui se positionne non pas en satellite des discographies des uns et de l'autre, mais en leur sein le plus intime. Lulu est doublement romanesque, il conjugue deux talents. 


Je ne fais pas le mariole, il m'a fallu des siècles d'obstination pour devenir accro à cette perfidie. Alors à quoi bon espérer convaincre en une poignée de lignes. Aucun intérêt à mettre en exergue un morceau plus qu'un autre, expliquer pourquoi Frustration me sert de réveil matin, The view d'exorcisme, comment Cheat on me me fait cogiter, dans quelle humeur nauséeuse Pumping blood me plonge, à quoi bon dépeindre les larsens de Dragon, les riffs menaçants, les rafales de toms, l'etouffement inéxorable, la négation de toute notion de plaisir, on s'en cogne, rien de tout ce que je pourrais argumenter ne fera avancer le schmilblick plus vite que le temps nécessaire à l’assimilation. Lulu est un disque qui nécessite consentement, oblige à l'abandon volontaire de toute barrière intellectuelle, ne parlons même pas de sensibilité stylistique. Lulu, vous y plongez sans a-priori ou vous vous contentez sagement du disque du mois de votre magazine préféré. Dans les deux cas vous aurez raison, de la même façon qu'on trouve toujours de bonnes excuses pour passer à côté de l'essentiel.

 


Trois morceaux seulement sont en dessous des 5mns, la moyenne oscille entre 8 et 11mns avec mention spéciale pour Junior dad qui pousse jusqu'à 19mns d'élégance, une face entière du vinyl pour un final en forme d'acceptation de la bête qui nous a procréé, rédemption de Lou Reed lui-même dont ce fut le testament. Et qu'est ce que ça démontre la durée d'un morceau ? Ce que les afficionados de Metallica savent déjà; la transe n'est pas au bout de l'effroi. Je m'explique un brin. Lorsque James Brown aligne 10mns de Sex machine, on finit les billes exorbités, le sexe turgescent, les méninges déconnectées, le souffle coupé. Lorsque Led Zeppelin en fait autant, on sort les feuillets, la boulette, et arrivé à la fin on est au milieu des petits lapins avec la fille du coupeur de joints. Lorsque Metallica joue les prolongations, on reste pétrifié et c'est marre. Pas de délire tagada-tsoin-tsoin, pas de bassin enfiévré. Le défi est physiologique, fonctionner sous l'abatage, endurer l'hostilité des coups de boutoir, découvrir ce qui se cache derrière la porte verte. Ça demande de la persévérance, sans doute un fond de névrose, mais on en n'est pas encore là à nos âge sans névrose, et ce n'est pas le talk over de Lou Reed, voix usée, poésie morbide, qui va servir de guide vers la lumière. Lulu est, selon les instants, noir ou plus noir encore. Lancinant comme une douleur qui griffe l'os, répétitif comme une passe inconfortable, baise sans désir de corps automates, anesthésie du sentiment. Lou Reed utilise Metallica pour mettre en son le délabrement mental de son héroïne, qu'il incarne à la première personne sans rien nous épargner, vices, suppliques, humiliations. Sans rémission, Lulu exige de souffrir et faire souffrir, esclave masochiste, I beg you to degrade me Is there waste that I could eat, I am a secret lover I am your little girl Please spit into my mouth, ou maitresse sadique en quête de plus féroce qu'elle, I will swallow your sharpest cutter Like a colored man's dick, Blood spurting from me...Libération par l'acier aiguisé. Jack the ripper. Death trip. Terminus des damnés.

Lulu brouille les pistes parce qu'il n'a de Rock que l'extrème violence des composants, ce que nombreux croient suffisant pour l'évaluer comme un disque comparable à Ride The Lightning ou Berlin. Et pourquoi pas à Load et New Sensations ? Lulu est un opéra dévasté pour un monde gangréné, Lulu fait mal, désoriente, nous abandonne en vrac. Morceaux de corps démembré, jetés aux chiens sur le pavé nocturne.

 

Hugo Spanky

 



 

lundi 13 juillet 2020

BRiNG THe NoiSe !



Entre le milieu des années 80 et le début des années 90, un mouvement spontané va sortir des disques comme s'il en pleuvait, tous plus mal branlés les uns que les autres, enregistrés à l'arrache pour des labels éphémères. Aucun ne prendra le temps de mûrir avant de commencer à enregistrer, l'urgence est de mise, les démos s'échangent sur cassettes, font cracher aux ghetto-blasters des stridences à percer les tympans.
Au Heavy Metal ils vont prendre l'art du coup de boule, au Punk le tempo speedé, au Funk le groove assassin, tandis qu'au micro la hargne du Rap alterne avec les mélodies.
Anthrax, Metallica, Suicidal Tendencies, Infectious Grooves, Murphy's Law, Red Hot Chili Peppers, Jane's Addiction, Sepultura, Fishbone, Slayer, Urban Dance Squad, Limbomaniacs, Body Count...vont filer un frisson de révolte hors dogme à toute une génération indifférente aux modes. Avant l'ère de l’interconnexion des néants, à un moment où un mouvement pouvait rester à l’abri du buzz, du snap, du tchat, du tweet consensuel, se foutre de l'avis des autres et plus encore de celui d'une hype qui ne se souciait que de fourguer la dernière superproduction de Cure à ses gogos de suiveurs. Hardcore, Thrash, Fusion, sur des pochettes régulièrement si dégueulasses qu'elles en deviennent stylées aucun qualificatif ne va adhérer pour définir une série de disques autrement plus bandants en leur temps, et pour la plupart aujourd'hui, que le classic rock homologué par les érudits.
Surfers sous crack, skaters lysergiques, dealers en bleu, gangsters en rouge, zombies dans les mêmes lycées, revigorés autour des mêmes skateparks, défoncés dans les mêmes clubs, tous vont se reconnaître dans une flopée de groupes dont on se contrefout de savoir si ils ont gravés des chef-d’œuvres impérissables. Ils ont été là quand il n'y avait personne d'autre, pas du genre à geindre sur son crincrin, on ne pouvait compter que sur eux pour alimenter les nuits blanches.

Catégorie Furieux 


Metallica, Anthrax, Slayer auxquels il est aisé d'ajouter Megadeth. Ces quatre là, comme des milliers d'autres, ont été traumatisés par les raids assassins menés sur l'Amérique par Iron Maiden. Rien que pour la seule année 1983, c'est plus d'une centaine de dates que les anglais ont effectué sur le seul continent étoilé. Autant dire qu'ils ont ratissé large, Utah, Nebraska, Minnesota, Missouri, Pennsylvanie, Texas, Ohio, Californie, Indiana, partout où une université, une salle des fêtes pouvait les recevoir, ils ont conquis par la base, se sont forgés un public de fanatiques à coups de concerts débridés. Nuit après nuit Iron Maiden lève une cohorte de furieux à vocation contaminante, rassemble les parias, les chimistes, les princes de la carburation, leur file la motivation que plus aucun groupe ne se donne la peine de venir leur offrir, trop occupés qu'ils sont à se pavaner à New-York et L.A devant leurs cours de dealers et groupies. Ceux là ne voient pas leur chute venir. Iron Maiden passe le message; les temps ont dramatiquement changé.

En plein été 83, Metallica porte la première estocade avec Kill 'em All, et chacun le sait the first cut is the deepest. Aucun album ne frappera jamais plus fort que celui ci. D'autres feront plus puissant, plus lourd, plus speed même, aucun ne parviendra à gifler de la sorte. Tout connement parce qu'aucune gifle ne fait plus mal que celle qui surprend. Il y avait bien eu Judas Priest, Motörhead et bien sur Maiden, mais ce premier album de Metallica est bien plus que l'addition de ces trois là. Kill 'em All n'a pas de producteur renommé, il ne souffre d'aucun savoir-faire déjà entendu ailleurs, il n'a été capté dans aucun studio rutilant, n'a bénéficié d'aucun ingénieur surdoué, d'aucun mixage savant. Kill 'em All est la première production de Megaforce records, un label créé par Jon Zazula, un disquaire du New Jersey converti à la cause par la démo du groupe. Kill 'em All est un pavé puant dans la mare stérilisée du rock MTV, un tsunami dans la tronche des fonctionnaires du binaire. Le disque fait mal, les concerts font pire encore. D'un coup, d'un seul, les shows à effets spéciaux, lasers et feux de Bengale se voient signifier un arrêt de mort. Les Metallica headbangent tignasses mêlées à celles des premiers rangs, entrechoquent leurs crânes avec les crânes de leur public. Des sensations, de la sueur, de la vie, enfin.



Slayer s'impose en 86 en signant sur Def Jam pour leur troisième album, Reign In Blood produit par Rick Rubin. L'objectif est de faire plus rapide, plus taré, plus outrancier, il sera atteint. On peut quand même préférer Seasons In The Abyss paru en 1990, toujours avec Rick Rubin à la barre, mais armé d'une plus grande variété dans le registre. Megadeth, c'est une autre histoire, là où Slayer fait preuve d'une rigueur quasi militaire, le groupe du très destroy Dave Mustaine, viré de Metallica au moment d'enregistrer Kill 'em All mais co-compositeur de plusieurs titres qui figurent à son générique, se vautre à l'inverse dans l'anarchie la plus totale. Budget d'enregistrement cramé en dope et alcools, bagarres en interne, concerts annulés faute de pouvoir tenir debout, insultes à profusion envers les ex-faux frères, Megadeth fait le bonheur de la presse à scandales et flingue sa crédibilité dans une même folie.




Anthrax ne se facilite pas tellement plus la vie de groupe, mais parvient à aligner trois bons albums malgré la sale manie qu'ils ont de virer leur chanteur chaque fois que le succès s'amorce. Fistful Of Metal, Spreading The Disease et Among The Living sont ceux là. Une malchance chronique les retrouve embarqués comme première partie sur toutes les tournées galères du moment. Dates annulées par Black Sabbath pour cause de dérapages poudreux de Glenn Hughes (alors remplaçant de Ian Gillan, lui-même remplaçant de Ronnie James Dio qui remplaçait Ozzy Osbourne, on n'avait peur de rien en ce temps là) puis annulation de la tournée européenne avec Metallica après que le bus qui abritait les deux groupes se soit renversé sur le bas côté d'une route de Suède le 27 septembre 1986 en tuant Cliff Burton sur le coup.


Anthrax a persévéré et il faut lire l'autobiographie de Scott Ian (I'm The Man traduit en français chez Camion Blanc sans faute de syntaxe, ce qui donne de l'espoir en l'avenir) pour comprendre tout ce qu'un groupe, souvent maladroit dans ses décisions, peut bouffer comme tartines de merde pour survivre dans le business. Rayon musique après ces impeccables trois premiers albums, il convient de signaler qu'ils ont cassé la baraque avec leur reprise du Bring the noise de Public Enemy et celle du Got the time de Joe Jackson, mais aussi avec une version d'Antisocial de Trust.

Interlude


Comme Chuck D de Public Enemy dont il est l'ainé de deux ans, Ice T, né en 1958, a grandi dans le Rock et pige très vite que le Hip Hop, dont il est un incontestable leader, n'est pas le véhicule idéal pour qui aime la défonce physique des concerts. Faire l'agitateur devant un DJ, même avec son talent et le bagout dont il est capable, ça reste très loin de l'impact du chanteur de heavy rock qu'il sent grandir en lui. Dès ses premiers albums de Hip Hop il sample Back Sabbath, bastonne sec sur This girl tried to kill me puis se lâche carrément et forme le groupe de Thrash Metal Body Count, avec Ernie-C, le guitar-hero du ghetto.
Le premier disque du groupe sort en 1992 et ne fait pas dans la délicatesse. Le ton est donné dès la pochette montrant un crips torse nu affichant Cop Killer tatoué sur son torse, tandis que l'intro du disque (Smoked pork) lève le dernier doute. Si message il y a, il a le mérite d'être limpide. Body Count fait dans la provocation frontale (Cop killer, KKK bitch) et le fait bien, There goes the neighborhood rappelle que le rock est aussi affaire de noirs même si beaucoup s'en étonnent après deux décennie à focaliser sur le Funk puis le Hip Hop. Les Bad Brains ne sont plus la seule exception. Rapidement sujet d'une polémique qui va enfler jusqu'à la prise de position de George Bush (contre le groupe, si l'un de vous se pose la question), le disque est retiré du commerce puis réédité amputé de son titre phare, Cop killer, sans surprise accusé d'être une incitation au meurtre de flics. Ice T le remplace par un speech sur la liberté d'expression déclamé par Jello Biafra et devient l’icône du mouvement de protestation et des violentes émeutes qui suivent le passage à tabac mortel de Rodney King par des officiers du LAPD survenu en pleine controverse sur l'album. Tout ceci alimenté par une série de concerts durant lesquels Ice T se révèle parfaitement à l'aise dans son nouveau rôle et qu'il conclut invariablement par une version de Cop killer qui ne manque jamais de jouer avec le feu. Un second disque suivra, Born Dead, avant que la plupart des membres du groupe ne décèdent dans des circonstances diverses, d'abord le batteur Beatmaster-V d'une leucémie, puis le bassiste Mooseman victime d'une balle perdue lors d'un drive-by-shooting en plein south central et enfin D-Roc, le guitariste au masque de hockey, d'un cancer en 2004. Envers et contre la destinée, Ice T et Ernie-C maintiennent le groupe à flots et continuent de sortir des albums qui ne déçoivent jamais dans leur rôle de prétextes à tournées, même si ils ne surprennent plus depuis bien longtemps. Mais on en a aimé d'autres pour moins que ça.


Catégorie Mutants
Murphy's Law, Red Hot Chili Peppers, Urban Dance Squad, Fishbone.

Ceux là vont pratiquer l'alliage des énergies, tenter de restituer sur vinyl le son de leur environnement. Originaire de Hollande Urban Dance Squad sera le seul groupe européen à se hisser au niveau des américains. Signe de reconnaissance et de respect Henry Rollins, Mike Muir, Flea et Ice T apparaissent dans Fast lane, le premier clip du groupe. Avec deux premiers albums d'une créativité qui influencera le mouvement tout entier, Mental Floss for the Globe et Life 'n Perspective of a Genuine Crossover, la recette mêlant reprise de Ray Baretto (Deeper shade of soul), guitare psychédélique, DJ omniprésent et rap sauvage s'avère d'une redoutable efficacité. Enregistrés avec peu de moyen ces deux albums n'en demeurent pas moins indispensables. Hélas après trois ans de concerts incendiaires (j'y étais, je peux témoigner) DJ DNA quitte le squad qui en perd une bonne part de son originalité.


A New York, c'est Murphy's Law qui se charge de faire bouillir la marmite dès 1982. Arrivés trop tôt, ingérables dans leur intégrité, le groupe verra les insipides Ugly Kid Joe et Offspring lui rafler la mise sous le nez. Leur album de 1991 The Best Of Times, produit par les frères Philip et John Norwood Fisher respectivement batteur et bassiste de Fishbone, résume au mieux leur tonique mixture de Hardcore, Ska, Punk et gros délire (avec leur reprise de Ebony and ivory du duo McCartney/Stevie Wonder en guise d'exemple). Cantonné sur des labels indépendants dépourvus de moyens, Murphy's Law ne connaitra jamais la reconnaissance internationale, ce qui ne les a pas empêché de torcher de sacrés bons morceaux, ni de porter la bonne parole jusqu'à Toulouse le temps d'un concert dans une modeste salle transformée pour l'occasion en ballroom éruptive. Quelle époque !



Fishbone justement, on y arrive. Encore un groupe de scène auquel les albums peineront à rendre justice. Dans un premier temps trop polishés, In your Face et Truth and Soul ne déméritent pas, loin de là, mais lassent sur leur durée faute d'être autre chose que des captations studio dépourvues du degré de folie nécessaire à la combustion. Au contraire de Murphy's Law et ses labels à deux balles, Fishbone est victime d'un contrat maousse avec Columbia qui vise trop propre pour eux. En 1991 le double album The Reality of my Surroundings corrige le tir et offre enfin le vrai visage de Fishbone dans toute son acidité. Le refrain est bien connu, tout cela arrive trop tard, le groupe est alors à moitié ravagé par le crack et la tournée de la consécration se transforme en nuit des living baseheads. Un concert au Pied à L'isle Jourdain me fera témoin de ce qu'un groupe aux mâchoires serrés peut faire comme dégâts à son répertoire. 


Finalement ce seront les plus mal barrés qui s'en tireront le mieux. Les Red Hot Chili Peppers étaient calibrés pour devenir un de ces groupes mythiques comme Los Angeles aime à en enterrer dans son jardin, après les avoir réduit en charpie le temps d'un festin entre amis à l'appétit féroce. Formés en projet parallèle à What Is This ? par Hillel Slovak, Flea et Jack Irons, les Red Hot Chili Peppers sont un défouloir toxique pour les trois musiciens qui laissent leur pote Anthony Kiedis faire son truc au micro. Destiné à n'être qu'un groupe de scène, les quatre se lâchent en défonçant un Funk si bordélique qu'il se verra vite qualifié de Punk Funk par la presse locale. Sauf que Kiedis n'entend pas en rester là et se révèle un showman redoutable incarnant ses textes labyrinthes volontairement provocateurs avec tant d'énergie, de pirouettes et de gesticulations que le groupe se taille vitesse grand V une réputation d'incontournable. Signé par EMI, le trio fondateur se retrouve dans la délicate position de devoir choisir entre deux formations, What Is This ? ayant également décroché un contrat discographique. Hillel Slovak et Jack Irons optent pour leur groupe d'origine, tandis que Flea mise sur son alliance avec Kiedis et recrute pour entrer en studio le batteur Cliff Martinez et le guitariste Jack Sherman.

Avec les Red Hot Chili Peppers, je suis passé au fil du temps par toutes les variantes de l'amour; séduction, folie et vacheries, mais au milieu des années quatre-vingt ils étaient parmi les rares trucs excitants de l'actualité. Je les ai connu comme beaucoup d'autres à travers des interviews de Big Audio Dynamite et Jim Jarmusch au moment où leur second album Freaky Styley, produit par George Clinton, avait fait d'eux l'emblèmatique figure de proue de la scène indépendante américaine. Entre le premier disque et celui ci Hillel Slovak avait finalement repris son poste, après que la cohabitation avec un Jack Sherman un peu trop clean se soit avérée impossible au sein d'un groupe lancé à toute berzingue vers le bord de la falaise. Junkie comme les trois autres, Slovak était surtout un guitariste d'une originalité peu commune, délaissant le mur du son au bassiste pour mieux déchirer le spectre à coups de cocottes funky acidulées et de solos aussi fulgurants qu'instinctifs. Tout ceci ne fait pas de Freaky Styley un album très différent de son prédécesseur. Les deux disques sont dans leur genre aussi indispensables l'un que l'autre, mais souffrent également du même défaut, une production qui ne correspond pas à l'intention de base. J'ai une tendance toute personnelle à préférer le premier des deux, paru en 1984 et simplement titré The Red Hot Chili Peppers, pour son aspect joyeusement foutraque. On y trouve des merveilles tel que Grand pappy du plenty, l'extraordinaire Mommy where's Daddy, Buckle down, Green heaven, Get up and jump, Out in L.A, Baby Appeal...et il faut impérativement les avoir entendu s'approprier le Why don't you love me like you used to do de Hank Williams. La production de Andy Gill (guitariste de Gang of Four) est un peu raide et plus électro qu'organique, ça lorgne du côté de la scène new yorkaise et ce n'est pas pour me déplaire. C'est un premier album chaotique et boiteux, et à tout dire, ça me manque les premiers albums chaotiques et boiteux. Vous avez remarqué, il ne sort plus que des machins parfaitement récités, les groupes ont tout juste six mois d’existence et ils sonnent déjà comme des vieux pros blasés. Voila un reproche que l'on ne peut assurément pas faire aux Red Hot Chili Peppers.



Parmi les nouveautés au sommaire de Freaky Styley,  une originalité du destin; après un premier album constitué de titres composés par Hillel Slovak mais interprété par son remplaçant, voici un album de titres composés par son remplaçant mais interprétés par Hillel Slovak... On est chez les dingues, mais on y est bien. D'autant qu'une cohérence plus forte se dégage de l'ensemble. Tout n'est pourtant pas encore au point, Anthony Kiedis a été mis au supplice pour ses problèmes de justesse et de placement avec pour résultat un léger manque de spontanéité les fois où George Clinton ne le noie pas tout bonnement dans le mix. Qu'importe, les classiques prennent forme, American ghost dance, Nevermind, Freaky styley, Blackeyed blonde, The brothers cup, Catholic school girls rule et la reprise réussie du If you want me to stay de Sly Stone.
Sitôt le disque en bac, le grand chambardement continu avec le départ de Cliff Martinez  et le retour de Jack Irons, c'est donc la formation originale qui se retrouve en studio pour graver en 1987 ce qui sera son unique témoignage, The Uplift Mofo Party Plan. L'arrivée à la console du producteur Michael Beinhorn, un metalleux dans l'âme, va considérablement assaisonner de limailles le son du groupe. Commercialement le disque ne se vendra pas tellement mieux, musicalement c'est le premier album massif du groupe. Les compositions sont toujours un peu bancales, faute de discipline et aussi d'avoir dans leur rang le mélodiste surdoué qui ne tardera plus à croiser leur chemin, mais l'ensemble frappe d'un même élan. Peu de temps faibles et pour la première fois une excursion vers un son plus soft qui fera vite leur bonheur (et le notre) avec Behind the sun

Incorrigibles têtes de pioches, le groupe repart aussi sec en tournée et les injections de speedbal prennent des proportions alarmantes. Hillel Slovak traine un mal-être que les pitreries à base de chaussettes sur la bite peinent à cacher plus longtemps. Il glisse le 25 juin 1988 sans attendre d'avoir 27 ans. Choqué par la mort de son ami et paniqué par son propre état, Jack Irons part directement en désintox avant d'être interné de longs mois en psychiatrie pour traiter une dépression depuis devenue chronique. Il réapparait brièvement l'année suivante au sein du groupe de Joe Strummer avec qui il enregistre l'album Earthquake Weather, puis rejoint sporadiquement Pearl Jam sans jamais parvenir à retrouver sa stabilité émotionnelle.


Beaucoup auraient baissé les bras, les Red Hot Chili Peppers décident eux de repartir sur de nouvelles bases. Flea décroche définitivement de la shooteuse, Kiedis temporairement (son autobiographie est une litanie de rechutes), et les deux inséparables auditionnent les candidats aux postes vacants. Très vite Chad Smith s'impose derrière les futs, fiable et robuste il devient le troisième pilier sur lequel le groupe pourra dorénavant s'appuyer. Trouver un guitariste capable de maintenir l'originalité du groupe tout en lui permettant de poursuivre son évolution s'avère plus difficile. C'est là que se manifestent les astres, le génie dans sa lampe, la fée clochette et sa poudre de perlimpinpin, j'en sais rien, mais par un foutu miracle le trio tombe sur le seul et unique mec qui puisse remplir la fonction. Mieux, qui puisse amener aux Red Hot Chili Peppers la touche de magie qui leur manquait jusque là. Si ils ne sont pas au bout de leur peine avec lui, le talent de compositeur de John Frusciante expédie le groupe dans une autre stratosphère. Enregistré dans l'urgence, Mother's Milk sort un an après la mort de Hillel Slovak et s'affirme d'emblée comme l'album phare du moment.

Michael Beinhorn retrouve son poste de producteur, Chad Smith pose une assise compacte, Frusciante torche les mélodies accrocheuses qui faisaient jusque là défaut et la vidéo du single Knock me down (chanté en grande partie par le guitariste) devient virale sur MTV. En dépit d'un son typique de son époque, Mother's Milk demeure pour beaucoup l'album le plus représentatif des Red Hot Chili Peppers. Il est enragé comme plus jamais ensuite, l'influence du punk étant à l'avenir gommée, et aligne une multitude de titres plus entêtants les uns que les autres. Stone cold bush, Nobody weird like me, Subway to Venus, Knock me down, Taste the pain, Good time boys, la sidérante reprise de Higher ground de Stevie Wonder et celle enregistrée avec Hillel Slovak du Fire de Jimi Hendrix en font l'aboutissement du chaos qui les a mené au sommet. Il ne leur restera plus qu'à transformer l'essai en enregistrant l'album de la consécration mondiale avec Rick Rubin à la production, mais ceci est une toute autre histoire.


Interlude 2

Après une si longue tirade, prenons un bref instant pour évoquer le groupe le plus mystérieux du lot; LimboManiacs. D'eux je ne sais rien, c'est dire si ça va aller vite. En faisant un effort, je peux vous dire que le batteur a ensuite formé Primus (dont je ne sais rien non plus) et le guitariste M.I.R.V, un projet auteur d'une paire d'album pas inintéressants. L'Histoire a retenu des LimboManiacs qu'ils ont présenté Buckethead au producteur de leur unique album Bill Laswell et que ce fut la révélation. L'Histoire c'est bien beau, mais c'est une connerie de ne retenir d'eux que ce rôle d'intermédiaires. Les LimboManiacs ont surtout enregistré en 1990 un fameux album de Funk énervé, Stinky Grooves. Peut être parce qu'il est arrivé un peu tard, peut être parce que la présence de Bill Laswell, Maceo Parker et Bootsy Collins sur le premier album d'un groupe inconnu a donné l'impression qu'il était l’œuvre de mercenaires opportunistes. Allez savoir. Quoiqu'il en soit l'album s'est offert un ticket express pour les bacs à soldes. Et pourtant, pourtant. Avec huit titres parfaitement en place, le groupe formé en 1982 avait eu le temps de les roder, massif, inventif, groovy, en un mot efficace, Stinky Grooves se paye des clin d’œils à Public Enemy, à Funkadelic, James Brown et toute l'école de la funky music couillue. Alors, certes, pas de génie torturé, pas de fait divers sanguinolents, pas de débordement, c'est surement le seul défaut de l'album, il est irréprochable.

Catégorie Hors catégorie
Suicidal Tendencies, Infectious Grooves, Jane's Addiction, Porno For Pyros, Sepultura

j'en arrive aux poètes, ceux qui ne suivent que les caprices de leur muse, ceux pour qui faire carrière est une insulte

Je vais y aller franco avec Jane's Addiction et Porno For Pyros, ce sont des génies, ce sont un génie pourrais-je même dire. Perry Farrell. Ce type est hors catégorie de la catégorie hors catégorie tellement il est hors catégorie. Perry Farrell est un excentrique, un dandy comme le rock en pond un tous les mille ans. A la différence de beaucoup d'autres honorifiés de ce titre, lui est un authentique créateur, un véritable original. Trois albums avec Jane's Addiction aux côtés de Dave Navarro autre excentrique s'il en est (Un live autoproduit, Nothing's Shocking et Ritual De Lo Habitual) et deux avec Porno For Pyros (PFP et Good's God Urge) -et aussi plein de trucs casse-cou en solo- démontrent sa capacité à jongler avec les sons pour aboutir là où personne ne sait aller. Parmi tout ça, le premier album de Porno For Pyros est peut être celui que je placerais au dessus de la pile. 
Pour la petite anecdote incestueuse, c'est Dave Navarro qui remplacera John Frusciante au sein des Red Hot Chili Peppers le temps du surpuissant One Hot Minute, tandis que Flea prendra la place de bassiste lorsque Eric Averty déclinera l'invitation à reformer Jane's Addiction.


A l'autre bout du spectre, loin de tout glamour, du Brésil des favelas déboule Sepultura. Eux ont fait très fort. Vendre des caisses et des caisses d'un disque de Thrash Metal guttural à des endimanchés, fallait le faire. Un million de disques ! Rooots bloody roooots ! Cut throat ! cut throat ! Faut se rappeller qu'à l'époque, ils étaient devenus la coqueluche des abonnés à Canal Plus, la fille DeCaunes en avait chopé des crampes aux cervicales. Fallait voir la réaction du public de Nulle part ailleurs quand les gonzes ont déboulé en maillots de foot cradingues pour faire leur tube barbare Ratamahatta accompagné d'un percussioniste si flippant qu'on l'aurait cru tout droit sorti d'une cérémonie sacrificielle. Ils ont adoré ! Il doit arriver des moments dans le système solaire où tout se détraque et provoque des court-jus dans le réseau des transmissions cérébrales de la population. Je ne vois que ça. Ou alors c'est quelque chose dans l'eau. Attention, me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, ils étaient bons, Sepultura. Leur premier album pro, Schizophrenia en 1987, annonçait clairement qu'on n'avait pas affaire à des branques. Ca cognait dur, mais pas stupide. Et ils n'en sont pas restés là, Chaos AD faisait cohabiter folklore cannibale et metal industriel, un truc de dingues. Indéniablement Sepultura était un groupe qui sortait du lot et Roots était un foutu bon disque. Mais, pardon, depuis quand les endimanchés achètent-ils de bons disques ? Je vous le demande. Depuis Back In Black ? Qui a dit ça ? Déconnons pas, AC/DC je les ai justement vu passer en tête d'affiche juste après un des derniers concerts de Sepultura avec leur leader Max Cavalera, je peux vous dire que la différence entre les deux groupes était pas du genre à passer inaperçue. AC/DC, c'était super, un peu chiant quand Angus Young se roule par terre pour la soixante-quinzième fois en deux heures, mais super quand même. On la leur fait pas, votre back in black ils le jouent d'entrée de jeu, bim, en cassant un mur en polystyrène. C'est pro, c'est beau, c'est Lesieur tellement c'est bien huilé, que ça se vende par caisses à des endimanchés, ça se comprend, c'est étudié pour. Mais Sepultura ? Le groupe avait quasiment splitté devant nous, les gars ne se sont pas jetés un seul regard de tout le concert. Par contre ils nous en ont mis plein la gueule. Et sans huile, ni vaseline. Du brutal. Il n'y avait pas le percusionniste zombie, mais ça faisait flipper tout autant. Méchant, agressif, pas là pour séduire. Quand il en a eu marre, Max Cavalera a fracassé son micro, balancé sa guitare, fait basculer son ampli pour qu'il se fracasse par terre, tant qu'à y être il a déchiqueté le drapeau brésilien qu'était dessus et il s'est tiré dans un boucan de tous les diables en laissant les trois autres finirent le boulot. Y a pas eu de rappel, si vous voulez savoir. Ils n'ont demandé à personne de chanter avec eux ou de taper dans les mains.



Place maintenant au cassos des cassos, j'ai nommé Mike Muir. Avec Suicidal Tendencies, groupe de quartier qu'il accapare sitôt embauché comme chanteur, Mike Muir va bâtir une légende protéiforme à base de provocations, rumeurs et violence. Surtout, il va consommer les musiciens en façonnant et refaçonnant sans cesse son groupe selon le résultat visé. Dans un premier temps Suicidal Tendencies s'affirme comme la référence du Punk Hardcore californien (comprendre ici que contrairement à ce qui est communément désigné Punk, le groupe dispose d'un guitariste qui sait jouer autre chose que des riffs). Leur premier album en 1983 et son single Institutionalized attire un public de cramés et leurs prestations sont régulièrement prétextes à des règlements de comptes sanglants. Il n'en faut pas plus pour que les autorités les décrètent membres de gang, d'autant plus facilement que Mike Muir affiche cranement le bleu des Crips. Pour contourner l'interdiction de concert que Los Angeles fait peser sur Suicidal Tendencies, il fonde Los Cycos en 1984. Le son évolue (façon de parler) vers le Thrash, mais le groupe est un foutoir sans nom, les membres vont et viennent tandis que les bandes de leur premier album disparaissent dans un incendie. Mike Muir lâche l'affaire et reforme Suicidal Tendencies après quatre années de galères intenses. Avec l'apport du guitariste Rocky George, le furibard et excellent Join The Army signe leur retour et reste pour moi leur meilleur album à ce jour. Tout y est, le groove, la fraicheur, les mélodies, les constructions de titres comme A little each day (qui date de Los Cycos) sont de petites merveilles d'ingéniosité, et rien n'a jamais entamé la spontanéité de Possessed to skate ou War inside my head. Le disque est tellement bon que le groupe jusque là cantonné à des labels locaux se voit démarché par les majors et signe sur Epic. Les albums suivants seront logiquement plus professionnels et l'arrivée du bassiste carnassier Robert Trujillo pour le légendaire Lights Camera Revolution finit d'apporter la puissance necessaire à un virage vers le Heavy Metal. Loin de se plier à une mode, Suicidal Tendencies régénère le genre en le débarrassant de ses clichés les plus encombrants, il devient soudain très cool pour un hardos de s'afficher en short, le visage encadré par des tresses, des chaussettes impeccablement blanches remontées sous les genoux. Il devient également fréquent que les ricanements des uns finissent en distribution de parpaings des autres. N'empêche que le disque est une tuerie, le single You can't bring me down fait un carnage et tout ça fait un bien fou après dix piges à bouffer du Mötley Crüe à toutes les sauces.




Et comme Mike Muir s'ennuie vite quand tout va bien, il embarque Robert Trujillo, branche Stephen Perkins, batteur de Jane's Addiction et Porno For Pyros (et oui, pas fou, le gars sait où piocher) et s'adjoint deux guitaristes, le funky Dean Pleasants et le heavy Adam Siegel pour former le fléau qui fait bouger ton cul....The Infectious Grooves ! Et soudain ce monde est un endroit merveilleux. Un lieu où l'on peut se faire péter les tympans avec jubilation, où une Mercedes 200 délabrée peut se transformer en low rider du barrio par le seul pouvoir d'une cassette glissée dans un auto radio. J'espère n'avoir à convaincre personne et que vous l'avez vous aussi usé jusqu'à la corde ce putain d'album de heavy very funk metal. Quelle gifle quand ce machin est sorti. Là où les Red Hot Chili Peppers ne voulaient pas aller, guitares heavy, rythmiques tribales, refrains guerriers, les Infectious Grooves s'y roulent comme un cochon dans sa merde. Bordel que c'est bon. Le single Therapy (celui avec Ozzy Osbourne qui braille le titre durant la moitié du morceau) prend le relai de You can't bring me down pour scier les nerfs de quelques centaines de milliers de fanatiques consentants à travers le globe. De Punk it up à Thanx but no thanx, je ne vais pas vous le détailler, c'est une tuerie prolongée par un second album Sarsippius' Ark tout aussi phénoménal. Aujourd'hui encore le quotidien se trouve grandement amélioré avec ces deux albums à proximité de la platine.



Durant quelques années Mike Muir et Robert Trujillo vont mener de front les deux groupes, alternant albums et tournées avec une transcendante venue au Bikini de Toulouse dans une ambiance de foule compacte si surchauffée qu'il pleuvait de la condensation dans la salle ! Comme on pouvait s'y attendre, les compositions des disques qui suivent peinent à se renouveler et Suicidal Tendencies choisit en 1993 de réenregistrer son premier album quasiment à la lettre, mais avec un gros méchant son, sous le titre Still Cyco After All These Years. Le procédé sera réutilisé en 2018 pour l'excellent Still Cyco Punk After All These Years, véritable régénéréscence d'une fraicheur inouie de l'album Lost My Brain enregistré avec Steve Jones en 1995 sous le pseudo Cyco Miko. Par la force d'une formation redoutable d'efficacité, Dave Lombardo de Slayer est aux baguettes, Dean Pleasants à la six cordes, Still Cyco Punk After All These Years comble des siècles de disette en matière de vinyls qui bombardent sans retenue. Avec classe et savoir-faire il réanime l'anarchique joie de vivre communiquée par tous ces disques qui avaient su offrir une salutaire alternative à la soupe stoner indie grunge citrouille qu'on voulait nous faire bouffer à la cantine.


Hugo Spanky