mardi 20 février 2018

SWeeT MoVie, suLFuReuSe DuPLiCiTé



Ne penser qu'à ça, le taire à jamais. 
Parce qu'elle fut la seule explication donnée aux horreurs de la seconde guerre mondiale, la folie fut le thème récurrent des décennies suivantes. Le rock en particulier, l'art en général, disséqua méticuleusement le sujet, l'utilisant en dérision, en agression ou, de façon plus fataliste, en concession.
Durant les trois décennies d'après guerre, artistes et philosophes ont questionné obsessionnellement l'humanité, derrière plus ou moins de fards, sur les traumatismes du conflit. Assommoir, aliénation, oppression ou liberté à outrance, partout le monde était redessiné à la hache sans que personne n'y comprenne plus rien, sinon que le précipice avait un drôle de sourire.
La folie -d'un homme, d'une idéologie, d'un peuple- coupable accommodante et silencieuse, si parfaite sentence pour qui ne saurait se résigner à épouser la normalité qu'elle devint la règle pour les irréductibles rebelles sans cause à défendre, sinon celle de toutes les rejeter. Hallucinations droguées, délires abscons, autant d'estampilles qui aident à faire disparaitre lentement, mais surement, tout un pan de culture un peu plus édulcoré à chaque recyclage, vidé de sa substance subversive pour mieux amuser la galerie. C'est pourtant dans bon nombre de ces œuvres énigmatiques que l'on peut encore dénicher matière à se lubrifier les méninges. Pour si peu que l'on regarde en soi au moins autant que sur l'écran.
Réalisé en 1974 par le Serbe Dušan Makavejev, Sweet Movie est une de ces étranges pellicules dont l'époque avait le secret. Une ode vaguement psychédélique, pas vraiment sans queue ni tête dans sa construction, mais bien farfelue quand même. En tout cas, il n'y subsiste rien de l'austérité souvent redoutable d'ennui du cinéma de l'est. Pour ce premier film réalisé en exil, Makavejev profite si pleinement de la liberté de ton que lui offre un financement franco-germano-canadien que, débarrassé du joug de la pesante oppression du parti communiste Yougoslave, il réussit à se faire censurer à peu près partout dans le monde libre !


Les années 70 ont été généreuses en films, souvent rébarbatifs, dénonçant les bourreaux pour mieux souligner la fragilité des victimes. Sweet Movie se distingue du lot en abordant ces sujets avec malice et sans la moindre compassion pour quiconque. Pour faire simple, en résumé, la sublime Carole Laure incarne l'innocence virginale confrontée, par une suite rocambolesque d'évènements, à différents protagonistes incarnant chacun une forme d'idéal sociétal. Ça semble confus dit ainsi, rassurez-vous, c'est encore moins clair à l'écran. Quoiqu'il en soit, l'innocence s’accommode de toutes les corruptions tant qu'elle peut préserver sa candeur de façade, et pour le coup, on a comme l'impression que ça ressemble à beaucoup de ce qui nous entoure et nous possède.


Capitalisme, communisme, fascisme, anarchie, John Vernon, Anna Prucnal, Sami Frey, Otto Muehl incarnent ces idéologies de façon surréaliste, flatteuse de prime abord, toutes empreintes de séductions, parées du lyrisme libérateur. Sus à la médiocrité ! Que ne ferait-on pas pour Carole Laure ? Le capital veut lui offrir les chutes du Niagara, mieux, les remplacer par un spectacle plus digne encore de sa beauté. La révolution veut lui faire découvrir l'amour physique mucho caliente. L'anarchie veut la libérer des chaines des conventions, des règles les plus élémentaires de bienséance.
Sauf qu'on n'est pas dans Les bronzés et qu'on aura pigé que pas mal de saloperies se cachent derrière le glamour nauséeux des bonnes intentions. Le communisme, ennemi intime du cinéaste yougoslave, séduit et pervertit l'enfance, poignarde celui qui succombe à ses charmes. Le capitalisme soumet l'individu à la dictature du profit, à l'obligation au bonheur. La révolution est un coït interruptus. Les images toutes de chaleur et de couleurs pétaradantes des utopies malicieuses se trouvent confrontées à celles de l’exhumation par les troupes de Hitler du charnier de Katyń en 1941. Et du coup, ça ne rigole plus du tout. 


Le monde superficiel aux couleurs psychédéliques de Sweet Movie nous inflige abruptement le terrifiant noir et blanc mécaniquement filmé par les sbires du 3eme Reich. On parle là, et pour ce seul lieu, du massacre de plus de 4000 civils polonais par l'armée soviétique de Staline. On parle aussi de l'utilisation du charnier par les nazis comme propagande pour justifier la rupture du pacte germano-soviétique et l'invasion de l'URSS. En fait, non, concrètement on ne parle de rien, ne penser qu'à ça, le taire à jamais, on se le ramasse en pleine tronche. Cet incroyable moment de l'Histoire où le génocide d'un peuple est dénoncé par une idéologie qui le perpétue tout autant que celle qu'elle dénonce. Tout le cynisme du vingtième siècle résumé en quelques maladroits mouvements de caméras. Et de nos estomacs chahutés de naître cette idée : se laisser berner confortablement par les douces promesses ne mène jamais à autre chose que ça.

Dès lors notre perception du film change, les masques craquent de toutes parts. Les idéaux ne sont que dictatures. Tous ! Sitôt qu'ils s'appliquent à quiconque ne les partage pas. Il est déjà trop tard pour échapper aux perversions de ce monde et l'innocence de devenir à son tour outil de propagande. Toujours plus nue, elle s'offre sans surprise à cette perfidie commune à tous les systèmes dans une anthologique scène donnant à voir Carole Laure toute dégoulinante de chocolat fondant pour une publicité télévisée. Sweet Movie est une pute cajoleuse dont notre environnement quotidien est l'implacable reflet.


Et puisque nul n'échappe à son enfer personnel, le film contient aussi en son sein, sa propre mise en abyme. Dans son segment le plus abjecte visuellement, Sweet Movie laisse libre cours aux délires scatologiques d'Otto Muehl et fait écho aux happenings régressifs du plus ambivalent des fondateurs de l'Actionnisme Viennois. Dans une autre scène, il interroge indirectement sur la sexualité enfantine, tout du moins il se joue du tabou. Un thème récurent dans ces années là, qui, plus près de nous, peut évoquer Préparez Vos Mouchoirs de Bertrand Blier, mais auquel le parcours à venir d'Otto Muehl va donner un éclairage rétrospectivement glaçant quant aux réponses qu'il aura donné au questionnement du film de Dušan Makavejev


Otto Muehl a 18 ans en 1943 lorsqu'il est enrôlé dans la Wehrmacht, puis envoyé au front l'année suivante. Traumatisé par la vision d'atrocités que la débâcle ne permet plus de cacher, il revient à la vie civile convaincu que rien ne doit subsister des fondements mêmes d'une société qui a permis l'existence de tels actes. Sur le modèle de Fluxus, il fonde en Autriche à l'aube des années 60 le mouvement Wiener Aktionismus aux côtés de Hermann Nitsch, Günter Brus et Rudolf Schwartzkogler (pour ne citer que les plus significatifs). Chacun à leur façon, ils vont torturer le corps humain, exhiber ses expressions naturelles les moins ragoutantes, gerbe et excréments inclus, et mettre en scène les agressions qu'il subit, aveuglement, trépanation, négation. Censuré, condamné à l'exil puis à la dissolution, le mouvement s'il provoque un rejet quasi-unanime n'en servira pas moins de base à beaucoup de ce qui va suivre en matière d'art glauque. Ses entrailles mises à vif vont servir de matrice à l'esthétisme glacial incarné plus tard par la No Wave de New York, le cinéma de Cronenberg, l'univers de The Wall autant que par Throbbing Gristle, Nine Inch Nails, ou l'inévitable David Bowie, de manière frontale dans sa période Outside ou plus subtile dans les contorsions des clichés de Lodger.


Tout ça serait bien joli, sauf que. Dès le début des années 70, l'Actionnisme Viennois implose. Lucide envers la domestication du mouvement par le système bourgeois des galeries d'art Rudolf Schwartzkogler se défenestre à tout juste 28 ans, laissant derrière lui la part la plus durablement marquante de l'œuvre actionniste, des photographies montrant l'agonie d'un corps momifié, parfois trépané ou submergé de bandes magnétiques symbolisant la confusion manipulatrice engendrée par la sur-information. Le corps étouffé, l'esprit saturé, la lutte semble vaine pour l'individualisme au sein d'une société uniformisée que Schwartzkogler refuse par la plus radicale des actions. Sa mort sonne l'heure des choix : Hermann Nitsch trouve sa place dans le milieu de l'art et atteint la renommée à travers des mises en scène sanguinolentes qui perpétuent sans les transcender les œuvres fondatrices du mouvement.  


Bien plus intéressant est Günter Brus. Utilisant son corps comme matériau de création, il réalise dans les années 60 des happenings extrémistes en s'infligeant publiquement humiliations, mutilations et tortures. A Munich en 1970, il s'ouvre les jambes sur toute leurs longueurs, puis le crane, avec une lame de rasoir, usant de son sang pour créer une peinture vivante, avant de perdre connaissance devant un public sidéré et complaisant. Ne devant sa survie qu'à l'intervention des secours, il estime à juste titre ne pas pouvoir aller plus loin et se tourne vers la littérature et le dessin, sans rien renier de ses aspirations.



Otto Muehl, plus pragmatique, se distingue par sa capacité à propager ses convictions. Élément philosophique du mouvement, il choisit d'appliquer à la vie l'absence de convention que ses comparses revendiquent dans l'art. En 1974, l'année où il joue dans Sweet Movie, il fonde la communauté Friedrichshof, du nom du lieu où se regroupent plus de 500 adeptes, et devient inévitablement ce qu'il a jusque là combattu. Abolissant tout ce qui se réfère aux mœurs de la société, il sépare parents et enfants, uniformise les apparences, cheveux rasés, tenues de prisonniers, impose une liberté sexuelle -qui de fait devient une obligation- s'octroie les pleins pouvoirs en commençant par le droit de cuissage. Coupée du monde, la communauté devenue secte se hiérarchise en fonction de la capacité de chacun à renier son intimité de la plus expressive des façons. Tout doit être exposé aux autres membres, partagé, exorcisé, les plus hauts grades étant attribués à ceux qui se libéreront du plus grand nombre de tabous. Ambiance de jobastrerie intense, patchwork hystérique de philosophies digérées de traviole, une dose de Janov, un suppositoire de Freud et tout le monde hurle en se roulant dans sa merde. De scabreuse et scatologique, cette démence virera rapidement à l'inceste et la pédophilie. En réfutant en bloc les règles de la société, vraisemblablement sans comprendre que le nazisme les avait réfuté avant lui, Otto Muehl venait de marcher sur les pas de Hitler jusqu'à en devenir semblable despote. Son règne communautaire prend fin en 1988, lorsqu'une plainte pour abus sur mineurs est déposée à son encontre. Il sera condamné en 1991 à 7 ans de prison.


Ainsi, Sweet Movie, renié par Carole Laure, célébré par les critiques, ignoré par le public, incarne involontairement une forme de cinéma vérité, souligne que jouer les ingénus peut se payer au prix fort, capte un bref moment d'hésitation au carrefour de la destinée dont l'humanité n'a su que faire, sinon recréer le même schéma de soumission à une figure dogmatique quelque soit le nouveau masque derrière lequel elle se travestie. Un instant dont aucune leçon n'aura été tirée, puisque c'est toujours au nom de cet idéal déchu de liberté sans entrave que notre monde continu de se précipiter du haut de la falaise. Alors que depuis le temps chacun devrait savoir que sa liberté s'achève là où commence celle du voisin.

Hugo Spanky 

dimanche 14 janvier 2018

JoHNNY HaLLYDaY



Féru de réincarnation, le criminel texan Gary Gilmore, exécuté pour meurtres le 14 janvier 1977, offrit ses organes à la médecine afin de survivre à travers d'autres. Quelques mois plus tard, sur le single Gary Gilmore's eyes, le chanteur des Adverts  imagine avoir subi la greffe de ses yeux, dorénavant son regard effraie et lui fait percevoir la vie tel que le fort psychotique meurtrier la percevait. Ses yeux sont fous. Une idée pertinente tant notre perception des choses dépend du prisme par lequel on les reçoit. La culture, l'éducation, les gènes sont parmi les filtres qui font que l'on nuance ensuite l'information reçue, qu'elle devient notre à travers l'interprétation que l'on s'en fait. C'est notre part d'humanité, ce qui nous distingue de la machine, ce qui fait que les robots, les ordinateurs restent des outils à notre service. C'est aussi notre caractéristique la plus encombrante. Celle que l'on s'efforce de nous faire gommer à coup de pensée unique, de politiquement ultra correct, de retweet décérébré, de soumission volontaire.

La mort de Johnny Hallyday nous en a donné un bon exemple. Si les médias nous ont vendu l'hommage populaire comme un symbole d'unité nationale de plus, il en fut bien autrement sur les réseaux sociaux, royaume de la révolution sur canapé. Là où la parole du premier définie la pensée des suiveurs. D'abord, ce fut les impôts. Un grand classique. Entendre les discours offusqués par l'évasion fiscale du chanteur me donne une furieuse envie de demander à chacun de ces honnêtes contribuables de quelle façon ils boycottent Google, Apple, Amazon et autres adeptes du tourisme offshore. Ensuite ce furent ses propos qui passèrent sur le grill. Assurément ceux d'un abruti pris en charge tout au long de sa vie. Par qui, par quoi ? Nul ne sait. Les francs-maçons sans doute. Par chance, les hostilités furent vite enterrées par le rouleau compresseur de l'information en continue, les gourous du comment vivre libre selon leurs règles imposées s'étaient déjà vu dicter de nouveaux combats. Pensez donc, Friends serait un plébiscite pour l'Amérique de Donald Trump et Tex un dangereux fou furieux.

Entre deux crises d'un rire nerveux qui finira par me coller un ulcère, il m'est apparu, non pas Johnny descendu de sa croix, guitare en bandoulière, Gitane à la main, mais qu'aucun triste sire n'avait pris le plaisir d'évoquer l'essentiel de ce clivant personnage : sa musique. Donc.


Avant même d'évoquer le moindre de ses innombrables singles, débarrassons nous du thème rock ou pas rock. Johnny Hallyday a pour phare revendiqué Elvis Presley, et on le sait grâce à l'intelligentsia, Elvis Presley n'est pas rock. Par un cheminement de l'esprit qui leur appartient, les grands penseurs, dont je me suis épargné de faire partie, ont établi que non, ou du moins plus après Sun records, ou l'armée, ou le mariage, ou Hollywood, ou Las Vegas, ou les costumes Nudies, ou la graisse sur les hanches, quoiqu'il en soit, non, Elvis Presley n'était pas rock. 
C'est très bien, de fait je peux me targuer d'être un homme ouvert à toutes les musiques, de n'être pas un benêt sectaire mais au contraire un être susceptible d'apprécier une variété (aïe, le mot est lâché) d'arrangements et d'orchestrations puisant aussi bien du côté des mariachis d'east L.A que de Gerschwin. Merci à eux.

Ceci établi, je mets mon masque, mes palmes et mon tuba et je plonge tête baissée dans le flot de 45 tours que constituent les premières années de l'idole, puisque jusqu'à 1966 et La Génération Perdue, les albums de Johnny furent principalement des recueils de E.P. Ainsi même le fort renommé Les Rocks Les Plus Terribles, à juste titre vanté comme étant un de ses plus essentiels 33 tours, est une compilation de 3 E.P paru au fil des premiers mois de 1964. Et qu'importe si Les Rocks Les Plus Terribles sont en réalité de la bossa nova, ils sont la base de tout ce qui suivra. Les fondations de l’œuvre la plus pharaonique du répertoire hexagonal. Avec les Showmen de Joey Greco, guitariste italo-new yorkais -sans doute incapable de trouver du travail dans son pays- Johnny dispose pour la première fois d'un véritable groupe. Terminé les orchestres assemblés en pénurie, conglomérats de musiciens bedonnants ne craignant pas trop pour leur réputation de jazzeux en s'affichant derrière l'agité. C'est qu'en 1959, lorsqu'à lui seul il prend d'assaut le Fort Drouot, ils ne sont pas nombreux, à Paris, à savoir comment s'y prennent Cliff Gallup et Scotty Moore pour écharper les bonnes âmes. Par chance, ils sont depuis des milliers, derrière leurs écrans, pour nous l'expliquer.


Johnny, lui, il s'en tamponne le coquillard si les premiers de la classe ne pigent rien à Maudite rivière, cette chanson en mémoire de son premier tumultueux amour, Patricia Viterbo morte noyée dans la Seine. Joey Greco fait un travail aussi minimaliste que sublime sur ce bijou d'émotion pudiquement niché en face B du 4 titres Johnny lui dit adieu. Ce n'est qu'en 1974 sur la double compilation Super Hits que Maudite rivière sera éditée sur un album, au milieu d'autres singles indispensables Excuse moi partenaire, Quand revient la nuit, Le pénitencier, Pour moi tu es la seule... Elles sont démentes toutes ces doubles compilations Philips des 70's, au même titre que les huit volumes Impact. Elles permettent de retrouver faces B et classiques jusque là souvent inédits en 30cm.

Mais pour ce qui est d'un album enregistré comme tel, pensé et conçu comme tel. Avec unité de son et construction savante, c'est en 1969 que Johnny Hallyday décoche son premier coup dans le mille avec Rivière Ouvre Ton Lit. Bien sur, La Génération Perdue avait magnifiquement déblayé la voie dès 1966. Bien sur, Jeune Homme avait distribué les uppercuts dès 1968 en alignant Mal, A tout casser, Je n'ai jamais voulu croire, Au pays des aveugles. Bien sur, Johnny enregistrait déjà à Londres, faisant figure de pionnier européen, lui qui enregistrait déjà des hits tandis que les Rolling Stones n'étaient encore qu'un fantasme, que les Beatles se rongeaient les nerfs derrière Tony Sheridan. Quoiqu'en disent ceux pour qui il n'est rien, Johnny Hallyday vit au rythme du monde depuis sa naissance, bourlingué de ville en ville, de pays en pays, présent sur une scène depuis qu'il tient debout.

Pour les sessions londoniennes de Rivière Ouvre Ton Lit, le chanteur recrute Steve Marriott et Ronnie Lane, deux membres des Small Faces qui viennent de faire paraître Ogden's Nut Gone Flake, mais aussi Peter Frampton avec lequel Steve Marriott va dans les mois suivants former Humble Pie. Avec les deux Small Faces, Johnny Hallyday grave l'apocalyptique Voyage au pays des vivants (je ne recommencerai jamais ce que j'ai faiiiit, nooon) et le définitif Je suis né dans la rue. Deux titres qui dévastent de par leur déflagration tout ce qui voudrait s'y comparer. Avec Peter Frampton, il finalise Réclamations, Amen et Regarde pour moi. En plus des anglais, Johnny est encadré par ce qui restera son groupe le mieux soudé et le plus farouchement puissant, les Blackburds de Mick Jones, Jean-Pierre Rolling Azoulay et Tommy Brown. A dire vrai, avec ceux là, il peut se passer de tous les autres. Jimmy Page, Brian Auger, Steve Marriott, qui vous voulez. Avec ou sans invités aux noms prestigieux, le groove est profond, sourd, les guitares jaillissent de toutes part, prennent d'assaut l'auditeur en s'extirpant des limbes du mixage pour venir lacérer à pleines griffes les pulsations des membranes. Rivière Ouvre Ton Lit est un des rares albums quasiment dépourvu de cuivre de Johnny, les guitares y sont souveraines, ne laissant qu'un maigre espace durement gagné à l'orgue Hammond. D'un bout à l'autre, le 33 tours est fougueux comme un cheval sauvage, dès l'ouverture avec Rivière ouvre ton lit Johnny se pose en hurleur, saute à la gorge des mots comme Roger Daltrey sur Live at Leeds, feint l'abattement pour mieux remonter au front, distribue gifles et coups de boule, sort les chaines, tranche ses propres chairs devenue trop douloureuses. Les trips d'acide, l'alcool, la fille à qui il pense, tout s'embrouille, le sol se dérobe, il se cramponne à son micro, le visage fouetté par l'orage. La rivière de la chanson est une femme de mauvaise vie, à moins qu'elle ne soit cette poudre blanche qui fait ses premiers ravages parmi les rangs de ses amis. Bientôt Jimi Hendrix sera mort, bientôt Londres sera désertée, les trottoirs seront abandonnés aux zombies. Johnny veut jouer avec sa vie, il n'a pas besoin de personne pour l'aider, c'est encore dans les sillons de ce noir 33 tours qu'il l'affirme haut et sombre.
Faites ce que vous voulez de vos dimanches de pluie, mais venez pas me causer de musique si vous ne vous êtes jamais fait péter les tympans à cette source là. 
En parallèle à l'album, Johnny Hallyday sort en single une chanson qui n'y a pas trouvé sa place : Que je t'aime. C'était ainsi alors, la créativité n'était pas d'imaginer différents formats pour vendre les mêmes chansons. 



L'année suivante, le chanteur fait presque aussi fort avec son album suivant, Vie. Si il a été souvent raillé pour son rattachement tardif à la cause hippie, il n'empêche que Vie aborde certains des sujets fétiches de la génération des fleurs avec moins de naïveté et plus de clairvoyance que n'en auront bien des écologistes encartés. Vie, c'est la rencontre avec Philippe Labro, journaliste devenu parolier pour que son goût de la poésie puisse épouser les thèmes d'actualité. C'est aussi le premier album sur lequel Johnny regarde l'Amérique dans les yeux et non plus à travers une vision romantique inspirée par les amours brisés du Rhythm & Blues. Vie est un album désillusionné, une prise de contact avec la réalité de l'Amérique blanche, un grand écart entre les cultures chères au chanteur, les orchestrations puissantes de Jean-Claude Vannier (Essayez, Poème sur la 7eme, Deux amis pour un amour, Lire dans tes yeux), le patchwork Folk Blues du Dylan irrespectueux de Blonde On Blonde (Pollution, Dans notre univers, Jésus Christ), le Rhythm & Blues tapageur (Le monde entier va sauter), la brutalité crue (Rendez moi le soleil, C'est écrit sur les murs) et la Country avec La fille aux cheveux clairs.



Après Vie, toujours soutenu par ses Blackburds, Johnny Hallyday recrute Gary Wright, organiste de Spooky Tooth, pique Bobby keyes et Nanette Workman aux Rolling Stones de Let It Bleed, Jim Price aux Mad Dogs de Joe Cocker et Leon Russell, place Chris Kimsey derrière la console et grave ce qu'il considère comme son meilleur album, Flagrant Délit. Et le fait est que de Fils de personne à Tant qu'il y aura des trains chercher les temps faibles n'est pas une sinécure. Aéré dans sa production, superbement capté par la prise de son, avec ses chœurs et son feeling résolument sudiste, proche de la mouvance Delaney & Bonnie, Derek and the dominos ou des arrangements que Leon Russell créa pour la tournée Mad Dogs and Englishmen de Joe Cocker, Flagrant Délit aligne les moments de bravoure sur lesquels Johnny Hallyday peut se déchainer sans entrave. Cela semble si évident que j'en oublie de le dire, mais quel putain de chanteur !
Écoutez le empoigner comme un stentor la Delta Lady (Fille de la nuit), Si tu pars la première, Fils de personne mais aussi l'ultra sexiste La loi (même Tex ne s'en remettrait pas))) ou Que j'ai tort ou raison. Et lorsqu'il se fait charmeur c'est pour mieux embobiner sa jolie Sarah ou mettre le pied au plancher sur deux thèmes Country aussi nerveux qu'épuré, Il faut boire à la source et L'autre moitié

Moins virulent, mais non moins réussi, Country, Folk, Rock en 1972 retrouve l'esprit de diversité qui animait Vie. Si la dominante est soit Country Folk (Hello USA, Ma main au feu, Joe la ville et moi) soit dans l'esprit de Flagrant Délit (Tu voles l'amour, Rien ne vaut cette fille là, Viens le soleil), on y entend aussi du Blues (Tomber c'est facile) et de surpuissantes orchestrations de variété  que le chanteur affectionne de défier depuis Que je t'aime. Comme si je devais mourir demain est ainsi le point d'ogre d'un album par ailleurs fréquemment laidback.



Dix moi plus tard, en Avril 1973, Insolitudes vient resserrer les boulons. Enregistré avec la même équipe que son prédécesseur, Insolitudes délaisse l'acoustique Folk, mais conserve une large palette de couleurs. C'est un de mes disques préférés de la discographie d'Hallyday, il vieillit sans encombre, se découvre sous un jour nouveau selon l'humeur et le climat, jamais il ne laisse en carafe. C'est l'album de Toute la musique que j'aime, celui du Funk New Orleans rageur (Le feu) ou menaçant (Moraya), celui de l'adaptation du Suspicious minds de Presley (Soupçons), de la mise au point de la formule qui amènera très vite Requiem pour un fou et Derrière l'amour puis toute une palanquée de hits qui n'appartiennent qu'à lui (Comme un corbeau blanc), celui où il s'approprie la Country (Tu peux partir si tu le veux, J'ai besoin d'un ami, Le droit de vivre) et ne roule des mécaniques qu'à bon escient (Le sorcier blanc).
Insolitudes, c'est Johnny qui se remet sur les rails après avoir frôlé la sortie de route. Nanette Workman a été renvoyé aux States après que l'histoire d'amour a viré au cauchemar toxique. Si ces deux là ont touché au sublime en se partageant le single Apprendre à vivre ensemble, ils ont aussi atteint les tréfonds de la psychose en jouant d'un peu trop près à qui se brulera la cervelle le premier. Le Johnny Circus a mis à mal toute la machinerie, le fiasco financier de cette  anarchique tournée, impeccablement restituée par le documentaire J'ai Tout Donné de Jean-François Reichenbach, interdit dorénavant au chanteur de s'éloigner des studios. La banqueroute est totale, la consommation de came et d'alcool crève le plafond, le fisc frappe à la porte, les nuits blanches régalent les sangsues, Sylvie s'exile avec David à Los Angeles pour fuir le maelstrom. Et Johnny chante comme s'il allait mourir demain, dépossédé de tout, dévasté, ravagé, à genoux mais vivant, roulé en boule dans sa sueur, accroché à cette foule qui se presse dans l'obscurité pour ne pas être définitivement seul. Désespéré. S'il s'arrête, il chute.



Alors il part à Rome, enregistre deux chansons, Je t'aime, je t'aime, je t'aime et Prends ma vie, dans les catacombes de la Basilique du Sacré Cœur Immaculé de Marie et s'en remet à sa bonne étoile. On aime ce Johnny là ou on passe son chemin, c'est ambitieux, ça déborde des cadres, les grandes orgues de l'église romaine donnent le ton. Cette approche mêlant solennel et profane aboutira au double album conceptuel Hamlet deux ans plus tard, un disque à situer quelque part entre Quadrophenia et Starmania. Entre temps, Mick Jones sera parti former Foreigner, peu avant que les Blackburds ne soient définitivement rangés dans la malle aux souvenirs.
En attendant d'en arriver là, l'album de 1974, Je t'aime, Je t'aime, Je t'aime, cautérise les plaies et conclut en demi teinte la période la plus aboutie de sa discographie, celle durant laquelle il s'est impliqué comme jamais plus ensuite dans la création de sa musique. Aux deux péplums gravés à Rome s'ajoutent dans la même veine orchestrale, dirigée par Gabriel Yared, Je construis des murs autour de mes rêves et dans un registre tout aussi orchestré mais nettement moins lyrique les percutants Hey Louisa, Trop belle trop jolie, Danger d'amour et Le Rock'n'roll. Le reste du disque montre un essoufflement de la formule Country et s'avachit dans l'ordinaire. 

Qu'à cela ne tienne, galvanisé par son retour sur scène qui se profile enfin à l'horizon, Johnny Hallyday va se tourner vers le répertoire des classiques du Rock'n'Roll originel et se forger en trois albums basiques comme un poing en travers de la tronche (Rock'n'Slow, Rock à Memphis, La Terre Promise) un répertoire aux pectoraux saillants pour ravir un public avide de sensations fortes. Puis il se réinventera une fois encore avec Derrière L'Amour. Et l'histoire recommencera, encore et toujours. Oui, toujooouurs.

Hugo Spanky
A suivre...